Les gays, le vote FN et quelques raccourcis préjudiciables dans la lutte contre l’homonationalisme

Il est intéressant de voir comment le résultat d’une enquête réalisée par le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof) sur les couples mariés et leur vote, annonçant que 38% des couples gays masculins mariés  (tous les mots sont importants ici) ont voté FN aux régionales de 2015, se transforme, aussi bien dans la presse, que chez les militants, en :

 38 % des couples gays ont voté FN aux régionales (du coup on ne parle plus des couples mariés, mais des couples en général)

 38% des gays ont voté FN aux régionales (là ce n’est même plus les gays en couple, mais ça devient les gays en soi)

 38% des gays votent FN (l’usage du présent de l’indicatif insinue donc ici qu’il ne s’agit pas juste des régionales, mais d’une tendance générale, donc présidentielles incluses. Pourquoi pas, c’est fort possible, mais autant le vérifier au moyen d’enquêtes approfondies, abouties, pour pouvoir ensuite le répéter)

 et surtout, le meilleur pour la fin, 38% des LGBT ont voté FN aux régionales /votent FN (donc là, les femmes non hétérosexuelles, les bi, et surtout les pauvres trans qui n’ont droit quasiment à rien se retrouvent embarqué.e.s dans cette histoire).

Comme déjà indiqué, on retrouve ces glissements et autres raccourcis dans la presse : il y a plusieurs exemples, comme avec ce titre de l’Express que j’ai mis en photo pour cet article, dont les biais sont ici de mettre une photo d’un couple d’hommes ET d’un couple de femmes, et de parler d’une préférence des couples mariés gays pour l’extrême droite, alors que 38% tout en étant beaucoup, c’est moins que 50%, et donc la moitié. Ce qui signifie que les couples gays mariés qui ont voté n’ont pas en soi préféré l’extrême droite… Mais le choix de cette tournure est sûrement dû au besoin de titres sensationnels… Le problème, c’est qu’on retrouve aussi les dits glissements et raccourcis dans les discours de militants désirant à juste titre combattre l’homonationalisme à l’échelle de la France, ainsi que sa dimension internationale impérialiste. Mais revenons à l’info de départ : on parle d’une enquête sur les couples gays mariés, masculins, et qui plus est ceux qui sont allés voter (parce que bien sûr, c’est le truc qui s’oublie toujours quand on donne des résultats d’un vote par groupe social, on parle des gens qui sont allés voter, on ne parle pas de tel groupe social en soi). Du coup la population dont il est question dans l’enquête est quand même définie de façon très précise : des hommes cisgenres (donc ni des femmes cisgenres, ni des trans, hommes ou femmes), qui sont en couple, qui sont mariés, et j’insiste, qui se sont déplacés pour voter, qui plus est aux régionales (donc avec des taux de participation historiquement plus faibles que ceux des présidentielles).

Bien sûr, même sur cette population très précise, il y a des choses à tirer en terme d’analyse politique, puisque le racisme dans les milieux politiques et de sociabilité gay n’est plus à prouver et que l’homonationalisme est une tendance de fond bien enracinée, mesurable, qui marche, qui s’accentue et qui ne se limite pas au vote FN : le racisme de gauche est à l’avant garde de l’homonationalisme et du fémonationalisme, et c’est même lui qui lui fait gagner en respectabilité. Par contre, ce serait bien d’avoir une étude sur le temps long pour savoir s’il y a un phénomène de droitisation, ou s’il n’y a pas toujours eu un vote FN d’hommes gays – pas mariés du coup ; de la même façon qu’il y a toujours eu un certain vote ouvrier FN, ou femmes FN etc qui progresse peut-être mais qui n’est pas « nouveau ».

Hélas, à ce stade de la réflexion, je suis obligé de préciser que revenir sur ces glissements ne signifie pas nier l’homonationalisme. C’est triste d’avoir à le préciser, mais j’ai remarqué que dès qu’on s’en prend à certaines critiques de l’homonationalisme, on aura beau avoir écrit soi-même contre ce problème ou le fémonationalisme de façon claire, ou écrit des tonnes de fois sur le racisme en général, d’une façon qui ne devrait pas laisser de doutes sur où on se situe politiquement, on est quand même suspecté de minimiser le phénomène voire d’être carrément homonationalistes. Il est vrai que beaucoup prennent un malin plaisir à chercher toutes les approximations des critiques de l’homonationalisme ou du racisme en général pour minimiser ou carrément nier les réalités dont il est question. Mais me semble-t-il,  la malhonnêteté de ces postures relèvent de l’évidence. Autrement dit, il ne devrait pas être très dur de voir la différence entre ces stratagèmes-là, et une critique de militants démontrant chaque jour leur antiracisme mais qui s’attaquent aux biais de certaines argumentations en particulier, tout en s’inscrivant eux-mêmes dans la critique générale du problème dont il est question. Face à la gravité de la situation, il est possible d’entendre qu’il y a d’autres priorités que de pinailler sur de supposés détails. Toujours est-il l’accumulation d’imprécisions, de raccourcis, sur un sujet aussi brûlant ne promet rien de bon et finira par ne plus relever du « détail », mais va peser lourd sur la façon dont on pense cette modalité spécifique du racisme et de l’impérialisme. Il y a tellement de faits qui prouvent l’homonationalisme : nous n’avons pas besoin des raccourcis.

En fait, tout ça, c’est le résultat d’un dogmatisme où il suffit juste d’être du bon côté, et il n’y en a que deux : critiquer l’homonationalisme (quelque soit la façon) VS être homonationaliste. Et bien non, ce n’est pas parce qu’on se situe du bon côté, c’est à dire du côté de la dénonciation de ce phénomène, qu’on peut dire tout ce qu’on veut, sans aucune responsabilité politiquement parlant.  Pour ma part, et comme pour le fémonationalisme, je défends l’idée qu’il y a toutes sortes de critiques possibles de l’homonationalisme et, surtout, que toutes ces critiques ne se valent pas, que toutes n’ont pas les meilleures grilles de lecture politique, et surtout toutes n’ont pas le même horizon émancipateur, ou le même soucis d’affirmer de façon claire leur dimension émancipatrice. Donc ça veut dire qu’il y a deux terrains d’affrontements idéologiques. Un terrain principal entre les anti homonationalistes et le pouvoir ainsi que ses relais militants homonationalistes  mais aussi entre anti homonationalistes eux-mêmes sur les définitions du phénomène, les critiques à émettre, et les réponses politiques à y apporter.

Le mot de la fin : je pense que l’homonationalisme et l’impérialisme qui y est lié sont assez graves pour se battre pour que ce soient les critiques les plus pertinentes, les moins approximatives, les moins biaisées, les moins intentionnellement réac ou alors  les moins irresponsables, instrumentalisables, récupérables (même lorsque l’intention n’est pas du tout réac),  qui dominent le débat. Et j’insiste, c’est un peu triste d’avoir à le justifier dans des milieux se revendiquant de l’émancipation.


ps : Un camarade m’apporte en plus la précision suivante : « Qui plus est quand on regarde l’enquête d’où est tiré ce chiffre il y a un truc étrange : l’échantillon de couples d’hommes gays mariés représente une proportion bien supérieure de l’échantillon total que la proportion nombre d’hommes gays mariés dans la population. » Cela signifierait que peut-être au-delà d’une critique de l’interprétation des résultats de l’enquête, il faudrait peut-être nuancer les résultats eux-mêmes. Pourquoi pas. Toujours est-il je pense que même si les résultats sont bétons, 100% vrai, il faut une critique de la façon dont les chiffres sont interprétés à la va-vite, occasionnent nombre de raccourcis, et surtout, comment se positionner contre l’homonationalisme ne rend pas automatiquement pertinent : je répète, il faut se battre pour des critiques rigoureuses et émancipatrices de ce phénomène.

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