Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

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(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)

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De l’exploitation esclavagiste, à l’exploitation capitaliste coloniale, puis « post » coloniale

En ce jour de commémoration de la révolte d’esclaves du 22 mai 1848 qui a conduit à l’abolition immédiate de l’esclave en Martinique et par suite dans les autres colonies françaises, il ne faut surtout pas oublier que cette même année 1848 correspond, non pas à la « généreuse abolition de l’esclavage par la France » mais à l’année où la France a indemnisé les esclavagistes.

En effet, l’article 5 du décret d’abolition de 1848 prévoit l’indemnisation des propriétaires d’esclaves à hauteur de 6 millions de francs versés immédiatement, plus 6 millions versés sur 20 ans. Plus de détails sur ce lien.

Cette indemnisation permet, une fois l’esclavage aboli, de garantir la survie du système d’exploitation coloniale mais sous une autre forme : les esclavagistes deviennent des patrons, les esclaves deviennent des ouvriers, et de plus en plus des employés, avec la disparition des usines et le développement du secteur tertiaire.

La hiérarchie économique et raciale reste donc préservée et cela abouti jusqu’à ce jour aux monopoles békés : en effet ces derniers possèdent 42% des grandes surfaces, 90% de l’agro alimentaire, 65% des terres agricoles, alors qu’ils représentent moins de 1% des sociétés martiniquaises et guadeloupéennes.

Il existe donc une lutte pour la redistribution du pouvoir économique détenu par les békés, d’où l’impératif de réparation, qui semble bien plus crucial que les demandes de reconnaissance purement symbolique (jours fériés, musées etc) qui comme c’est le cas pour le 10 mai ou le Mémorial ACTe en Guadeloupe sont des occasions pour l’Etat français d’installer sa propagande négationniste. Il est temps que l’on s’interroge : pourquoi la France préfère dépenser l’argent dans le symbole et refuse de réparer ? Tout simplement parce que les symboles, bien que coûteux n’ébranlent en rien la hiérarchie raciale et économique, et comme je le disais sont des opportunités pour revisiter la mémoire de l’esclavage dans un sens avantageux pour l’Etat français. En revanche les réparations (redistribution) proposent des transformations structurelles qui mettent à mal l’exploitation économique « post » coloniale.

Sachons donc prendre le problème à la racine (exploitation économique raciste), et prenons garde à ne pas nous empêtrer dans d’éternels débats identitaires qui ne représentent aucune menace pour le pouvoir.

La lutte continue !

22 mai 1848 : « une révolution, un acte de naissance du peuple Martiniquais »

Source : madjoumbev2.free.fr   puisant dans Histoire de la Martinique (tome 1) de Armand Nicolas.


La lutte des masses populaires [esclaves le 22 mai 1848] a joué un rôle décisif. Ce rôle, le gouverneur, lui-même , le reconnaît .
Dans son rapport au ministre , il justifie ainsi son arrêté d’abolition :

  • « C’était la seule planche de salut qui restât au pays , le seul moyen de sauver la ville de l’incendie et de la dévastation , la seule ressource pour la campagne où les propriétaires laissés sans défense seraient tous égorgés sans pitié si l’on ne prenait cette mesure…Personne ne regrettera plus que moi qui l’ai signé que la nécessité ait contraint à produire un pareil acte dans le siècle où nous sommes » [En clair, l’abolition de l’esclavage c’est surtout pour protéger les maîtres et le système économique…]

L’insurrection de mai est à tous points de vue une Révolution martiniquaise. Elle n’a pas été une révolte spontanée , anarchique , impévue . Elle est l’aboutissement d’un processus révolutionnaire : le point culminant des luttes de classes [esclaves contre maîtres] qui se sont développées dans la première moitié du XIXe siècle .

Révolution consciente , organisée .

La volonté nettement exprimée d’aller jusqu’au bout dans l’épreuve décisive pour imposer la liberté, la coordination et le caractère discipliné des actions le prouvent . Les autorités locales et divers observateurs le reconnaissent . Le gouverneur Rostoland , observant que les « désordres » ont éclaté presque partout en même temps , conclut à « l’existence d’une horrible trame qui , de longue main , a mis la Martinique à deux doigts de sa perte » . Et il ajoute : « Dés que les attroupements commencèrent à Saint-Pierre , des agents provocateurs furent remarqués dans touts les quartiers de l’île ».

Rendant compte d’une mission qu’il avait confiée au capitaine Faron , son chef d’état-major , il écrit :

  • « Le capitaine Faron me soumis cette remarque que sur tous les points où il s’était transporté dans la partie Nord de l’île , l’agitation paraissait avoir été déterminée par la même invitation . Sur diverses habitations , des Noirs d’ateliers lui avaient été endoctrinés à l’avance .Ceci , comme beaucoup d’autres faits , viendrait corroborrer l’opinion que j’ai émise….sur l’existence d’un complot ayant des ramifications sur tous les points de la colonie ».

Une véritable Révolution qui marque la fin d’une période historique , la fin d’un système économique et social ; Révolution parce qu’elle a concerné l’ensemble des classes de la société martiniquaise et provoqué des changements fondamentaux .

A la société esclavagiste , fondée sur la propriété de l’homme par l’homme , sur la domination économique et le pouvoir politique exclusif des maîtres d’esclaves blancs , va se substituer une société nouvelle de type capitaliste .

Certes les maîtres d’esclaves d’hier deviendront les propriétaires capitalistes des moyens de production et d’échange, et de ce fait continueront, sous d’autres formes, l’exploitation économique . Mais de nouvelles couches sociales se constitueront :les esclaves deviendront ouvriers , artisans , petits paysans .

L’abolition de l’esclavage , libérant les forces productives de toutes les entraves du vieux système et mettant à la disposition des capitalistes une main d’œuvre « libre » , créera les conditions pour « la révolution industrielle » et le développement du capitalisme à la Martinique . Après 1848 on assistera à la multiplication des usines centrales utilisant des machines modernes et employant une main d’oeuvre salariée . Un important prolétariat d’ouvriers agricoles salariés et les ouvriers de ces usines formeront une classe ouvrière nombreuse . Une petite paysannerie s’installera sur les terres plus ingrates des mornes .

D’autre part , la Révolution de mai 1848 contraindra le pouvoir colonial français à modifier ses formes et ses méthodes de domination.