Luttes des quartiers populaires, répression et division de classe parmi les racisés

Sur la lutte pour la justice pour Adama Traoré et le soutien à la famille Traoré qui subit des attaques d’une violence extrême (plainte contre Assa Traore par le maire de la ville, arrestation des frères Traoré, et risque de prison ferme pour l’un d’entre eux)  j’ai envie d’aborder quelque chose d’un peu délicat sur nous qui disons et voulons soutenir ce combat pour la vérité et la justice. Délicat, parce que je pense que ça peut être mal interprété, mais bon allons-y.

Le soutien qui se manifeste sur place autour de la famille Traoré, et virtuellement sur les réseaux pour les gens qui sont loin ou qui ne peuvent pas venir, peu importe, c’est super positif. C’est l’expression d’une des vitalités politiques qu’expriment les racisés dans l’histoire des luttes en France : réagir en tant que corps social après un crime policier. Mais ce dont il faut quand même se rappeler je pense, c’est que la répression va s’abattre particulièrement sur les habitants du quartier où vivent les Traoré, ou dans d’autres quartiers où l’expérience de violences similaires peut raviver les colères. Bref, c’est à dire là où vivent des racisés de quartiers populaires. Je crois qu’il faut bien l’avoir en tête, lorsqu’on dit des trucs comme « CA VA PETER » , « C’EST LA GUERRE » etc. Je ne vise  aucun post Facebook, ou aucun tweet en particulier, mais je parle d’une tendance générale. Ne personnalisons pas les réflexions. Je le dis parce que nous devons être honnêtes : tous les racisés ne vivent pas en quartier populaire et ne sont pas de classe populaire. Quand bien même la majorité des racisés est de couche populaire, il faut l’avoir en tête. Car nous qui ne vivons pas dans le quartier en question, mais surtout quand on ne vit pas dans un quartier populaire tout court, il faut prendre conscience que nos « CA VA PETER », « PAS DE JUSTICE PAS DE PAIX » ne nous coûtent rien. Certains d’entre nous continueront malgré tout ce qui peut se passer à vivre dans des quartiers non populaires où ce sera en réalité la paix, car ce sont des espaces où il n’y a pas l’ombre d’une pression ou même d’une simple présence policière et donc de révoltes suivies de conséquences lourdes à porter. Or il y a déjà des risques de prison ferme pour des membres de la famille Traore, et à mesure que la révolte grandira je ne le souhaite pas, cela peut empirer.

 

Suis-je entrain de dire qu’il ne faudrait pas exprimer colère et soutien ? Ou plus farfelu qu’il faudrait seulement être un habitant de Beaumont ou d’un quartier populaire pour les exprimer ? Pas du tout, je ne dis pas ça. Il faut les exprimer, car cette histoire nous touche en tant que racisés tout court et pas juste en tant que racisés de classe populaire, ou vivant dans tel quartier précis.  Et comprenez bien que ce n’est pas le fait d’utiliser tels ou tels slogans en soi qui me fait réfléchir. Les slogans unitaires, le fait de parler d’une même voix c’est important. Mais on sera combien parmi ceux qui auraient les moyens de faire le déplacement, à scander ça devant les flics, devant une mairie, comme le font déjà ceux qui commencent à subir le retour de bâton ?  Si le sentiment de colère est généralisé aux racisés indépendamment de nos conditions, la répression en revanche sera ciblée sur ceux de classe populaire dans les villes où cela peut s’embraser. Je ne nie pas par ailleurs la répression sur le mouvement antiraciste qui lui n’est pas composé que de racisés de classe pop, mais les risques ne sont pas les mêmes, notamment en ce qui concerne le risque de prison ferme. [Ajout (24/11/16) : mais je le dis sans nier que même les classes moyennes racisées sont beaucoup plus précaires et vulnérables que les classes moyennes blanches, notamment pour ce qui est de conserver son emploi quand on milite].

Ce que je veux dire, c’est que quand on est loin, ou qu’on ne vit pas dans des quartiers populaires, et qu’on sait qu’on n’ira pas aux rassemblements (quelles que soient les raisons), exprimons nos colères mais de manière responsable… De façon concrète ? Par exemple travailler là où on est et si on peut à « organiser la rage » mais dans un cadre, se rapprocher des orgas qui veulent bouger, pour tenter, je dis bien tenter, de donner un cadre, pour que les gens ne soient pas « sans couverture » face à la répression. Que ceux qui risquent le moins essaient de s’exposer un peu plus, ou se rendent utiles, compilent des infos du type « qui contacter en cas de violences policières ? » « quel avocat de confiance recommander » etc ce genre d’infos pratiques. Et puis que ceux qui ont des thunes commencent à épargner pour payer des avocats, apporter toutes formes de soutiens matériels pouvant être nécessaires, bref qu’ils se préparent à redistribuer.

Je suis terrifié à l’idée qu’il y ait des mecs qui fassent de la prison ferme avec des sentences lourdes pour faire des « exemples » (comme en 2005) et ça ne visera pas la classe moyenne racisée, nous le savons très bien (ni les blancs d’extrême gauche). Nous sommes à la fois « ensemble » dans tout ça, et en même temps pas tout à fait. Et pour moi ce serait irresponsable de ne pas au moins y prêter attention, de ne pas y penser pour agir en conséquence. Soyons responsables dans les discours qu’on tient (remarquez que j’ai dit « soyons » et pas « soyez »), quand on sait qu’on ne risque absolument rien. Pire, quand on sait qu’on ne fera rien et qu’on suivra les événements uniquement sur internet, là encore quelles qu’en soient les raisons, et que notre principal taff sera de relayer. C’est déjà bien et je le dis sans critique ni mépris, mais c’est un fait qu’il faut avoir en tête.

Autre chose, si on peut en effet être fiers des révoltes de notre groupe social – et ici je parle du fait d’être racisés qu’importe la classe – j’ai du mal avec les réjouissances en mode « super c’est une opportunité politique pour l’antiracisme  » etc. Non. ça ne l’était pas en 2005, ça ne le sera peut-être pas non plus là. C’est surtout un moment de violence inouïe contre une famille et à mesure que la révolte grandira, même si je ne le souhaite pas là encore, ça peut s’élargir et écraser d’autres personnes en dehors de la famille. Ces moments de violence politique intensifiée – parce qu’elle est déjà intense toute l’année – ne sont pas des opportunités pour l’organisation des racisés.  Organiser les racisés (pour la version pyramidale qui ne marche pas trop, mais passons) et s’organiser entre racisés (pour la version horizontale) c’est toute l’année. Et si en effet dans ces moments-là aussi on peut s’organiser et se politiser, j’avoue que les penser comme des opportunités… ben je n’aime pas du tout. Surtout lorsque le reste de l’année on s’en fiche un peu de l’activité concrète des luttes de quartiers populaires,  voire qu’on méprise les luttes sur les conditions de vie immédiates dans ces quartiers car ce serait moins « politique » que les mobilisations qui ne partent pas des conditions mais qui ciblent le pouvoir en tant que tel et l’oppression raciale dans sa totalité.

C’est aussi très important, sauf que reconnaissons une chose : les luttes sur les conditions de vie immédiate (contre des logements délabrés, pour avoir de la bouffe etc) ce sont toujours les plus pauvres, les plus galériens, les plus écrasés qui les mènent , alors que les luttes qui ne partent pas des conditions dans le but de les traiter là tout de suite mais qui pensent la totalité du problème racial en vue de les résoudre une fois pour toutes, après une Révolution, une Décolonisation etc, c’est cette fois les racisés les moins en galère en terme de thunes, de statut et/ou de capital culturel qui les mènent. Soyons honnêtes. Et c’est pas très compliqué de comprendre pourquoi. La vie et les problèmes qu’engendrent les oppressions ne peuvent pas être suspendus en attendant la Décolonisation totale du monde où la Révolution. Or, les luttes de ce segment socialement supérieur imposent pour les mener qu’on mette tous ses problèmes en suspens pour se concentrer sur un niveau de politique qui ne prend pas en charge leur traitement immédiat. Sauf que vu que ce n’est pas possible de suspendre ces problèmes, ben ce sont les gens qui ont le moins de problèmes ou pas du tout qui peuvent s’engager là-dedans [voir note]. C’est pas plus compliqué. Et je m’inclus là dedans car c’est bien mon parcours d’études élevé et ma socialisation dans des milieux intellos, même si je n’ai pas de thunes, qui fait que je suis plus proche des luttes de ces milieux là, par rapport à celles qui sont très ciblées sur des problèmes du quotidien immédiat.

Donc il faut être honnête sur le fait que les types de luttes auxquelles ont prend part sont socialement déterminées. Il suffit de voir le type de public qui prend part aux deux types de luttes que je cite pour bien voir qu’il y a une dimension de classe, et personnellement je ne considère pas ça comme un problème en soi. Faut bien que les racisés de classe moyenne et supérieure luttent. Le problème c’est d’être dans le déni de ça. Et il faut que les galériens intellos, comme moi donc, on arrête de se cacher derrière le manque de thune réel qui peut aller très loin, je ne le nie pas, car malgré tout il n’empêche que nous avons une socialisation intello et des possibilités de finir par s’en sortir via des professions intermédiaires (instit, bibliothécaires, etc) ou supérieures (prof, chercheurs etc) ce que n’ont pas les racisés qui galèrent en thune ET qui n’ont pas le capital culturel, les diplômes et la socialisation qui va avec. Habiter dans un quartier populaire avec perspectives ou sans perspectives de sortie, c’est pas la même chose non plus. Et tout cela se reflète dans le type de luttes qu’on investit.

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Tout le monde n’a pas les mêmes choses à perdre dans la révolte en cours  où la répression s’abat déjà de manière tellement forte sur les Traoré, et où la police renforce son occupation de leur quartier pour faire payer aux habitants et à la famille le fait de dire non à l’impunité, non à l’oppression raciste et policière. Il n’y a pas de solutions miracles sur comment faire cohabiter différentes classes sociales dans la lutte antiraciste en général; lutte qui pour moi doit englober tous les segments des racisés, parce que le racisme est une question spécifique qui ne se fondra JAMAIS dans la seule lutte des classes. Il n’y a pas non plus d’idées magiques sur comment réagir en fonction des différents segments qu’on occupe dans un moment comme celui-là. Par contre, pour nous-mêmes racisés, avoir la pleine conscience de cette segmentation par la classe dans nos rangs, c’est important. Pas pour nous diviser, puisqu’on l’est déjà de fait. Mais justement pour espérer s’unir sur des bases réelles. Pour mobiliser plus et en dehors des milieux militants. Donc certes, pas de solutions miracles, sauf qu’en avoir conscience, y prêter attention c’est une manière je pense de limiter la casse. Surtout vu ce qui vient pour certains d’entre nous. C’est bien de nous dont il s’agit, mais à travers la répression de certains parmi nous. Et j’ai l’impression qu’internet nous empêche d’en prendre conscience, car c’est une activité qui donne l’impression d’en faire des tonnes (vu comme c’est chronophage) et de prendre des risques, mais ce n’est vrai qu’en partie… Nos tweets, posts, textes sont importants car on diffuse la vérité que l’Etat, les gendarmes et les médias veulent cacher sur ce crime, on produit des idées et oui, s’organiser passe aussi par une bataille des idées, mais ça reste bien moins dangereux que d’aller au charbon (on peut faire les deux, certes, mais ne nions pas qu’il existe quand même une « division du travail » militant). Et pour toutes les personnes qui risquent de subir une forte répression à venir, je pense que le minimum c’est de l’avoir en tête et essayer de construire ensemble une manière d’y remédier. Il ne s’agit pas d’une réflexion sur les individus, leurs envies ou possibilités de pouvoir individuellement manifester à Beaumont ou ailleurs, mais une réflexion sur les dynamiques des différents segments de classe chez les racisés et le fait que qu’on le veuille ou non, le groupe qui va morfler c’est celui des racisés de classe populaire vivant en quartiers populaires (tout simplement parce que c’est sur ces territoires que les flics ont déclaré la guerre depuis longtemps, et que c’est donc ce groupe qui se prend tout, se révolte, puis en paye le prix). Enfin, il s’agit moins pour moi ici de dire « taisons-nous » si on n’est pas dans un quartier populaire, mais plutôt de dire « sortons de chez nous/de nos conforts » et selon les moyens évidemment, là où on peut, organisons-nous, même loin de Beaumont. Pour que réellement, partout, ce ne soit pas « la paix ». Donc nous qui sommes dans un certain confort intellectuel et/ou économique, ne déclarons pas uniquement une guerre virtuelle enflammée, quand d’autres vont subir une guerre réelle. Et j’ai bien dit « nous », pas « vous ».Réflexion à poursuivre, toutes et tous ensemble.

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Facebook : La vérité pour Adama / Twitter : La vérité pour Adama


Note : précisons que l’opposition – soit lutter sur les conditions immédiates, soit penser la lutte contre le pouvoir sans traitement immédiats des conditions – n’est pas obligatoire. C’est que faire tenir les deux bouts est compliqué, mais ça a déjà existé (Black Panthers, MIB, Young Lords etc).

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De Saint-Denis à Argenteuil, la « censure » à légitimité variable

Ce mardi 20 octobre, Le Parisien a révélé qu’une exposition sur les luttes de l’immigration a été censurée par le maire d’Argenteuil, Georges Mothron. Ce dernier a exigé que soient retirés 4 des 21 panneaux relatant des épisodes de la répression à l’égard des populations issus de l’immigration post coloniale.

Avant d’aborder cette affaire qui ne fait pas grand bruit, malgré l’arbitraire dont elle rélève, il peut être intéressant de prendre le temps de la replacer dans un contexte national d’anxiété à propos de la « liberté d’expression », surtout après les attentats de Janvier 2015, célébrée pour ses vertues par comparaison à son opposée, la « censure » qu’il faudrait supposément combattre sous toutes ses formes et d’où qu’elles viennent.


Exhibit B et les mobilisations d’Afro-descendants

Au cours de l’automne et l’hiver 2014, une très vive polémique a opposé l’exposition de Brett Bailey, « Exhibit b », à des collectifs contre la négrophobie1 , ainsi qu’à des invididus et artistes engagés. Sans rentrer dans le détail des argumentaires très riches, de nombreuses prises de positions2 – par ailleurs non limitées à la France, l’exposition ayant voyagée – ont expliqué en quoi l’oeuvre de Brett Bailey posait problème. A elles s’ajoutaient une pétition ayant reçue 20 750 soutiens et des rassemblements de protestation3, notamment devant le Théâtre Gérard Philippe (TGP) à Saint-Denis où l’exposition était programmée.

Le mot d’ordre appelant à oeuvrer pour la déprogrammation de « Exhibit b » a suscité l’émoi d’un certain nombre d’artistes, ainsi que de la classe politique, et des mouvements de gauche et d’extrême gauche. Un mot a alors été brandi ici ou là pour marquer sa désapprobation : « censure ». On ne peut en aucun cas être pour la censure, ont-ils été nombreux à affirmer4.

Outre le caractère totalement mensonger de cette assertion – il s’agit très souvent des mêmes qui ont activement soutenu au début de l’année 2014 l’interdiction du spectacle d’un certain Dieudonné, prouvant qu’ils considèrent bien que parfois on peut, et même que l’on doit, censurer – notons également la malhonnêteté de certaines des comparaisons qui ont été faites entre les oppositions à Exhibit b et d’autres forces ou mouvements politiques :


« 
On censure allègrement, en France, ces derniers temps. En octobre, c’est Tree, de Paul McCarthy, qui était vandalisé par l’extrême droite. Deux semaines plus tard, la photo « Mère et fille », de Diane Ducruet, était retirée du Mois de la photo, le cliché, où l’on voit une mère « mordre » le visage de sa fille ayant été vu, par certains, comme une incitation à la pédophilie. Dans le cas de la pièce-installation du sud-africain Brett Bailey, « Exhibit B », qui brosse une fresque poignante du racisme anti-Noirs, depuis les temps de l’esclavage, ce sont des « anti-racistes » qui ont voulu la déprogrammer du programme du Théatre Gérard Philippe de St-Denis et du 104 à Paris. Sale temps pour les artistes » (Jean Scorza, sur le site du Courant Communiste Révolutionnaire).


« Voyez-vous une parenté entre ceux qui veulent interdire Exhibit B et ceux qui veulent interdire Castellucci ou Serrano ?

Oui, l’extrême gauche, pour des raisons différentes, se met à utiliser les mêmes moyens obscurantistes que l’extrême droite catholique. L’initiateur de la pétition dit qu’en tant qu’historien, il n’a pas besoin de voir l’œuvre. Il sait. Bams la compare à Mein Kampf. Le point commun avec la rhétorique d’extrême droite, c’est de dénier à l’art son statut de représentation, de l’assimiler à du discours littéral, voire à un programme politique, et de refuser d’en prendre connaissance par soi-même » (Agnès Tricoire, interrogée par Eric Loret pour Libération)


Les deux extraits sont limpides :  les opposants à Exhibit b auraient utilisés les mêmes méthodes que l’extrême droite. Bien qu’Agnès Tricoire signale dans la suite de son propos que dans le cas des Afro-descendants, l’usage de ces supposées mauvaises méthodes s’explique par un vécu réel de discriminations, on peut tout de même considérer qu’il est très problématique de comparer les mobilisations de forces politiques organisées d’extrême droite, enracinées depuis des siècles dans le paysage politique et détentrices selon les formations d’un capital économique conséquent, avec des regroupements hautement plus précaires et moins dotés en capitaux économiques que ceux des Afro-descendants en général, et en particulier dans les mobilisations contre Exhibit b.

Prenons par exemple le cas de la Manif Pour Tous à laquelle les manifestants contre Exhibit b ont été tout aussi malhonnêtement comparés. Créée en 2012 pour s’opposer à l’ouverture du mariage du mariage homosexuel, cette dernière a récolté 4,5 millions d’euros en 2013. Aucune association, aucun collectif contre la négrophobie, ou plus généralement aucune association ou aucun collectif issus de l’immigration ou des « DOM-TOM » ne peut prétendre a un tel capital économique et donc ne peut accéder au pouvoir qu’un tel capital induit. De par sa richesse, la Manif Pour Tous avait (et a encore) littéralement les moyens d’imposer un rapport de force conséquent. C’est ainsi qu’elle a par exemple pu faire reculer le gouvernement à propos de l’entrée dans les écoles des « ABCD » de l’égalité, ceux-ci ne correspondant pas à sa conception des normes de genre. On rappelera que jusqu’à aujourd’hui, les organisations antiracistes maghrébines et afro-descendantes, n’ont jamais pu imposer les récépissés pour limiter les contrôles au faciès, de même que le droit de vote des étrangers, deux promesses électorales de François Hollande. Qu’importe ce qu’on pense de tous ces sujets, de leur légitimité ou non dans la société française, qui a les moyens concrets d’imposer un rapport de force, allant jusqu’à faire reculer un gouvernement : l’extrême droite ou les Afro-descendants ? Peut-on donc parler de » méthodes similaires » entre extrême droite et Afro-descendants, lorsque les motifs, les moyens et la légitimité pour les mettre en oeuvre sont si inégaux ?

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Manifestations contre Exhibit b devant le TGP à Saint-Denis. ©Léia Santacroce

Argentueil et l’exposition sur l’immigration de l’AMTF

Revenons donc à la récente affaire révélée par Le Parisien. L’ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France) s’est vue contrainte de retirer, sur ordre du Maire en place, 4 des 21 panneaux de l’exposition nommée « Ceux qui marchent encore… » qui devait avoir lieu à l’Hôtel de ville d’Argenteuil. Cette exposition qui venait fêter les 30 ans de l’association et entendait raviver un pan des luttes de l’immigration post coloniale ouvrière, avait pourtant été installée sans incident à déplorer dans la médiathèque de la ville une semaine avant.

Concernant l’installation à la Mairie, plutôt que d’offrir au public une exposition dont le contenu aurait été en partie censuré, Mohamed Nemri, président de l’association, a décidé de tout annuler : « soit on peut tout laisser, soit on enlève tout. Il est hors de question d’amputer l’exposition » a-t-il déclaré selon Le Parisien. Les 4 tableaux mis en cause par le Maire, toujours selon Le Parisien, renvoient à quatre périodes précises :

  • « Les ratonnades de bienvenue (1971-1973) » évoque ainsi les violences contre les immigrés, notamment à Marseille en 1973.
  • « Les noirs au four, les arabes à la Seine » parle des affrontements à l’usine Talbot de Poissy en 1984
  • « Pasqua dégaine, Tonton ramasse la mise » revient sur les lois sur l’immigration de 1986
  • « Racket d’un quartier en toute impunité » raconte l’épopée de la copropriété du Petit Bard à Montpellier. » (Anne Collin pour Le Parisien)

Tel que vous pouvez donc le constater, les 4 panneaux censurés par le Maire faisaient état des violences et répressions racistes, aussi bien populaires qu’institutionnelles, subies par les immigrés durant les années 1970 et 1980. C’est une histoire dont la mémoire a du mal à se transmettre, à la fois parce qu’elle fait rarement l’objet de productions gros budget, dans la mesure où elle vient ternir le roman national, et aussi parce que l’antiracisme institutionnel incarné notamment par SOS racisme a oeuvré à réécrire l’histoire des luttes de l’immigration en y occultant les résistances autonomes, bien loin des instances de pouvoir.

Du côté de la mairie, ces panneaux sont jugés « stigmatisants » et innappropriés « dans le climat actuel ». Qui peut donc se sentir « stigmatisé » par la mise en mémoire des résistances au racisme ?

Rappelons que c’est au nom de l’histoire et de l’antiracisme qu’Exhibit b a été justifiée et défendue. Il ne s’agit pas ici de rapprocher en tous points le contenu et le contexte de parution d’Exhibit b de celui de l’exposition de l’association ATMF, ceux-ci étant forts différents. Exhibit b est une grosse production, qui rapporte argent et renommée à celui qui en est l’auteur, et qui voyage à l’international. L’exposition de l’ATMF est quant à elle l’oeuvre d’une petite association (« petite » par son poids politique, non pas par sa valeur), qui s’attaque moins à l’histoire du colonialisme en général, qu’à celle plus précise des luttes de l’immigration en France. Pas sûr que ses auteurs y gagnent argent ou renommée. Il y a donc bien des différences fondamentales entre les deux oeuvres.

Ce qui est plutôt intéressant, c’est de voir qu’elles entendent toutes deux combattre le racisme en se replongeant pour cela dans des épisodes de l’histoire. Si Brett Bailey a choisit la mise en scène de la déshumanisation des corps africains noirs, pour selon ses dires en faire la critique, mais sans représenter le sujet européen qui déshumanisait et qui en a tiré profit sur un plan économique – l’esclavage et la colonisation étant des régimes racistes d’exploitation –  l’ATMF comptait non pas étaler la déshumanisation des immigrés, mais exposer leurs luttes. Certes dans un contexte de racisme subi, mais où la passivité n’a jamais été à l’ordre du jour. En ce sens, l’exposition de l’ATMF allait vraisemblablement renverser la perspective en ne donnant plus le colonisé déshumanisé en spectacle, mais bien l’Etat, ses institutions et une frange de sa population, auxquels les immigrés ont résisté. Les immigrés deviennent sujets et non plus objets de la répresentation. Le sentiment n’est donc plus la compassion envers le colonisé, puisque celui-ci lutte, et démontre sa capacité d’agir. Cette narration-là impose le respect du colonisé, de l’immigré.

Et c’est peut-être en cela que le Maire d’Argenteuil a perçu de la « stigmatisation ». Ce n’était pas le colonisé dont on allait admirer le corps enchainé ou maltraité. C’est l’Etat, à travers ses institutions, et la France majoritaire, à travers sa population, qui serait donnée en spectacle, et c’est cette mémoire-là que beaucoup refusent d’affronter.

Il ne s’agit pas de dire que l’ATMF avait une volonté offensive avec cette exposition, au contraire. Ici, cela n’engage que moi, j’émets une hypothèse sur la manière dont, malgré les intentions pacificiques et citoyennes de l’ATMF, le simple fait de montrer l’histoire de France pour ce qu’elle est, notamment dans son rapport aux immigrés postcoloniaux, revêt déjà un caractère subversif aux yeux d’une Mairie.

Au coeur de l’opposition entre liberté d’expression et censure : la légitimité ou non d’exister comme sujet politique

Généralement le sens qui est donné à une oeuvre, une production, suit l’opposition binaire suivante : elle est artistique donc intouchable ou alors politique donc censurable. Non seulement il s’agit là d’une dichotomie caricaturale car l’art est politique, le problème reste alors de savoir qui a la légitimité de trancher dans l’un ou l’autre sens ? (souvenons-nous tout de même, encore une fois, qu’il s’agit d’une opposition farfelue). En réalité, l’enjeu est moins de savoir ce qui relève de « l’art » ou du « politique » que de savoir quelle fonction politique peut remplir une oeuvre d’art : le maintien d’un ordre social dominant ou sa critique (entre autres) ? Et c’est selon comment les classes dominantes ou dominées répondent à cette question qu’elles décident ou non de soutenir l’oeuvre. Bien qu’il ne puisse s’y réduire, l’art est donc une des expressions de la lutte entre les différentes classes sociales, entre oppresseurs et opprimés, et la lutte pour soutenir ou combattre une oeuvre d’art, c’est la lutte pour soutenir ou combattre une vision du monde et un système. 

Reprenons la comparaison malhonnête qui a été faite entre les manifestants contre Exhibit b et l’extrême droite, et notamment la Manif Pour Tous. Tout en étant critiquée pour son conservatisme par une partie de la population, la Manif Pour Tous est de fait perçue comme légitime à participer au débat politique, dans la mesure où elle représente, aussi bien dans l’imaginaire que dans la réalité, une France « blanche et chrétienne ». Dit autrement, elle représente les « vrais français ». Réactionnaires peut-être, mais vrais français tout de même. Qu’importe leurs fréquentes gérémiades sur le sujet (« on nous censure » etc), on ne peut que constater que les apparitions médiatiques de la Manif Pour Tous ont été bien plus avantageuses, moins discrédiées – tout en étant fortement critiquées par leurs opposants – que ça ne l’est en général pour n’importe quelle personnalité politique, médiatique, ou intellectuelle qui n’est pas issue de cette France « blanche et chrétienne ». Leurs idées sont critiquées, combattues, mais pas leur présence en elle-même sur la scène politique comme en atteste leur invitation à l’Elysée, ou les nombreuses rencontres qu’ils organisent sans qu’il n’y ait de pétitions interdisant leurs venues. Les mêmes positions défendues par Farida Belghoul – qu’importe, là encore, ce que l’on pense d’elle ou de ses idées – ont relancé des débats sur « l’intégration », autrement dit, sur la légitimité de ceux qui n’appartiennent pas à la nation car « issus de  » et non « de Souche », d’avoir le droit de l’ouvrir, pour le dire grossièrement, sur les questions relatives aux normes sociales.

Dans le même sens, et quand bien même les sujets et objectifs étaient radicalement opposés, on ne peut manquer de voir que ce qui a été critiqué dans les mobilisations d’Afrodescendants contre Exhibit b était moins la censure revendiquée par la demande de déprogrammation de l’exposition, que la simple irruption sur la scène politique d’une parole Afro-descendante autonome, ne servant l’intérêt d’aucune des formations de gauche ou d’extrême gauche, mais bien son propre intérêt à elle. Autrement dit, là encore, la levée de boucliers contre les mobilisations d’Afro-descendants sous-tendait les questions suivantes : de quelle légitimité pouvez-vous prétendre pour avoir le droit de censurer ? Car encore une fois, ce n’est pas la censure en soi qui était critiquée et considérée comme réellement intouchable, puisque la censure est parfois défendue.

En réalité, la censure est pratiquée, et très fréquemment. C’est même un ordre social. La censure est d’abord systémique : la position socio-économique subalterne d’une majorité d’Afro-descendants, les discriminations à l’emploi, le refus d’accorder des subventions et de financer des projets qualifiés de « communautaristes » car ne cadrant pas avec la volonté assimilationiste française (« mettez de côté vos cultures – sauf si caricaturées – ou rentrez chez vous! »), sont autant de raisons qui expliquent l’exclusion de fait des Afro-descendants aussi bien dans la production que dans la représentation artistiques et culturelles. Cela a été rappelé dans une tribune d’Afroféministes concernant la récente affaire « BET france ». Cela remet à l’ordre du jour l’urgence de la lutte pour l’appropriation des moyens de productions, si ce n’est en général, au moins pour commencer, dans les domaines artistiques et culturels. La critique ne peut s’arrêter aux représentations, les dimensions socio-économiques étant fondamentales. Plus d’Afro-descendants à la production, à l’écran ou sur scène ne garantit pas automatiquement une rupture avec les différents schémas coloniaux qui imprègnent nos imaginaires, puisque nous pouvons nous-mêmes les véhiculer à notre insu, mais cela en ouvre au moins la possibilité. Cette forme de censure systémique ne s’exprime pas par le biais de manifestants en colère, comme ce fut le cas pour Exhibit b : elle est inscrite dans les mécanismes de reproduction sociale de la société française.

On comprend dès lors que la « censure en général », ça n’existe pas. Il y a la censure du haut, et la censure du bas (si on peut appeler ça « censure » dans le second cas, d’ailleurs ?). Sans partir du principe essentialiste que toutes celles qui viennent du bas sont forcément pertinentes, on ne peut pas non plus manquer de voir qu’elles sont systématiquement discréditées, voire réprimées. Est-ce un hasard si des manifestants contre Exhibit b se retrouvent devant les tribunaux5, alors qu’il est peu probable que ceux qui censurent depuis leur poste de pouvoir aient à faire face à une quelconque procédure judiciaire ?

Affiche de soutien aux manifestants contre Exhibit bpoursuivis en justice

Affiche de soutien aux manifestants contre Exhibit b poursuivis en justice

Ce qui était et est donc en jeu, c’est bien la légitimité pour les classes dominées, et ici, les Afro-descendants, d’avoir non seulement voix au chapître sur la scène politique, autrement que comme « ami(e)s noir(e)s » des racistes de droite, bonne conscience du paternalisme (raciste) de gauche, et variables d’ajustements de chaque élection afin d’obtenir nos voix, mais aussi de s’opposer à une représentation qui va dans le sens de l’imaginaire colonial toujours présent et sur lequel les pouvoirs successifs s’appuient pour justifier, entre autres, leur ingérence militaire, politique et économique en Afrique. (On aurait tort d’en rester à la dimension symbolique de l’imaginaire raciste. Il a une fonction économique : justifier l’exploitation de ceux qui sont déshumanisés).

C’est en ce sens qu’il s’est passé quelque chose de politiquement très fort avec les mobilisations contre Exhibit b (et celles liées à BET France) : au contraire de l’attitude victimaire, que nous prêtent tous ceux qui croient dans le mythe d’une dignité qui s’acquiert par le silence et l’acceptation d’une condition inégalitaire, il s’agissait pour les Afro-descendants de s’affirmer une nouvelle fois comme des sujets politiques légitimes dans la scène politique et médiatique.

Et c’est cette légitimité, cette même affirmation comme sujet politique que le maire d’Argenteuil a refusé à l’ATMF, et par extansion à tous les immigrés et leurs descendants. Cela correspond aussi bien à une forme de contestation de la prétention du groupe social que représente l’ATMF à exister politiquement, qu’à une contestation du contenu, à savoir ici la mémoire de ses luttes contre l’expression d’une France et d’un pouvoir racistes.

Mais pour finir, imaginons qu’à l’instar du Maire d’Argenteuil, un maire Afro-descendant ou d’origine maghrébine décidait cette fois de censurer certains panneaux d’une exposition sur Mai 68 ou sur l’histoire des luttes féministes ou homosexuelles en France, à savoir des expositions sur des questions pour lesquelles les Afro-descendants et les Maghrébins sont présumés « moins ouverts » que « les Français » ( à entendre les « blancs »), malgré le contre exemple flagrant de la Manif Pour Tous, très blanche, très bourgeoise, très catholique. Que n’aurions-nous pas entendu ? Le ton de la condamnation aurait fortement contrasté avec celui très sobre employé dans le Parisien pour relater la censure actuelle à Argenteuil. D’ailleurs, Le Parisien n’aurait sûrement pas été le seul grand journal à en parler. Les formules grandiloquantes seraient utilisées à profusion :

« La République recule sur ses valeurs ! « 

« L’action du maire X reflète le malaise des citoyens isssus de la diversité sur les valeurs progressistes « 

« Quand la morale fait la loi dans la Marie de X »

« Les réactionnaires défient la République »

« La liberté d’expression une nouvelle fois en danger »

« Obscurantisme à la Mairie X »

« Plus que jamais réaffirmons la laïcité ! ».

Bref, vous m’avez compris. N’est pas légitime à censurer qui veut.


2Parmi les nombreuses productions voici quelques textes qui ont beaucoup circulé à l’époque, notamment sur les réseaux sociaux :
Mrs Roots et Po Lomami « Le racisme s’invite au musée » (octobre 2014) https://mrsroots.wordpress.com/2014/10/14/boycotthumanzoo-i-le-racisme-sinvite-au-musee/
Mrs Roots et Po Lomami « A la culture de notre servitude » (novembre 2014) https://equimauves.wordpress.com/2014/11/02/boycotthumanzoo-ii-a-la-culture-de-notre-servitude/
Amandine Gay « Exhibit b » : oui un spectacle qui se veut antiraciste peut être raciste (novembre 2014)
http://www.slate.fr/story/95219/exhibit-b-raciste

3Court reportage par Amandine Gay https://www.youtube.com/watch?v=VetMWHWKDqI

4Au choix, on peut citer les textes de Jean Bellorini et José-Manuel Gonçalvès, « Exhibit b : le débat oui, la censure, non! » http://www.theatregerardphilipe.com/cdn/exhibit-b-le-debat-oui-la-censure-non-exhibit-b
Un communiqué du NPA http://www.npa-saintdenis.org/2014/12/communique-du-npa-saint-denis-a-propos-de-lexposition-exhibit-b/

5Une page facebook de soutien a été créée https://www.facebook.com/events/740853509327263/