Festival Nyansapo : dépasser le débat sur la non mixité et rencentrer la discussion sur le racisme

Beaucoup de choses ayant déjà été dites en soutien au collectif Mwasi, je vais me concentrer en particulier sur un point que j’avais déjà abordé ultérieurement et sur lequel je pense qu’il n’est pas vain d’insister : dans ce débat, il ne faudrait pas s’en tenir à une défense de la non mixité en soi – qui en elle-même n’a aucune valeur particulière positive ou négative – mais plutôt se focaliser sur le racisme qui est au cœur de cette chasse aux sorcières. Françoise Vergès et d’autres l’ont rappelé : si la non mixité femmes dérange, il n’a jamais été question de faire appel aux forces de l’ordre pour l’interdire. La non mixité ne peut donc pas se penser abstraitement, comme un outils qui en lui-même impose un rapport de force menaçant les élites au pouvoir. Ici c’est l’organisation entre noires, et donc entre noirs tout court, qui dérange. Ce n’est pas un outils, une méthode qui est attaquée, mais une lutte – l’antiracisme, même quand celui-ci s’accompagne d’une pensée féministe – et un corps social – les non blancs mis en position « d’ennemis intérieurs » (même si selon la racialisation, le stigmate change bien sûr, j’y reviendrai plus bas). On ne peut pas laisser cette réalité se dissoudre dans une défense de la non mixité pour tous les opprimés, alors que les attaques dont il est question ne vise pas indistinctement tous les opprimés.

Pour rappel, l’an dernier, deux initiatives non blanches, le Camp d’été décolonial et les cycles de rencontre « Paroles non blanches » à Paris 8 ont subi dans des formes proches le même type d’invectives et de menaces que le Festival Nyasanpo organisé par Mwasi, or l’une d’entre elles, celle de Paris 8, n’était pas non mixte. Elle a pourtant été décrite comme non mixte et « racialiste » et a fait l’objet de discussions, comme le camp d’été, à l’Assemblée Nationale. D’autres exemples sont aussi éclairants : la criminalisation déjà bien connue et conduisant à des résultats terribles du soutien à la Palestine, les pressions récurrentes pour faire annuler des conférences académiques ou militantes contre le racisme, les poursuites fréquentes contre des militants antiracistes pour des motifs toujours plus aberrants, la répression systématique contre les familles en lutte contre les violences ou crimes policiers, etc. Tout cela n’a ici strictement rien à voir avec la non mixité. Ce que l’on observe de façon constante, ce sont des tentatives plus ou moins abouties de criminalisation du mouvement antiraciste autonome, et ce, quelque soit le courant, dès lors qu’il y a rupture avec les institutions et/ou rupture avec l’idéologie assimilationniste, ou encore prise de position claire contre la suprématie blanche, identification de l’Etat comme faisant partie du problème et pas juste Mr et Mme Dupont qui votent Le Pen, etc.

Mon hypothèse est que la non mixité était ici une opportunité politique pour attaquer des mouvements féministes non blancs qui ne rentrent pas dans l’agenda « Ni Pute Ni Soumise », dans un contexte où la posture étatique « pro femmes » (mais en réalité fémonationaliste, donc raciste), ne permet pas de s’y attaquer directement car ce serait contredire de façon trop flagrante les principes affichés de se tenir du côté des femmes, surtout celles qu’on construit comme « à sauver » : les arabes, les musulmanes, les noires, les migrantes…Autrement dit, là où il est possible pour des politiciens et officines de « l’antiracisme d’Etat » de s’en prendre directement au contenu, ou de diaboliser les acteurs de la lutte – notamment musulmans, vu comment le matraquage islamophobe a très largement préparé le terrain d’une diabolisation avant même qu’ils n’ouvrent la bouche – ils ont peut-être, selon mon hypothèse, besoin d’attaquer la forme quand il s’agit des féminismes non blancs dont ils veulent combattre la ligne. Et c’est en cela que la non mixité ouvre une fenêtre politique permettant de pouvoir faire tenir l’équilibre suivant : maintenir la posture supposément pro femmes, en particulier pro femmes non blanches à soit disant sauver de leurs hommes/cultures/quartiers, mais attaquer ces femmes-là, parce que celles là s’y prennent de la mauvaise façon, d’une façon dangereuse pour la République etc. Le contexte fémonationaliste explique l’intérêt pour le pouvoir envers des féminismes non blancs reconduisant les logiques racistes et donc, à l’inverse, explique la hargne du pouvoir, lorsque ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs ce contexte fémonationaliste qui explique aussi pourquoi c’est du côté du féminisme que le besoin est ressenti de trouver des appellations qui se démarquent du féminisme complice de l’Etat. Parce que c’est dans le champ du féminisme qu’une frontière doit être tracé, pour se distinguer du féminisme bourgeois et raciste, c’est aussi simple que ça.

Le mouvement social dans son ensemble est pluriel, et l’antiracisme autonome aussi. Les causes sont nombreuses, les façons de s’y attaquer aussi, et forcément, la façon dont l’Etat va réprimer sera à l’image de la diversité politique du mouvement. Ce n’est pas le même répertoire qui est mobilisé pour attaquer tous les courants de l’antiracisme. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner que lorsqu’il s’agit de s’en prendre au mouvement pour la Palestine, on ne parle quasiment pas de « racialisme » et de « racisme anti blancs ». Pourtant, ce sont les arguments préférés lorsqu’il était question de Mwasi, mais également avant du Camp d’été décolonial, de Parole non blanches, etc. Contre les pro palestiniens, en revanche on puise dans les très puissants répétoires du racisme anti arabe et de l’islamophobie qui construisent les maghrébins impliqués dans cette lutte comme fondamentalement antisémites et dangereux. Le stigmate de « terroriste » qui voyage du Nord au Sud et est appliqué aussi bien au résistant palestinien qu’au militant maghrébin pro palestinien en France contribue aussi largement à créer le consensus pour qu’il semble acceptable de réprimer le soutien à la Palestine. C’est un répertoire bien spécifique qui ne fonctionnerait pas dans d’autres contextes, notamment s’il s’agit d’attaquer le mouvement noir. C’est un exemple pour montrer que selon les formes de la lutte, ou les acteurs impliqués, le pouvoir y répond différemment. Que les argumentaires invoqués et les stigmates mobilisés ne seront pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle une concurrence entre différents courants de l’antiracisme autonome, se fondant sur la comparaison entre les différentes façons dont le pouvoir s’attaque aux uns et aux autres n’est pas toujours pertinent.

Ce qui s’est passé ces derniers jours avec Mwasi est un rappel que c’est bien l’ensemble de nos auto-organisations qui sont visées et que les élites ont plus d’un tour dans leur sac pour cela. A nous d’en tirer des conclusions. Pas besoin par exemple de souscrire soi-même à la non mixité, ni de se reconnaître de A à Z dans les militantes qui étaient visées cette fois, mais c’est aussi valable dans d’autres contextes : je n’ai pas besoin en tant que noir étant plus porté sur l’impérialisme en Caraïbes et en Afrique subsaharienne, de me reconnaître parfaitement dans un militant criminalisé pour des textes ou des tweets sur le Moyen-Orient pour savoir lire le racisme à l’œuvre et comprendre que la force qui le vise aujourd’hui me visera demain, même si, j’insiste, en plus de ne pas avoir les mêmes intérêts principaux que lui, je pourrai également avoir des divergences de fond sur la façon de penser le racisme, l’impérialisme etc. Il suffit juste de faire preuve de lucidité politique sur le fait que dans ces polémiques, celle contre Mwasi incluse, nous assistons à d’énième séquences d’affrontements explicites – car au fond c’est toujours là, mais de façon larvée – entre « l’antiracisme moral » et « l’antiracisme politique ». D’où l’intérêt de garder le racisme au cœur du débat, et d’empêcher que la discussion ne s’oriente sur une banale divergence stratégique résumable comme suit « pour ou contre la non mixité », alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’un pouvoir blanc hystérique, mobilisant des acteurs de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’acharnant tous à nous empêcher d’exister politiquement et de façon autonome.


Communiqué de Mwasi : https://mwasicollectif.com/2017/06/04/festival-nyansapo-avoir-laudace-detre-une-organisation-noire-politique-et-autonome/

Photo : une pancarte de Mwasi à la Marche de la Dignité de 2015.

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Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. 

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes » 

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6« J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

« Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ». Quand les relations (néo)coloniales se mettent à nues

En surfant sur twitter j’ai pu voir un tweet annonçant une émission de radio sur RTL posant la question qui est dans le titre de cet article : « Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ».

 

 

Dans la mesure où j’écris cet article indépendamment de l’émission elle-même, il ne faut pas y voir un commentaire critique sur le contenu de ladite émission ou sur l’invité chargé de débattre du sujet. Il est donc inutile de se précipiter pour me faire le CV de l’intéressé afin de me prouver qu’il n’est pas raciste. Je n’en sais rien et cela ne m’intéresse pas, pas seulement pour lui, mais plus généralement : savoir qui est raciste, c’est à dire est-ce qu’Untel est un raciste ou pas, n’est aucunement aussi fécond que de se demander comment se manifeste le racisme, dans les imaginaires, les institutions, les mécanismes de la société. Je veux donc plutôt mener une réflexion sur ce que m’évoque la question elle-même, car formulée ainsi ou dans d’autres variantes, il me semble qu’elle contient beaucoup de choses sur lesquelles il faut prendre le temps de s’arrêter. Et aussi parce que ça ne renvoie pas simplement à la Guyane, mais plus généralement au rapport de la France avec ces territoires qu’on appelle « DOM » (Départements d’Outre-Mer).

Pour moi, se poser cette question rappelle que ces dits « DOM » sont bien des colonies, bien que sous des formes qui diffèrent de celles du passées. Personne ne se demanderait ce que coûtent et rapportent la Creuse ou les Bouches du Rhones par exemple, parce que l’appartenance à l’entité France de ces territoires et des peuples qui y vivent, telles qu’on se les représentent,  va de soi. Rassurez-vous (ou déplorez-le, selon vos opinions), je ne suis pas assimilationniste, donc je ne regrette pas du tout que notre appartenance à la France n’aille pas de soi et je n’implore pas qu’elle finisse enfin par nous inclure, c’est de toutes les façons impossible. Je tiens simplement à le pointer du doigt et donc à montrer les mensonges de l’universalisme français.

Je ne dis pas que toute personne qui répondra à une telle question va forcément dire des choses fausses ou biaisées. Je pense même qu’il y a de bonne façon d’y répondre. Mais je note simplement que ce n’est pas une question anodine – ou plutôt elle ne devrait pas l’être – car de mon point de vue elle illustre un rapport de domination économique et colonial : autrement dit « combien ça nous coûte et rapporte de les garder ? ». L’implicite est celui-là, bien indépendamment des intentions de ceux qui, depuis la France (et pas depuis la Guyane, ou la Guadeloupe, la Martinique etc), se posent ce type de questions.

On ne peut pas faire comme si le questionnement était normal et allait de soi. Ou disons que lorsqu’on prétend que des territoires sont des départements français, ces questions sont tout à fait anormales. Mais d’un point de vue colonial elles sont logiques : la colonie a pour fonction d’être exploitée par la métropole, de lui être utile, de lui rapporter. Alors la métropole pense en terme de coûts et profits, c’est logique. C’est donc l’aspect colonial des rapports entre la France et les « DOM TOM » comme on les appelle qui se reflète dans la normalisation de ce genre de questions.

Autre chose très importante : vous aurez remarqué que ces questions ne ressortent que quand il y a de gros mouvements de grèves, des grèves générales, dans les colonies départementalisées. Là encore, c’est tout sauf anodin. Pourquoi ? Parce que ça sous-entend que le cri de la révolte des colonisés amènent les élites de la métropole à s’interroger, là encore quelles que soient leurs intentions, sur la légitimité de la colère du peuple : « est-il vraiment légitime qu’ils nous fassent chier à ce point ? », pour les plus consciemment colons, ou « pourquoi sont-ils à ce point révoltés ? », pour les autres. Et pour répondre à ces questions qu’elle se pose à elle-même, dans un entre soi métropolitain implicite, l’élite de la métropole va vouloir trouver des réponses très rationnelles, d’où le fait de procéder à des calculs : combien ils nous coûtent, combien ils nous rapportent. Et selon ce qu’on trouvera, peut-être saurons-nous si oui ou non il est légitime pour eux de s’énerver. Peut-être que s’ils nous rapportent plus que ce qu’ils nous coûtent, on pourra un peu comprendre leur colère ? Mais si c’est l’inverse, alors là non !

Les grosses grèves dans les colonies ont au moins cette fonction : sortir de l’effacement les peuples des territoires réduits à un rôle de pourvoyeur d’exotisme. Parce qu’il est évident que nos territoires existent plus que nous -mêmes dans l’imaginaire eurocentré. Ah la Guadeloupe et ses belles plages! Ah la Guyane et sa nature sauvage ! Le peuple guadeloupéen ? Le peuple guyanais ? Il n’existe pas, ou seulement de manière opportune : s’il faut l’utiliser contre les immigrés africains et les français d’origine africaine. The Good negro VS the Bad negro. Cela fait des siècles que le blanc joue à ça.

Bref, s’interroger en ces termes, revient à remettre en question de la légitimité de nos révoltes. Quand il y a de gros mouvements sociaux en France on ne s’intéresse pas à savoir ce que coûtent ou rapportent les départements dans lesquels la contestation gronde. Bien que stigmatisées, réprimées, criminalisées, les grèves du peuple majoritaire ne sont pas remises en question dans leur légitimité, ou plutôt pas de la même façon que nous. En ce qui nous concerne, nos révoltes sont accueillies par la présomption d’ingratitude, parce que quelque part, ce serait déjà un cadeau qu’on nous ferait de nous garder administrativement au sein de la France. Donc nos révoltes, dans leur principe même et avant que ne se pose la question de leur contenu, ne sont pas légitimes.  

Calcul des coûts et des profits…procédé dans lequel au passage on est  perdants par avance. Parce qu’en réalité, les chiffres eux-mêmes sont biaisés (mais ici, cela ne nous est pas spécifique, c’est valable pour tous les sujets). Quand on sait, entre autres, que l’INSEE ne calcule pas le niveau de vie de la même façon selon que vous êtes en France métropolitaine comme on dit, et au « DOM TOM  » comme on dit (et donc considère que le niveau de confort est naturellement plus bas chez les colonisés et que l’inconfort nous gênerait donc moins) on voit bien que les calculs, tout comme les interprétations, relèvent aussi du social et ne disent pas de Vérités absolues. Les chiffres sont produits, pensés par des êtres sociaux, situés, eux-mêmes produits d’un contexte politique, sociale, économique.

Où se trouve alors la vérité ? Politiquement, elle se trouve dans la répétition inlassable des crises, de grèves, et de toutes les autres formes d’expression de nos colères (même celles autodestructrices, hélas…). Selon nos orientations politiques, on formulera des aspirations différentes : encore et toujours plus d’implorations envers l’amère patrie [merci à Bondamanjak pour ce magnifique terme], encore et toujours plus d’assimilation, ou alors, encore plus de désirs de souveraineté, d’émancipation et de décolonisation réelle. Quoiqu’il en soit, quelque soit le bord où on se trouve, nos réalités ne nous échappent pas et nous savons tous qu’il y a de sérieux soucis. Réussirons-nous un jour à emprunter collectivement la voie de libération qui nous appelle depuis des siècles ? Je préfère penser que oui.

 

« sans l’école des blancs vous et moi on ne parlerait pas français » : nostalgie coloniale et gratitude

« Sans l’école des blancs vous et moi on ne parlerait pas français ».

Non, vous ne rêvez pas. C’est bien ce que j’ai lu sur twitter, de la part d’une personne non blanche, descendante de colonisés. Voilà. Je ne prendrai pas la peine de copier coller le tweet, dernière tentative (désespérée?) de ma part d’épargner la honte à cette personne (mais qui peut-être ne la ressentirait même pas, tant le propos a été asséné avec aplomb…).

En fait, ce que ces « débats » sur le caractère criminel et inhumain ou non (!) de la colonisation rappellent, c’est que la mentalité coloniale est bien intégrée aussi bien côté ex colons que côté ex colonisés. Parce que pour le coup, on lit beaucoup d’horreurs aussi du côté de ces derniers, comme avec l’exemple que je vous livre là. Et c’est loin d’être la seule calamité que j’ai vu défiler.

Il faudrait donc remercier la colonisation de nous avoir permis d’échanger en français entre personnes de diverses origines. Que dire devant une telle énormité ?

Peut-être commencer par rappeler que s’exprimer en français, ou dans n’importe quelle autre langue européenne, n’est pas un passage obligé pour les peuples du monde entier. Rappeler aussi qu’avant l’imposition par la FORCE (et non le « partage ») des langues européennes, les peuples du Sud parlaient d’innombrables langues aux multiples richesses. Qu’il n’y a pas besoin de subir la violence coloniale pour pouvoir créer des « liens ». Car les peuples du Sud commerçaient, voyageaient, et échangeaient malgré les différences de langues (quelle tristesse de devoir le rappeler!). Que les sociétés du Sud avaient leurs propres dynamiques de progrès, et que la rencontre brutale, sanglante, meurtrière avec l’Europe n’a pas été un « progrès » mais l’arrêt brutal de leurs dynamiques endogènes de progrès, d’avancement, de développement. Bref, la colonisation a empêché à toutes les sociétés devenues colonisées « d’être » et donc d’évoluer dans leur propre paradigme. (Et aujourd’hui les néocolons viennent pleurer sur notre « retard »).

Ce propos que je vous ai cité au départ illustre tristement l’incapacité de certains ex colonisés à penser qu’il y avait et qu’il y a encore des mondes, en dehors de l’Europe et plus globalement de l’Occident, qui méritaient et méritent d’être défendus et préservés. Selon cette vision, la colonisation européenne est un moment fondateur sans lequel il n’y aurait pas eu d’êtres, de valeurs, de civilisations valables. C’est pourquoi les gens qui ont cette mentalité disent que « certes, avec la colonisation il y a eu barbarie mais il n’y a pas eu que ça ». Ce qu’ils veulent dire par là, c’est qu’à côté de la barbarie, il faut savoir reconnaître que l’assimilation à l’Europe a été une chance… Et ça c’est parce que les sociétés coloniales puis postcoloniales ont éduqués nos anciens puis nous-mêmes dans l’idée que nous étions des « sauvages », voilà pourquoi quelque part il faut faire preuve de gratitude envers le crime commis.

Bref, il y a du boulot. D’un côté avec les descendants de colons et d’européens nostalgiques du fait colonial, et garants du maintien de l’ordre néocolonial dont ils profitent. De l’autre, avec les descendants de colonisés et de peuples non européens, persuadés de devoir entonner des chants de louanges et de remerciements  envers l’histoire passée et présente de leur déshumanisation.

Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

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(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)

Néocolonialisme et Françafrique : décryptage de la mentalité de colons

Un article intitulé «  L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » est paru dans Le Monde aujourd’hui, 13 janvier 2017. C’est l’exemple même de l’article abjecte qui pue la mentalité coloniale. Vous pouvez le lire ici : http://bit.ly/2jg8Wmj

Parmi les choses immondes, on peut noter ceci :

– le titre pose une question d’une grande indécence (pour rappel « L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » ) mais qui est tout à fait rationnelle dans un monde encore colonial : l’Afrique nous est-elle encore utile ? Oui, alors ne la lâchons pas!

– les relations coloniales puis néocoloniales qui lient la France à l’Afrique sont romancées, normalisées, par exemple dans cet extrait :

« Pourtant, parmi les grandes nations, la France est, avec l’Angleterre, la plus proche – par l’Histoire, la langue et la géographie – de l’Afrique ».

Euh… D’où vient cette « proximité » ? N’est-elle pas le produit d’une histoire de domination ?! L’Angleterre et la France ne possédaient-elles pas les deux plus grands empires coloniaux d’Europe ? S’il y a « proximité » linguistique et historique c’est à cause de la violence coloniale. Or dans cet article, pas un mot sur la colonisation qui a créé ces « liens ». C’est à croire que la France et l’Afrique de l’ouest sont « naturellement » liées. Non, ce sont des liens mortels que la France et plus généralement l’Europe ont initié dans le sang.

– ensuite, on a droit à des pleurnicheries parce que la France est concurrencée en Afrique par d’autres prédateurs :

« Mais aujourd’hui, elle [La France] peine à définir une stratégie claire à l’égard du continent, à l’inverse d’autres puissances telles que la Chine, l’Inde, le Japon, voire l’Allemagne. Ces pays ont lancé des projets d’ampleur en Afrique, comme le Japon, qui prévoit d’investir 30 milliards de dollars (28,1 milliards d’euros) en trois ans. Paris peine à s’adapter à la nouvelle donne de la mondialisation. Pour autant, ce déclin n’est pas irrémédiable »

ou encore

« L’élection présidentielle de mai 2017 devrait permettre à la France de reprendre un rôle de précurseur en Afrique, dans l’espace francophone et en Europe pour retrouver la maîtrise de sa vocation universelle »

Vous vous rendez compte ?! C’est la mentalité de colons dans toute sa splendeur. « Vocation universelle », sérieusement ? « rôle précurseur » ?!

En gros, dans cet article ce sont des lamentations concernant le fait que la France n’est plus le prédateur numéro 1 de « l’Afrique francophone » et on insiste à ce qu’elle le redevienne au nom de sa « vocation universelle » (mission civilisatrice ?).

L’idée d’une « vocation », qui plus est « universelle » de la France est en plein de la logique coloniale du droit d’ingérence politique, économique et culturelle. Bref, cette prétention à incarner « l’universel » sensé donner tous les droits sur les Autres et leurs terres.

Qui a donné cette prétendue « vocation » à la France ? Quelle est donc la « vocation » de l’Afrique ? La dépendance éternelle à l’Europe d’abord, puis à ses concurrents d’Asie ?

Enfin, le paragraphe qui suit mérite aussi notre attention :

L’intégration de la verticale Afrique-Méditerranée-Europe sera un succès si l’Europe articule un plan Marshall pour le continent autour de quatre piliers fondamentaux : l’industrialisation, la transformation agricole, les infrastructures de transports et l’électrification de l’Afrique. L’électrification, est la priorité absolue, car cela conditionne l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la sécurité.

Il s’agit ici, malgré la raison avancée consistant à « aider » la population à accéder à de meilleures conditions de vie, à étendre les marchés européens (dans les domaines des transports, de l’industrie, de l’électrification etc), à transformer les économies traditionnelles pour les intégrer à l’économie de marché capitaliste, et donc à transformer les populations en salariés/consommateurs.

Vu les guignols néolibéraux qui ont écrit l’article, ce n’est étonnant que ce soit leurs points de vue. Mais je voulais quand même m’arrêter sur cet article pour montrer comment la logique néocoloniale peut s’exprimer en tout décomplexion, mais dans un langage qui n’est pas celui de l’outrance (comme Le Pen), du racisme biologique (comme Henry de Lesquen) ou de l’apologie explicite de la colonisation (comme Fillon).

Non, là c’est dans un langage feutré, recouvert du vernis du progrès, de l’amitié entre les peuples, du « développement ». Et ce que je trouve dommage, c’est qu’on s’énerve le plus souvent sur les manifestations très droitières du racisme (celles dont je parlais juste avant, Le Pen, Fillon etc), mais des propos de ce type devraient aussi, sinon plus, nous mettre dans une grande rage, nous africains et afrodescendants.

C’est l’exemple de discours  qui prône tranquillement la poursuite du pillage de notre continent d’appartenance proche ou lointaine et ça, ça me met plus en rogne que des excités d’extrême droite qui tweetent des horreurs négrophobes (qui sont graves certes ) mais qui sont assez exhubérantes pour être dénoncées, alors que le néocolonialisme de cet article passe en finesse. Le tout, publié dans un journal de gauche, et non pas dans Le Figaro, ou Valeurs Actuelles.

Vraiment, continuons à nous battre contre le néocolonialisme, en le dénonçant, en nous organisons, parce que c’est le cœur du problème. La négrophobie que nous subissons ici en France prend sa racine dans l’écrasement de l’Afrique.



 Source photo : http://larumeurmag.com/blog/2014/10/27/total-et-elf-bras-arme-de-la-francafrique-par-cameroonvoice-com/

Pour une lecture anticoloniale de la polémique raciste sur Miss France

Il y a une infinité de réactions à l’élection d’Alicia Aylies, mais arrêtons-nous sur deux en particulier. La première, souvent par des gens de sensibilité droitière ou extrême droitière, consiste à voir dans cette élection une catastrophe car une miss France noire et guyanaise prouverait leurs thèses sur le « grand remplacement », autrement dit le fait que la France n’appartiendrait plus aux blancs. Ces gens disent aussi que « la Guyane n’est pas la France » ou pas « la vraie France ».

Face à eux, des gens souvent de gauche estiment cette fois que cette élection est une victoire du « progrès », de la « diversité » et se réjouissent qu’une miss France puisse être noire et guyanaise. De même, pour répondre à l’argument des premiers selon lequel « la Guyane n’est pas la France », ces gens de gauche répondent au contraire que non « la Guyane EST la France ». Et cette « inclusion » est vue comme une preuve d’antiracisme.

Pour moi c’est deux discours sont eurocentrés et racistes, mais ils sont simplement issus de deux traditions politiques différentes : les droites et extrêmes droites réactionnaires et les gauches républicaines. Le racisme des premières se manifeste par le fait de considérer explicitement que les colonisés sont d’une essence radicalement différente, alors que le racisme des seconds consiste cette fois à assimiler les colonisés, c’est à dire à considérer qu’ils peuvent être transformés par les « belles valeurs de la République », bref, qu’ils peuvent être civilisés. Malgré les précautions langagières prises, au fond c’est bien de ça dont il s’agit. Se plonger dans l’histoire de la gestion des colonies permet aussi de voir ces différences idéologiques entre colonialisme de droite et colonialisme de gauche.

Sur le fond de l’affaire, que l’on dise en parlant de la Guyane que « ce n’est pas la France » ou que « c’est la France », il y a dans les deux cas négation de la Guyane en tant que telle, c’est à dire en tant que territoire et peuple existant pour lui-même (mais colonisé par la France). Et malgré la dimension raciste évidente qui émane de l’idée que « la Guyane n’est pas la France » quand cela sort de la bouche d’un raciste d’extrême droite, l’autre idée selon laquelle « la Guyane c’est la France » constitue malgré tout une anormalité, d’un point de vue anticoloniale en tout cas (donc certes, encore faut-il l’être pour que cela paraisse dérangeant).

L’homme de droite ou d’extrême droite qui dit que « la Guyane n’est pas la France » le dit parce que pour lui « la Guyane appartient à la France » (idée assumée de la Guyane en tant que propriété française) donc elle ne peut pas l’être, car il est évident que ce n’est pas la croyance dans le droit à la souveraineté des Guyanais qui motive ce propos. L’homme de gauche en revanche qui dit « la Guyane c’est la France », le dit parce que pour lui « la Guyane est devenu/ doit devenir la France » (processus d’assimilation, à la fois passé, présent et futur, car en perpétuel renouvellement). Ce discours ne s’oppose à celui de droite qu’en ce qui concerne la gestion de la réalité néocoloniale française, mais le fond reste inchangé : dans les deux cas on considère normal que la France possède des territoires, véritables bien mal acquis. Pire, l’homme de gauche paré de ses prétendus bon sentiments a en plus l’impression qu’il nous fait l’honneur de nous « inclure »…

C’est sûrement parce qu’il faudrait, paraît-il, mettre le passé derrière-nous… Pourquoi pas, mais dans ce cas il faut redistribuer les richesses amassées durant cette histoire soit disant « finie » mais dont certains profitent encore. Autrement dit, s’il faut que nous les afrodescendants nous mettions l’histoire de l’esclavage et de la colonisation « derrière nous », la condition non négociable c’est que (au moins dans le cas qui nous concerne) les békés et autres colons mettent « derrière eux » les monopoles qu’ils ont pu injustement constituer. Parce que ce ne sont pas seulement les horreurs qui se sont produites pendant l’esclavage et qui sont donc passées qui nous mobilisent aujourd’hui, mais aussi et je dirais surtout le présent inégalitaire où les descendants d’esclavagistes jouissent de fortunes jusqu’à ce jour et ont une population afrodescendante, entre autres, qui travaillent pour eux. Puis au-delà des békés, c’est aussi le présent et la réalité du néocolonialisme qui appauvrit toujours l’Afrique. Faut-il que les Africains mettent « derrière eux » la colonisation ? Pourquoi pas, mais dans ce cas que la France « mette derrière elle » son franc CFA, véritable monnaie coloniale d’assujettissement, entre autres problèmes. Donc nous ne sommes pas du tout dans du « passé » et des problématiques mémorielles, mais bien dans du « présent » inégalitaire contre lequel il faut lutter.

Revenons à Miss France. D’autres réactions gênantes consistent à répondre aux discours racistes des fachos pour qui la France a élu une « étrangère »,  en disant que puisque les Guyanais naissent français sur le papier, on ne peut pas considérer illégitime l’élection d’une miss Guyane à miss France. Ce discours me gêne car il sous-entend qu’une miss noire d’origine sénégalaise ou malienne, enfant d’immigrée, pourrait être questionnée sur sa légitimité, son statut « de départ » étant différent de celui d’une Guyanaise. Ici voyons bien le rôle symbolique que joue cette farce appelée « DOM-TOM » dans l’imaginaire néocoloniale de la France d’aujourd’hui : un moyen de construire différents types de légitimité entre les peuples issus des colonies et ce faisant, de créer des intérêts politiques divergents, ce qui rend plus difficile une union contre le racisme et le néocolonialisme. Diviser pour mieux régner n’est pas quelque chose de dépassé… Ainsi défendre une noire « mais » des Antilles, de la Guyane ou de la Réunion, coûte bien moins à nos soit disant amis de gauche que défendre une noire d’origine africaine. Puis quand on voit ce qui arrive à la famille Traoré comme à tant d’autres des quartiers populaires, nous parler de « France de la diversité » heureuse etc, est tout simplement indécent. C’est utiliser politiquement le résultat de cette élection – donc je ne dis pas que c’est l’élection elle-même qui a cette fonction – pour masquer le racisme plus profond du pays, dans le fonctionnement social même. En gros, ceux qui utilisent le résultat de cette élection veulent nous vendre du rêve : tenez une miss noire, donc la France n’est pas raciste. Comme si défaire le racisme passait par des choses aussi superficielles que de la représentation. Même un président noir n’a pas changé la condition noire populaire aux États-Unis…

Autre chose très importante pour moi, c’est inadmissible de voir dans l’élection d’une miss noire guyanaise une « preuve » du progressisme français quand la France continue de bafouer (entre autres exemples) les droits des peuples dits amérindiens (mais qui ne se sont pas nommés ainsi) vivant en Guyane. Est-ce que ceux qui célèbrent la « diversité » grâce à cette élection savent que la problématique des peuples indigènes vivant dans des conditions déplorables ne concernent pas que les États-Unis ou le Canada mais aussi la France ?

Conclusion : réaffirmer une pensée anticoloniale autonome

Au final mon point de vue est qu’on n’est pas obligé de se cantonner à la triste affirmation selon laquelle « la Guyane c’est la France » pour répondre aux racistes disant qu’elle ne l’est pas. Il y a une troisième option qui consiste à refuser évidemment le racisme dirigé contre la nouvelle miss France, tout en réaffirmant que si une miss France peut être originaire de Guyane, c’est précisément parce que la Guyane est un pays qui ne s’appartient pas et que cela n’a rien de naturel. C’est le résultat d’une histoire violente et d’un présent fait d’assimilation, d’une dépendance économique organisée et non naturelle, d’un projet de société étouffant toute possibilité de s’entrevoir en dehors de la France. Et ça me semble important qu’en France les gens aient conscience que dans ce qui est appelé « DOM-TOM », il n’y a pas que le seul discours du « restons sous la domination française car autrement on périra ».  Il y a toujours des anticolonialistes, qui sont très conscients des problématiques économiques et qui travaillent à penser un projet de société viable, économiquement, socialement, culturellement.

Nous pouvons chérir l’ambition, pour contester les discours racistes de droite, dans cette polémique comme dans d’autres, d’avoir notre propre discours et pas de reprendre ou faire corps avec les discours assimilationnistes de gauche. Décoloniser notre imaginaire politique est une urgence. Ce n’est pas parce que les droites ne veulent pas de nous qu’il faut dire « merci » à la gauche de trouver que c’est normal que des pays et des peuples appartiennent à la France ou soient la France, c’est à dire soient empêchés d’être ce qu’ils sont, pour se conformer à un projet d’assimilation perpétuel (et pour lequel paradoxalement on nous fera toujours remarquer qu’au final on n’y arrive pas tant que ça – à être vraiment français – le jeu étant piégé dès le départ) . Il faut donc arracher l’idée que « la Guyane n’est pas la France » (de même que la Guadeloupe, Martinique etc) de la bouche des fachos d’extrême droite. Car ce propos – « ce n’est pas la France » – dit par d’autres bouches et en l’occurrence par nous-mêmes, revêt une puissante dimension anticoloniale qu’il ne faut pas abandonner. Non, nous ne sommes pas la France. Au-delà de cette affirmation, nos réalités sociales, culturelles, économiques et politiques parlent d’elles-mêmes. Nous sommes des caribéens, des sud-américains, et pas des européens (sauf si nous vivons et/ou avons été socialisés en France évidemment). Quand nous disons que « nous ne sommes pas la France », ce n’est pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite, c’est pour affirmer notre droit à disposer de nous-mêmes, à prendre le parti de nous-mêmes, à exister selon nos réalités propres. A refuser de se laisser dissoudre par une politique d’assimilation, et à laisser nos terres, forces de travail, espaces maritimes exploités par une « métropole » par qui nous avons été liés dans la violence. Autrement dit, nous, issus des colonies françaises aujourd’hui départementalisés, nous pouvons nous battre pour d’autres perspectives que nous concevoir uniquement dans le cadre de la tutelle française. Projet ambitieux, d’autant que la France a toujours voulu faire payer cher ceux qui se sont soustrait à sa domination, mais projet totalement légitime. La remise en question radicale de la domination occidentale par les peuples du Sud étant inévitable et de plus en plus forte à l’avenir, quittons ce navire dans lequel nous n’avions pas à l’origine choisi d’embarquer.

Luttes des quartiers populaires, répression et division de classe parmi les racisés

Sur la lutte pour la justice pour Adama Traoré et le soutien à la famille Traoré qui subit des attaques d’une violence extrême (plainte contre Assa Traore par le maire de la ville, arrestation des frères Traoré, et risque de prison ferme pour l’un d’entre eux)  j’ai envie d’aborder quelque chose d’un peu délicat sur nous qui disons et voulons soutenir ce combat pour la vérité et la justice. Délicat, parce que je pense que ça peut être mal interprété, mais bon allons-y.

Le soutien qui se manifeste sur place autour de la famille Traoré, et virtuellement sur les réseaux pour les gens qui sont loin ou qui ne peuvent pas venir, peu importe, c’est super positif. C’est l’expression d’une des vitalités politiques qu’expriment les racisés dans l’histoire des luttes en France : réagir en tant que corps social après un crime policier. Mais ce dont il faut quand même se rappeler je pense, c’est que la répression va s’abattre particulièrement sur les habitants du quartier où vivent les Traoré, ou dans d’autres quartiers où l’expérience de violences similaires peut raviver les colères. Bref, c’est à dire là où vivent des racisés de quartiers populaires. Je crois qu’il faut bien l’avoir en tête, lorsqu’on dit des trucs comme « CA VA PETER » , « C’EST LA GUERRE » etc. Je ne vise  aucun post Facebook, ou aucun tweet en particulier, mais je parle d’une tendance générale. Ne personnalisons pas les réflexions. Je le dis parce que nous devons être honnêtes : tous les racisés ne vivent pas en quartier populaire et ne sont pas de classe populaire. Quand bien même la majorité des racisés est de couche populaire, il faut l’avoir en tête. Car nous qui ne vivons pas dans le quartier en question, mais surtout quand on ne vit pas dans un quartier populaire tout court, il faut prendre conscience que nos « CA VA PETER », « PAS DE JUSTICE PAS DE PAIX » ne nous coûtent rien. Certains d’entre nous continueront malgré tout ce qui peut se passer à vivre dans des quartiers non populaires où ce sera en réalité la paix, car ce sont des espaces où il n’y a pas l’ombre d’une pression ou même d’une simple présence policière et donc de révoltes suivies de conséquences lourdes à porter. Or il y a déjà des risques de prison ferme pour des membres de la famille Traore, et à mesure que la révolte grandira je ne le souhaite pas, cela peut empirer.

 

Suis-je entrain de dire qu’il ne faudrait pas exprimer colère et soutien ? Ou plus farfelu qu’il faudrait seulement être un habitant de Beaumont ou d’un quartier populaire pour les exprimer ? Pas du tout, je ne dis pas ça. Il faut les exprimer, car cette histoire nous touche en tant que racisés tout court et pas juste en tant que racisés de classe populaire, ou vivant dans tel quartier précis.  Et comprenez bien que ce n’est pas le fait d’utiliser tels ou tels slogans en soi qui me fait réfléchir. Les slogans unitaires, le fait de parler d’une même voix c’est important. Mais on sera combien parmi ceux qui auraient les moyens de faire le déplacement, à scander ça devant les flics, devant une mairie, comme le font déjà ceux qui commencent à subir le retour de bâton ?  Si le sentiment de colère est généralisé aux racisés indépendamment de nos conditions, la répression en revanche sera ciblée sur ceux de classe populaire dans les villes où cela peut s’embraser. Je ne nie pas par ailleurs la répression sur le mouvement antiraciste qui lui n’est pas composé que de racisés de classe pop, mais les risques ne sont pas les mêmes, notamment en ce qui concerne le risque de prison ferme. [Ajout (24/11/16) : mais je le dis sans nier que même les classes moyennes racisées sont beaucoup plus précaires et vulnérables que les classes moyennes blanches, notamment pour ce qui est de conserver son emploi quand on milite].

Ce que je veux dire, c’est que quand on est loin, ou qu’on ne vit pas dans des quartiers populaires, et qu’on sait qu’on n’ira pas aux rassemblements (quelles que soient les raisons), exprimons nos colères mais de manière responsable… De façon concrète ? Par exemple travailler là où on est et si on peut à « organiser la rage » mais dans un cadre, se rapprocher des orgas qui veulent bouger, pour tenter, je dis bien tenter, de donner un cadre, pour que les gens ne soient pas « sans couverture » face à la répression. Que ceux qui risquent le moins essaient de s’exposer un peu plus, ou se rendent utiles, compilent des infos du type « qui contacter en cas de violences policières ? » « quel avocat de confiance recommander » etc ce genre d’infos pratiques. Et puis que ceux qui ont des thunes commencent à épargner pour payer des avocats, apporter toutes formes de soutiens matériels pouvant être nécessaires, bref qu’ils se préparent à redistribuer.

Je suis terrifié à l’idée qu’il y ait des mecs qui fassent de la prison ferme avec des sentences lourdes pour faire des « exemples » (comme en 2005) et ça ne visera pas la classe moyenne racisée, nous le savons très bien (ni les blancs d’extrême gauche). Nous sommes à la fois « ensemble » dans tout ça, et en même temps pas tout à fait. Et pour moi ce serait irresponsable de ne pas au moins y prêter attention, de ne pas y penser pour agir en conséquence. Soyons responsables dans les discours qu’on tient (remarquez que j’ai dit « soyons » et pas « soyez »), quand on sait qu’on ne risque absolument rien. Pire, quand on sait qu’on ne fera rien et qu’on suivra les événements uniquement sur internet, là encore quelles qu’en soient les raisons, et que notre principal taff sera de relayer. C’est déjà bien et je le dis sans critique ni mépris, mais c’est un fait qu’il faut avoir en tête.

Autre chose, si on peut en effet être fiers des révoltes de notre groupe social – et ici je parle du fait d’être racisés qu’importe la classe – j’ai du mal avec les réjouissances en mode « super c’est une opportunité politique pour l’antiracisme  » etc. Non. ça ne l’était pas en 2005, ça ne le sera peut-être pas non plus là. C’est surtout un moment de violence inouïe contre une famille et à mesure que la révolte grandira, même si je ne le souhaite pas là encore, ça peut s’élargir et écraser d’autres personnes en dehors de la famille. Ces moments de violence politique intensifiée – parce qu’elle est déjà intense toute l’année – ne sont pas des opportunités pour l’organisation des racisés.  Organiser les racisés (pour la version pyramidale qui ne marche pas trop, mais passons) et s’organiser entre racisés (pour la version horizontale) c’est toute l’année. Et si en effet dans ces moments-là aussi on peut s’organiser et se politiser, j’avoue que les penser comme des opportunités… ben je n’aime pas du tout. Surtout lorsque le reste de l’année on s’en fiche un peu de l’activité concrète des luttes de quartiers populaires,  voire qu’on méprise les luttes sur les conditions de vie immédiates dans ces quartiers car ce serait moins « politique » que les mobilisations qui ne partent pas des conditions mais qui ciblent le pouvoir en tant que tel et l’oppression raciale dans sa totalité.

C’est aussi très important, sauf que reconnaissons une chose : les luttes sur les conditions de vie immédiate (contre des logements délabrés, pour avoir de la bouffe etc) ce sont toujours les plus pauvres, les plus galériens, les plus écrasés qui les mènent , alors que les luttes qui ne partent pas des conditions dans le but de les traiter là tout de suite mais qui pensent la totalité du problème racial en vue de les résoudre une fois pour toutes, après une Révolution, une Décolonisation etc, c’est cette fois les racisés les moins en galère en terme de thunes, de statut et/ou de capital culturel qui les mènent. Soyons honnêtes. Et c’est pas très compliqué de comprendre pourquoi. La vie et les problèmes qu’engendrent les oppressions ne peuvent pas être suspendus en attendant la Décolonisation totale du monde où la Révolution. Or, les luttes de ce segment socialement supérieur imposent pour les mener qu’on mette tous ses problèmes en suspens pour se concentrer sur un niveau de politique qui ne prend pas en charge leur traitement immédiat. Sauf que vu que ce n’est pas possible de suspendre ces problèmes, ben ce sont les gens qui ont le moins de problèmes ou pas du tout qui peuvent s’engager là-dedans [voir note]. C’est pas plus compliqué. Et je m’inclus là dedans car c’est bien mon parcours d’études élevé et ma socialisation dans des milieux intellos, même si je n’ai pas de thunes, qui fait que je suis plus proche des luttes de ces milieux là, par rapport à celles qui sont très ciblées sur des problèmes du quotidien immédiat.

Donc il faut être honnête sur le fait que les types de luttes auxquelles ont prend part sont socialement déterminées. Il suffit de voir le type de public qui prend part aux deux types de luttes que je cite pour bien voir qu’il y a une dimension de classe, et personnellement je ne considère pas ça comme un problème en soi. Faut bien que les racisés de classe moyenne et supérieure luttent. Le problème c’est d’être dans le déni de ça. Et il faut que les galériens intellos, comme moi donc, on arrête de se cacher derrière le manque de thune réel qui peut aller très loin, je ne le nie pas, car malgré tout il n’empêche que nous avons une socialisation intello et des possibilités de finir par s’en sortir via des professions intermédiaires (instit, bibliothécaires, etc) ou supérieures (prof, chercheurs etc) ce que n’ont pas les racisés qui galèrent en thune ET qui n’ont pas le capital culturel, les diplômes et la socialisation qui va avec. Habiter dans un quartier populaire avec perspectives ou sans perspectives de sortie, c’est pas la même chose non plus. Et tout cela se reflète dans le type de luttes qu’on investit.

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Tout le monde n’a pas les mêmes choses à perdre dans la révolte en cours  où la répression s’abat déjà de manière tellement forte sur les Traoré, et où la police renforce son occupation de leur quartier pour faire payer aux habitants et à la famille le fait de dire non à l’impunité, non à l’oppression raciste et policière. Il n’y a pas de solutions miracles sur comment faire cohabiter différentes classes sociales dans la lutte antiraciste en général; lutte qui pour moi doit englober tous les segments des racisés, parce que le racisme est une question spécifique qui ne se fondra JAMAIS dans la seule lutte des classes. Il n’y a pas non plus d’idées magiques sur comment réagir en fonction des différents segments qu’on occupe dans un moment comme celui-là. Par contre, pour nous-mêmes racisés, avoir la pleine conscience de cette segmentation par la classe dans nos rangs, c’est important. Pas pour nous diviser, puisqu’on l’est déjà de fait. Mais justement pour espérer s’unir sur des bases réelles. Pour mobiliser plus et en dehors des milieux militants. Donc certes, pas de solutions miracles, sauf qu’en avoir conscience, y prêter attention c’est une manière je pense de limiter la casse. Surtout vu ce qui vient pour certains d’entre nous. C’est bien de nous dont il s’agit, mais à travers la répression de certains parmi nous. Et j’ai l’impression qu’internet nous empêche d’en prendre conscience, car c’est une activité qui donne l’impression d’en faire des tonnes (vu comme c’est chronophage) et de prendre des risques, mais ce n’est vrai qu’en partie… Nos tweets, posts, textes sont importants car on diffuse la vérité que l’Etat, les gendarmes et les médias veulent cacher sur ce crime, on produit des idées et oui, s’organiser passe aussi par une bataille des idées, mais ça reste bien moins dangereux que d’aller au charbon (on peut faire les deux, certes, mais ne nions pas qu’il existe quand même une « division du travail » militant). Et pour toutes les personnes qui risquent de subir une forte répression à venir, je pense que le minimum c’est de l’avoir en tête et essayer de construire ensemble une manière d’y remédier. Il ne s’agit pas d’une réflexion sur les individus, leurs envies ou possibilités de pouvoir individuellement manifester à Beaumont ou ailleurs, mais une réflexion sur les dynamiques des différents segments de classe chez les racisés et le fait que qu’on le veuille ou non, le groupe qui va morfler c’est celui des racisés de classe populaire vivant en quartiers populaires (tout simplement parce que c’est sur ces territoires que les flics ont déclaré la guerre depuis longtemps, et que c’est donc ce groupe qui se prend tout, se révolte, puis en paye le prix). Enfin, il s’agit moins pour moi ici de dire « taisons-nous » si on n’est pas dans un quartier populaire, mais plutôt de dire « sortons de chez nous/de nos conforts » et selon les moyens évidemment, là où on peut, organisons-nous, même loin de Beaumont. Pour que réellement, partout, ce ne soit pas « la paix ». Donc nous qui sommes dans un certain confort intellectuel et/ou économique, ne déclarons pas uniquement une guerre virtuelle enflammée, quand d’autres vont subir une guerre réelle. Et j’ai bien dit « nous », pas « vous ».Réflexion à poursuivre, toutes et tous ensemble.

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Facebook : La vérité pour Adama / Twitter : La vérité pour Adama


Note : précisons que l’opposition – soit lutter sur les conditions immédiates, soit penser la lutte contre le pouvoir sans traitement immédiats des conditions – n’est pas obligatoire. C’est que faire tenir les deux bouts est compliqué, mais ça a déjà existé (Black Panthers, MIB, Young Lords etc).

Ni châtiment divin, ni simple malchance : la situation d’Haïti résulte de l’acharnement des puissances (néo)coloniales

A chaque grande tragédie qui frappe Haïti, comme en ce moment avec le cyclone Matthew, un lot de propos ignobles prospère sur les réseaux sociaux. « Tant pis pour eux, ils voulaient leur indépendance! » , « Et là ils diront quoi, que c’est un suprématiste blanc qui a envoyé l’ouragan pour les appauvrir ? » et autres stupidités peut-on lire sous la plume de nombreux racistes blancs qui, des siècles plus tard, peinent encore à digérer l’énorme claque que la glorieuse Révolution haïtienne a infligé au monde colonial et esclavagiste européen, et en particulier français. Mais si les inepties sur Haïti s’arrêtaient aux seuls blancs, peut-être aurait-il été vain d’écrire cet article. Le problème, ou plutôt, ce qui m’ôte chaque jour un peu plus d’espoir dans ce monde, c’est que beaucoup de noirs aliénés1 par des conceptions négrophobes des religions qu’ils pratiquent2 voient dans les nombreuses difficultés qu’affrontent Haïti le résultat de ce qu’ils considèrent être un péché originel : avoir fait une cérémonie vaudou dans le combat contre l’esclavage.

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Cérémonie du Bois-Caïman, 14-15 août 1791

De cette supposée « faute » (puisque les spiritualités africaines sont sataniques à leurs yeux), viendraient pauvreté et autres fléaux. Selon cette logique, l’être suprême qu’ils osent appeler « dieu » aurait plus de colère envers des opprimés (les esclaves qui se battent pour leur libération) qu’envers les oppresseurs (les esclavagistes). Cela veut dire que pour eux, si les nations coloniales sont des pays riches (côté traite atlantique, mais des raisonnements honteux similaires se trouvent chez des noirs qui intègrent et justifient une lecture négrophobe de la religion en contexte musulman), ce n’est pas parce que leur richesse est tirée de vols et massacres, mais c’est sûrement que « dieu » les a plus « bénis » qu’ils n’a béni ceux qu’ils ont opprimés. C’est à dire que, toujours selon cette idéologie honteuse, dès lors que l’on pratique la bonne religion, on peut perpétrer des massacres, et être quand même de ceux qui « seront bénis ». Mais malheur aux opprimés qui dans leur noble quête de libération osent faire preuve d’africanité – c’est à dire puiser dans leur propre socle culturel par ailleurs, les esclaves ayant été arrachés à l’Afrique et pas à un autre continent – car les voilà condamnés à subir des siècles durant, alors que les descendants d’esclavagistes et de colons couleront des jours heureux. Voilà en substance ce que suggère cette logique portées par certains noirs, qui peuvent à la fois proférer de telles horreurs et deux minutes après devenir très loquaces sur « l’amour divin »3.

On s’attachera alors ici à déconstruire ce mythe de la « malédiction haïtienne », invention des colons, acharnés dans leur lutte visant à détruire Haïti, pour faire peur à tous les autres esclavagisés/colonisés des Caraïbes : « voici ce qui vous attend si vous suivez le chemin de la libération qu’ils ont emprunté ». Tel était l’objet de la diabolisation d’Haïti. Et c’est toujours le cas à l’heure actuelle : les békés et autres racistes « métropolitains », ainsi que les noirs endoctrinés par eux, n’ont de cesse d’agiter « Haïti » comme pour effrayer quiconque ose évoquer la légitime et inévitable souveraineté nationale guadeloupéenne et martiniquaise. Vraisemblablement, un discours similaire semble aussi avoir cours ailleurs à Porto Rico (colonie des Etats-Unis) se servant aussi bien d’Haïti que de Cuba pour décourager quiconque souhaiterait se libérer du joug américain. Il est important de s’attaquer à ce genre de mythes car ils déshumanisent les populations qu’ils stigmatisent et empêchent de penser des solutions concrètes (et donc de penser des luttes) puisque, selon la logique sur laquelle ils s’appuient, le problème ne serait pas social, humain, mais se situerait dans le « monde spirituel » etc. 

Mais l’on aurait tort de réduire les conceptions offensantes sur la situation haïtienne à la seule aliénation religieuse, car d’autres, moins portés sur les mythes religieux, considèrent qu’Haïti est victime de malchance : « les pauvres, ils n’ont vraiment pas de chance… ». Ici, on a certes en moins l’ignominie du raisonnement précédent, mais il demeure tout de même (au moins) deux problèmes. Cette fois, la pauvreté n’est pas vue comme un châtiment divin, mais comme un fait qui n’a pas d’origine, pas de cause, pas d’histoire. Or c’est précisément en prêtant attention à l’histoire haïtienne que l’on peut trouver l’antidote contre les explications fumeuses sur sa situation actuelle, qu’elles se basent sur des théories religieuses ou non. Et le second problème, c’est que cela construit les Haïtiens comme des victimes passives qui ne font que subir, alors que si effectivement il y a bien un tas de mécanismes historiques et actuels qui pèsent très négativement sur ce peuple, ses résistances aussi bien en Haïti que dans la diaspora sont très vives. Et c’est d’ailleurs en suivant le cours des résistances d’un peuple qu’on arrive à comprendre à quelle type d’hégémonie il fait face. Il faut donc prendre garde à ne pas oublier que dans toute situation de domination, l’opprimé résiste.

Briser le peuple en devenir qui s’est libéré de l’esclavage

De quelle « situation de domination » parlons-nous donc quand il s’agit d’Haïti ? Il n’est ni question d’une malédiction, ni d’une malchance, mais bien, comme déjà évoqué plus haut, de l’acharnement européen puis américain contre cette nation dont il a fallu faire un exemple négatif. La logique est simple : vous voulez vous libérer de l’esclavage, vous voulez être indépendants, c’est à dire libres ? Et bien nous allons vous écraser. Des mécanismes similaires furent à l’oeuvre au moment des indépendances africaines. En effet, si malgré les indépendances formelles les pays africains connaissent des situations économiquement et politiquement difficiles, ce n’est pas parce que l’indépendance en soi est un problème – idée absurde qui laisse entendre que la dépendance à un colon est chose normale et nécessaire –  mais c’est parce que les « ex » métropoles coloniales se sont bien employées à écraser les pays nouvellement indépendants, afin d’assurer une dépendance éternelle. Par exemple, lorsque pour dire non à la continuation sous quelque forme que ce soit de la colonisation française, le leader guinéen Ahmed Sékou Touré déclara en présence de De Gaulle en août 1958 qu’« il n’y a pas de dignité sans liberté , nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage »4, l’Etat français a aussitôt voulu faire de la Guinée, premier pays africain accédant à l’indépendance, un exemple négatif. Pour cela, et comme à son habitude, la France n’a pas hésité à recourir à des procédés aussi sales que son histoire :

« La première tentative de déstabilisation vise l’économie guinéenne c’est « l’opération Persil ». Les services secrets français ont fabriqué des faux francs guinéens. L’économie du pays, déjà malade, traverse une grosse période de crise ce qui oblige la dévaluation du franc guinéen. Pour Foccart, Sékou Touré est l’ennemi public numéro un. »5

Voilà donc ce que fait la France chaque fois que des colonisés lui disent « non » : déstabilisation, répression, coups d’Etat, et j’en passe. Imaginez donc, près de deux siècles plutôt, l’affront qu’a constitué la Révolution anti esclavagiste menée dans la colonie particulièrement prospère de Saint Domingue, devenue Haïti une fois libre. Vient alors la fameuse « dette » que cette jeune nation a dû payer à la France pour son indépendance. L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit à ce propos un article dans Libération en 2010 :

« Nous sommes en 1825. Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener, sous une forme ou une autre, l’ancienne colonie française de Saint-Domingue dans le giron de la métropole, Paris a compris qu’il allait devoir y renoncer. […] Dans une ordonnance en date du 17 avril 1825, [le roi Charles X] «concède» au jeune Etat son indépendance contre une indemnité de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France. […] Pour amener les Haïtiens à accepter «le pacte le plus généreux dont l’époque actuelle offre l’exemple», Charles X a des arguments de poids. Il fait escorter l’ordonnance par une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, toujours selon le ministre de la Marine, Haïti sera «traité en ennemi par la France», dont l’escadre «est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île». A la tête d’un pays mis au ban des nations, sous pression entre autres de l’ex-métropole, et incapable de renouveler les efforts de guerre qui avaient mené à l’indépendance, le président haïtien Jean-Pierre Boyer signe. […] Il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. […] De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de développement. […] En 1838 […] Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le premier, Sa Majesté le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883. Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915. En revanche, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés qu’en 1952. De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. »

Pour aller dans le sens de cet écrivain, Marcel Dorigny, historien, a déclaré dans un entretien que cette dette a « contraint Haïti à mettre le doigt dans l’engrenage de l’endettement international »6

Du coup, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de l’arrogance d’un empire esclavagiste et colonial qui s’arroge le droit de priver de liberté des peuples et estime mériter des « réparations » quand le peuple en question arrache sa victoire ? Il semble bien qu’aborder cette question de la dette, de la manière dont la France peut menacer et extorquer les peuples qui se sont libérés de sont emprise, et cela en toute impunité, fait bien plus sens pour le sujet abordé ici, que des préoccupations loufoques sur le vaudou, qu’importe ce que chacun en pense. Et rappelons que bien souvent, les mêmes qui trouvent normal qu’on envoie des pauvres en prison parce qu’ils ont volé des babioles vont ensuite vous expliquer qu’il faut arrêter de croire que cela a eu « tant d’impact que ça », une (double) dette en millions, prélevée injustement à un pays jeune et fragile par un pays riche, et qui a duré plus de cent ans …Vaste hypocrisie.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une "dette morale" envers Haïti.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une « dette morale » envers Haïti.

Férocité impérialiste à l’ère contemporaine

Après cette dette, qui à elle seule engendre son lot de problèmes, on peut citer dans l’ère plus récente d’innombrables magouilles et de profits générés sur le dos des Haïtiens par des politiciens, des entreprises étrangères avec, comme toujours dans toute situation coloniale, la complicité de certains bourgeois locaux. On peut mentionner par exemple les profits considérables que Bill et Hillary Clinton ainsi que leurs amis entrepreneurs ont réalisés après le tremblement de terre si meurtrier de 2010. Dinesh D’Souza* (voir dernière note) a écrit un livre sur Hillary Clinton et des dossiers peu glorieux du Parti Démocrate, et s’est penché sur l’implication des Clinton dans cette vaste arnaque :

« Après le tremblement de terre, Bill Clinton avait annoncé en fanfare la création du Fonds de reconstruction d’Haïti. A la même époque, son épouse Hillary était secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Elle était en charge de l’aide américaine allouée à Haïti. Ensemble, les Clinton étaient donc les deux personnes les plus puissantes contrôlant le flux d’argent provenant du monde entier et à destination d’Haïti »7.

D’Souza détaille comment des sommes astronomiques se sont retrouvées à remplir les poches d’un tas de gens, via un réseau sophistiqué de copinage. En clair, la plupart des personnes sous-tirant des fonds supposément pour Haïti, ainsi que des chefs d’entreprises sensés recevoir lesdits fonds pour reconstruire l’île, sont pratiquement tous proches des Clinton :

« Les Clinton ont également distribué 10 millions $ en prêts fédéraux à une société appelée InnoVida, dirigée par un donateur de la Fondation Clinton, Claudio Osorio. Osorio avait rempli son conseil d’administration avec des proches des Clinton, notamment le général Wesley Clark, allié de longue date; Jonathan Mantz le directeur financier de la campagne d’Hillary en 2008; et Chris Korge collecteur de fonds du Parti Démocrate qui a aidé à amasser des millions pour les Clinton. Normalement, le processus d’attribution des prêts prend des mois, voire des années. Mais dans ce cas, un fonctionnaire du gouvernement a écrit: «L’ancien président Bill Clinton est personnellement en contact avec l’entreprise pour organiser répondre à ses besoins logistiques et apporter son soutien. Et en tant que secrétaire d’État, Hillary Clinton a mis à disposition des ressources du Département d’Etat pour aider cette entreprise avec des moyens logistiques. » InnoVida n’avait même pas fourni un rapport financier pouvant être vérifié de façon indépendante, ce qui est normalement une exigence pour de tellles demandes de prêts. Cette exigence, cependant, a été levée. Sur la base de la connexion Clinton, la demande d’InnoVida [de recevoir 10 millions de dollars de prêts fédéraux] a été rapide suivie et approuvée en deux semaines. La société, cependant, n’a pas construit de maisons. Une enquête a révélé que Osorio avait détourné des fonds de l’entreprise pour payer sa maison de Miami Beach, sa Maserati, et son chalet de ski du Colorado. Il a plaidé coupable pour fraude et blanchiment d’argent en 2013, et purge actuellement une peine de prison de douze ans. »

Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que même lorsque la fraude est avérée (comme dans le cas de Osorio pour l’entreprise InnoVida), les Clinton, c’est à dire ceux-là même qui ont permis à l’argent de circuler ne sont pas inquiétés. Il en va de même pour les écoles, les routes, bref toutes ces constructions qui n’ont jamais vu le jour, ou qui lorsque ce fut le cas, se sont une fois de plus révélées être des arnaques. D’Souza cite en exemple l’hôtel construit par la compagnie Digicel qui a reçu, là encore grâce aux Clinton, 45 millions de dollars du gouvernement américain et qui n’embauche à l’arrivée qu’une douzaine d’Haïtiens. Pour l’argument « favoriser la création d’emplois pour les locaux», on repassera donc…

Donc dans tout ce qui a été exposé ici, s’agit-il de malédiction liée au vaudou, ou de magouilles au plus haut niveau pour que des porcs tirent profit de la misère d’un peuple ? Rappelons que l’une de ces personnes magouilleuses est actuellement présentée comme une alternative « progressiste » à Donald Trump

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d'Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes "Bill Clinton, où est passé l'argent ?".

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d’Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes « Bill Clinton, où est passé l’argent ? ».


Autre scandal : La Croix Rouge. Une enquête documentée8 fait état de seulement 6 maisons construites réellement pour des haïtiens dans le besoin alors que l’organisation a reçu pas moins d’un demi milliard de dollars… La Croix Rouge affirme pourtant avoir construit 130 000 maisons, mais pour qui en réalité ? :

« Par exemple, quand elle affirme avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes, cela inclut les milliers de particuliers qui en réalité ont simplement été « formés aux techniques de construction » (une subtilité dévoilée pour la première fois par le blog consacré à Haïti du Center for Economic and Policy Research). »

En clair : des maisons ont surtout été construites pour les « expatriés » sensés venir aider Haïti. Il s’agit du schéma bien classique du pillage à l’oeuvre dans le néocolonialisme sous couvert « d’aides humanitaires », de « défense des droits de l’homme » ou autres concepts hypocrites :

« Shelim Dorval, une administratrice haïtienne chargée de gérer les déplacements et le logement des expatriés pour le compte de la Croix-Rouge, avoue avoir pensé que c’était du gâchis de dépenser autant pour faire venir des gens si peu compétents, alors que la main d’œuvre locale ne manquait pas. « Tous ces expats touchaient de gros salaires, vivaient dans de belles maisons et se faisaient payer leurs vacances au pays. Beaucoup d’argent étaient dépensé pour eux alors qu’ils n’étaient pas haïtiens et n’avaient aucun lien avec Haïti. Autrement dit, l’argent retournait directement aux États-Unis. » »

Pas besoin d’aller plus loin, on commence un peu mieux à comprendre où est passé l’argent, et une chose est sûre : il n’a pas profité aux Haïtiens. On comprend également pourquoi la diaspora haïtienne nous invite depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux à ne pas donner de l’argent aux ONG internationales qui ne sont que l’une des composantes de l’impérialisme qui s’attaque à Haïti. Il faut donc soutenir les associations et organisations haïtiennes qui ne versent pas dans ces magouilles (voir la liste), et s’informer sur les actions de solidarité de la population locale. Un film assez connu de Raoul Peck, Assistance mortelle, décortique cet « humanitaire » dont la finalité reste malgré tout la dépossession des Haïtiens, leur exploitation, le maintien ou l’aggravation de leur situation.

Encore une fois, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de la férocité du processus de pillage néocolonial qui passe aussi par les ONG ?

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Pour finir, on peut citer le scandale sanitaire qui implique l’ONU et ses casques bleus :

« Du bout des lèvres, les Nations unies reconnaissent leur implication dans la terrible épidémie de choléra qui frappe Haïti. La contamination a causé près de 10 000 morts depuis l’arrivée de la bactérie dans le pays, en 2010, et elle a rendu malades 800 000 personnes. Voilà six ans que des casques bleus sont accusés de l’avoir apportée avec eux du  Népal, ce que l’institution internationale s’est obstinée à nier jusqu’à présent »

S’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou des conséquences mortelles de l’ingérence ONUsienne ?

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24. On peut par exemple lire sur une affiche « Justice et réparation pour les victime de leur choléra ».

2010, manifestants contre l'ONU et pour dénoncer l'importation du Choléra par les casques bleus. Source.

2010, manifestants contre l’ONU et pour dénoncer l’importation du Choléra par les casques bleus. Source.

 


Voilà donc passé en revue quelques éléments bien loin du récit raciste et (néo)colonial revanchard sur Haïti. Celui-ci se contente d’évoquer la pauvreté comme si elle tombait du ciel, de concéder que s’il y a corruption elle ne peut que venir des Haïtiens eux-mêmes, et de passer en revue la période Duvalier, en prenant soin de ne jamais analyser le contexte néocolonial et l’écrasement économique de pays du Sud comme étant propices à l’installation de tels régimes: on préfère se dire que « ces gens-là ont ça en eux ». Et puis insinuer que du coup, c’est quand même vachement mieux de rester sous domination française pas vrai ? Bref le colonialisme et son principe intrinsèque de domination, en s’extrayant par le récit de la violence qu’ils causent dans les faits, se trouvent alors justifiés.

Quoiqu’il en soit, l’essentiel était de réagir ici aux idées ignobles sur la situation d’Haïti ; discours surgissant à chaque catastrophe. Je n’ai aucun mal à recourir à des métaphores religieuses pour expliquer les tragédies de la vie, mais il faut simplement arrêter de dire de la merde. Car expliquer la situation d’Haïti par une malédiction héritée de la pratique du vaudou n’est rien d’autres qu’un raisonnement de merde. Une monstruosité. Une camarade rappelait à juste titre sur twitter que malgré tous les séismes qui frappent par exemple le Japon personne ne parle de « malédiction », tout le monde comprend que le Japon est placé sur un territoire à fort risque sismique. Pourquoi beaucoup des nôtres n’arrivent-ils pas à comprendre qu’Haïti est placée sur une zone qui la rend vulnérable aux catastrophes naturelles ? Sachant en plus que le pays a des difficultés économiques, pourquoi ne pas comprendre que le grand niveau de destruction s’explique par l’autre vulnérabilité, celle des infrastructures, des logements, etc ? Pourquoi aller chercher des histoires de malédiction ? Lorsque l’ouragan Katrina a détruit le sud des Etats-Unis et laissé les noirs de ces régions dans la misère, était-ce une malédiction où le résultat croisé d’une catastrophe naturelle et du mépris de l’Etat américain qui a laissé les victimes de l’ouragan – noirs et pauvres – vivre dans des conditions immondes ? En plus, au vue de tout ce qui a été dit, il semble assez facile de comprendre que la situation économique d’Haïti a des origines anciennes, dans la violence du colonialisme, et qu’elle est entretenue aujourd’hui par l’ensemble des vautours qui se nourrissent de la misère du peuple haïtien.

Donc puisque beaucoup en sont friands, on peut rester sur le terrain des métaphores religieuses, mais en les utilisant de façon hautement plus pertinentes et plus justes : s’il y a une malédiction c’est bien celle du colonialisme. S’il faut nous exorciser de quelque chose, c’est de la mentalité coloniale que des siècles d’asservissement et d’estime de soi quotidiennement bafouée nous ont inculquée. Et surtout : le diable dans cette affaire n’est pas le vaudou, mais le colon européen d’hier et l’impérialiste euro-américain d’aujourd’hui, ou plus précisément leur système esclavagiste et colonial duquel naquit le capitalisme, véritable machine à fabriquer l’enrichissement des uns sur le dos des Autres. Il est donc inepte de passer son temps à s’inquiéter des pratiques religieuses qu’ont les Haïtiens, rien que parce que le colon esclavagiste qui a christianisé nos peuples nous a expliqué que l’une de leur pratique était diabolique, plutôt que de lutter, avec les Haïtiens, qui ne sont ni maudits ni soumis mais sur-exploités, contre la situation d’impérialisme économique que tous ces scandales cités précédemment révèlent. Bref, une décolonisation de nos grilles de lecture et schémas de pensée est urgente. (Edit). De même qu’une décolonisation des approches religieuses majoritaires (oui, cela est possible) car tel que les combats historiques de Martin Luther King ou des théologiens sud américains de la libération l’ont montré, la fonction des religions arrivées dans la violence n’est pas figées à jamais. (Lire absolument à ce propos cet article de Cases Rebelles). Il faut « simplement » s’attaquer  à ce que les pouvoirs qui les ont promues portent en eux de racisme, en particulier négrophobie. Ne voyez donc pas ici une attaque contre la religion évangélique en particulier et le christianisme en général, mais une attaque contre ce qu’il y a d’aliénant dans certaines de leurs versions dans la Caraïbes :  Ayiti pa tini pon Malédisyon, nétoyé kaka la yo mété an tèt annou souplé! 

Soutien, Réparations et Justice pour le

peuple Haïtien

2015. Source.

2015. Source.


1Je trouve souvent que le terme « aliénation » est utilisé de manière caricaturale et impropre. Par exemple on appelle souvent « aliénation » ce qui relève plus d’intérêts de classe : un dirigeant corrompu en Afrique qui choisit les intérêts de l’Occident n’est pas forcément « aliéné », il fait souvent simplement passer ses intérêts de bourgeois au détriment de ceux de son peuple . Mais il me semble que concernant le cas qui nous occupe, à savoir penser que les Haïtiens « méritent leur sort » parce qu’ils ont pratiqué le vaudou lors de leur Révolution me semble réellement relever de l’aliénation telle que pouvait l’employer Fanon.

2Ne croyez pas que mon faible investissement sur les questions religieuses signifie que je suis naïf sur les processus d’aliénation (ou de réorientation des priorités, ce qui n’est pas la même chose) qui en découlent pour les noirs, particulièrement en ce qui concerne le christianisme et l’islam. C’est juste que mon logiciel politique me fait dire que la domination religieuse découle de la domination économique et politique, et non l’inverse. Voilà pourquoi bien que conscients de ces processus – à décortiquer aussi en fonction de chaque contexte, car le christianisme ou l’islam ne se vivent pas sous les mêmes modalités partout – je me concentre sur une lutte anticoloniale politique et économique. C’est un vaste débat que je laisse pour une autre fois.

3Encore une fois, il ne faudrait pas voir en ceci quelque chose d’intrinsèque au christianisme en général, et à l’évangélisme en particulier, car, dans des exemples pris pêle-mêle et renvoyant à des histoires et logiques très différentes, on peut par exemple trouver des négrophobes arabes justifiant leur négrophobie par l’islam, des bouddhistes en Birmanie massacrant la minorité musulmane Rohingyas,  tous considérant toujours être du côté de la Vérité, du Bien etc. Mais si je m’arrête sur le christianisme ici, c’est parce que pour des raisons historiques évidentes vu l’histoire et la localisation d’Haïti, se sont surtout des chrétiens qui se plaisent à justifier « divinement » ce qu’ils voient comme un « châtiment » mérité pour ce pays  (mais je ne doute pas que d’autres aussi le pensent vu la diabolisation d’Haïti); et aussi parce qu’aujourd’hui le christianisme occupe une position dominante à l’échelle mondiale, pas seulement en terme de pratiquants mais de pouvoir politique.

4Sekou Touré, «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage», Panafricain.tv, 2015. https://www.panafricain.tv/sekou-toure-nous-preferons-la-liberte-dans-la-pauvrete-a-la-richesse-dans-lesclavage/

5Kalidou Sy, « 26 mars 1984, disparition de Sékou Touré », Survie.org, 2014 http://survie.org/billets-d-afrique/2014/233-mars-2014/article/26-mars-1984-disparition-de-sekou-4673

6 « Aux origines de la misère haïtienne » http://www.lafauteadiderot.net/Aux-origines-de-la-misere

8 https://www.propublica.org/article/la-croix-rouge-haiti

9http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/19/l-onu-admet-sa-responsabilite-dans-l-epidemie-de-cholera-en-haiti_4985249_3244.html#igQ6dpFitBKihDji.99 domination, dr

(Edit) *A propos de Dinesh D’Souza : une camarade m’a interpellé sur ce personnage et m’a incité à me renseigner plus sur lui. Il a mené des enquêtes intéressantes sur le Parti Démocrate et en particulier les Clinton qui sont très révélatrices notamment dans l’extorsion d’Haïti comme on l’a vu, mais il s’agit d’un néo-conservateur qui, lorsqu’on le découvre à travers ces critiques-là seulement (sans connaître le reste de sa pensée) passe pour quelqu’un de gauche critique soucieux de lutter contre les magouilles. Mais il n’en est rien : sur le racisme par exemple, et en particulier la négrophobie vécue sur le sol américain il tient des positions à l’opposée de celles que je défendrai et il semble clair à la lumière de tout cela que sa critique des Clinton vis-à-vis de Haïti est moins inscrite dans une critique globale du néocolonialisme que dans une critique de ses adversaires politiques supposément plus magouilleurs que son propre camp. (c’est faux, vous vous en doutez).

Les comparaisons entre la « non mixité femmes » et la « non mixité racisée » sont problématiques

Comme l’indique le titre, je suis gêné des parallèles qui sont constamment fait entre la non mixité femmes et la non mixité racisée. La polémique actuelle, d’ampleur nationale, sur deux initiatives non blanches – Paroles non blanches à Paris 8 et le camp d’été décolonial –  a entraîné un ensemble de réponses dont celles qui consistaient à comparer ces deux formes de non mixité et il me semble que ça empêche de comprendre ce qui se joue en ce moment entre le pouvoir et les mouvements et initiatives antiracistes autonomes.

Même s’il est vrai que beaucoup dans les milieux militants critiquent la non mixité femmes, jusqu’à se montrer agressifs, nous voyons bien que cette forte opposition se situe surtout dans ces milieux et qu’on est en tout cas bien loin du scandale que provoque la non mixité racisée jusqu’à l’assemblée nationale. Dans ce second cas, cela devient une affaire d’Etat, pas juste une grosse divergence dans les milieux politiques, comme dans le premier cas. Il y a des festivals féministes, réservés aux femmes, et à part une violence des hommes qui essayent d’y rentrer, quelques journalistes ou essayistes bidons comme Zemmour ou Bastié qui vont pondre des horreurs sur ces sujets et crient au « sexisme anti hommes », l’Etat ne se saisit pas de ces questions me semble-t-il. En tout cas pas aujourd’hui. Peut-être était-ce le cas dans les années 70, à voir.

Pour moi, le problème du pouvoir avec « Paroles non blanches » organisé à Paris 8 qui n’était PAS non mixte (« conférence et débat ouvert à touTEs ») et le camp d’été décolonial qui lui est non mixte, c’est le contenu tourné vers la rupture avec la pensée dominante sur le racisme, ainsi que l’auto organisation des victimes du racisme systémique, mais pas la non mixité en soi. Bref, c’est la montée en puissance d’une dynamique autonome qui les gêne, pas la non mixité – qui est juste un prétexte – car encore une fois, si l’un des événements est bien non mixte, l’autre ne l’était pas.
Or, le parallèle en permanence avec la non mixité femmes et la non mixité racisée contribue à faire croire que le problème c’est la non mixité des opprimé.e.s en soi, peu importe le sujet, ce qui est faux.
Donc, il faut faire attention à l’analogie perpétuelle race/genre, et pire à la mise en équivalence race = genre, car les choses ne marchent pas du tout ainsi et une telle façon de voir les choses conduit à invisibiliser le rapport de force qui est bien plus défavorable à l’antiracisme radical et à la race comme grille d’analyse.
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Au-delà de ce qui se passe actuellement, j’aurais pu écrire un article plus long sur l’histoire des analogies et équivalences foireuses qui sont souvent faites entre race et genre et qui désavantagent la première :
  • L’oppression des femmes les rendraient esclaves comme on peut l’entendre dans l’hymne du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) ou sous la plume de Moniq Wittig
  • « nous qui sommes le continent noir », toujours dans la même chanson féministe que j’ai mise en lien dans le point qui précède
  • le corps des femmes serait colonisé par les hommes comme cela avait été dit à la marche du 8 mars 2015 à Bruxelles, argument mobilisé par une femme blanche qui voulait justifier d’avoir fait un…blackface.
  • sans oublier le fameux « women is the n*gger of the world » (« la femmes est le n*gre du monde ») qui à l’origine est une chanson et a été plusieurs fois aperçu sur des pancartes de féministes lors de marches, particulièrement en Amérique du Nord.
slutwalk-race

Pancarte brandie lors d’une « slutwalk » à New York. (source)

Ce sont là quelques exemples de rhétoriques utilisées de façon variable par les mouvements féministes hégémoniques.  Mais dans les mouvements féministes qui s’opposent à ce courant majoritaire, il y a tout de même des formes plus subtiles mais qui relèvent pourtant de cette même tendance à vouloir faire des analogies entre rapports sociaux de race, et ceux de genre, ou pire à les rendre équivalents.

Ici plutôt que de documenter toute cette histoire d’appropriation par les mouvements féministes dominants d’une rhétorique propre à la race, je voulais simplement profiter de ce que la polémique actuelle sur ces deux initiatives non blanches a ravivé comme parallèles entre race et genre, pour rappeler que cela nuit à la compréhension des mécanismes propres au racisme. Puis, on doit quand même s’interroger : pourquoi la rhétorique féministe blanche (majoritaire ou minoritaire) se nourrit autant du langage de la race et  pourquoi ce mécanisme est-il clairement à sens unique, les antiracistes, ne s’appropriant pas le langage du genre ?


Edit 14/04/2017 : en relisant ce texte, et surtout sa dernière question, je vois un peu les choses autrement : le langage de l’antiracisme est aussi fortement imprégné du langage du genre. Mais je pense que la différence, c’est pas tant dans l’appropriation des rhétoriques du genre ou de la race, que le pouvoir du féminisme hégémonique qui rend ces analogies dangereuses. Bref à creuser.