Sur la binarité coloniale homo/hétéro : une ébauche de réflexion

Dans l’analyse de la modernité capitaliste et des transformations qu’elle a induite sur la sexualité, il ne faudrait pas isoler les sexualités minoritaires. L’hétérosexualité telle qu’elle est vécue aujourd’hui en occident, par blancs et non blancs, même de façon différenciée et bien sûr hiérarchisée, c’est aussi un produit de la modernité capitaliste : le nombre d’enfants, les nouveaux rôles au sein du couple même si la hiérarchie perdure, la mise au centre d’un discours sur l’amour, les transformations du marché du travail et les changements concernant la place des femmes dans la sphère productive, la multiplication des divorces, les nouvelles techniques de procréation (pas accessibles à tou.te.s évidemment), l’effet des migrations pour ceux que ça concerne etc etc. Ces transformations ne sont bien sûr pas uniformes en fonction de la race/classe. Mais pour chaque groupe social elles sont réelles. Ce qui est gênant, ce n’est donc pas d’analyser les sexualités minoritaires et leurs expressions sociales et politiques comme des produits de la modernité occidentale capitaliste, car c’est effectivement le cas, mais c’est de concentrer la discussion sur elles, ce qui contribue à les constituer en « problèmes » qu’il faut analyser, décortiquer (or c’est déjà ce que fait l’homophobie occidentale qui est loin d’avoir disparue).

Pire, en réfléchissant à leur apparition (et à elles seules) cela renforce l’idée qu’elles, et en particulier elles, sont des « nouveautés », ce qui est vrai quelque part, mais cela maintient l’hétérosexualité – qui reste la sexualité hégémonique – comme une référence, non questionnée, non problématisée et surtout complètement déshistoricisée, alors qu’elle aussi dans sa forme contemporaine et ses expressions sociales et politiques, possède une histoire et fait figure de « nouveauté » également. Même si c’est sous la forme de l’homonationalisme que l’impérialisme sexuel occidental se montre le plus explicite aujourd’hui, en réalité c’est le couple colonial binaire homo/hétéro qu’il faut attaquer politiquement et réellement, c’est-à-dire en accordant réellement du temps à décortiquer l’hétérosexualité produite par cette modernité occidentale, plutôt que simplement la mentionner formellement mais sans jamais s’adonner à cette tâche complexe. Il faut se rappeler que l’hétérosexualité n’a pas besoin de se dire, de se nommer, d’être auto-revendiquée comme une identité pour être hégémonique, car elle est posée en norme et à partir de là ça crée un décalage entre les manifestations explicites d’homonationalisme qui ont besoin de se dire, de se proclamer pour atteindre leur but. Politiquement on doit aller plus loin que la vision biaisée que crée ce décalage. Notamment parce que politiquement il y a un coût à analyser en profondeur uniquement le côté « homo » de la binarité : faire des homos l’incarnation de la modernité occidentale (c’est d’ailleurs le but même de l’homonationalisme…), et donc pour les homos non blancs l’incarnation de la trahison (ce que beaucoup intériorisent et soit s’en culpabilisent, soit se mettent à le revendiquer, l’homonationalisme étant là pour les accueillir à bras ouverts…), alors que ramener l’hétérosexualité dans le débat c’est voir comment nous sommes tous – de façon différente, avec des contradictions, antagonismes etc – le produit de cette machine de destruction et de transformations qu’est le colonialisme et son relais néocolonial. C’est à dire qu’il ne suffit pas simplement de dire que le colonialisme nous a tous aliénés et transformés « de façon générale » pour contrer ce biais dont je parle, mais il s’agit de pouvoir dire que c’est aussi en tant qu’hétérosexuels, issus de cette modernité capitaliste, qu’il y a aliénation, pour sortir cette aliénation-là de sa position de neutralité.

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Les gays, le vote FN et quelques raccourcis préjudiciables dans la lutte contre l’homonationalisme

Il est intéressant de voir comment le résultat d’une enquête réalisée par le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof) sur les couples mariés et leur vote, annonçant que 38% des couples gays masculins mariés  (tous les mots sont importants ici) ont voté FN aux régionales de 2015, se transforme, aussi bien dans la presse, que chez les militants, en :

 38 % des couples gays ont voté FN aux régionales (du coup on ne parle plus des couples mariés, mais des couples en général)

 38% des gays ont voté FN aux régionales (là ce n’est même plus les gays en couple, mais ça devient les gays en soi)

 38% des gays votent FN (l’usage du présent de l’indicatif insinue donc ici qu’il ne s’agit pas juste des régionales, mais d’une tendance générale, donc présidentielles incluses. Pourquoi pas, c’est fort possible, mais autant le vérifier au moyen d’enquêtes approfondies, abouties, pour pouvoir ensuite le répéter)

 et surtout, le meilleur pour la fin, 38% des LGBT ont voté FN aux régionales /votent FN (donc là, les femmes non hétérosexuelles, les bi, et surtout les pauvres trans qui n’ont droit quasiment à rien se retrouvent embarqué.e.s dans cette histoire).

Comme déjà indiqué, on retrouve ces glissements et autres raccourcis dans la presse : il y a plusieurs exemples, comme avec ce titre de l’Express que j’ai mis en photo pour cet article, dont les biais sont ici de mettre une photo d’un couple d’hommes ET d’un couple de femmes, et de parler d’une préférence des couples mariés gays pour l’extrême droite, alors que 38% tout en étant beaucoup, c’est moins que 50%, et donc la moitié. Ce qui signifie que les couples gays mariés qui ont voté n’ont pas en soi préféré l’extrême droite… Mais le choix de cette tournure est sûrement dû au besoin de titres sensationnels… Le problème, c’est qu’on retrouve aussi les dits glissements et raccourcis dans les discours de militants désirant à juste titre combattre l’homonationalisme à l’échelle de la France, ainsi que sa dimension internationale impérialiste. Mais revenons à l’info de départ : on parle d’une enquête sur les couples gays mariés, masculins, et qui plus est ceux qui sont allés voter (parce que bien sûr, c’est le truc qui s’oublie toujours quand on donne des résultats d’un vote par groupe social, on parle des gens qui sont allés voter, on ne parle pas de tel groupe social en soi). Du coup la population dont il est question dans l’enquête est quand même définie de façon très précise : des hommes cisgenres (donc ni des femmes cisgenres, ni des trans, hommes ou femmes), qui sont en couple, qui sont mariés, et j’insiste, qui se sont déplacés pour voter, qui plus est aux régionales (donc avec des taux de participation historiquement plus faibles que ceux des présidentielles).

Bien sûr, même sur cette population très précise, il y a des choses à tirer en terme d’analyse politique, puisque le racisme dans les milieux politiques et de sociabilité gay n’est plus à prouver et que l’homonationalisme est une tendance de fond bien enracinée, mesurable, qui marche, qui s’accentue et qui ne se limite pas au vote FN : le racisme de gauche est à l’avant garde de l’homonationalisme et du fémonationalisme, et c’est même lui qui lui fait gagner en respectabilité. Par contre, ce serait bien d’avoir une étude sur le temps long pour savoir s’il y a un phénomène de droitisation, ou s’il n’y a pas toujours eu un vote FN d’hommes gays – pas mariés du coup ; de la même façon qu’il y a toujours eu un certain vote ouvrier FN, ou femmes FN etc qui progresse peut-être mais qui n’est pas « nouveau ».

Hélas, à ce stade de la réflexion, je suis obligé de préciser que revenir sur ces glissements ne signifie pas nier l’homonationalisme. C’est triste d’avoir à le préciser, mais j’ai remarqué que dès qu’on s’en prend à certaines critiques de l’homonationalisme, on aura beau avoir écrit soi-même contre ce problème ou le fémonationalisme de façon claire, ou écrit des tonnes de fois sur le racisme en général, d’une façon qui ne devrait pas laisser de doutes sur où on se situe politiquement, on est quand même suspecté de minimiser le phénomène voire d’être carrément homonationalistes. Il est vrai que beaucoup prennent un malin plaisir à chercher toutes les approximations des critiques de l’homonationalisme ou du racisme en général pour minimiser ou carrément nier les réalités dont il est question. Mais me semble-t-il,  la malhonnêteté de ces postures relèvent de l’évidence. Autrement dit, il ne devrait pas être très dur de voir la différence entre ces stratagèmes-là, et une critique de militants démontrant chaque jour leur antiracisme mais qui s’attaquent aux biais de certaines argumentations en particulier, tout en s’inscrivant eux-mêmes dans la critique générale du problème dont il est question. Face à la gravité de la situation, il est possible d’entendre qu’il y a d’autres priorités que de pinailler sur de supposés détails. Toujours est-il l’accumulation d’imprécisions, de raccourcis, sur un sujet aussi brûlant ne promet rien de bon et finira par ne plus relever du « détail », mais va peser lourd sur la façon dont on pense cette modalité spécifique du racisme et de l’impérialisme. Il y a tellement de faits qui prouvent l’homonationalisme : nous n’avons pas besoin des raccourcis.

En fait, tout ça, c’est le résultat d’un dogmatisme où il suffit juste d’être du bon côté, et il n’y en a que deux : critiquer l’homonationalisme (quelque soit la façon) VS être homonationaliste. Et bien non, ce n’est pas parce qu’on se situe du bon côté, c’est à dire du côté de la dénonciation de ce phénomène, qu’on peut dire tout ce qu’on veut, sans aucune responsabilité politiquement parlant.  Pour ma part, et comme pour le fémonationalisme, je défends l’idée qu’il y a toutes sortes de critiques possibles de l’homonationalisme et, surtout, que toutes ces critiques ne se valent pas, que toutes n’ont pas les meilleures grilles de lecture politique, et surtout toutes n’ont pas le même horizon émancipateur, ou le même soucis d’affirmer de façon claire leur dimension émancipatrice. Donc ça veut dire qu’il y a deux terrains d’affrontements idéologiques. Un terrain principal entre les anti homonationalistes et le pouvoir ainsi que ses relais militants homonationalistes  mais aussi entre anti homonationalistes eux-mêmes sur les définitions du phénomène, les critiques à émettre, et les réponses politiques à y apporter.

Le mot de la fin : je pense que l’homonationalisme et l’impérialisme qui y est lié sont assez graves pour se battre pour que ce soient les critiques les plus pertinentes, les moins approximatives, les moins biaisées, les moins intentionnellement réac ou alors  les moins irresponsables, instrumentalisables, récupérables (même lorsque l’intention n’est pas du tout réac),  qui dominent le débat. Et j’insiste, c’est un peu triste d’avoir à le justifier dans des milieux se revendiquant de l’émancipation.


ps : Un camarade m’apporte en plus la précision suivante : « Qui plus est quand on regarde l’enquête d’où est tiré ce chiffre il y a un truc étrange : l’échantillon de couples d’hommes gays mariés représente une proportion bien supérieure de l’échantillon total que la proportion nombre d’hommes gays mariés dans la population. » Cela signifierait que peut-être au-delà d’une critique de l’interprétation des résultats de l’enquête, il faudrait peut-être nuancer les résultats eux-mêmes. Pourquoi pas. Toujours est-il je pense que même si les résultats sont bétons, 100% vrai, il faut une critique de la façon dont les chiffres sont interprétés à la va-vite, occasionnent nombre de raccourcis, et surtout, comment se positionner contre l’homonationalisme ne rend pas automatiquement pertinent : je répète, il faut se battre pour des critiques rigoureuses et émancipatrices de ce phénomène.

Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. 

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes » 

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6« J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine

Ajout (26/11/16) : Cet article est le premier d’un dossier que je veux consacrer à la racialisation des questions de genre et de sexualité, et plus globalement à la manière dont les questions de genre et sexualité sont prisonnières des logiques néocoloniales et néolibérales.


Selon un article paru le 15 novembre de cette année, s’appuyant lui-même sur des sources allemandes, l’affaire des « viols de masse » en Allemagne se révèle de plus en plus être une construction médiatique s’appuyant sur de faux témoignages de policiers ou de témoins :

[…] la décision du tribunal de Hambourg affirme que les accusations et les preuves avancées ont été trafiquées par la police.[…] De fil en aiguille, autorités judiciaires, politiques mais aussi médias ont tricoté de toutes pièces l’« affaire de Cologne » pour « renforcer l’appareil policier, étendre la surveillance de la population et durcir les lois visant les étrangers et les réfugiés dans le but de pouvoir expulser aussi rapidement que possible les réfugiés du pays », écrit le journaliste du World Socialist Web Site Dietmar Henning. En plus du petit nombre des personnes condamnées pour agression (une seule), la décision du tribunal laisse donc entendre que les « événements survenus la nuit de la Saint-Sylvestre » ont été en grande partie une invention des médias. Un verdict effarant au vu de l’encre déversée autour de cette affaire, fustigeant les réfugiés syriens et dénonçant des « valeurs » et une « culture » non compatibles avec celles de l’Europe.

Le verdict de Hambourg est tombé, viendra ensuite celui de Cologne, où vraisemblablement on se dirige vers un résultat similaire, ou en tout cas bien loin de ce que la construction médiatique de cette affaire laissait penser. Profitons de cette funeste occasion pour aborder les mécanismes de production par l’idéologie raciste des immigrés comme « problèmes » ; processus qui dépasse de loin cette seule affaire. Revenons aussi dans un  second temps sur la manière bien connue dont les hommes non blancs sont présentés, là encore par l’idéologie raciste, comme des « menaces » pour l’intégrité sexuelle des femmes blanches européennes ; constructions dont il me semble que les fondements ne sont pas sapés, même par des pensées antiracistes radicales. Et c’est à ce dernier point que j’aimerais tenter de proposer des analyses et discours alternatifs.

La construction de l’immigré (musulman) comme danger pour les femmes (blanches)

Ils ont donc été nombreux à débattre d’une chimère, d’une construction raciste ayant fabriqué elle-même ses « faits ». Rappelez-vous tous ces gens qui ont débattu sur des plateaux TV ou ont écrit des articles pour « comprendre » ce qui s’est passé à la Saint-Sylvestre en Allemagne, mais qui semble-t-il, ne s’est pas passé. Ou alors, pas comme ça l’a été raconté. Si ce n’est dans l’imaginaire raciste. Quantité d’articles furent diffusés sur le sujet avec en toile de fond toujours cette question : sont-ils des sauvages par nature ou culture? Voici la seule alternative et offre généreuse que vous laisse l’idéologie raciste – le mal qui vous ronge est-il naturel ou culturel ? – mais pour sûr, un fait reste indubitable : vous êtes un sauvage. Seule la cause reste à déterminer. Voilà pourquoi il est nécessaire de vous constituer en objet d’études (mais en réalité de fantasmes du blanc) : le viol est-il dans leur nature ou leur culture ? Est-ce l’islam ou l’arabité/l’africanité le problème? Là encore, rien n’est sûr, si ce n’est qu’il y a bien un problème.

Et voilà qu’il faut faire appel à des experts pour y répondre. Mais, prenant garde de ne pas passer pour racistes, les idéologues de la blanchité feront une fois de plus preuve de générosité en confiant le sale boulot à ceux qui sont aussi de la race des sauvages, mais ont réussi à s’élever en grâce par le miracle de l’assimilation : ainsi entrèrent en scène les Kamel Daoud et autres du même acabit nous expliquant être « bien placés » pour connaître le mal qui ronge ces sauvages, l’ayant connu « de l’intérieur ». Et c’est alors que la « position située », la « parole des premiers concernés » que rejettent avec ardeur les idéologues blancs de droite comme de gauche, dès lors qu’il s’agit de prendre la parole contre le racisme, devient dans ce cas un étendard pour affirmer avec force la « véracité » de l’état de sauvagerie propre aux peuples du Sud, et en particulier musulmans dans le cas qui nous occupe. « Mais il est Algérien, et il le dit lui-même ! » nous dit-on. Bien sûr, si c’est un Algérien qui le dit, c’est que c’est sûrement vrai… Enfin, uniquement quand il s’agit de renforcer le racisme. En d’autres occasions, cela serait tenu pour du « communautarisme », mais voilà, c’est la blanchité qui fixe les règles du jeu racial et selon que cela l’arrange ou pas, se positionner comme « premiers concernés » étant plus à même de savoir le pourquoi du comment, sera ou non légitime.

Il s’agit là d’un cas d’école de la construction raciste du « péril étranger », du « danger immigré », et de l’altérité radicale entre les civilisés et les sauvages, notamment sur la sexualité et le viol. Et plus particulièrement, un exemple terrifiant de ce qu’est le fémonationalisme (usage d’une rhétorique antisexiste pour justifier le racisme).

Contre la déshumanisation des hommes non blancs : refuser l’ensemble de la grille de lecture raciste

Il est crucial de défaire cette construction raciste pour l’ensemble des mesures elles aussi racistes et sécuritaires qu’elle vient justifier. Mais prenons garde à ne pas nous tromper de stratégies. Par exemple, l’antiracisme, ou plutôt certaines mouvances de celui-ci, s’échinent à « expliquer » ce qui serait la cause du « comportement des hommes non blancs »,  et la réponse trouvée est la suivante : il s’agit de frustrations et comportements virilistes en réaction au racisme. Ce discours n’est pas une spécificité française. On le retrouve aux Antilles chez des anticolonialistes, aux Etats-Unis chez des leaders afro-américains, et sûrement ailleurs.

Le problème, c’est qu’avoir recours à ce type « d’explications » revient, malgré des allures de résistance, à capituler face à cet imaginaire raciste qui nous impose une grille de lecture – les hommes non blancs sont virilisteset nous laisse uniquement la possibilité d’en expliquer « les raisons ». Or il n’y a aucune raison à donner pour expliquer ce qui n’existe pas. Pas parce que les hommes non blancs ne sont pas sexistes, mais parce que l’idée qu’ils le seraient plus que les autres relève de l’idéologie, qu’importe comment on le justifie (par racisme ou pour les défendre). Il nous faut refuser d’accepter que le seul champ d’intervention du discours antiraciste sur la pensée qui racialise le sexisme consiste à expliquer pourquoi les hommes non blancs sont amenés à être virilistes, car le raisonnement est piégé dès le départ. En effet, il y a l’acceptation implicite que ceux-ci sont donc effectivement plus sexistes et donc en creux, que les hommes blancs le seraient moins. L’expliquer en ne passant pas par le racisme biologique ou culturaliste mais par l’expérience du racisme n’est pas moins problématique.

Loin de moi l’idée qu’il existe un patriarcat universel. Le sexisme se construit selon les structures sociales des sociétés dans lesquelles il se déploie et on ne peut le détacher de l’histoire et des rapports économiques qui les régissent. De plus dans une société donnée, l’appartenance de classe et de race détermine aussi bien le sexisme vécu par les femmes selon leur condition, que le sexisme pratiqué par les hommes toujours selon les mêmes conditions. En l’occurrence, en France où des populations non blanches aux racialisations, trajectoires, et histoires diverses sont dominées, tous leurs faits et gestes, et en particulier leur genre et sexualité, réels ou supposés, font l’objet d’une attention du groupe majoritaire blanc. Et la conjoncture actuel réserve aux musulmans et aux musulmanes une attention particulière, et c’est peu de le dire. Je ne considère donc pas qu’il suffit de dire que « tous les hommes sont sexistes » pour régler la question. En revanche, et c’est l’objet de l’article, je refuse les réponses qui expliquent ce qui seraient les raisons du supposé virilisme des hommes dominés, alors que c’est l’idée de départ – ils sont plus sexistes que les autres – qu’il faut absolument rejeter, de même que le sous-entendu selon lequel on peut « comparer » ce qui seraient « différents sexismes ».

Parce que s’il y a bien des situations variables, ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question.

  • les conditions de possibilité d’exercice du sexisme.

Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ?

D’ailleurs il serait bon que les tenants de la vision selon laquelle le sexisme des hommes dominés s’explique en réaction à l’exploitation et au racisme subis, nous expliquent pourquoi les femmes dominées, exploitées et opprimées par le racisme, n’ont pas elles aussi envie de se « venger » sur leurs époux en assassinant ceux-ci, au même rythme que ces derniers peuvent tuer les femmes avec qui ils partagent ou ont partagé leur vie ? Et c’est là que pour le justifier, on se verra obligés de dire que c’est peut-être parce que les hommes dominés sont plus opprimés que les femmes de leur race/classe qu’ils les violentent. Il faudra alors sélectionner et insister sur les violences spécifiques aux hommes dominés et invisibiliser/minimiser celles spécifiques aux femmes dominées pour que le raisonnement tienne. Pour ma part j’ai choisi : l’explication sur les possibilités d’exercer le sexisme selon sa race/classe me semble bien plus pertinente (et moins infâme, pour être honnête).

A ces conditions différentes d’exercice du sexisme pour les hommes, s’ajoutent les conditions pour les femmes de pouvoir ou non s’en extraire, variable là encore selon leur position de race et classe. Pouvoir fuir sans s’appauvrir n’est pas donné à toutes les femmes. Cette question a déjà été traitée par les courants féministes attentifs aux conditions de race/classe des femmes et mérite un développement à elle seule. Il serait donc moins question pour les femmes des classes dominées lorsqu’elles subissent des violences mais ne partent pas de « solidarité avec leurs hommes » ou « d’esprit de sacrifice » que d’impossibilité structurelle de pouvoir se barrer.

  • Perceptions et réactions à géométrie variable

Selon que l’acte ou le comportement sexiste est celui d’un blanc ou d’un non blanc, d’un riche ou d’un pauvre, les perceptions et réactions aussi bien médiatiques, politiques que judiciaires sont très différentes et penchent irrémédiablement pour l’absolution de l’homme dominant, et la condamnation (non pas par antisexisme mais par haine des pauvres et racisme) de l’homme dominé. Lorsque ce dernier en plus n’est pas blanc, vit en banlieue, et « pire » est musulman, la condamnation se fait d’autant plus féroce. L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.

Regardez tous ces scandales politiques, ceux qui par le passé ont impliqué des DSK, des Polanski, pour ne citer qu’eux, ceux qui aujourd’hui impliquent des Trump aux Etats-Unis, des Baupin en France… Regardez comment les députés ont il y a quelques mois rejeté l’amendement qui prévoit l’inéligibilité d’un homme politique condamné pour agressions sexuelles. Autrement dit, l’idée qu’un homme de leur caste soit pénalisé pour avoir agressé sexuellement une femme leur est insupportable. Il y a donc quelque chose que possède l’homme dominant face au sexisme qu’il pratique et qui est essentielle : l’impunité quasi totale. C’est ainsi qu’à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés.

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Analyser ces deux dimensions (conditions de possibilité d’exercer le sexisme et perceptions/réactions différenciées selon qui est sexiste) permet de lutter contre la déshumanisation des hommes non blancs, chose que ne fait pas l’analyse qui les tient pour plus sexistes en l’expliquant parce qu’ils sont dominés et réagissent au racisme. Analyse qui remplace une justification raciste utilisée pour légitimer une domination, par une justification elle aussi raciste, mais partant cette fois d’une réelle intention antiraciste et de défense communautaire dont la sincérité est certaine…mais malgré tout prisonnière de ce dont elle entend pourtant se libérer. A la volonté de stigmatiser, on veut substituer l’empathie : vu tout ce qu’ils subissent, comprenez leur besoin de se montrer virilistes…Or, les hommes non blancs n’ont pas besoin d’une empathie qui caresse dans le sens du poil la perception dominante à leur égard, mais d’analyses robustes capables de saper les fondements de l’idéologie raciste  qui les vise en particulier depuis des siècles (et qui possède aussi son pendant féminin). Mais préoccupée par le fait d’apporter des réponses à ce qu’elle accepte comme une donnée de départ – les hommes non blancs sont virilistes – l’analyse qui « explique » le virilisme supposé des hommes non blancs par leurs frustrations d’hommes opprimés par le racisme ne parvient pas à démystifier le sexisme des hommes dominants de manière concrète. Elle se limite  à des déclarations de principe du type  « il faut aussi montrer le sexisme de l’homme blanc ». Mais cette volonté d’exposer la violence sexiste du dominant ne peut se transformer en un réel potentiel critique que si l’on s’extirpe du piège tendu par la racialisation des questions sexuelles qui nous en enjoint à accepter ses prémices.

Par ailleurs, pour nous accompagner dans la sortie de ce piège qui nous est tendu, et comme nous y invite ce texte salutaire intitulé Critique de la critique du virilisme, il est temps d’arrêter de tenir pour viriliste que ce qui est bruyant, voyant et fait référence aux culture populaires. Autrement dit, arrêtons d’avoir une perception bourgeoise de ce qu’est la virilité. Et nous verrons que les comportements dits « expressifs », plus bruyants ou voyants des hommes dominés ne méritent pas plus « d’explications » que les attitudes plus subtiles mais non moins sexistes et viriles des hommes dominants. C’est cette perception bourgeoise à laquelle nous avons cédé qui nous fait croire que les propos d’un rappeur qui parle explicitement de « sa bite » sont particulièrement virilistes. Et puisque nous sommes antiracistes, nous allons déceler un message passant par ce que nous acceptons être, telle que nous y invite la pensée bourgeoise, une masculinité excessive, un virilisme débordant. Et puisque ça déborde il faudra expliquer pourquoi. Avec des arguments antiracistes, bien sûr. Mais, si on se libère de cette pensée bourgeoise, parler de « sa bite » sera-t-il réellement plus viriliste que de parler de « galanterie à la française », sans aucune grossièreté ou parole crue, mais pour défendre un violeur de la classe dominante comme l’ont fait dans plusieurs affaires des bourgeois français qui sévissent à la télévision ? En clair la bourgeoisie blanche a construit et imposé une idée de ce qu’est le virilisme, en choisissant de pointer des types de comportements qui ne relèvent pas de ses propres codes mais visent ceux des classes dominées.  Et voilà que nous, sûrs de lui résister, nous partons de cette idée bourgeoise pour confirmer que oui, le virilisme c’est ça, (et qu’il s’agit donc bien d’une affaire de pauvres et de racisés) mais que, attention, cela ne s’explique pas pour les raisons que l’on croit. Nous  voilà persuadés d’avoir attaqué l’idéologie blanche bourgeoise, alors que nous ne faisons que nous débattre dans la prison qu’elle nous a construite. C’est tout simplement un comble.

Disons-le donc le plus fermement possible : il n’y a aucune issue non raciste à tous types d’argumentations qui se demandent et entreprennent d’expliquer pourquoi les hommes non blancs sont virilistes, fussent-elles motivées et argumentées par une critique du racisme. La seule issue est la suivante :  analyser des discours, des représentations et des politiques qui à la fois fabriquent des imaginaires sur le sexisme quand il est porté par des non blancs et condamnent symboliquement ou pénalement ces derniers de façon plus sévère alors qu’un boulevard d’impunité est offert aux hommes dominants.  Par exemple, sur un autre sujet mais proche, pour combattre la construction islamophobe du « problème musulman » (Hajjat, Mohammed, 2013) nous savons qu’il ne s’agit pas de réfléchir aux « comportements des musulmans », même lorsqu’on ne les naturalise pas et qu’on les analyse comme des constructions sociales, mais de combattre les logiques politiques et médiatiques qui fabriquent l’islam et les musulmans comme un problème. En revanche, partir des « comportements des musulmans » revient à entériner l’idée qu’il y a effectivement un problème. Le raisonnement est le même s’agissant de la racialisation du sexisme et des hommes non blancs.

En définitive, entre faire comme les non blancs au service de la blanchité, qui au moyen d’arguments foncièrement racistes veulent confirmer le sexisme supposé plus féroce de nos frères de condition et de luttes, et des réponses antiracistes qui, tout en voulant sincèrement les défendre de la violence qui les vise, se contentent de fournir des raisons plus acceptables car pointant le racisme, mais sans contester l’idée de départ qui sous-tend tous ces faux débat, choisissons la rupture. Rupture avec la racialisation des questions sexuelles et tout ce qu’elle engendre comme grille de lecture raciste, et déshumanisation des hommes et femmes non blancs.  Rupture avec la nécessité d’expliquer ce qui en réalité n’existe pas mais  dont on renforce la croyance  par ces « explications » aussi antiracistes soient-elles dans leur intention. Rupture avec la pensée coloniale qui imprègne l’ensemble des représentations et imaginaires. Pour commencer à décoloniser. Véritablement.


Ajout (20/11/16) : j’ai oublié de parler des liens qui peuvent être faits entre une dite « virilité bafouée » par l’impérialisme et le jihadisme. Là encore je prends des distances avec cette analyse et préfère penser que la dimension quasi exclusivement masculine de la prise des armes pour s’opposer à l’Occident – qu’il s’agisse des formes jihadistes, ou plus traditionnellement anticoloniales – est sûrement plus liée au fait que l’accès aux armes et aux outils de la guerre est lui aussi quasi exclusivement masculin. Je n’apprends rien à personne en disant que dans bon nombre de sociétés, impériales ou colonisées, ce sont les hommes qui se sont appropriés la maîtrise et la circulation des armes. Ceci dit, il faut ajouter que certains épisodes de révoltes anticoloniales passées et présentes, entre autres, montrent des femmes dans les combats armés. Mais c’est plus rare, sûrement encore une fois en raison de la division sexuée du travail, des tâches,  des rôles sociaux et …de l’accès aux armes.

[Colloque 30/11/2015] Les approches anti-patriarcales ont-elles leur place dans les luttes décoloniales ?

Cet article est une version complète et  approfondie de l’intervention donnée le 30 novembre 2015 au colloque Luttes coloniales et décoloniales dans la France d’hier et d’aujourd’hui organisé par Sandeep Bakshi et Anouk Guiné à l’Université du Havre.



Le recours à des rhétoriques et des politiques en faveur des « droits des femmes et des homosexuels » comme modalités de stigmatisation et de marginalisation des descendants de colonisés, en particulier musulmans et/ou habitants des quartiers populaires, est de plus en plus débattu dans les mondes académiques et militants, tant il devient difficile d’ignorer ces processus. Dans ce contexte, et d’un point de vue politique, mon interrogation est alors la suivante : étant donné le rôle significatif qui leur est donné dans la production et la justification du racisme, les questions anti patriarcales au sens large, c’est à dire renvoyant à la condition des femmes cisgenres1 et des minoritaires en genre et sexualité2, ont-elles leur place dans la lutte décoloniale ?

J’ai évidemment une réponse à cette question que je formule essentiellement afin de prendre acte de la tension qui existe entre différentes approches, et parce que tout cela ne va pas de soi. Ainsi, même si je réponds sans ambage par l’affirmative, il est nécessaire d’examiner soigneusement les conditions de possibilité et de légitimité de ces questions au sein du combat décolonial, après avoir fait un rapide état des lieux des rapports de forces politiques en France. L’enjeu de cette présentation est donc de dresser un portrait de ce que peut inclure un espace intellectuel et militant décolonial prenant en compte la complexité des sujets de cette lutte – les descendants de colonisés – ce qui amène à penser une pluralité de stratégies, parfois concurrentes, du moins à première vue. En effet, comme c’est le cas pour d’autres combats, définir ce qu’est une lutte décoloniale, de même que définir la « réalité » censée expliquer l’émergence de cette lutte et la forme qu’elle doit prendre, sont des actes politiques en soi. Autrement dit, la définition de la lutte décoloniale est elle-même un enjeu de lutte. Il n’est pas de lutte décoloniale « naturelle » pas plus qu’il n’y a de simple « description » de « la réalité ». En politique, le descriptif et le prescriptif se confondent, qu’importe que l’on s’en défende. Voici donc exposé dans les lignes qui vont suivre le sens que je donne à l’idée de « lutte décoloniale » en général, mais aussi plus spécifiquement dans son rapport aux questions de genre, outils privilégié de l’hégémonie (néo)coloniale, bien qu’il ne soit pas le seul.


Etat des lieux des rapports de force politiques en France : tout sauf la race

a- Le refus de la race comme perspective analytique

Aborder la question raciale dans un contexte français c’est se heurter à des oppositions particulièrement féroces, même, voire surtout, dans les franges voulues les plus radicales et révolutionnaires du militantisme de gauche, tant la lecture en terme de « races sociales »3, est vue comme une hérésie à combattre sans relâches. Assumer de porter la question raciale, et d’un point de vue décolonial, a donc un coût qui n’est semblable à aucun autre dans le champ politique. Arrêtons-nous donc sur ce qui fonde la grille de lecture décoloniale que les franges majoritaires des gauches combattent.

Se situer dans une perspective décoloniale signifie partir de l’idée de Fanon, selon laquelle il existe une division fondamentale entre d’un côté une zone d’être, où sont rangées les populations racialisées comme supérieures, vues comme « humaines », appartenant à la civilisation, au progès, et de l’autre une zone de non être, où sont rangées les populations racialisées comme inférieures, vues comme sous humaines ou non humaines, réduites à la barbarie, à l’obscurantisme4. Cette perspective a un pouvoir explicatif qui a l’avantage de faire ressortir des éléments qu’une lecture strictement anticapitaliste et « color blind » ne permet pas entièrement de comprendre et donc en montre les limites, d’où la hargne d’une extrême gauche empêtrée dans son ethnocentrisme.


Loin d’être une réalité éternelle, et encore moins biologique, cette division fondamentale dont parle Fanon relève d’un processus matérialisé au travers d’un système esclavagiste ayant joué un rôle central dans la formation du capitalisme et au travers de la conquête coloniale la plus étendue dans l’histoire humaine. Il s’agit de la conquête européenne dont les rapports de dominations Nord/Sud actuels sont en grande partie un héritage.

Si à l’échelle internationale, cette division est incarnée par les politiques des institutions qui fondent l’entité « Occident » (FMI, OTAN, UE etc) et dont la finalité est la poursuite de la dépossession des ressources du Sud, à l’échelle d’un pays du Nord, elle prend la forme de ce que les leaders du Black Panther Party ont appelé un « colonialisme intérieur », également nommé « racisme systémique ». Il s’agit de l’ensemble des mécanismes de reproduction sociale s’assurant de la position subalterne des descendants de colonisés, appartenant majoritairement au prolétariat le plus fragilisé. Cela passe entres autres par des discriminations massives et une stigmatisation médiatique et politique continue, et particulièrement vive dans le contexte actuel.

b- Le refus de la race comme point de départ d’une activité politique


Comme déjà évoqué, le genre et la sexualité sont mobilisés, aussi bien par le pouvoir que par des militants, autant dans la production que dans la justification de cette domination. En effet, tenir des populations pour « plus sexistes et plus homophobes » amène à banaliser le racisme systémique et l’impérialisme qu’elles subissent. Pour la construction de l’homophobie comme problème des quartiers populaires en France, il y a le travail de mémoire réalisé par Elena Avdija en 20115, qui décortique la production par SOS homophobie de statistiques biaisées sur les « banlieues » et « l’homophobie ». Elena Avdija alors passé en revue en particulier le travail entre 2004 et 2008 d’une commission à l’intérieur de SOS homophobie qui s’appelle « Groupe banlieues », et analyse l’usage politique et la reprise dans les médias de données qui s’avéraient fausses comme le chiffre des 46% d’agressions homophobes qui auraient lieu en banlieue. Je n’ai pas le temps de détailler ici, mais par exemple elle montre qu’en 2005 seuls 3% des témoignages d’homophobie reçus par l’association concernaient les banlieues, sauf que le rapport annuel consacrait un chapître entier à la banlieue au nom, je cite, « de ses caractéristiques propres » selon l’association. Il s’agit là du processus baptisé homonationalisme. Un mécanisme similaire, et ayant des racines historiques bien plus anciennes, ciblant là encore particulièrement ladite banlieue et les musulmans, existe concernant le sexisme et a été maintes fois décrit.


Il y a aussi un procédé qui consiste au nom du féminisme ou de la lutte contre l’homophobie à s’opposer systématiquement à tout événement antiraciste (meeting du 6 mars 2015 contre l’islamophobie6, Marche de la Dignité, et tant d’autres), parce qu’il y aurait des sexistes, des homophobes (et des antisémites, mais je ne développerai pas ce point cette fois). Pourtant il n’existe à ce jour aucune tribune féministe appelant à ne pas se rendre aux manifestations du 1er mai à cause du racisme présent à gauche, ou même du sexisme, de l’homophobie ou de l’antisémitisme. Preuve qu’il s’agit moins de critiquer des contenus politiques problématiques (sexisme, homophobie, antisémitisme) que de signifier aux populations de la zone de non être qu’elles ne sont pas les bienvenues sur le champ politique dont les frontières sont tenues par les populations de la zone de l’être, seules à même de délivrer ou pas un droit d’entrée.


Conditions de possibilité/impossibilité et de légitimité/ illégitimité de ces questions au sein du combat décolonial

En vertu de ce contexte particulièrement défavorable à l’antiracisme – mené par les premiers concernés, ce point est important – il y a un enjeu en France à forcer la porte du politique et de l’université avec des mobilisations et productions où la race, en tant que catégorie d’analyse, est centrale. C’est une position que je défends farouchement. Seulement, là où il peut y avoir divergence, et où je me situe en zone de tension, c’est quant au fait de savoir si « central » sera ou non synonyme « d’exclusif » pour tous les non blancs sans aucune autre possibilité, définitivement, ou pour l’instant, au nom de ce contexte, ou de ce que devrait être la lutte décoloniale. Par exemple, « décolonial », est-il synonyme de « antiraciste », de « race », ou alors renvoie-t-il plutôt à une manière de regarder l’ensemble des questions qui concernent les descendants de colonisés ? Si on choisit la première option, la dimension exclusive de la race est évidente. Si on choisit la seconde option – c’est mon cas – les choses se compliquent et ce sont toutes ces complications que je vais aborder désormais. Et on comprendra,  je l’espère, en quoi, ce choix n’est pas motivé par une quelconque fantaisie, mais par la volonté de s’attaquer à des problèmes concrets dont le non traitement, plutôt que de favoriser la lutte décoloniale, nuit à celle-ci (ou à des pans de celle-ci) comme je tenterai de le démontrer.

a- La dépolitisation de l’intersectionnalité en France


Concernant l’articulation des rapports sociaux – toujours réduite à l’intersectionnalité7 – elle a été popularisée en France par l’université – et donc un milieu d’élite – et dans le champ militant principalement blanc, elle a été comprise comme la légitimation d’un impératif de « convergence des luttes ». Or, entre groupes marqués par des rapports de domination, et notamment une division fondamentale comme celle théorisée par Fanon, « convergences des luttes » veut dire imposition de l’agenda du plus fort au plus faible8. Il faut aussi critiquer une vision de l’intersectionnalité où les relations interpersonnelles sont mises au même plan que la violence d’Etat, ce qui conduit à faire disparaître petit à petit l’aspect systémique des oppressions et à ne plus penser l’Etat et la violence institutionnelle comme des priorités à combattre. De même, un autre usage problématique consiste à ne plus articuler des rapports de domination, mais à articuler des identités, ou pire, de les penser comme des additions  » femmes + racisées = plus opprimées » , ce qui nuit grandement à la compréhension des mécanismes de domination. En effet, plutôt que de penser en terme de « plus d’oppressions », il me semble que l’intersectionnalité permet de penser les ajustements plus complexes qu’induisent certaines positions rendues invisibles dans les grands mouvements sociaux. Mais la plus grande invisibilité, n’est pas toujours synonyme de plus grosse difficulté. C’est le cas parfois, d’autres fois non. Cela renvoie surtout au fait que certaines questions, prioritaires ou secondaires, ne sont pas traitées, ce qui a des conséquences sur la capacité des luttes à pouvoir être mobilisatrice (en effet, qui est prêt à donner son énergie dans des luttes où l’essentiel de ce qui l’affecte n’a aucune place ?).

Quoiqu’il en soit, additionner les oppressions est impertinent – cette critique a été de nombreuses fois formulées dans le monde anglophone – notamment parce qu’encore une fois on perd de vue la violence systémique et on se replace dans une dimension relationnelle. Cela conduit à essentialiser des phénomènes, occulter leur dimension matérielle. Cela est sûrement dû au fait que, comme le suggère Danièle Kergoat, dans la trilogie « sexe, race, classe », la classe fait souvent figure de « citation obligée », mais en réalité il s’agit surtout d’articuler race et genre. Un autre problème est la trop forte prégnance du référent américain amenant donc à faire des analysées décalées sur le fonctionnement du racisme en France (même si de plus en plus d’activistes afroféministes ou de réseau font émerger une compréhension de l’intersectionnalité à partir d’enjeux locaux), et il y a aussi le fait d’exclure par principe les hommes non blancs (donc les plus incarcérés, et discriminés à l’emploi9; bien que le racisme ne s’y réduisent pas, mais tout de même..), sûrement à cause de l’idée implicite selon laquelle « genre = femmes » ce qui revient à partager avec les antiracistes androcentrés l’autre face de la même médaille qui consiste à faire les jeux olympiques de l’oppression entre les hommes et les femmes non blancs, plutôt que de penser dans une juste mesure le racisme dans sa dimension genré, c’est à dire en tant qu’il affecte de manière spécifique les hommes d’un côté, et les femmes de l’autre.

Il est vrai qu’on a beaucoup plus réfléchi dans l’antiracisme au vécu du racisme en tant qu’hommes, les femmes étant souvent pensées comme victimes du racisme par procuration, c’est à dire victimes parce que leurs hommes sont victimes et se vengent sur elles; vision très limitée et qui nous freine grandement. Notamment, parce qu’elle contribue en fin de compte à invisibiliser la violence des hommes dominants. En effet, si c’est l’expérience de la prolétarisation et de la racialisation négative qui rend violent envers les femmes, comment expliquer la violence des hommes blancs bourgeois ?

Les vécus d’hommes et de femmes non blancs ne sont pas symétriques. Si la violence  qui s’abat sur les hommes est essentiellement policière, judiciaire, carcérale, celles sur les femmes va d’un continuum entre le foyer et la justice. Le contrôle, les pressions, et les crimes sur ces dernières sont surtout concentrées dans la sphère « privée ». Le foyer tue les femmes, qu’elles quelles soient. Les hommes doivent être à l’extérieur pour mourir. Il y a donc tout un travail à faire pour penser la condition des femmes non blanches, non pas seulement comme dommage collatéral, mais comme directement sujet de la violence d’Etat et du capital (puisque c’est celui-ci qui les maintient dans la sphère reproductive du foyer où elles subissent beaucoup des violences sexistes). Mais combattre cette vision ne justifie pas non plus, de tomber dans l’extrême inverse qui consiste à faire des hommes non blancs des « dominants » dans l’absolu10 ce que les indicateurs statistiques des sciences sociales sur les hommes immigrés ou descendants d’immigrés contredisent radicalement.

b- Usage de l’intersectionnalité contre les dispositifs hégémoniques


Peut-on réduire l’articulation des rapports sociaux aux travers que je décris dans le paragraphe qui précède ? Cela fait des années que des féministes non blanches, qu’elles se disent matérialistes, décoloniales, afroféministes, musulmanes, ou d’autres milieux avec par exemple le FUIQP qui commence à aborder ces sujets11, utilisent ce procédé contre les dispositifs hégémoniques, avec des argumentaires et des actions concrètes pour la solidarité avec les hommes non blancs contrairement aux féminismes racistes de type Ni Putes Ni Soumises, la mise en avant de l’urgence d’une politisation de l’antiracisme autour des premiers concernés, le rappel de la nécessité de l’autonomie etc,  comme en attestent différentes productions, mobilisations, événements, contre le fémonationalisme, ou l’homonationalisme, et la présence de collectifs féministes racisées et notamment des quartiers populaires dans le MAFED (LOC’s, Mwasi et Femmes en lutte 93).


Un appel pour se rendre à la Marche de la Dignité a même été écrit par des féministes, queer et trans non blanc.he.s précisément contre la diffamation fémonationaliste et homonationaliste que subissait la marche. La stratégie était simple : mobiliser celles et ceux des non blanc.he.s que lesdits fémonationalismes et homonationalismes tentent de séduire en leur montrant que de notre point de vue, leur place était à la Marche de la Dignité, notre devenir étant indissociable de celui de l’ensemble des non blancs, qu’importe leur genre ou sexualité. Et c’était aussi pour affirmer une solidarité féministe, queer et trans avec ces hommes non blancs, premières victimes des crimes policiers12, que la propagande d’Etat (reprise par des féministes et LGBT blancs) insiste à nous présenter comme nos ennemis principaux. Ainsi au lieu d’y voir une « diversion », qui veut faire preuve de complexité peut voir dans l’affirmation d’une présence féministe, queer et trans non blanche à la Marche de la Dignité, un triple signal chargé de sens : 1) envers les non blancs se reconnaissant dans les mouvements féministes et LGBT hégémoniques et qui ont intégré les lectures racistes sur nos communautés, 2) envers les autres non blancs, la majorité, qui ne voient des homos et queers, que lorsque ceux-ci participent à l’homonationalisme et se font les complices du racisme, d’où l’intérêt de visibiliser autre chose, car la visibilité uniquement par l’homonationalisme a un coût très fort, et 3) envers ceux des blancs qui préfèrent nous voir dans les rangs de Ni Pute Ni Soumise, ou sur les plateaux télés pour raconter « l’homophobie dans les banlieues », n’attendant de nous que la confirmation de leurs thèses racistes.

Il est donc bien question ici de stratégie politique. Ce n’est pas réservé qu’aux antiracistes ne traitant pas les questions spécifiques. Les mobilisations de féministes, queer et trans non blancs portent donc en elles l’échec des projets fémonationalistes et homonationalistes dès lors qu’elles affichent fièrement la rupture avec le rôle qui leur est assigné. Voilà pourquoi il est très étrange, en plus d’être néfaste, que des antiracistes les considèrent comme leurs ennemis plutôt que de voir en eux des alliés même lointains, spécialisés sur des dimensions spécifiques du racisme, pouvant intervenir d’une manière que eux ne pourraient pas. En effet, les antiracistes sont inaudibles auprès de tous ceux des non blancs qui ont intégré le projet raciste de l’émancipation par l’assimilation. En revanche, voir des personnes vivant les mêmes oppressions faire des choix politiques radicalement différents peut ouvrir une brèche dans laquelle on peut faire entrer l’antiracisme. Dans ma propre expérience, je sais de manière très concrète que critiquer les mouvements LGBT hégémoniques en étant trans, m’a rendu audible sur la nécessité d’une lutte antiraciste radicale auprès de noirs qui n’aurait jamais pu y consentir avec des discours soit homophobes de type classique (« l’homosexualité est une déviance »), soit leur expliquant qu’ils sont aliénés à l’occident s’ils se reconnaissent comme homosexuels ou trans.

Le féminisme et l’articulation des rapports sociaux n’ont donc pas des sens ou fonctions univoques et homogènes. En France, il y a par exemple un usage majoritaire du marxisme et de la lutte des classes, pour invisibiliser les problématiques décoloniales. Il n’est pas très difficile de voir que l’usage du marxisme en soutien des luttes décoloniales est extrêmement minoritaire. Est-ce pour autant que le marxisme, ses grilles de lecture et ses apports doivent être entièrement jetés à la poubelle ? Bien sûr que non. Doit-on alors entièrement mettre de côté l’articulation des rapports sociaux ? Il est douteux que des mésusages d’un concept – les concepts n’étant que ce qu’on en fait – conduisent à appeler à son rejet total. Surtout que concernant l’intersectionnalité, ou la consubstantialité, il s’agit de procédés qui sont très jeunes, en tout cas en France. On peut même dire qu’ils sont encore en période d’essai (comparativement au marxisme ou au féminisme bien plus anciens par exemple) donc leur avenir n’est pas scellé. Je suis donc d’avis que l’enjeu principal est de se battre contre l’impératif de convergence des luttes et pour le droit de poser la question du racisme sans avoir à donner des gages féministes ou autres.

Ce qui permet à l’intersectionnalité de ne pas servir à noyer la question raciale, c’est je pense d’insister sur la métaphore fondamentale de Fanon entre zone d’être et zone de non être dont la pertinence est illustrée par le fait même que ce soit particulièrement la question raciale qui soit aussi polémique. Il y a bien des divisions de genre, classe, et sexualité dans la zone d’être, donc entre populations racialisées comme supérieures, mais ces conflictualités sont par exemple représentées dans les champs politiques avec beaucoup plus de légitimité que la question raciale. Le genre, la classe, subissent beaucoup d’attaques, mais surtout venant des droites et autres courants réactionnaires. Concernant la question raciale, c’est l’ensemble du champ politique qui s’y opposent. Ainsi dans ce contexte, si articulation des rapports sociaux il y a, elle doit se penser dans chaque zone d’être et de non être séparément, mais pas en mélangeant les deux. Ça casse de fait l’idée qu’il y aurait une condition féminine, ou homosexuelle, ou autre universellement partagée et empêche les ingérences de la zone d’être  (blancs) dans les affaires de la zone de non être (non blancs) 13. Ainsi, par exemple, les hiérarchies de genre dans la zone d’être (blancs) ne sont pas celles la zone de non être (non blancs), et demandent des traitements radicalement séparés, contextualisés. Politiquement, cela peut se traduire par l’outils bien connu qu’est la non mixité, aussi bien sur le plan de la composition des collectifs, que sur les objectifs, priorités et modalités de lutte.

Sortir des abstractions : nos vies sont plus importantes que le purisme politique

a- Entre fémonationalisme et réalités du patriarcat : sortir de l’impasse

Contre la mise en avant de la question des femmes de l’immigration qui est tout le temps posée sur la place publique dans le but de nuire, et parfois même à l’intérieur des communautés mais en reprenant les logiques dominantes, je crois qu’effectivement on doit réaffirmer certains points. La race et la classe sont comme les contours de l’existence de tous les non blancs, hommes et femmes, et le genre et la sexualité ce qui régule les rapports à l’intérieur de ces contours. En effet, c’est la race et la classe qui déterminent la position sur le marché du travail, dans quel quartier tels groupes vont vivre, à quelle école délabrée les enfants auront accès etc. Le genre et la sexualité, sont des manières spécifiques de vivre à l’intérieur de ces conditions matérielles. Donc oui, il n’est pas possible de régler la question du sexisme subi par les femmes non blanches, si effectivement les groupes non blancs demeurent prolétarisés et racialisés comme inférieurs. Donc les injonctions à l’émancipation des femmes, à la libération sexuelle universelles sont abstraits, et surtout nuisibles.

Mais ne pas pouvoir régler une question ne signifie pas qu’on ne peut pas en traiter les effets immédiats. Cette distinction pour moi est fondamentale. Une lutte décoloniale a pour but de régler la question de la modernité eurocentrée qui justifie le pillage du Sud par le Nord et le racisme systémique. Mais ce n’est pas pour ça qu’il n’est pas possible de traiter les effets immédiats d’un de versants de cette modernité qui est le patriarcat. C’est pourquoi on ne peut réduire ce dernier aux injonctions de l’extérieur pour nuire.

Par exemple en quoi ce serait anti décolonial que des femmes non blanches et migrantes puisssent avoir accès à des ressources psychologiques, matérielles après un viol ou des violences conjugales, en passant par des structures où ce sont des femmes de leur condition qui les acceuillent, à la place des ressources féministes traditionnelles où elles peuvent subir des violences de classe, racisme, et où leur présence sert à valider les thèses les plus culturalistes ? En quoi cela empêche-t-il de rejoindre les hommes pour mener une lutte commune contre le racisme ? Qui a déjà eu l’occasion de connaître les foyers pour femmes sait qu’il n’y a pas que des femmes blanches. Que ce sont des lieux manquant de moyens, surpeuplés, pas adaptés au public faible en ressources et capitaux, et où le culturalisme (et donc le racisme) règne souvent comme grille d’analyse, ce qui vient ajouter à l’horreur des violences subies, la violence de race et de classe.

Imaginer un fonctionnement avec des structures communautaires et alternatives dans la prise en charge des violences conjugales et les médiations, lorsque celles-ci sont souhaitées, est assez énorme. Se pose en effet toujours la question de l’application possible ou non des idées, mais s’interdire de réfléchir à certaines questions parce qu’il est « trop tôt » n’est clairement pas plus pertinent. On aime prendre exemple sur les Etats-Unis et la manière dont les luttes de race ont été et sont menées, mais ces mêmes luttes de race ont vu en leur sein un développement de structures, non institutionnelles, autogérées et communautaires pour traiter les violences de genre. INCITE! en est un très bon exemple. Ce sont des choses longues, difficiles, qui ne peuvent pas mobiliser tous les acteurs d’une lutte, mais que certain.e.s s’y emploient est salutaire et on voit difficilement comment la lutte décoloniale ne pourrait pas en sortir grandie.


Je comprends la peur de mobilisations qui renforcent la stigmatisation et la criminalisation des hommes musulmans, des quartiers populaires, et non blancs plus généralement, surtout en France après le traumatisme Ni Putes Ni Soumise. Mais je pense qu’en stigmatisant dans la zone du non être, c’est à dire entre non blancs, la légitimité pour les femmes non blanches de s’organiser ponctuellement entre elles sur des problématiques de genre, ça laisse tout l’espace du traitement  des violences de genre au féminisme hégémonique raciste. L’espace décolonial ne peut opposer uniquement des discours à cela. Je pense que l’on doit accepter que dans certaines trajectoires, les violences de genre sont centrales, et pour certaines femmes non blanches (comme pour des minoritaires), cela peut être inaudible de leur dire qu’elles n’ont pas d’autres choix que lutter exclusivement sur la race. Autrement dit, tout comme pour les homos et trans non blancs, ce n’est pas en ayant de tels discours que l’on va attirer à rejoindre la lutte décoloniale. Parfois même, c’est à travers le féminisme non blanc, en rupture avec le féminisme hégémonique que certaines personnes non blanches se forment à la lutte antiraciste, puis décoloniale qu’elles n’auraient pas rejointe dans sa forme généraliste. Donc le féminisme non blanc est parfois une porte d’entrée pour la lutte décoloniale. Le fait que toutes les femmes non blanches n’aient pas besoin de ces espaces entre femmes, sur des questions de femmes, ne veut pas dire que cela n’a pas d’intérêt pour certaines d’entre elles. De plus, les individu.e.s peuvent avoir des engagements multiples…

Par ailleurs il est temps d’opposer une réponse à l’argument asséné comme une parole d’évangile voulant que les femmes non blanches seraient beaucoup moins portées à être féministes que les blanches, en raison de leur condition raciale. Premièrement rappelons que les femmes non blanches, comme les non blancs en général, sont très minoritaires numériquement en France. Pour prouver avec exactitude que les femmes non blanches mobilisent moins le féminisme, il faudrait prouver que proportionnellement elles sont moins nombreuses que les femmes blanches dans cette lutte. Or, si effectivement il y a plus de femmes blanches dans les mouvements féministes en nombre total, on ne sait pas si elles sont plus nombreuses parce qu’il y en a plus en France, ou parce que proportionnellement elles ont plus tendance à rejoindre les rangs du féminisme. Si on prend le cas des femmes noires, le CRAN estime qu’il y a environ 3 à 5% de noir.e.s en France, donc disons une moitié de femmes, c’est à dire très peu de femmes noires sur la population totale. On pourrait donc même retourner l’argument initial sur « les femmes non blanches qui mobiliseraient moins le féminisme » en disant que malgré une population noire si minoritaire en France, il y a beaucoup de femmes noires dans les milieux féministes ! Le raisonnement pourrait être repris en remplaçant « noires » par « immigrées ». Pour le peu qu’elles sont en France, leur présence dans ces milieux peut être considérée comme relativement importante.

A l’inverse désormais, il y a-t-il tant de femmes blanches dans le féminisme, par rapport à leur nombre total en France …? On peut affirmer sans trop de risque que le féminisme comme engagement social est mobilisé minoritairement par les femmes blanches, c’est à dire qu’au regard de leur nombre total en France, il n’est pas sûr que celles qui sont féministes, soient si nombreuses (même si certaines ont des positions de pouvoir, ce qui est lourd de conséquences il est vrai sur la manière dont sera perçu le féminisme dans l’opinion publique). De même, la solidarité envers les hommes de sa race/classe est-ce une spécificité des femmes immigrées ou descendantes de l’immigration, ou des femmes prolétaires ? Les Elisabeth Levy, Natacha Polony, Marcela Iacub, Christine Boutin et tant d’autres sont là pour nous rappeler quotidiennement que du côté des femmes blanches aussi, et en particulièrement du côté des femmes blanches bourgeoises, les solidarités de race/classe prévalent sur celles du genre. Quelle conclusion en tirer ? Qu’on ne peut pas en faire une spécificité des femmes non blanches. Que cela en dit moins sur ces dernières et leur « agir » militant qui serait forcément antiraciste et pas féministe en comparaison avec les femmes blanches,  mais plus sur le féminisme qui est une ressource plus difficilement mobilisée que d’autres. Peut-être parce que contrairement aux dominations de race/classe qui concernent les prolétaires et les non blancs dans des lieux de travail, dans des quartiers d’habitation, c’est à dire dans des contextes où ils développent des modes de sociabilité spécifiques dans lesquelles les solidarités peuvent naître, les femmes vivent leur domination en tant que femmes de manière atomisée dans l’isolement des foyers, des charges et responsabilités en tant que mères et épouses, ou mères isolées, par exemple ?14 Cette réflexion fait toucher à des questions de théories politiques qui renvoient à ce que j’évoquais plus haut à savoir la place de la race/classe d’un côté comme dimension englobante et au genre/sexualité comme modalités par lesquelles on vit le cadre race/classe. Et cela a forcément des implications très profondes : par quel levier est-il possible de faire bouger les choses ? Les luttes de type race/classe ont-elles (malgré leurs différences et leur grosses conflictualités) un rôle spécifique qui les différencient de celles mobilisant le genre et la sexualité ? Etc.


Quant à l’argument : « il n’y a pas de féminisme dans les quartiers » on pourrait répondre avec une boutade qu’il n’y a pas non plus une foule de groupes qui se revendiquent de la lutte décoloniale dans les quartiers populaires…On me répondra que le mot « décolonial » n’a pas besoin d’être prononcé pour que les luttes menées reflètent les idéaux de la lutte décoloniale. Pas très difficile alors de voir que le raisonnement peut être appliqué au féminisme… Mais surtout c’est faux. Je vous invite à suivre par exemple le groupe Femmes en lutte 93 qui fait un travail avec des femmes de l’immigration et se revendiquent féministes, tout en étant en lien avec des problématiques plus générales, non féminines, sur l’immigration et les quartiers populaires. Et au-delà de l’appellation « féministe », il faut savoir qu’il y a tout un tissu invisible d’autres femmes en luttes (qui parfois refusent volontairement la visibilité médiatique, c’est important de le souligner), sur des questions variées, générales aux quartiers populaires ou concernant spécifiquement les femmes, mais qui sont ignorées dans les analyses car pas intégrées ni dans les débats universitaires, ni dans le champ médiatique (Exemple : Femmes dans la cité à Stains présentant son action de la sorte :  « Accompagnement des femmes dans leur parcours d’insertion sociale et professionnelle. Agir contre l’isolement des femmes. Lutter contre les discriminations. Informer sur tous les droits des femmes »; Lire également Femmes des quartiers populaires en résistance contre les discriminations (2013)) . Donc non il n’y a pas d’évidence tombant du ciel à ce qu’en soi, dans la lutte décoloniale le militantisme des femmes consiste à ne militer que sur le racisme, et cela n’est pas non plus une vérité historique. C’est une des réalités possibles et nécessaires, mais pas la seule. Par ailleurs, il est nécessaire de rappeler que les quartiers populaires sont des zones dans lesquelles se concentrent un grand nombre de mères isolées, pauvres. Penser une politique à destination des quartiers populaires qui envisagent donc les femmes uniqueme comme épouses/conjointes, et donc comme simplement dommage collatéral comme déjà évoqué, est forcément limité.

Quel intérêt puis-je avoir en tant qu’homme trans à m’employer à de telles réflexions et à défendre de telles idées ? Là encore les choses sont très simples : l’expérience du fait minoritaire m’a fait voir qu’on ne gagne rien à vouloir brider les mobilisations spécifiques au nom de l’intérêt général. Et il me semble que toute personne qui a fréquenté un temps soit peu les milieux féministes peut témoigner avoir vu des femmes (de même que des queers, des trans) qui arrivent dans ces milieux en ayant la haine de leur communauté, en raison de parcours violents sur le genre et la sexualité, et qui trouvent dans ces milieux une légitimité et une attention sur ces points, une reconnaissance qu’elles n’auraient pas eu dans l’antiracisme, mais qui au fur et à mesure de fréquenter des féministes très radicales sur la race, reviennent sur leur vision des choses, recontextualisent les violences subies, politisent de plus en plus la violence d’Etat parfois moins « proche » mais bien plus déterminante. Cette prise de conscience peut évidemment arriver dans d’autres contextes, avec d’autres parcours… Mais la récurrence de ce type d’évolutions dans les milieux féministes non blancs, me laissent penser que ces milieux fonctionnent comme des portes d’entrée vers l’antiracisme pour celles et ceux qui n’y seraient pas allé.e.s directement. En effet, face à ces personnes, s’il s’agit de dire qu’elles sont féministes parce qu’aliénées et pour plaire aux blancs – et pas en raison d’un parcours, de violences subies, ce qui est un comble – l’efficacité est proche de zéro, et la lutte décoloniale est perçue comme une lutte qui ne concerne pas les gens qui s’intéresse au genre. Résultat celles qui n’ont pas pas l’intention d’abandonner le genre ne mobilisent pas ou peu la race. Nous y perdons tous car les populations qui sont la cible du fémonationalisme (et de l’homonationalisme comme nous le verrons dans le paragraphe qui suit) sont des enjeux cruciaux et des armes puissantes pour le pouvoir, et contribuer à leur donner envie de rompre avec les mouvements féministes et LGBT hégémoniques, et de pratiquer une politique de rupture réelle, n’est pas une tâche à négliger. C’est pourquoi plutôt que de discréditer la demande, il faut proposer d’autres offres que le féminisme raciste : un féministe non blanc en rupture avec les logiques hégémoniques.

B – Penser la matérialité des oppressions affectant les minoritaires en genre et sexualité


Sur la sexualité, il faut combattre l’homonationalisme, l’injonction au coming out, et l’imposition de catégories occidentales. Mais la discussion ne s’y réduit pas. Il existe une oppression sexuelle matérielle, qui n’est pas une question identitaire. Les pratiques réelles des individus ne sont pas importantes. La question en revanche, si on veut penser en terme de rapport social de sexualité, est simple : qui est affecté.e négativement dans sa vie parce que assigné.e à ce qui est vu comme une « déviance » du point de vue de la sexualité ? On ne peut pas réfuter ces questions sous prétextes que des personnes ne s’identifient pas aux catégories occidentales, dans la mesure où beaucoup n’ont pas besoin de s’y identifier pour y être assignés à cause d’une « visibilité » de ce qui est vu comme une « déviance ». On ne peut donc pas penser le fait minoritaire sur ces sujets à partir de ceux qui, qu’importent leurs pratiques et identifications réelles, sont des hétérosexuels socialement. C’est à dire des gens qui peuvent effectivement se passer de toute politisation sur ces questions parce qu’ils ne sont jamais perçus comme homosexuels.

Même lorsqu’on n’adhère pas soi-même au régime classant la sexualité de manière dichotomique sous le modèle de l’hétérosexualité/homosexualité, le rapport social dans un contexte donné, ici la France, est déterminant dans l’expérience de la violence sociale, ou le fait d’en être épargné. Une question politique ne peut donc pas être réfutée ou valider à partir de l’expérience de ceux qui n’ont pas le problème ! Pour être encore plus clair : les personnes qui ont des pratiques de même sexe mais qui ont le privilège de ne jamais être perçu comme homosexuel ou tout simplement « déviant », parce que leur hexis corporelle, leur goût, leur « façon d’être », aux yeux des autres, ne soulèvent aucune suspicion ne peuvent pas être celles à partir desquelles on pense les questions sexuelles ! C’est bien celui ou celle qui vit l’assignation et qui ne peut échapper à ses effets concrets qui a son mot à dire, pas celui ou celle qui peut vivre sans que cela ne soit un problème. Or pour l’instant, la pensée décoloniale en France s’est appuyée sur ce sujet épargné par ce type de violence sociale, pour réfuter la légitimité de la politiser, en plus de s’être concentrée quasi exclusivement sur la question identitaire. Encore, une fois, c’est un comble. De plus, comme autre enjeu non identitaire et bien crucial, on peut citer par exemple vulnérabilité des populations opprimées qu’importe leurs identités, au VIH (voir le travail d’Act Up sur les liens entre oppressions et contamination), et une forte proportion de non blancs dans ces catégories. Il se pose aussi la question de l’accès au soin. Que ces questions ne puissent pas être portées par tous au sein de la lutte décoloniale, n’est pas une raison pour disqualifier ceux qui s’y emploient. En quoi ce ne serait pas décoloniale que se développent des ressources communautaires faisant de la prévention VIH adaptée, dénuée des préjugés racistes des mouvements LGBT et de la fonction politique homonationaliste à laquelle ils servent ?

Enfin pour les trans, le raisonnement est similaire. C’est une oppression matérielle. La question du coming out est hors sujet pour les transidentités qui s’accompagnent de modifications physiques, puisqu’elles se voient et ne sont pas des identités mais des faits. Là encore, on voit l’impertinence d’une pensée par l’identité. Ce sont des situations où on n’échappe pas aux conséquences matérielles de la transgression. La sociologie naissante de la transphobie avec des chercheurs comme Karine Espeira et Arnaud Alessandrin, permet d’appréhender le phénomène de grosse marginalisation sociale des trans. Articuler cela à la question raciale et vous trouver un grand nombre de trans non blanches contraintes aux économies parallèles liées à la prostitution (économies très criminalisées, risques VIH, etc), et des hommes trans non blancs au chômage, entre autres, car désormais dans la position de l’homme non blanc (plus discriminés au travail), mais sans les mêmes ressources communautaires, puisqu’il s’agit de trans. Aussi c’est un angle à développer: la transphobie est une des manifestations du besoin pour le capitalisme et en particulier le marché du travail, d’avoir une division sexuée claire et normée, d’où l’expulsion massive des trans du marché du travail légal. Je ne vois pas en quoi il s’agit d’un questionnement identitaire, ou de traitre à la lutte décoloniale.


Souvent, un argument mobilisé comme preuve de la « non politisation » de ces questions par les descendants de colonisés c’est l’absence de mouvements, queers, trans dans les quartiers populaires. Cet argument ne tient pas : les oppressions trans et sexuelles ne sont pas des oppressions territoriales (un trans est généralement le seul dans son quartier et à 1000 km à la ronde…). Ensuite les trans et minorités sexuelles sont très minoritaires numériquement. Donc les mouvements qui traitent ces questions n’ont pas vocation à être des mouvements de masse, mais à s’intégrer dans des mouvements de masse. En quoi cela diminue leur valeur et leur importance dans la vie des populations qu’ils ciblent ? Reprocher à toutes ces luttes, se saisissant ou non de l’intersectionnalité, mais étant minoritaires, de ne pas mobiliser massivement équivaut à mes yeux à reprocher à une bicylette de ne pas voler, autrement dit : c’est absurde. Oui, il est absurde de disqualifier des minoritaires parce que leur potentiel mobilisateur est…minoritaire. L’histoire de l’intersectionnalité (répondre aux besoins concrets des femmes noires, migrantes, latinas dans les foyers pour femmes battues ou dans le droit) rappelle la fonction de traitement de problèmes concrets et non d’impulsion massive révolutionnaire de cet outils. J’espère qu’on a encore le droit de traiter des problèmes spécifiques, c’est à dire qui ne touchent pas les urgences du plus grand nombre, mais visent les urgences de populations pour ce qu’elles ont de spécifiques, avant la Révolution ou la Décolonisation…

N’est pas politique que ce qui a vocation à créer des mouvements de masse. D’ailleurs, ce questionnement sur la présence dans les quartiers populaires ou l’impératif de mobilisation ne concernent pas les minoritaires. Ce sont plutôt les mouvements antiracistes et anticapitalistes qui doivent s’inquiéter de leur absence dans les quartiers populaires, quand ils n’y sont pas, car ce sont eux qui touchent à des sujets qui comprennent une oppression territoriale et un impératif de masse. Les antiracistes et anticapitalistes ont bien raison d’avoir ces angoisses du nombre, de la mobilisation de masse, mais ils devraient les affronter à l’aune de leurs propres failles plutôt que de les reporter sur ceux pour qui ces questionnements sont hors sujets : mobilisez et nous vous rejoindrons. L’impulsion, c’est à vous de la donner, les quartiers populaires, à vous de les investir. Et donc à nous aussi de les investir – ce qui pour certains est déjà le cas – avec une autre casquette que celle de « trans » ou « homo » mais avec celle tout simplement d’antiracistes, comme vous. (Oui, avec le dogmatisme de type « le mouvement de masse ou rien » dans certains milieux, on n’oublie que les personnes peuvent avoir plusieurs casquettes et que leurs engagements minoritaires ne les empechent pas de s’impliquer dans des luttes où sont traitées des questions généralistes…).

Différentes stratégies devront cohabiter


Militer c’est constituer collectivement un rapport de force et proposer une grille de lecture, un constat, des solutions, des modalités de lutte, bref un projet politique. Chaque lutte – antiraciste, féministe, écologiste etc – est comme un marché où les collectifs, organisations, partis, intellectuels « vendent » leurs projets à différents publics, et parfois à un même public, d’où une dimension concurrentielle inévitable surtout lorsque des groupes ont des prétentions en terme de leadership.

Nous l’avons vu, l’espace antiraciste non institutionnel est tellement attaqué par l’extérieur et contraint à devoir légitimer son existence même, qu’il est comme un marché hyper concurrentiel où il n’est pas possible de penser la divergence stratégique, non conflictuelle. Nous participons tous, bien qu’à des degrés et avec des moyens différents, à cette ambiance mais la dimension concurrentielle n’est pas obligatoire, même s’il est évident que des désaccords lourds de sens vont demeurer. Mais il faudra faire avec cette tension inévitable.

C’est parce que chaque public dans la zone de non être (non blancs) trouvera un projet qui lui ressemble et lui donne des outils émancipateur propre, qu’il sera possible de concevoir des alliances avec d’autres groupes de cette même zone racisée, contre le racisme systémique et l’impérialisme. Si l’unité décoloniale de masse n’est pas encore une réalité, ce n’est pas à cause de l’articulation des rapports sociaux ou des minoritaires, mais à cause de la coupure entre les luttes des quartiers populaires et nous qui élaborons des théories décoloniales, féministes, mais aussi antiracistes, en dehors de ces luttes. C’est surtout de ce côté-là que la remise en question est urgente.

 

Réactivée sous le thème de l’articulation des rapports sociaux, il y a donc cacophonie entre deux camps, dont l’opposition à moins à voir avec l’intersectionnalité qu’avec les rapports conflictuels entre mouvements de masse et mouvements minoritaires :

  • les « généralistes » disent : « nous ne pourrons pas régler ces problèmes spécifiques de genre/sexualité si le cadre race/classe dans lequel ils se déploient demeure, race et/ou classe sont donc prioritaires! »

  • les « spécifiques » disent : « les problèmes de  genre/sexualité qui se posent dans le cadre race/classe sont aussi très graves, ont des effets concrets qu’on ne peut pas ignorer et rien ne dit qu’une fois le cadre aboli les problèmes de genre/sexualité vont disparaitre! »

     

Au fond, aucune de ces deux positions n’est fausse. Ce que j’ai alors essayé de proposer dans cet article pour trouver une alternative à ce débat sans fin, prenant un nouvel habillage à chaque nouvel polémique – aujourd’hui c’est « pour ou contre l’intersectionnaltié » – mais ayant toujours le même fond, c’est de faire la distinction entre ce qui consiste à régler un problème à la source (s’attaquer au cadre race/classe en tant que tel), et ce qui a pour but de traiter les effets immédiats de certains aspects du problème (s’attaquer aux régulations par le genre et la sexualité des rapports de race/classe). L’opposition belliqueuse entre ces deux options stratégiques n’est pas obligatoire. C’est le dogmatisme des positions des un(e)s et des autres dans chaque camp, de même que les prétentions hégémoniques à représenter absolument toute une classe sociale, ou des groupes racialisés, sans partage de l’espace intellectuel ou militant de telle ou telle lutte qui donne lieu à ces abbérations. Effectivement, si on pense que l’avenir des non blancs en France ne peut reposer que sur une seule stratégie, il est évident que tout ce qui sera autre sera vu comme une concurrence déloyale à sortir du champ politique, à éradiquer. En revanche, si l’on considère que le partage d’espace, aussi restreint soit-il, est possible et qu’il y a différents moyens d’arriver à un même objectif, il est clair que l’existence de luttes minoritaires dans la lutte décoloniale, ne sera pas vu comme un problème, chaque camp ayant une mission propre, un public différent à cibler ( les non blancs dans leur globalité pour les uns / des sous groupes parmi les non blancs pour les autres). C’est d’ailleurs ce qui se fait déjà : il existe des mobilisations spécifiquement maghrébines, d’autres spécifiquement noires, mais qui se rejoignent pour partie dans les moments clefs. Les mouvements généralistes doivent arrêter de se sentir menacés dès lors que d’autres traitent les problématiques qu’ils refusent eux-mêmes de traiter et la tâche pour les espaces minoritaires est de savoir s’intégrer à des problématiques globales, en plus des enjeux spécifiques qu’ils traitent.


Il faut parfois redescendre sur terre et sortir du purisme : oui, il est fort probable qu’avant d’avoir tout décoloniser, on en vienne pour traiter des problèmes concrets à utiliser des catégories conceptuelles occidentales, qu’on ait des façons de faire s’inspirant de luttes nées en occident. Mais on ne va pas refuser de traiter certaines questions parce qu’elles ne pourront l’être de manière « pure » c’est à dire sans une once de trace eurocentrique. Le purisme politique n’est pas toujours où l’on croit. Il n’y a que dans le mouvement réel et dans la pratique très concrète qu’on trouvera des alternatives aux problèmes posées par les violences de genre et sexualités, au moyen de grille de lecture décolonisée et ce sera le fait de personnes spécialisées sur ces questions, au sein de la lutte décoloniale. Ma position consiste à refuser de croire à l’idée particulièrement abstraite d’une possible mise en hibernation de certaines questions tant qu’on n’a pas régler un problème plus général. C’est comme considérer, s’il faut illustrer cela par le biais d’une métaphore, que tant qu’on n’a pas trouvé un médicament permettant de guérir entièrement d’une maladie, on ne devrait pas traiter la douleur et les effets de celles-ci. Ce n’est pas à la Décolonisation réelle ou à la Révolution que nous allons commencer à nous y mettre sur les alternatives concrètes aux violences de genre et de sexualité. Il n’y a pas de vide en politique : ce dont nous ne nous occupons pas et qui est assez concrets pour ne pas être ignoré, les racistes, les mainstream, les libéraux s’en chargent, sans qu’ils n’aient à faire face à un contre pouvoir réel. En effet, on aura beau critiquer les féministes blanches, si elles sont les seules à s’investir sur la question des foyers dans lesquelles vont aussi des femmes non blanches, elles auront toujours la main mise sur le traitement des violences de genre.

Un consensus patriarcal présenté comme obligatoire aujourd’hui pour des raisons stratégiques afin de faire advenir la Révolution/Décolonisation réelle, pourra être présenté demain comme tout aussi obligatoire parce qu’il faudra cette fois maintenir la dite Révolution/Décolonisation et qu’il sera encore « trop tôt ». Il risque d’être toujours « trop tôt », jamais le « bon moment ». Comme le rappelle R. Connell qui étudie la construction des masculinités et des rapports de genre à l’aune de la violence impérialiste et néo-libérae : « Plus que l’égalitarisme, c’est la hiérarchie de genre qui semble survivre à la fin de la lutte. On observe (Mies 1986, Lazreg 1990) une fréquente mobilisations des femmes dans les mouvements de libération nationale, suivie, une fois l’indépendance obtenue, de l’instauration de régimes patriarcaux ».

Les luttes minoritaires ne sont pas plus promises à un bel avenir dans un contexte révolutionnaire ou décolonisée. Sans décolonisation réelle, il n’y aucune possibilité d’émancipation pour les minoritaires, mais la décolonisation réelle n’apporte pas automatiquement l’émancipation, elle apporte la possibilité d’un changement, mais rien ne dit dans quel sens ce changement aura lieu. Après le renversement d’un système, la mise en place d’un autre peut profiter à la population dans ce qu’elle a de général, mais peut se révéler pire pour certains sous-groupes dans cette population. Donc rien ne dit qu’un avenir radieux nous attend sous un ciel décolonisé. Les généralistes le disent eux-mêmes : ils ne sont pas là pour penser des stratégies à partir des plus vulnérables. Le message est clair. Ils ont leurs raisons aujourd’hui, ils en auront d’autres demain. A nous de nous organiser en conscience de ce fait.

Quelle conséquence en tirer en terme de stratégie politique ? Cela signifie-t-il qu’il n’y a jamais de choix à faire, et notamment des compromis en vertu de contextes particuliers ? Qu’une stratégie généraliste est mauvaise et à combattre ? Absolument pas : cela veut dire qu’il faut effectivement une mobilisation centrale traitant exclusivement la race faisant des compromis sur d’autres points, prise en charge par les généralistes, c’est à dire par ceux qui peuvent se le permettre, mais il faut refuser de se contenter de leur discours à caractère prophétique « attendez, un jour viendra… » : non seulement parce que des sous groupes parmi les non blancs ont des urgences réelles à traiter MAINTENANT, mais parce qu’il y a un risque que le « jour » ne vienne jamais, de nouvelles raisons de le retarder pouvant toujours être trouvées. Que faire alors ? Imposer un rapport de force face à cette mobilisation centrale afin de rappeler qu’il y a certaines limites dans les compromis et qu’ils n’aillent pas trop loin, rester indifférent à leurs procédés disqualifiants (« trucs de blancs! » « vous divisez! »,  » on est plus nombreux que vous » [réjouïssance d’autant plus étrange qu’il n’est pas surprenant que des minoritaires aient un public…minoritaires]), bref continuer à travailler, développer des idées et s’employer à les appliquer.

Conclusion


Notre émancipation est effectivement indissociable de celle de l’ensemble des descendants de colonisés (d’où la nécessité d’une lutte décoloniale générale et centrale), mais elle n’est pas irréductible (d’où la nécessité d’espaces spécifiques; le spécifique n’est pas l’ennemi du global; Les mouvements de masse voient aussi le jour parce que des petits espaces de luttes pansent les plaies du quotidien, éduquent, aident à survivre, bref traitent les effets immédiats d’un problème). C’est bien parce qu’imposer l’articulation à tous et tout le temps n’est pas possible, particulièrement dans la zone de non être si fragilisée, qu’il ne peut pas y avoir qu’un projet centralisateur et unique pour tous se construisant sur l’étouffement des conflictualités. Ceci n’est pas faire l’éloge de la fragmentation à l’infini des luttes car je crois à la nécessité de constituer un front commun autour d’enjeux structurels, avec des mots d’ordre spécifiquement sur le racisme. D’ailleurs ce n’est pas le fait de mobiliser plusieurs questions qui fragmentent, ni en soi le simple fait de multiplier les problématiques, mais le fait de dématérialiser les enjeux auxquels ces questions renvoient. En effet, qu’est-ce qui est plus dangereux pour les luttes : un groupe antiraciste ou féministe, donc traitant chacun une seule question, mais étant clairement dans une optique néo libérale, identitariste, etc ou un groupe de trans non blanc.he.s mobilisé.e.s très concrètement comme il en existe contre la répression du travail du sexe, les lois migratoires répressives, et s’inscrivant dans des enjeux globaux révolutionnaires ? Tout dépend donc du projet autour duquel les collectifs s’organisent, ce n’est pas le fait d’articuler ou de ne pas articuler qui rend pertinent ou impertinent.

La lutte décoloniale peut donc s’envisager comme un espace pluriel, avec un objectif unitaire fédérateur, malgré des divergences stratégiques, parfois en tension, et des façons différentes d’amener à cet objectif. Et, se battre pour imposer la race comme grille de lecture en France dans l’espace politique dominant de la zone d’être, n’a pas à passer, au sein de la zone de non être, par la disqualification de celles et ceux des non blancs pour qui la race est centrale mais pas exclusive. Tout simplement parce que les outils proposés par la race ne sont pas les seuls à même d’assurer leur émancipation, ou encore plus urgent dans de nombreux cas, leur survie. Les ennemis sont ailleurs.

Merci à Al Majnouna, Kalfou Danjé et Leïla pour leurs remarques stimulantes.

1Femmes qui ne sont pas trans, c’est à dire qui n’ont pas connu un parcours de transition d’un sexe social à l’autre

2La formulation « minoritaires en genre et sexualité » renvoie ici aux personnes concernées par les oppressions de genre et de sexualité, qu’importe les identités auxquelles elles se définissent quand c’est le cas, et insiste sur le caractère minoritaire en terme numérique qui est fondamental pour comprendre les défis particuliers qui se posent lorsque ces questions sont politisées.

3Voir Sadri Khiari « la preuve de l’existence des races sociales c’est qu’elles luttent » http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=340

4Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs.

5Elena Avdija, Du chiffre statistique au chiffre politique. Construction de l’homophobie comme problème des banlieues françaises (Partie 2) http://lmsi.net/Du-chiffre-statistique-au-chiffre

6J’ai co-écrit un texte contre les polémiques sur le meeting du 6 mars 2015, diabolisé en raison (officiellement) de la présence de l’UOIF.

7 Danièle Kergoat propose pour sa part le concept de consubstancialité. Voir »Dynamique et consubstancialité des rapports sociaux », dans E. Dorlin (dir.) Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination.

8Chronik de nègre(s) inverti(s), Dossier « L’intersectionnalité en question » (2014).

9Sur la question de l’emploi, il s’agit évidemment du travail salarié, et donc sur ce point même si les hommes non blancs sont plus discriminés en cherchant du travail que les femmes non blanches, ces derrnières connaissent plus le chômage et le sous-emploi dans la mesure où le marché du travail rémunéré est plus petit pour les femmes. http://www.liberation.fr/debats/2016/01/19/les-discriminations-racistes-existent-et-resistent_1427509

10Ils sont évidemment, dans les contextes conjugaux et communautaires, privilégiés par le patriarcat, ou par des formes de domination masculines non patriarcales, mais non moins violentes comme dans le cas des familles antillaises où la matrifocalité n’a jamais empêché les violences de genre. Toutefois, il faut se rappeler que face à l’Etat, les hommes non blancs sont aussi des opprimés, du point de vue de la race bien sûr, mais aussi du point de vue de leur genre, car c’est bien comme HOMMES non blancs qu’ils sont pourchassés par la police.

11 Voir différents textes de Saïd Bouamama ou la récente interview accordée à Quartiers XXI http://quartiersxxi.org/l-autonomie-n-est-pas-un-libre-choix-mais-une-necessite

12Penser les crimes policiers, notamment comme expression violente du racisme d’Etat, est prioritaire. Mais n’oublions pas non plus les violences policières qui touchent, sans forcément les tuer, les populations très vulnérables telles que les travailleuses du sexe de rue, les migrants et les SDF.

13 Grosfoguel Ramón,  Cohen Jim, « Un dialogue décolonial sur les savoirs critiques entre Frantz Fanon et Boaventura de Sousa Santos. », Mouvements 4/2012 (n° 72) , p. 42-53
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2012-4-page-42.htm.

14Il y a des secteurs du bas salariat où les femmes, notamment immigrées, sont entre elles et mènent des luttes entre elles, notamment des grèves. Mais il s’agit de points communs qu’elles peuvent avoir avec des hommes prolétaires, dans d’autres domaines, masculins, du salariat. En revanche, ce qu’elles vivent spécifiquement mais que ne vivent jamais les hommes (violences conjugales, charge maternel, travail domestique) elles le vivent de manière atomisée, et comme groupe social elles sont fragmentées.