Festival Nyansapo : dépasser le débat sur la non mixité et rencentrer la discussion sur le racisme

Beaucoup de choses ayant déjà été dites en soutien au collectif Mwasi, je vais me concentrer en particulier sur un point que j’avais déjà abordé ultérieurement et sur lequel je pense qu’il n’est pas vain d’insister : dans ce débat, il ne faudrait pas s’en tenir à une défense de la non mixité en soi – qui en elle-même n’a aucune valeur particulière positive ou négative – mais plutôt se focaliser sur le racisme qui est au cœur de cette chasse aux sorcières. Françoise Vergès et d’autres l’ont rappelé : si la non mixité femmes dérange, il n’a jamais été question de faire appel aux forces de l’ordre pour l’interdire. La non mixité ne peut donc pas se penser abstraitement, comme un outils qui en lui-même impose un rapport de force menaçant les élites au pouvoir. Ici c’est l’organisation entre noires, et donc entre noirs tout court, qui dérange. Ce n’est pas un outils, une méthode qui est attaquée, mais une lutte – l’antiracisme, même quand celui-ci s’accompagne d’une pensée féministe – et un corps social – les non blancs mis en position « d’ennemis intérieurs » (même si selon la racialisation, le stigmate change bien sûr, j’y reviendrai plus bas). On ne peut pas laisser cette réalité se dissoudre dans une défense de la non mixité pour tous les opprimés, alors que les attaques dont il est question ne vise pas indistinctement tous les opprimés.

Pour rappel, l’an dernier, deux initiatives non blanches, le Camp d’été décolonial et les cycles de rencontre « Paroles non blanches » à Paris 8 ont subi dans des formes proches le même type d’invectives et de menaces que le Festival Nyasanpo organisé par Mwasi, or l’une d’entre elles, celle de Paris 8, n’était pas non mixte. Elle a pourtant été décrite comme non mixte et « racialiste » et a fait l’objet de discussions, comme le camp d’été, à l’Assemblée Nationale. D’autres exemples sont aussi éclairants : la criminalisation déjà bien connue et conduisant à des résultats terribles du soutien à la Palestine, les pressions récurrentes pour faire annuler des conférences académiques ou militantes contre le racisme, les poursuites fréquentes contre des militants antiracistes pour des motifs toujours plus aberrants, la répression systématique contre les familles en lutte contre les violences ou crimes policiers, etc. Tout cela n’a ici strictement rien à voir avec la non mixité. Ce que l’on observe de façon constante, ce sont des tentatives plus ou moins abouties de criminalisation du mouvement antiraciste autonome, et ce, quelque soit le courant, dès lors qu’il y a rupture avec les institutions et/ou rupture avec l’idéologie assimilationniste, ou encore prise de position claire contre la suprématie blanche, identification de l’Etat comme faisant partie du problème et pas juste Mr et Mme Dupont qui votent Le Pen, etc.

Mon hypothèse est que la non mixité était ici une opportunité politique pour attaquer des mouvements féministes non blancs qui ne rentrent pas dans l’agenda « Ni Pute Ni Soumise », dans un contexte où la posture étatique « pro femmes » (mais en réalité fémonationaliste, donc raciste), ne permet pas de s’y attaquer directement car ce serait contredire de façon trop flagrante les principes affichés de se tenir du côté des femmes, surtout celles qu’on construit comme « à sauver » : les arabes, les musulmanes, les noires, les migrantes…Autrement dit, là où il est possible pour des politiciens et officines de « l’antiracisme d’Etat » de s’en prendre directement au contenu, ou de diaboliser les acteurs de la lutte – notamment musulmans, vu comment le matraquage islamophobe a très largement préparé le terrain d’une diabolisation avant même qu’ils n’ouvrent la bouche – ils ont peut-être, selon mon hypothèse, besoin d’attaquer la forme quand il s’agit des féminismes non blancs dont ils veulent combattre la ligne. Et c’est en cela que la non mixité ouvre une fenêtre politique permettant de pouvoir faire tenir l’équilibre suivant : maintenir la posture supposément pro femmes, en particulier pro femmes non blanches à soit disant sauver de leurs hommes/cultures/quartiers, mais attaquer ces femmes-là, parce que celles là s’y prennent de la mauvaise façon, d’une façon dangereuse pour la République etc. Le contexte fémonationaliste explique l’intérêt pour le pouvoir envers des féminismes non blancs reconduisant les logiques racistes et donc, à l’inverse, explique la hargne du pouvoir, lorsque ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs ce contexte fémonationaliste qui explique aussi pourquoi c’est du côté du féminisme que le besoin est ressenti de trouver des appellations qui se démarquent du féminisme complice de l’Etat. Parce que c’est dans le champ du féminisme qu’une frontière doit être tracé, pour se distinguer du féminisme bourgeois et raciste, c’est aussi simple que ça.

Le mouvement social dans son ensemble est pluriel, et l’antiracisme autonome aussi. Les causes sont nombreuses, les façons de s’y attaquer aussi, et forcément, la façon dont l’Etat va réprimer sera à l’image de la diversité politique du mouvement. Ce n’est pas le même répertoire qui est mobilisé pour attaquer tous les courants de l’antiracisme. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner que lorsqu’il s’agit de s’en prendre au mouvement pour la Palestine, on ne parle quasiment pas de « racialisme » et de « racisme anti blancs ». Pourtant, ce sont les arguments préférés lorsqu’il était question de Mwasi, mais également avant du Camp d’été décolonial, de Parole non blanches, etc. Contre les pro palestiniens, en revanche on puise dans les très puissants répétoires du racisme anti arabe et de l’islamophobie qui construisent les maghrébins impliqués dans cette lutte comme fondamentalement antisémites et dangereux. Le stigmate de « terroriste » qui voyage du Nord au Sud et est appliqué aussi bien au résistant palestinien qu’au militant maghrébin pro palestinien en France contribue aussi largement à créer le consensus pour qu’il semble acceptable de réprimer le soutien à la Palestine. C’est un répertoire bien spécifique qui ne fonctionnerait pas dans d’autres contextes, notamment s’il s’agit d’attaquer le mouvement noir. C’est un exemple pour montrer que selon les formes de la lutte, ou les acteurs impliqués, le pouvoir y répond différemment. Que les argumentaires invoqués et les stigmates mobilisés ne seront pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle une concurrence entre différents courants de l’antiracisme autonome, se fondant sur la comparaison entre les différentes façons dont le pouvoir s’attaque aux uns et aux autres n’est pas toujours pertinent.

Ce qui s’est passé ces derniers jours avec Mwasi est un rappel que c’est bien l’ensemble de nos auto-organisations qui sont visées et que les élites ont plus d’un tour dans leur sac pour cela. A nous d’en tirer des conclusions. Pas besoin par exemple de souscrire soi-même à la non mixité, ni de se reconnaître de A à Z dans les militantes qui étaient visées cette fois, mais c’est aussi valable dans d’autres contextes : je n’ai pas besoin en tant que noir étant plus porté sur l’impérialisme en Caraïbes et en Afrique subsaharienne, de me reconnaître parfaitement dans un militant criminalisé pour des textes ou des tweets sur le Moyen-Orient pour savoir lire le racisme à l’œuvre et comprendre que la force qui le vise aujourd’hui me visera demain, même si, j’insiste, en plus de ne pas avoir les mêmes intérêts principaux que lui, je pourrai également avoir des divergences de fond sur la façon de penser le racisme, l’impérialisme etc. Il suffit juste de faire preuve de lucidité politique sur le fait que dans ces polémiques, celle contre Mwasi incluse, nous assistons à d’énième séquences d’affrontements explicites – car au fond c’est toujours là, mais de façon larvée – entre « l’antiracisme moral » et « l’antiracisme politique ». D’où l’intérêt de garder le racisme au cœur du débat, et d’empêcher que la discussion ne s’oriente sur une banale divergence stratégique résumable comme suit « pour ou contre la non mixité », alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’un pouvoir blanc hystérique, mobilisant des acteurs de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’acharnant tous à nous empêcher d’exister politiquement et de façon autonome.


Communiqué de Mwasi : https://mwasicollectif.com/2017/06/04/festival-nyansapo-avoir-laudace-detre-une-organisation-noire-politique-et-autonome/

Photo : une pancarte de Mwasi à la Marche de la Dignité de 2015.

Publicités

« Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ». Quand les relations (néo)coloniales se mettent à nues

En surfant sur twitter j’ai pu voir un tweet annonçant une émission de radio sur RTL posant la question qui est dans le titre de cet article : « Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ».

 

 

Dans la mesure où j’écris cet article indépendamment de l’émission elle-même, il ne faut pas y voir un commentaire critique sur le contenu de ladite émission ou sur l’invité chargé de débattre du sujet. Il est donc inutile de se précipiter pour me faire le CV de l’intéressé afin de me prouver qu’il n’est pas raciste. Je n’en sais rien et cela ne m’intéresse pas, pas seulement pour lui, mais plus généralement : savoir qui est raciste, c’est à dire est-ce qu’Untel est un raciste ou pas, n’est aucunement aussi fécond que de se demander comment se manifeste le racisme, dans les imaginaires, les institutions, les mécanismes de la société. Je veux donc plutôt mener une réflexion sur ce que m’évoque la question elle-même, car formulée ainsi ou dans d’autres variantes, il me semble qu’elle contient beaucoup de choses sur lesquelles il faut prendre le temps de s’arrêter. Et aussi parce que ça ne renvoie pas simplement à la Guyane, mais plus généralement au rapport de la France avec ces territoires qu’on appelle « DOM » (Départements d’Outre-Mer).

Pour moi, se poser cette question rappelle que ces dits « DOM » sont bien des colonies, bien que sous des formes qui diffèrent de celles du passées. Personne ne se demanderait ce que coûtent et rapportent la Creuse ou les Bouches du Rhones par exemple, parce que l’appartenance à l’entité France de ces territoires et des peuples qui y vivent, telles qu’on se les représentent,  va de soi. Rassurez-vous (ou déplorez-le, selon vos opinions), je ne suis pas assimilationniste, donc je ne regrette pas du tout que notre appartenance à la France n’aille pas de soi et je n’implore pas qu’elle finisse enfin par nous inclure, c’est de toutes les façons impossible. Je tiens simplement à le pointer du doigt et donc à montrer les mensonges de l’universalisme français.

Je ne dis pas que toute personne qui répondra à une telle question va forcément dire des choses fausses ou biaisées. Je pense même qu’il y a de bonne façon d’y répondre. Mais je note simplement que ce n’est pas une question anodine – ou plutôt elle ne devrait pas l’être – car de mon point de vue elle illustre un rapport de domination économique et colonial : autrement dit « combien ça nous coûte et rapporte de les garder ? ». L’implicite est celui-là, bien indépendamment des intentions de ceux qui, depuis la France (et pas depuis la Guyane, ou la Guadeloupe, la Martinique etc), se posent ce type de questions.

On ne peut pas faire comme si le questionnement était normal et allait de soi. Ou disons que lorsqu’on prétend que des territoires sont des départements français, ces questions sont tout à fait anormales. Mais d’un point de vue colonial elles sont logiques : la colonie a pour fonction d’être exploitée par la métropole, de lui être utile, de lui rapporter. Alors la métropole pense en terme de coûts et profits, c’est logique. C’est donc l’aspect colonial des rapports entre la France et les « DOM TOM » comme on les appelle qui se reflète dans la normalisation de ce genre de questions.

Autre chose très importante : vous aurez remarqué que ces questions ne ressortent que quand il y a de gros mouvements de grèves, des grèves générales, dans les colonies départementalisées. Là encore, c’est tout sauf anodin. Pourquoi ? Parce que ça sous-entend que le cri de la révolte des colonisés amènent les élites de la métropole à s’interroger, là encore quelles que soient leurs intentions, sur la légitimité de la colère du peuple : « est-il vraiment légitime qu’ils nous fassent chier à ce point ? », pour les plus consciemment colons, ou « pourquoi sont-ils à ce point révoltés ? », pour les autres. Et pour répondre à ces questions qu’elle se pose à elle-même, dans un entre soi métropolitain implicite, l’élite de la métropole va vouloir trouver des réponses très rationnelles, d’où le fait de procéder à des calculs : combien ils nous coûtent, combien ils nous rapportent. Et selon ce qu’on trouvera, peut-être saurons-nous si oui ou non il est légitime pour eux de s’énerver. Peut-être que s’ils nous rapportent plus que ce qu’ils nous coûtent, on pourra un peu comprendre leur colère ? Mais si c’est l’inverse, alors là non !

Les grosses grèves dans les colonies ont au moins cette fonction : sortir de l’effacement les peuples des territoires réduits à un rôle de pourvoyeur d’exotisme. Parce qu’il est évident que nos territoires existent plus que nous -mêmes dans l’imaginaire eurocentré. Ah la Guadeloupe et ses belles plages! Ah la Guyane et sa nature sauvage ! Le peuple guadeloupéen ? Le peuple guyanais ? Il n’existe pas, ou seulement de manière opportune : s’il faut l’utiliser contre les immigrés africains et les français d’origine africaine. The Good negro VS the Bad negro. Cela fait des siècles que le blanc joue à ça.

Bref, s’interroger en ces termes, revient à remettre en question de la légitimité de nos révoltes. Quand il y a de gros mouvements sociaux en France on ne s’intéresse pas à savoir ce que coûtent ou rapportent les départements dans lesquels la contestation gronde. Bien que stigmatisées, réprimées, criminalisées, les grèves du peuple majoritaire ne sont pas remises en question dans leur légitimité, ou plutôt pas de la même façon que nous. En ce qui nous concerne, nos révoltes sont accueillies par la présomption d’ingratitude, parce que quelque part, ce serait déjà un cadeau qu’on nous ferait de nous garder administrativement au sein de la France. Donc nos révoltes, dans leur principe même et avant que ne se pose la question de leur contenu, ne sont pas légitimes.  

Calcul des coûts et des profits…procédé dans lequel au passage on est  perdants par avance. Parce qu’en réalité, les chiffres eux-mêmes sont biaisés (mais ici, cela ne nous est pas spécifique, c’est valable pour tous les sujets). Quand on sait, entre autres, que l’INSEE ne calcule pas le niveau de vie de la même façon selon que vous êtes en France métropolitaine comme on dit, et au « DOM TOM  » comme on dit (et donc considère que le niveau de confort est naturellement plus bas chez les colonisés et que l’inconfort nous gênerait donc moins) on voit bien que les calculs, tout comme les interprétations, relèvent aussi du social et ne disent pas de Vérités absolues. Les chiffres sont produits, pensés par des êtres sociaux, situés, eux-mêmes produits d’un contexte politique, sociale, économique.

Où se trouve alors la vérité ? Politiquement, elle se trouve dans la répétition inlassable des crises, de grèves, et de toutes les autres formes d’expression de nos colères (même celles autodestructrices, hélas…). Selon nos orientations politiques, on formulera des aspirations différentes : encore et toujours plus d’implorations envers l’amère patrie [merci à Bondamanjak pour ce magnifique terme], encore et toujours plus d’assimilation, ou alors, encore plus de désirs de souveraineté, d’émancipation et de décolonisation réelle. Quoiqu’il en soit, quelque soit le bord où on se trouve, nos réalités ne nous échappent pas et nous savons tous qu’il y a de sérieux soucis. Réussirons-nous un jour à emprunter collectivement la voie de libération qui nous appelle depuis des siècles ? Je préfère penser que oui.

 

Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

ob_f596dd_aboli-sons-equitable-cafe-mai-2016

(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)

Néocolonialisme et Françafrique : décryptage de la mentalité de colons

Un article intitulé «  L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » est paru dans Le Monde aujourd’hui, 13 janvier 2017. C’est l’exemple même de l’article abjecte qui pue la mentalité coloniale. Vous pouvez le lire ici : http://bit.ly/2jg8Wmj

Parmi les choses immondes, on peut noter ceci :

– le titre pose une question d’une grande indécence (pour rappel « L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » ) mais qui est tout à fait rationnelle dans un monde encore colonial : l’Afrique nous est-elle encore utile ? Oui, alors ne la lâchons pas!

– les relations coloniales puis néocoloniales qui lient la France à l’Afrique sont romancées, normalisées, par exemple dans cet extrait :

« Pourtant, parmi les grandes nations, la France est, avec l’Angleterre, la plus proche – par l’Histoire, la langue et la géographie – de l’Afrique ».

Euh… D’où vient cette « proximité » ? N’est-elle pas le produit d’une histoire de domination ?! L’Angleterre et la France ne possédaient-elles pas les deux plus grands empires coloniaux d’Europe ? S’il y a « proximité » linguistique et historique c’est à cause de la violence coloniale. Or dans cet article, pas un mot sur la colonisation qui a créé ces « liens ». C’est à croire que la France et l’Afrique de l’ouest sont « naturellement » liées. Non, ce sont des liens mortels que la France et plus généralement l’Europe ont initié dans le sang.

– ensuite, on a droit à des pleurnicheries parce que la France est concurrencée en Afrique par d’autres prédateurs :

« Mais aujourd’hui, elle [La France] peine à définir une stratégie claire à l’égard du continent, à l’inverse d’autres puissances telles que la Chine, l’Inde, le Japon, voire l’Allemagne. Ces pays ont lancé des projets d’ampleur en Afrique, comme le Japon, qui prévoit d’investir 30 milliards de dollars (28,1 milliards d’euros) en trois ans. Paris peine à s’adapter à la nouvelle donne de la mondialisation. Pour autant, ce déclin n’est pas irrémédiable »

ou encore

« L’élection présidentielle de mai 2017 devrait permettre à la France de reprendre un rôle de précurseur en Afrique, dans l’espace francophone et en Europe pour retrouver la maîtrise de sa vocation universelle »

Vous vous rendez compte ?! C’est la mentalité de colons dans toute sa splendeur. « Vocation universelle », sérieusement ? « rôle précurseur » ?!

En gros, dans cet article ce sont des lamentations concernant le fait que la France n’est plus le prédateur numéro 1 de « l’Afrique francophone » et on insiste à ce qu’elle le redevienne au nom de sa « vocation universelle » (mission civilisatrice ?).

L’idée d’une « vocation », qui plus est « universelle » de la France est en plein de la logique coloniale du droit d’ingérence politique, économique et culturelle. Bref, cette prétention à incarner « l’universel » sensé donner tous les droits sur les Autres et leurs terres.

Qui a donné cette prétendue « vocation » à la France ? Quelle est donc la « vocation » de l’Afrique ? La dépendance éternelle à l’Europe d’abord, puis à ses concurrents d’Asie ?

Enfin, le paragraphe qui suit mérite aussi notre attention :

L’intégration de la verticale Afrique-Méditerranée-Europe sera un succès si l’Europe articule un plan Marshall pour le continent autour de quatre piliers fondamentaux : l’industrialisation, la transformation agricole, les infrastructures de transports et l’électrification de l’Afrique. L’électrification, est la priorité absolue, car cela conditionne l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la sécurité.

Il s’agit ici, malgré la raison avancée consistant à « aider » la population à accéder à de meilleures conditions de vie, à étendre les marchés européens (dans les domaines des transports, de l’industrie, de l’électrification etc), à transformer les économies traditionnelles pour les intégrer à l’économie de marché capitaliste, et donc à transformer les populations en salariés/consommateurs.

Vu les guignols néolibéraux qui ont écrit l’article, ce n’est étonnant que ce soit leurs points de vue. Mais je voulais quand même m’arrêter sur cet article pour montrer comment la logique néocoloniale peut s’exprimer en tout décomplexion, mais dans un langage qui n’est pas celui de l’outrance (comme Le Pen), du racisme biologique (comme Henry de Lesquen) ou de l’apologie explicite de la colonisation (comme Fillon).

Non, là c’est dans un langage feutré, recouvert du vernis du progrès, de l’amitié entre les peuples, du « développement ». Et ce que je trouve dommage, c’est qu’on s’énerve le plus souvent sur les manifestations très droitières du racisme (celles dont je parlais juste avant, Le Pen, Fillon etc), mais des propos de ce type devraient aussi, sinon plus, nous mettre dans une grande rage, nous africains et afrodescendants.

C’est l’exemple de discours  qui prône tranquillement la poursuite du pillage de notre continent d’appartenance proche ou lointaine et ça, ça me met plus en rogne que des excités d’extrême droite qui tweetent des horreurs négrophobes (qui sont graves certes ) mais qui sont assez exhubérantes pour être dénoncées, alors que le néocolonialisme de cet article passe en finesse. Le tout, publié dans un journal de gauche, et non pas dans Le Figaro, ou Valeurs Actuelles.

Vraiment, continuons à nous battre contre le néocolonialisme, en le dénonçant, en nous organisons, parce que c’est le cœur du problème. La négrophobie que nous subissons ici en France prend sa racine dans l’écrasement de l’Afrique.



 Source photo : http://larumeurmag.com/blog/2014/10/27/total-et-elf-bras-arme-de-la-francafrique-par-cameroonvoice-com/

Pour une lecture anticoloniale de la polémique raciste sur Miss France

Il y a une infinité de réactions à l’élection d’Alicia Aylies, mais arrêtons-nous sur deux en particulier. La première, souvent par des gens de sensibilité droitière ou extrême droitière, consiste à voir dans cette élection une catastrophe car une miss France noire et guyanaise prouverait leurs thèses sur le « grand remplacement », autrement dit le fait que la France n’appartiendrait plus aux blancs. Ces gens disent aussi que « la Guyane n’est pas la France » ou pas « la vraie France ».

Face à eux, des gens souvent de gauche estiment cette fois que cette élection est une victoire du « progrès », de la « diversité » et se réjouissent qu’une miss France puisse être noire et guyanaise. De même, pour répondre à l’argument des premiers selon lequel « la Guyane n’est pas la France », ces gens de gauche répondent au contraire que non « la Guyane EST la France ». Et cette « inclusion » est vue comme une preuve d’antiracisme.

Pour moi c’est deux discours sont eurocentrés et racistes, mais ils sont simplement issus de deux traditions politiques différentes : les droites et extrêmes droites réactionnaires et les gauches républicaines. Le racisme des premières se manifeste par le fait de considérer explicitement que les colonisés sont d’une essence radicalement différente, alors que le racisme des seconds consiste cette fois à assimiler les colonisés, c’est à dire à considérer qu’ils peuvent être transformés par les « belles valeurs de la République », bref, qu’ils peuvent être civilisés. Malgré les précautions langagières prises, au fond c’est bien de ça dont il s’agit. Se plonger dans l’histoire de la gestion des colonies permet aussi de voir ces différences idéologiques entre colonialisme de droite et colonialisme de gauche.

Sur le fond de l’affaire, que l’on dise en parlant de la Guyane que « ce n’est pas la France » ou que « c’est la France », il y a dans les deux cas négation de la Guyane en tant que telle, c’est à dire en tant que territoire et peuple existant pour lui-même (mais colonisé par la France). Et malgré la dimension raciste évidente qui émane de l’idée que « la Guyane n’est pas la France » quand cela sort de la bouche d’un raciste d’extrême droite, l’autre idée selon laquelle « la Guyane c’est la France » constitue malgré tout une anormalité, d’un point de vue anticoloniale en tout cas (donc certes, encore faut-il l’être pour que cela paraisse dérangeant).

L’homme de droite ou d’extrême droite qui dit que « la Guyane n’est pas la France » le dit parce que pour lui « la Guyane appartient à la France » (idée assumée de la Guyane en tant que propriété française) donc elle ne peut pas l’être, car il est évident que ce n’est pas la croyance dans le droit à la souveraineté des Guyanais qui motive ce propos. L’homme de gauche en revanche qui dit « la Guyane c’est la France », le dit parce que pour lui « la Guyane est devenu/ doit devenir la France » (processus d’assimilation, à la fois passé, présent et futur, car en perpétuel renouvellement). Ce discours ne s’oppose à celui de droite qu’en ce qui concerne la gestion de la réalité néocoloniale française, mais le fond reste inchangé : dans les deux cas on considère normal que la France possède des territoires, véritables bien mal acquis. Pire, l’homme de gauche paré de ses prétendus bon sentiments a en plus l’impression qu’il nous fait l’honneur de nous « inclure »…

C’est sûrement parce qu’il faudrait, paraît-il, mettre le passé derrière-nous… Pourquoi pas, mais dans ce cas il faut redistribuer les richesses amassées durant cette histoire soit disant « finie » mais dont certains profitent encore. Autrement dit, s’il faut que nous les afrodescendants nous mettions l’histoire de l’esclavage et de la colonisation « derrière nous », la condition non négociable c’est que (au moins dans le cas qui nous concerne) les békés et autres colons mettent « derrière eux » les monopoles qu’ils ont pu injustement constituer. Parce que ce ne sont pas seulement les horreurs qui se sont produites pendant l’esclavage et qui sont donc passées qui nous mobilisent aujourd’hui, mais aussi et je dirais surtout le présent inégalitaire où les descendants d’esclavagistes jouissent de fortunes jusqu’à ce jour et ont une population afrodescendante, entre autres, qui travaillent pour eux. Puis au-delà des békés, c’est aussi le présent et la réalité du néocolonialisme qui appauvrit toujours l’Afrique. Faut-il que les Africains mettent « derrière eux » la colonisation ? Pourquoi pas, mais dans ce cas que la France « mette derrière elle » son franc CFA, véritable monnaie coloniale d’assujettissement, entre autres problèmes. Donc nous ne sommes pas du tout dans du « passé » et des problématiques mémorielles, mais bien dans du « présent » inégalitaire contre lequel il faut lutter.

Revenons à Miss France. D’autres réactions gênantes consistent à répondre aux discours racistes des fachos pour qui la France a élu une « étrangère »,  en disant que puisque les Guyanais naissent français sur le papier, on ne peut pas considérer illégitime l’élection d’une miss Guyane à miss France. Ce discours me gêne car il sous-entend qu’une miss noire d’origine sénégalaise ou malienne, enfant d’immigrée, pourrait être questionnée sur sa légitimité, son statut « de départ » étant différent de celui d’une Guyanaise. Ici voyons bien le rôle symbolique que joue cette farce appelée « DOM-TOM » dans l’imaginaire néocoloniale de la France d’aujourd’hui : un moyen de construire différents types de légitimité entre les peuples issus des colonies et ce faisant, de créer des intérêts politiques divergents, ce qui rend plus difficile une union contre le racisme et le néocolonialisme. Diviser pour mieux régner n’est pas quelque chose de dépassé… Ainsi défendre une noire « mais » des Antilles, de la Guyane ou de la Réunion, coûte bien moins à nos soit disant amis de gauche que défendre une noire d’origine africaine. Puis quand on voit ce qui arrive à la famille Traoré comme à tant d’autres des quartiers populaires, nous parler de « France de la diversité » heureuse etc, est tout simplement indécent. C’est utiliser politiquement le résultat de cette élection – donc je ne dis pas que c’est l’élection elle-même qui a cette fonction – pour masquer le racisme plus profond du pays, dans le fonctionnement social même. En gros, ceux qui utilisent le résultat de cette élection veulent nous vendre du rêve : tenez une miss noire, donc la France n’est pas raciste. Comme si défaire le racisme passait par des choses aussi superficielles que de la représentation. Même un président noir n’a pas changé la condition noire populaire aux États-Unis…

Autre chose très importante pour moi, c’est inadmissible de voir dans l’élection d’une miss noire guyanaise une « preuve » du progressisme français quand la France continue de bafouer (entre autres exemples) les droits des peuples dits amérindiens (mais qui ne se sont pas nommés ainsi) vivant en Guyane. Est-ce que ceux qui célèbrent la « diversité » grâce à cette élection savent que la problématique des peuples indigènes vivant dans des conditions déplorables ne concernent pas que les États-Unis ou le Canada mais aussi la France ?

Conclusion : réaffirmer une pensée anticoloniale autonome

Au final mon point de vue est qu’on n’est pas obligé de se cantonner à la triste affirmation selon laquelle « la Guyane c’est la France » pour répondre aux racistes disant qu’elle ne l’est pas. Il y a une troisième option qui consiste à refuser évidemment le racisme dirigé contre la nouvelle miss France, tout en réaffirmant que si une miss France peut être originaire de Guyane, c’est précisément parce que la Guyane est un pays qui ne s’appartient pas et que cela n’a rien de naturel. C’est le résultat d’une histoire violente et d’un présent fait d’assimilation, d’une dépendance économique organisée et non naturelle, d’un projet de société étouffant toute possibilité de s’entrevoir en dehors de la France. Et ça me semble important qu’en France les gens aient conscience que dans ce qui est appelé « DOM-TOM », il n’y a pas que le seul discours du « restons sous la domination française car autrement on périra ».  Il y a toujours des anticolonialistes, qui sont très conscients des problématiques économiques et qui travaillent à penser un projet de société viable, économiquement, socialement, culturellement.

Nous pouvons chérir l’ambition, pour contester les discours racistes de droite, dans cette polémique comme dans d’autres, d’avoir notre propre discours et pas de reprendre ou faire corps avec les discours assimilationnistes de gauche. Décoloniser notre imaginaire politique est une urgence. Ce n’est pas parce que les droites ne veulent pas de nous qu’il faut dire « merci » à la gauche de trouver que c’est normal que des pays et des peuples appartiennent à la France ou soient la France, c’est à dire soient empêchés d’être ce qu’ils sont, pour se conformer à un projet d’assimilation perpétuel (et pour lequel paradoxalement on nous fera toujours remarquer qu’au final on n’y arrive pas tant que ça – à être vraiment français – le jeu étant piégé dès le départ) . Il faut donc arracher l’idée que « la Guyane n’est pas la France » (de même que la Guadeloupe, Martinique etc) de la bouche des fachos d’extrême droite. Car ce propos – « ce n’est pas la France » – dit par d’autres bouches et en l’occurrence par nous-mêmes, revêt une puissante dimension anticoloniale qu’il ne faut pas abandonner. Non, nous ne sommes pas la France. Au-delà de cette affirmation, nos réalités sociales, culturelles, économiques et politiques parlent d’elles-mêmes. Nous sommes des caribéens, des sud-américains, et pas des européens (sauf si nous vivons et/ou avons été socialisés en France évidemment). Quand nous disons que « nous ne sommes pas la France », ce n’est pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite, c’est pour affirmer notre droit à disposer de nous-mêmes, à prendre le parti de nous-mêmes, à exister selon nos réalités propres. A refuser de se laisser dissoudre par une politique d’assimilation, et à laisser nos terres, forces de travail, espaces maritimes exploités par une « métropole » par qui nous avons été liés dans la violence. Autrement dit, nous, issus des colonies françaises aujourd’hui départementalisés, nous pouvons nous battre pour d’autres perspectives que nous concevoir uniquement dans le cadre de la tutelle française. Projet ambitieux, d’autant que la France a toujours voulu faire payer cher ceux qui se sont soustrait à sa domination, mais projet totalement légitime. La remise en question radicale de la domination occidentale par les peuples du Sud étant inévitable et de plus en plus forte à l’avenir, quittons ce navire dans lequel nous n’avions pas à l’origine choisi d’embarquer.

Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine

Ajout (26/11/16) : Cet article est le premier d’un dossier que je veux consacrer à la racialisation des questions de genre et de sexualité, et plus globalement à la manière dont les questions de genre et sexualité sont prisonnières des logiques néocoloniales et néolibérales.


Selon un article paru le 15 novembre de cette année, s’appuyant lui-même sur des sources allemandes, l’affaire des « viols de masse » en Allemagne se révèle de plus en plus être une construction médiatique s’appuyant sur de faux témoignages de policiers ou de témoins :

[…] la décision du tribunal de Hambourg affirme que les accusations et les preuves avancées ont été trafiquées par la police.[…] De fil en aiguille, autorités judiciaires, politiques mais aussi médias ont tricoté de toutes pièces l’« affaire de Cologne » pour « renforcer l’appareil policier, étendre la surveillance de la population et durcir les lois visant les étrangers et les réfugiés dans le but de pouvoir expulser aussi rapidement que possible les réfugiés du pays », écrit le journaliste du World Socialist Web Site Dietmar Henning. En plus du petit nombre des personnes condamnées pour agression (une seule), la décision du tribunal laisse donc entendre que les « événements survenus la nuit de la Saint-Sylvestre » ont été en grande partie une invention des médias. Un verdict effarant au vu de l’encre déversée autour de cette affaire, fustigeant les réfugiés syriens et dénonçant des « valeurs » et une « culture » non compatibles avec celles de l’Europe.

Le verdict de Hambourg est tombé, viendra ensuite celui de Cologne, où vraisemblablement on se dirige vers un résultat similaire, ou en tout cas bien loin de ce que la construction médiatique de cette affaire laissait penser. Profitons de cette funeste occasion pour aborder les mécanismes de production par l’idéologie raciste des immigrés comme « problèmes » ; processus qui dépasse de loin cette seule affaire. Revenons aussi dans un  second temps sur la manière bien connue dont les hommes non blancs sont présentés, là encore par l’idéologie raciste, comme des « menaces » pour l’intégrité sexuelle des femmes blanches européennes ; constructions dont il me semble que les fondements ne sont pas sapés, même par des pensées antiracistes radicales. Et c’est à ce dernier point que j’aimerais tenter de proposer des analyses et discours alternatifs.

La construction de l’immigré (musulman) comme danger pour les femmes (blanches)

Ils ont donc été nombreux à débattre d’une chimère, d’une construction raciste ayant fabriqué elle-même ses « faits ». Rappelez-vous tous ces gens qui ont débattu sur des plateaux TV ou ont écrit des articles pour « comprendre » ce qui s’est passé à la Saint-Sylvestre en Allemagne, mais qui semble-t-il, ne s’est pas passé. Ou alors, pas comme ça l’a été raconté. Si ce n’est dans l’imaginaire raciste. Quantité d’articles furent diffusés sur le sujet avec en toile de fond toujours cette question : sont-ils des sauvages par nature ou culture? Voici la seule alternative et offre généreuse que vous laisse l’idéologie raciste – le mal qui vous ronge est-il naturel ou culturel ? – mais pour sûr, un fait reste indubitable : vous êtes un sauvage. Seule la cause reste à déterminer. Voilà pourquoi il est nécessaire de vous constituer en objet d’études (mais en réalité de fantasmes du blanc) : le viol est-il dans leur nature ou leur culture ? Est-ce l’islam ou l’arabité/l’africanité le problème? Là encore, rien n’est sûr, si ce n’est qu’il y a bien un problème.

Et voilà qu’il faut faire appel à des experts pour y répondre. Mais, prenant garde de ne pas passer pour racistes, les idéologues de la blanchité feront une fois de plus preuve de générosité en confiant le sale boulot à ceux qui sont aussi de la race des sauvages, mais ont réussi à s’élever en grâce par le miracle de l’assimilation : ainsi entrèrent en scène les Kamel Daoud et autres du même acabit nous expliquant être « bien placés » pour connaître le mal qui ronge ces sauvages, l’ayant connu « de l’intérieur ». Et c’est alors que la « position située », la « parole des premiers concernés » que rejettent avec ardeur les idéologues blancs de droite comme de gauche, dès lors qu’il s’agit de prendre la parole contre le racisme, devient dans ce cas un étendard pour affirmer avec force la « véracité » de l’état de sauvagerie propre aux peuples du Sud, et en particulier musulmans dans le cas qui nous occupe. « Mais il est Algérien, et il le dit lui-même ! » nous dit-on. Bien sûr, si c’est un Algérien qui le dit, c’est que c’est sûrement vrai… Enfin, uniquement quand il s’agit de renforcer le racisme. En d’autres occasions, cela serait tenu pour du « communautarisme », mais voilà, c’est la blanchité qui fixe les règles du jeu racial et selon que cela l’arrange ou pas, se positionner comme « premiers concernés » étant plus à même de savoir le pourquoi du comment, sera ou non légitime.

Il s’agit là d’un cas d’école de la construction raciste du « péril étranger », du « danger immigré », et de l’altérité radicale entre les civilisés et les sauvages, notamment sur la sexualité et le viol. Et plus particulièrement, un exemple terrifiant de ce qu’est le fémonationalisme (usage d’une rhétorique antisexiste pour justifier le racisme).

Contre la déshumanisation des hommes non blancs : refuser l’ensemble de la grille de lecture raciste

Il est crucial de défaire cette construction raciste pour l’ensemble des mesures elles aussi racistes et sécuritaires qu’elle vient justifier. Mais prenons garde à ne pas nous tromper de stratégies. Par exemple, l’antiracisme, ou plutôt certaines mouvances de celui-ci, s’échinent à « expliquer » ce qui serait la cause du « comportement des hommes non blancs »,  et la réponse trouvée est la suivante : il s’agit de frustrations et comportements virilistes en réaction au racisme. Ce discours n’est pas une spécificité française. On le retrouve aux Antilles chez des anticolonialistes, aux Etats-Unis chez des leaders afro-américains, et sûrement ailleurs.

Le problème, c’est qu’avoir recours à ce type « d’explications » revient, malgré des allures de résistance, à capituler face à cet imaginaire raciste qui nous impose une grille de lecture – les hommes non blancs sont virilisteset nous laisse uniquement la possibilité d’en expliquer « les raisons ». Or il n’y a aucune raison à donner pour expliquer ce qui n’existe pas. Pas parce que les hommes non blancs ne sont pas sexistes, mais parce que l’idée qu’ils le seraient plus que les autres relève de l’idéologie, qu’importe comment on le justifie (par racisme ou pour les défendre). Il nous faut refuser d’accepter que le seul champ d’intervention du discours antiraciste sur la pensée qui racialise le sexisme consiste à expliquer pourquoi les hommes non blancs sont amenés à être virilistes, car le raisonnement est piégé dès le départ. En effet, il y a l’acceptation implicite que ceux-ci sont donc effectivement plus sexistes et donc en creux, que les hommes blancs le seraient moins. L’expliquer en ne passant pas par le racisme biologique ou culturaliste mais par l’expérience du racisme n’est pas moins problématique.

Loin de moi l’idée qu’il existe un patriarcat universel. Le sexisme se construit selon les structures sociales des sociétés dans lesquelles il se déploie et on ne peut le détacher de l’histoire et des rapports économiques qui les régissent. De plus dans une société donnée, l’appartenance de classe et de race détermine aussi bien le sexisme vécu par les femmes selon leur condition, que le sexisme pratiqué par les hommes toujours selon les mêmes conditions. En l’occurrence, en France où des populations non blanches aux racialisations, trajectoires, et histoires diverses sont dominées, tous leurs faits et gestes, et en particulier leur genre et sexualité, réels ou supposés, font l’objet d’une attention du groupe majoritaire blanc. Et la conjoncture actuel réserve aux musulmans et aux musulmanes une attention particulière, et c’est peu de le dire. Je ne considère donc pas qu’il suffit de dire que « tous les hommes sont sexistes » pour régler la question. En revanche, et c’est l’objet de l’article, je refuse les réponses qui expliquent ce qui seraient les raisons du supposé virilisme des hommes dominés, alors que c’est l’idée de départ – ils sont plus sexistes que les autres – qu’il faut absolument rejeter, de même que le sous-entendu selon lequel on peut « comparer » ce qui seraient « différents sexismes ».

Parce que s’il y a bien des situations variables, ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question.

  • les conditions de possibilité d’exercice du sexisme.

Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ?

D’ailleurs il serait bon que les tenants de la vision selon laquelle le sexisme des hommes dominés s’explique en réaction à l’exploitation et au racisme subis, nous expliquent pourquoi les femmes dominées, exploitées et opprimées par le racisme, n’ont pas elles aussi envie de se « venger » sur leurs époux en assassinant ceux-ci, au même rythme que ces derniers peuvent tuer les femmes avec qui ils partagent ou ont partagé leur vie ? Et c’est là que pour le justifier, on se verra obligés de dire que c’est peut-être parce que les hommes dominés sont plus opprimés que les femmes de leur race/classe qu’ils les violentent. Il faudra alors sélectionner et insister sur les violences spécifiques aux hommes dominés et invisibiliser/minimiser celles spécifiques aux femmes dominées pour que le raisonnement tienne. Pour ma part j’ai choisi : l’explication sur les possibilités d’exercer le sexisme selon sa race/classe me semble bien plus pertinente (et moins infâme, pour être honnête).

A ces conditions différentes d’exercice du sexisme pour les hommes, s’ajoutent les conditions pour les femmes de pouvoir ou non s’en extraire, variable là encore selon leur position de race et classe. Pouvoir fuir sans s’appauvrir n’est pas donné à toutes les femmes. Cette question a déjà été traitée par les courants féministes attentifs aux conditions de race/classe des femmes et mérite un développement à elle seule. Il serait donc moins question pour les femmes des classes dominées lorsqu’elles subissent des violences mais ne partent pas de « solidarité avec leurs hommes » ou « d’esprit de sacrifice » que d’impossibilité structurelle de pouvoir se barrer.

  • Perceptions et réactions à géométrie variable

Selon que l’acte ou le comportement sexiste est celui d’un blanc ou d’un non blanc, d’un riche ou d’un pauvre, les perceptions et réactions aussi bien médiatiques, politiques que judiciaires sont très différentes et penchent irrémédiablement pour l’absolution de l’homme dominant, et la condamnation (non pas par antisexisme mais par haine des pauvres et racisme) de l’homme dominé. Lorsque ce dernier en plus n’est pas blanc, vit en banlieue, et « pire » est musulman, la condamnation se fait d’autant plus féroce. L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.

Regardez tous ces scandales politiques, ceux qui par le passé ont impliqué des DSK, des Polanski, pour ne citer qu’eux, ceux qui aujourd’hui impliquent des Trump aux Etats-Unis, des Baupin en France… Regardez comment les députés ont il y a quelques mois rejeté l’amendement qui prévoit l’inéligibilité d’un homme politique condamné pour agressions sexuelles. Autrement dit, l’idée qu’un homme de leur caste soit pénalisé pour avoir agressé sexuellement une femme leur est insupportable. Il y a donc quelque chose que possède l’homme dominant face au sexisme qu’il pratique et qui est essentielle : l’impunité quasi totale. C’est ainsi qu’à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés.

****

Analyser ces deux dimensions (conditions de possibilité d’exercer le sexisme et perceptions/réactions différenciées selon qui est sexiste) permet de lutter contre la déshumanisation des hommes non blancs, chose que ne fait pas l’analyse qui les tient pour plus sexistes en l’expliquant parce qu’ils sont dominés et réagissent au racisme. Analyse qui remplace une justification raciste utilisée pour légitimer une domination, par une justification elle aussi raciste, mais partant cette fois d’une réelle intention antiraciste et de défense communautaire dont la sincérité est certaine…mais malgré tout prisonnière de ce dont elle entend pourtant se libérer. A la volonté de stigmatiser, on veut substituer l’empathie : vu tout ce qu’ils subissent, comprenez leur besoin de se montrer virilistes…Or, les hommes non blancs n’ont pas besoin d’une empathie qui caresse dans le sens du poil la perception dominante à leur égard, mais d’analyses robustes capables de saper les fondements de l’idéologie raciste  qui les vise en particulier depuis des siècles (et qui possède aussi son pendant féminin). Mais préoccupée par le fait d’apporter des réponses à ce qu’elle accepte comme une donnée de départ – les hommes non blancs sont virilistes – l’analyse qui « explique » le virilisme supposé des hommes non blancs par leurs frustrations d’hommes opprimés par le racisme ne parvient pas à démystifier le sexisme des hommes dominants de manière concrète. Elle se limite  à des déclarations de principe du type  « il faut aussi montrer le sexisme de l’homme blanc ». Mais cette volonté d’exposer la violence sexiste du dominant ne peut se transformer en un réel potentiel critique que si l’on s’extirpe du piège tendu par la racialisation des questions sexuelles qui nous en enjoint à accepter ses prémices.

Par ailleurs, pour nous accompagner dans la sortie de ce piège qui nous est tendu, et comme nous y invite ce texte salutaire intitulé Critique de la critique du virilisme, il est temps d’arrêter de tenir pour viriliste que ce qui est bruyant, voyant et fait référence aux culture populaires. Autrement dit, arrêtons d’avoir une perception bourgeoise de ce qu’est la virilité. Et nous verrons que les comportements dits « expressifs », plus bruyants ou voyants des hommes dominés ne méritent pas plus « d’explications » que les attitudes plus subtiles mais non moins sexistes et viriles des hommes dominants. C’est cette perception bourgeoise à laquelle nous avons cédé qui nous fait croire que les propos d’un rappeur qui parle explicitement de « sa bite » sont particulièrement virilistes. Et puisque nous sommes antiracistes, nous allons déceler un message passant par ce que nous acceptons être, telle que nous y invite la pensée bourgeoise, une masculinité excessive, un virilisme débordant. Et puisque ça déborde il faudra expliquer pourquoi. Avec des arguments antiracistes, bien sûr. Mais, si on se libère de cette pensée bourgeoise, parler de « sa bite » sera-t-il réellement plus viriliste que de parler de « galanterie à la française », sans aucune grossièreté ou parole crue, mais pour défendre un violeur de la classe dominante comme l’ont fait dans plusieurs affaires des bourgeois français qui sévissent à la télévision ? En clair la bourgeoisie blanche a construit et imposé une idée de ce qu’est le virilisme, en choisissant de pointer des types de comportements qui ne relèvent pas de ses propres codes mais visent ceux des classes dominées.  Et voilà que nous, sûrs de lui résister, nous partons de cette idée bourgeoise pour confirmer que oui, le virilisme c’est ça, (et qu’il s’agit donc bien d’une affaire de pauvres et de racisés) mais que, attention, cela ne s’explique pas pour les raisons que l’on croit. Nous  voilà persuadés d’avoir attaqué l’idéologie blanche bourgeoise, alors que nous ne faisons que nous débattre dans la prison qu’elle nous a construite. C’est tout simplement un comble.

Disons-le donc le plus fermement possible : il n’y a aucune issue non raciste à tous types d’argumentations qui se demandent et entreprennent d’expliquer pourquoi les hommes non blancs sont virilistes, fussent-elles motivées et argumentées par une critique du racisme. La seule issue est la suivante :  analyser des discours, des représentations et des politiques qui à la fois fabriquent des imaginaires sur le sexisme quand il est porté par des non blancs et condamnent symboliquement ou pénalement ces derniers de façon plus sévère alors qu’un boulevard d’impunité est offert aux hommes dominants.  Par exemple, sur un autre sujet mais proche, pour combattre la construction islamophobe du « problème musulman » (Hajjat, Mohammed, 2013) nous savons qu’il ne s’agit pas de réfléchir aux « comportements des musulmans », même lorsqu’on ne les naturalise pas et qu’on les analyse comme des constructions sociales, mais de combattre les logiques politiques et médiatiques qui fabriquent l’islam et les musulmans comme un problème. En revanche, partir des « comportements des musulmans » revient à entériner l’idée qu’il y a effectivement un problème. Le raisonnement est le même s’agissant de la racialisation du sexisme et des hommes non blancs.

En définitive, entre faire comme les non blancs au service de la blanchité, qui au moyen d’arguments foncièrement racistes veulent confirmer le sexisme supposé plus féroce de nos frères de condition et de luttes, et des réponses antiracistes qui, tout en voulant sincèrement les défendre de la violence qui les vise, se contentent de fournir des raisons plus acceptables car pointant le racisme, mais sans contester l’idée de départ qui sous-tend tous ces faux débat, choisissons la rupture. Rupture avec la racialisation des questions sexuelles et tout ce qu’elle engendre comme grille de lecture raciste, et déshumanisation des hommes et femmes non blancs.  Rupture avec la nécessité d’expliquer ce qui en réalité n’existe pas mais  dont on renforce la croyance  par ces « explications » aussi antiracistes soient-elles dans leur intention. Rupture avec la pensée coloniale qui imprègne l’ensemble des représentations et imaginaires. Pour commencer à décoloniser. Véritablement.


Ajout (20/11/16) : j’ai oublié de parler des liens qui peuvent être faits entre une dite « virilité bafouée » par l’impérialisme et le jihadisme. Là encore je prends des distances avec cette analyse et préfère penser que la dimension quasi exclusivement masculine de la prise des armes pour s’opposer à l’Occident – qu’il s’agisse des formes jihadistes, ou plus traditionnellement anticoloniales – est sûrement plus liée au fait que l’accès aux armes et aux outils de la guerre est lui aussi quasi exclusivement masculin. Je n’apprends rien à personne en disant que dans bon nombre de sociétés, impériales ou colonisées, ce sont les hommes qui se sont appropriés la maîtrise et la circulation des armes. Ceci dit, il faut ajouter que certains épisodes de révoltes anticoloniales passées et présentes, entre autres, montrent des femmes dans les combats armés. Mais c’est plus rare, sûrement encore une fois en raison de la division sexuée du travail, des tâches,  des rôles sociaux et …de l’accès aux armes.

Ni châtiment divin, ni simple malchance : la situation d’Haïti résulte de l’acharnement des puissances (néo)coloniales

A chaque grande tragédie qui frappe Haïti, comme en ce moment avec le cyclone Matthew, un lot de propos ignobles prospère sur les réseaux sociaux. « Tant pis pour eux, ils voulaient leur indépendance! » , « Et là ils diront quoi, que c’est un suprématiste blanc qui a envoyé l’ouragan pour les appauvrir ? » et autres stupidités peut-on lire sous la plume de nombreux racistes blancs qui, des siècles plus tard, peinent encore à digérer l’énorme claque que la glorieuse Révolution haïtienne a infligé au monde colonial et esclavagiste européen, et en particulier français. Mais si les inepties sur Haïti s’arrêtaient aux seuls blancs, peut-être aurait-il été vain d’écrire cet article. Le problème, ou plutôt, ce qui m’ôte chaque jour un peu plus d’espoir dans ce monde, c’est que beaucoup de noirs aliénés1 par des conceptions négrophobes des religions qu’ils pratiquent2 voient dans les nombreuses difficultés qu’affrontent Haïti le résultat de ce qu’ils considèrent être un péché originel : avoir fait une cérémonie vaudou dans le combat contre l’esclavage.

bois-caiman-938x535

Cérémonie du Bois-Caïman, 14-15 août 1791

De cette supposée « faute » (puisque les spiritualités africaines sont sataniques à leurs yeux), viendraient pauvreté et autres fléaux. Selon cette logique, l’être suprême qu’ils osent appeler « dieu » aurait plus de colère envers des opprimés (les esclaves qui se battent pour leur libération) qu’envers les oppresseurs (les esclavagistes). Cela veut dire que pour eux, si les nations coloniales sont des pays riches (côté traite atlantique, mais des raisonnements honteux similaires se trouvent chez des noirs qui intègrent et justifient une lecture négrophobe de la religion en contexte musulman), ce n’est pas parce que leur richesse est tirée de vols et massacres, mais c’est sûrement que « dieu » les a plus « bénis » qu’ils n’a béni ceux qu’ils ont opprimés. C’est à dire que, toujours selon cette idéologie honteuse, dès lors que l’on pratique la bonne religion, on peut perpétrer des massacres, et être quand même de ceux qui « seront bénis ». Mais malheur aux opprimés qui dans leur noble quête de libération osent faire preuve d’africanité – c’est à dire puiser dans leur propre socle culturel par ailleurs, les esclaves ayant été arrachés à l’Afrique et pas à un autre continent – car les voilà condamnés à subir des siècles durant, alors que les descendants d’esclavagistes et de colons couleront des jours heureux. Voilà en substance ce que suggère cette logique portées par certains noirs, qui peuvent à la fois proférer de telles horreurs et deux minutes après devenir très loquaces sur « l’amour divin »3.

On s’attachera alors ici à déconstruire ce mythe de la « malédiction haïtienne », invention des colons, acharnés dans leur lutte visant à détruire Haïti, pour faire peur à tous les autres esclavagisés/colonisés des Caraïbes : « voici ce qui vous attend si vous suivez le chemin de la libération qu’ils ont emprunté ». Tel était l’objet de la diabolisation d’Haïti. Et c’est toujours le cas à l’heure actuelle : les békés et autres racistes « métropolitains », ainsi que les noirs endoctrinés par eux, n’ont de cesse d’agiter « Haïti » comme pour effrayer quiconque ose évoquer la légitime et inévitable souveraineté nationale guadeloupéenne et martiniquaise. Vraisemblablement, un discours similaire semble aussi avoir cours ailleurs à Porto Rico (colonie des Etats-Unis) se servant aussi bien d’Haïti que de Cuba pour décourager quiconque souhaiterait se libérer du joug américain. Il est important de s’attaquer à ce genre de mythes car ils déshumanisent les populations qu’ils stigmatisent et empêchent de penser des solutions concrètes (et donc de penser des luttes) puisque, selon la logique sur laquelle ils s’appuient, le problème ne serait pas social, humain, mais se situerait dans le « monde spirituel » etc. 

Mais l’on aurait tort de réduire les conceptions offensantes sur la situation haïtienne à la seule aliénation religieuse, car d’autres, moins portés sur les mythes religieux, considèrent qu’Haïti est victime de malchance : « les pauvres, ils n’ont vraiment pas de chance… ». Ici, on a certes en moins l’ignominie du raisonnement précédent, mais il demeure tout de même (au moins) deux problèmes. Cette fois, la pauvreté n’est pas vue comme un châtiment divin, mais comme un fait qui n’a pas d’origine, pas de cause, pas d’histoire. Or c’est précisément en prêtant attention à l’histoire haïtienne que l’on peut trouver l’antidote contre les explications fumeuses sur sa situation actuelle, qu’elles se basent sur des théories religieuses ou non. Et le second problème, c’est que cela construit les Haïtiens comme des victimes passives qui ne font que subir, alors que si effectivement il y a bien un tas de mécanismes historiques et actuels qui pèsent très négativement sur ce peuple, ses résistances aussi bien en Haïti que dans la diaspora sont très vives. Et c’est d’ailleurs en suivant le cours des résistances d’un peuple qu’on arrive à comprendre à quelle type d’hégémonie il fait face. Il faut donc prendre garde à ne pas oublier que dans toute situation de domination, l’opprimé résiste.

Briser le peuple en devenir qui s’est libéré de l’esclavage

De quelle « situation de domination » parlons-nous donc quand il s’agit d’Haïti ? Il n’est ni question d’une malédiction, ni d’une malchance, mais bien, comme déjà évoqué plus haut, de l’acharnement européen puis américain contre cette nation dont il a fallu faire un exemple négatif. La logique est simple : vous voulez vous libérer de l’esclavage, vous voulez être indépendants, c’est à dire libres ? Et bien nous allons vous écraser. Des mécanismes similaires furent à l’oeuvre au moment des indépendances africaines. En effet, si malgré les indépendances formelles les pays africains connaissent des situations économiquement et politiquement difficiles, ce n’est pas parce que l’indépendance en soi est un problème – idée absurde qui laisse entendre que la dépendance à un colon est chose normale et nécessaire –  mais c’est parce que les « ex » métropoles coloniales se sont bien employées à écraser les pays nouvellement indépendants, afin d’assurer une dépendance éternelle. Par exemple, lorsque pour dire non à la continuation sous quelque forme que ce soit de la colonisation française, le leader guinéen Ahmed Sékou Touré déclara en présence de De Gaulle en août 1958 qu’« il n’y a pas de dignité sans liberté , nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage »4, l’Etat français a aussitôt voulu faire de la Guinée, premier pays africain accédant à l’indépendance, un exemple négatif. Pour cela, et comme à son habitude, la France n’a pas hésité à recourir à des procédés aussi sales que son histoire :

« La première tentative de déstabilisation vise l’économie guinéenne c’est « l’opération Persil ». Les services secrets français ont fabriqué des faux francs guinéens. L’économie du pays, déjà malade, traverse une grosse période de crise ce qui oblige la dévaluation du franc guinéen. Pour Foccart, Sékou Touré est l’ennemi public numéro un. »5

Voilà donc ce que fait la France chaque fois que des colonisés lui disent « non » : déstabilisation, répression, coups d’Etat, et j’en passe. Imaginez donc, près de deux siècles plutôt, l’affront qu’a constitué la Révolution anti esclavagiste menée dans la colonie particulièrement prospère de Saint Domingue, devenue Haïti une fois libre. Vient alors la fameuse « dette » que cette jeune nation a dû payer à la France pour son indépendance. L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit à ce propos un article dans Libération en 2010 :

« Nous sommes en 1825. Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener, sous une forme ou une autre, l’ancienne colonie française de Saint-Domingue dans le giron de la métropole, Paris a compris qu’il allait devoir y renoncer. […] Dans une ordonnance en date du 17 avril 1825, [le roi Charles X] «concède» au jeune Etat son indépendance contre une indemnité de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France. […] Pour amener les Haïtiens à accepter «le pacte le plus généreux dont l’époque actuelle offre l’exemple», Charles X a des arguments de poids. Il fait escorter l’ordonnance par une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, toujours selon le ministre de la Marine, Haïti sera «traité en ennemi par la France», dont l’escadre «est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île». A la tête d’un pays mis au ban des nations, sous pression entre autres de l’ex-métropole, et incapable de renouveler les efforts de guerre qui avaient mené à l’indépendance, le président haïtien Jean-Pierre Boyer signe. […] Il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. […] De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de développement. […] En 1838 […] Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le premier, Sa Majesté le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883. Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915. En revanche, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés qu’en 1952. De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. »

Pour aller dans le sens de cet écrivain, Marcel Dorigny, historien, a déclaré dans un entretien que cette dette a « contraint Haïti à mettre le doigt dans l’engrenage de l’endettement international »6

Du coup, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de l’arrogance d’un empire esclavagiste et colonial qui s’arroge le droit de priver de liberté des peuples et estime mériter des « réparations » quand le peuple en question arrache sa victoire ? Il semble bien qu’aborder cette question de la dette, de la manière dont la France peut menacer et extorquer les peuples qui se sont libérés de sont emprise, et cela en toute impunité, fait bien plus sens pour le sujet abordé ici, que des préoccupations loufoques sur le vaudou, qu’importe ce que chacun en pense. Et rappelons que bien souvent, les mêmes qui trouvent normal qu’on envoie des pauvres en prison parce qu’ils ont volé des babioles vont ensuite vous expliquer qu’il faut arrêter de croire que cela a eu « tant d’impact que ça », une (double) dette en millions, prélevée injustement à un pays jeune et fragile par un pays riche, et qui a duré plus de cent ans …Vaste hypocrisie.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une "dette morale" envers Haïti.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une « dette morale » envers Haïti.

Férocité impérialiste à l’ère contemporaine

Après cette dette, qui à elle seule engendre son lot de problèmes, on peut citer dans l’ère plus récente d’innombrables magouilles et de profits générés sur le dos des Haïtiens par des politiciens, des entreprises étrangères avec, comme toujours dans toute situation coloniale, la complicité de certains bourgeois locaux. On peut mentionner par exemple les profits considérables que Bill et Hillary Clinton ainsi que leurs amis entrepreneurs ont réalisés après le tremblement de terre si meurtrier de 2010. Dinesh D’Souza* (voir dernière note) a écrit un livre sur Hillary Clinton et des dossiers peu glorieux du Parti Démocrate, et s’est penché sur l’implication des Clinton dans cette vaste arnaque :

« Après le tremblement de terre, Bill Clinton avait annoncé en fanfare la création du Fonds de reconstruction d’Haïti. A la même époque, son épouse Hillary était secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Elle était en charge de l’aide américaine allouée à Haïti. Ensemble, les Clinton étaient donc les deux personnes les plus puissantes contrôlant le flux d’argent provenant du monde entier et à destination d’Haïti »7.

D’Souza détaille comment des sommes astronomiques se sont retrouvées à remplir les poches d’un tas de gens, via un réseau sophistiqué de copinage. En clair, la plupart des personnes sous-tirant des fonds supposément pour Haïti, ainsi que des chefs d’entreprises sensés recevoir lesdits fonds pour reconstruire l’île, sont pratiquement tous proches des Clinton :

« Les Clinton ont également distribué 10 millions $ en prêts fédéraux à une société appelée InnoVida, dirigée par un donateur de la Fondation Clinton, Claudio Osorio. Osorio avait rempli son conseil d’administration avec des proches des Clinton, notamment le général Wesley Clark, allié de longue date; Jonathan Mantz le directeur financier de la campagne d’Hillary en 2008; et Chris Korge collecteur de fonds du Parti Démocrate qui a aidé à amasser des millions pour les Clinton. Normalement, le processus d’attribution des prêts prend des mois, voire des années. Mais dans ce cas, un fonctionnaire du gouvernement a écrit: «L’ancien président Bill Clinton est personnellement en contact avec l’entreprise pour organiser répondre à ses besoins logistiques et apporter son soutien. Et en tant que secrétaire d’État, Hillary Clinton a mis à disposition des ressources du Département d’Etat pour aider cette entreprise avec des moyens logistiques. » InnoVida n’avait même pas fourni un rapport financier pouvant être vérifié de façon indépendante, ce qui est normalement une exigence pour de tellles demandes de prêts. Cette exigence, cependant, a été levée. Sur la base de la connexion Clinton, la demande d’InnoVida [de recevoir 10 millions de dollars de prêts fédéraux] a été rapide suivie et approuvée en deux semaines. La société, cependant, n’a pas construit de maisons. Une enquête a révélé que Osorio avait détourné des fonds de l’entreprise pour payer sa maison de Miami Beach, sa Maserati, et son chalet de ski du Colorado. Il a plaidé coupable pour fraude et blanchiment d’argent en 2013, et purge actuellement une peine de prison de douze ans. »

Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que même lorsque la fraude est avérée (comme dans le cas de Osorio pour l’entreprise InnoVida), les Clinton, c’est à dire ceux-là même qui ont permis à l’argent de circuler ne sont pas inquiétés. Il en va de même pour les écoles, les routes, bref toutes ces constructions qui n’ont jamais vu le jour, ou qui lorsque ce fut le cas, se sont une fois de plus révélées être des arnaques. D’Souza cite en exemple l’hôtel construit par la compagnie Digicel qui a reçu, là encore grâce aux Clinton, 45 millions de dollars du gouvernement américain et qui n’embauche à l’arrivée qu’une douzaine d’Haïtiens. Pour l’argument « favoriser la création d’emplois pour les locaux», on repassera donc…

Donc dans tout ce qui a été exposé ici, s’agit-il de malédiction liée au vaudou, ou de magouilles au plus haut niveau pour que des porcs tirent profit de la misère d’un peuple ? Rappelons que l’une de ces personnes magouilleuses est actuellement présentée comme une alternative « progressiste » à Donald Trump

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d'Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes "Bill Clinton, où est passé l'argent ?".

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d’Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes « Bill Clinton, où est passé l’argent ? ».


Autre scandal : La Croix Rouge. Une enquête documentée8 fait état de seulement 6 maisons construites réellement pour des haïtiens dans le besoin alors que l’organisation a reçu pas moins d’un demi milliard de dollars… La Croix Rouge affirme pourtant avoir construit 130 000 maisons, mais pour qui en réalité ? :

« Par exemple, quand elle affirme avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes, cela inclut les milliers de particuliers qui en réalité ont simplement été « formés aux techniques de construction » (une subtilité dévoilée pour la première fois par le blog consacré à Haïti du Center for Economic and Policy Research). »

En clair : des maisons ont surtout été construites pour les « expatriés » sensés venir aider Haïti. Il s’agit du schéma bien classique du pillage à l’oeuvre dans le néocolonialisme sous couvert « d’aides humanitaires », de « défense des droits de l’homme » ou autres concepts hypocrites :

« Shelim Dorval, une administratrice haïtienne chargée de gérer les déplacements et le logement des expatriés pour le compte de la Croix-Rouge, avoue avoir pensé que c’était du gâchis de dépenser autant pour faire venir des gens si peu compétents, alors que la main d’œuvre locale ne manquait pas. « Tous ces expats touchaient de gros salaires, vivaient dans de belles maisons et se faisaient payer leurs vacances au pays. Beaucoup d’argent étaient dépensé pour eux alors qu’ils n’étaient pas haïtiens et n’avaient aucun lien avec Haïti. Autrement dit, l’argent retournait directement aux États-Unis. » »

Pas besoin d’aller plus loin, on commence un peu mieux à comprendre où est passé l’argent, et une chose est sûre : il n’a pas profité aux Haïtiens. On comprend également pourquoi la diaspora haïtienne nous invite depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux à ne pas donner de l’argent aux ONG internationales qui ne sont que l’une des composantes de l’impérialisme qui s’attaque à Haïti. Il faut donc soutenir les associations et organisations haïtiennes qui ne versent pas dans ces magouilles (voir la liste), et s’informer sur les actions de solidarité de la population locale. Un film assez connu de Raoul Peck, Assistance mortelle, décortique cet « humanitaire » dont la finalité reste malgré tout la dépossession des Haïtiens, leur exploitation, le maintien ou l’aggravation de leur situation.

Encore une fois, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de la férocité du processus de pillage néocolonial qui passe aussi par les ONG ?

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Pour finir, on peut citer le scandale sanitaire qui implique l’ONU et ses casques bleus :

« Du bout des lèvres, les Nations unies reconnaissent leur implication dans la terrible épidémie de choléra qui frappe Haïti. La contamination a causé près de 10 000 morts depuis l’arrivée de la bactérie dans le pays, en 2010, et elle a rendu malades 800 000 personnes. Voilà six ans que des casques bleus sont accusés de l’avoir apportée avec eux du  Népal, ce que l’institution internationale s’est obstinée à nier jusqu’à présent »

S’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou des conséquences mortelles de l’ingérence ONUsienne ?

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24. On peut par exemple lire sur une affiche « Justice et réparation pour les victime de leur choléra ».

2010, manifestants contre l'ONU et pour dénoncer l'importation du Choléra par les casques bleus. Source.

2010, manifestants contre l’ONU et pour dénoncer l’importation du Choléra par les casques bleus. Source.

 


Voilà donc passé en revue quelques éléments bien loin du récit raciste et (néo)colonial revanchard sur Haïti. Celui-ci se contente d’évoquer la pauvreté comme si elle tombait du ciel, de concéder que s’il y a corruption elle ne peut que venir des Haïtiens eux-mêmes, et de passer en revue la période Duvalier, en prenant soin de ne jamais analyser le contexte néocolonial et l’écrasement économique de pays du Sud comme étant propices à l’installation de tels régimes: on préfère se dire que « ces gens-là ont ça en eux ». Et puis insinuer que du coup, c’est quand même vachement mieux de rester sous domination française pas vrai ? Bref le colonialisme et son principe intrinsèque de domination, en s’extrayant par le récit de la violence qu’ils causent dans les faits, se trouvent alors justifiés.

Quoiqu’il en soit, l’essentiel était de réagir ici aux idées ignobles sur la situation d’Haïti ; discours surgissant à chaque catastrophe. Je n’ai aucun mal à recourir à des métaphores religieuses pour expliquer les tragédies de la vie, mais il faut simplement arrêter de dire de la merde. Car expliquer la situation d’Haïti par une malédiction héritée de la pratique du vaudou n’est rien d’autres qu’un raisonnement de merde. Une monstruosité. Une camarade rappelait à juste titre sur twitter que malgré tous les séismes qui frappent par exemple le Japon personne ne parle de « malédiction », tout le monde comprend que le Japon est placé sur un territoire à fort risque sismique. Pourquoi beaucoup des nôtres n’arrivent-ils pas à comprendre qu’Haïti est placée sur une zone qui la rend vulnérable aux catastrophes naturelles ? Sachant en plus que le pays a des difficultés économiques, pourquoi ne pas comprendre que le grand niveau de destruction s’explique par l’autre vulnérabilité, celle des infrastructures, des logements, etc ? Pourquoi aller chercher des histoires de malédiction ? Lorsque l’ouragan Katrina a détruit le sud des Etats-Unis et laissé les noirs de ces régions dans la misère, était-ce une malédiction où le résultat croisé d’une catastrophe naturelle et du mépris de l’Etat américain qui a laissé les victimes de l’ouragan – noirs et pauvres – vivre dans des conditions immondes ? En plus, au vue de tout ce qui a été dit, il semble assez facile de comprendre que la situation économique d’Haïti a des origines anciennes, dans la violence du colonialisme, et qu’elle est entretenue aujourd’hui par l’ensemble des vautours qui se nourrissent de la misère du peuple haïtien.

Donc puisque beaucoup en sont friands, on peut rester sur le terrain des métaphores religieuses, mais en les utilisant de façon hautement plus pertinentes et plus justes : s’il y a une malédiction c’est bien celle du colonialisme. S’il faut nous exorciser de quelque chose, c’est de la mentalité coloniale que des siècles d’asservissement et d’estime de soi quotidiennement bafouée nous ont inculquée. Et surtout : le diable dans cette affaire n’est pas le vaudou, mais le colon européen d’hier et l’impérialiste euro-américain d’aujourd’hui, ou plus précisément leur système esclavagiste et colonial duquel naquit le capitalisme, véritable machine à fabriquer l’enrichissement des uns sur le dos des Autres. Il est donc inepte de passer son temps à s’inquiéter des pratiques religieuses qu’ont les Haïtiens, rien que parce que le colon esclavagiste qui a christianisé nos peuples nous a expliqué que l’une de leur pratique était diabolique, plutôt que de lutter, avec les Haïtiens, qui ne sont ni maudits ni soumis mais sur-exploités, contre la situation d’impérialisme économique que tous ces scandales cités précédemment révèlent. Bref, une décolonisation de nos grilles de lecture et schémas de pensée est urgente. (Edit). De même qu’une décolonisation des approches religieuses majoritaires (oui, cela est possible) car tel que les combats historiques de Martin Luther King ou des théologiens sud américains de la libération l’ont montré, la fonction des religions arrivées dans la violence n’est pas figées à jamais. (Lire absolument à ce propos cet article de Cases Rebelles). Il faut « simplement » s’attaquer  à ce que les pouvoirs qui les ont promues portent en eux de racisme, en particulier négrophobie. Ne voyez donc pas ici une attaque contre la religion évangélique en particulier et le christianisme en général, mais une attaque contre ce qu’il y a d’aliénant dans certaines de leurs versions dans la Caraïbes :  Ayiti pa tini pon Malédisyon, nétoyé kaka la yo mété an tèt annou souplé! 

Soutien, Réparations et Justice pour le

peuple Haïtien

2015. Source.

2015. Source.


1Je trouve souvent que le terme « aliénation » est utilisé de manière caricaturale et impropre. Par exemple on appelle souvent « aliénation » ce qui relève plus d’intérêts de classe : un dirigeant corrompu en Afrique qui choisit les intérêts de l’Occident n’est pas forcément « aliéné », il fait souvent simplement passer ses intérêts de bourgeois au détriment de ceux de son peuple . Mais il me semble que concernant le cas qui nous occupe, à savoir penser que les Haïtiens « méritent leur sort » parce qu’ils ont pratiqué le vaudou lors de leur Révolution me semble réellement relever de l’aliénation telle que pouvait l’employer Fanon.

2Ne croyez pas que mon faible investissement sur les questions religieuses signifie que je suis naïf sur les processus d’aliénation (ou de réorientation des priorités, ce qui n’est pas la même chose) qui en découlent pour les noirs, particulièrement en ce qui concerne le christianisme et l’islam. C’est juste que mon logiciel politique me fait dire que la domination religieuse découle de la domination économique et politique, et non l’inverse. Voilà pourquoi bien que conscients de ces processus – à décortiquer aussi en fonction de chaque contexte, car le christianisme ou l’islam ne se vivent pas sous les mêmes modalités partout – je me concentre sur une lutte anticoloniale politique et économique. C’est un vaste débat que je laisse pour une autre fois.

3Encore une fois, il ne faudrait pas voir en ceci quelque chose d’intrinsèque au christianisme en général, et à l’évangélisme en particulier, car, dans des exemples pris pêle-mêle et renvoyant à des histoires et logiques très différentes, on peut par exemple trouver des négrophobes arabes justifiant leur négrophobie par l’islam, des bouddhistes en Birmanie massacrant la minorité musulmane Rohingyas,  tous considérant toujours être du côté de la Vérité, du Bien etc. Mais si je m’arrête sur le christianisme ici, c’est parce que pour des raisons historiques évidentes vu l’histoire et la localisation d’Haïti, se sont surtout des chrétiens qui se plaisent à justifier « divinement » ce qu’ils voient comme un « châtiment » mérité pour ce pays  (mais je ne doute pas que d’autres aussi le pensent vu la diabolisation d’Haïti); et aussi parce qu’aujourd’hui le christianisme occupe une position dominante à l’échelle mondiale, pas seulement en terme de pratiquants mais de pouvoir politique.

4Sekou Touré, «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage», Panafricain.tv, 2015. https://www.panafricain.tv/sekou-toure-nous-preferons-la-liberte-dans-la-pauvrete-a-la-richesse-dans-lesclavage/

5Kalidou Sy, « 26 mars 1984, disparition de Sékou Touré », Survie.org, 2014 http://survie.org/billets-d-afrique/2014/233-mars-2014/article/26-mars-1984-disparition-de-sekou-4673

6 « Aux origines de la misère haïtienne » http://www.lafauteadiderot.net/Aux-origines-de-la-misere

8 https://www.propublica.org/article/la-croix-rouge-haiti

9http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/19/l-onu-admet-sa-responsabilite-dans-l-epidemie-de-cholera-en-haiti_4985249_3244.html#igQ6dpFitBKihDji.99 domination, dr

(Edit) *A propos de Dinesh D’Souza : une camarade m’a interpellé sur ce personnage et m’a incité à me renseigner plus sur lui. Il a mené des enquêtes intéressantes sur le Parti Démocrate et en particulier les Clinton qui sont très révélatrices notamment dans l’extorsion d’Haïti comme on l’a vu, mais il s’agit d’un néo-conservateur qui, lorsqu’on le découvre à travers ces critiques-là seulement (sans connaître le reste de sa pensée) passe pour quelqu’un de gauche critique soucieux de lutter contre les magouilles. Mais il n’en est rien : sur le racisme par exemple, et en particulier la négrophobie vécue sur le sol américain il tient des positions à l’opposée de celles que je défendrai et il semble clair à la lumière de tout cela que sa critique des Clinton vis-à-vis de Haïti est moins inscrite dans une critique globale du néocolonialisme que dans une critique de ses adversaires politiques supposément plus magouilleurs que son propre camp. (c’est faux, vous vous en doutez).

#LeRacismeDeGaucheCest : Analyse et toutes les pancartes

Les organisations des luttes de l’immigration, des quartiers populaires et de l’antiracisme politique savent que la droite, et en particulier l’extrême droite, servent toujours d’alibi pour masquer le racisme de gauche. Récemment est paru un article de blog qui décortique les récentes saillies racistes des milieux d’extrême gauche face à une visibilité nouvelle de l’antiracisme politique. L’auteur y décrit remarquablement comment plutôt que de s’en prendre directement à l’immigration en tant que telle, comme c’est le cas avec les idéologies de droite, le racisme de gauche prend le détour supposé plus respectable de s’attaquer aux antiracistes (autonomes).  Ainsi, là où les premiers assument de vouloir nous exclure de la nation, les autres, à gauche, s’échinent plutôt à nous exclure de la politique.

Or si on se réfère à la célèbre citation de Sayad selon laquelle « exister c’est exister politiquement », on comprend que les attaques pleines de rage d’une certaine extrême gauche qui invite les racisés à s’en aller de la politique participent en fin de compte à nous exclure également de la nation, comme le souhaitent les droites. Quelle est alors le sens de cette exclusion ? Il s’agit de nous construire/reproduire/maintenir comme corps illégitimes, puisque physiquement nous allons rester dans ce pays. Il s’agit donc surtout d’une exclusion symbolique (pour l’instant…).Et qu’est-ce qu’un corps illégitime ? C’est celui sur lequel peut s’exercer une violence qu’on ne se permettrait pas sur un corps légitime. Celui à qui on peut faire subir l’humiliation de se dévêtir à la plage, que l’on peut blesser, tuer sans raison, sans avertir la famille, parce que de toutes les façons sa vie vaut moins que celles des véritables humains.

Voici donc la position dans laquelle droites et gauches souhaitent nous maintenir. Les premiers car ils nous pensent inassimilables, les autres car ils entendent mener à notre place un combat contre le racisme que nous ne saurions mener seuls, non seulement par incapacité, mais aussi parce que cela serait dangereux pour l’antiracisme lui-même, dans la mesure où nous sommes, selon eux, particulièrement réactionnaires. On a notamment pu voir, publier sur des sites d’extrême gauche, un texte (parmi tant d’autres…), véritable archétype du racisme de gauche, qui invite les « racialisateurs », à s’en aller, et donc à abandonner la lutte politique que leurs théories ne feraient que salir. Or, sachant que l’une des particularités de l’antiracisme politique est d’être mené par les racisés, ce sont bien ces derniers qui sont, une fois de plus, inventer à s’en aller. Il s’agit là du vocabulaire raciste de base (« allez vous-en », « cassez-vous » etc) qui, mélangé à du bavardage sur la « lutte des classes » passe pour une « réflexion critique sur le racisme » dans certains milieux (voir note en fin d’article pour plus de précisions).

Bref, après cette longue introduction, place à un ensemble de pancartes que j’avais réalisées initialement sur facebook. Dans la continuité des critiques émises de longue date par l’antiracisme autonome, elles ont pour but d’attaquer des expressions banales du racisme post colonial, prenant simplement les atours de la pensée émancipatrice de gauche. Les pancartes sont organisées de la façon suivante : 1) racisme en général 2) négrophobie 3) islamophobie. Et comme chaque pancarte peut se comprendre toute seule, n’hésitez donc pas à vous en servir à votre guise!

Racisme en général

 

LE racisme de gauche c'est

13921085_752353081534805_7718353302082938240_n

LE racisme de gauche c'est (2)

le-racisme-de-gauche-cest-24

le-racisme-de-gauche-cest-20

le-racisme-de-gauche-cest

le-racisme-de-gauche-cest-18

Négrophobie

le-racisme-de-gauche-cest-23

le-racisme-de-gauche-cest-4

le-racisme-de-gauche-cest-10

le-racisme-de-gauche-cest-11

le-racisme-de-gauche-cest-13

Islamophobie

le-racisme-de-gauche-cest-19

LE racisme de gauche c'est (4)

le-racisme-de-gauche-cest-21

le-racisme-de-gauche-cest-5

le-racisme-de-gauche-cest-15

Et pour vous, les frères et soeurs, c’est quoi le racisme de gauche ?


Note : pour la petite histoire, l’un des sites qui a publié ce morceau de racisme et de mauvaise foi, Marseille info, n’a pas jugé utile de prendre des distances avec ce texte, alors que lorsque quelque mois plus tard, cette plateforme décide de publier le récit à la première personne de violences policières subies par un garçon maghrébin , on peut y lire la chose suivante : « Le témoignage d’une personne racisée, glanné sur internet. Si nous ne partageons pas certaines perspectives citoyennistes de l’auteur ainsi que quelques jugements trop hatifs , nous pensons qu’il apporte de nombreuses pistes de réflexion à certains de nos débats et à certaines de nos questions… » Autrement dit, il est moins choquant de publier un texte écrit à coups sûrs par des blancs, uniquement ou en majorité, issu d’un blog invitant les racialisateurs présumés, c’est à dire les racisés qui mènent les luttes antiracistes autonomes, à s’en aller (« racialisateurs go home »), que de publier les propos d’une victime de violences policières qui ferait preuve de « citoyennisme ». Dans le premier cas, pas besoin de prendre ses distances avec le racisme, dans le second cas, le citoyennisme, attention c’est trop grave. On est face à l’énième illustration du fait que le purisme politique n’est attendu que des racisés, là où les blancs d’extrême gauche (aimant se cacher derrière un alibi noir ou arabe) ont des passes-droit affolants.

Quelques réflexions sur la solidarité (politique) entre racisés

J’ai du mal avec la façon dont est souvent pensée la question des solidarités entre racisés. Ici je parle de solidarité d’un point de vue politique; solidarité qui a du sens en occident parce qu’on est ici soumis au même régime d’exception bien que sous des modalités différentes. Cette précision restreint d’emblée très clairement ce dont il est question : je parle des solidarités entre organisations politiques principalement et entre militants. Pas de comment tous les individus de telle communauté se comportent avec tous les individus de telle autre. Je ne nie pas que ces interactions peuvent avoir une influence sur nos aspirations militantes, mais je pense que si on parle de politique, on ne peut pas se contenter de ça. La politique comme construction d’un rapport de force face au système oblige à aller plus loin, à penser en terme de stratégies (elles-mêmes pensées à partir d’un contexte et des moyens dont on dispose ou pas). Et ici je parle de faire de la politique en tant que racisés d’occident, parce que dans les pays occidentaux, le racisme entre racisés – et en particulier la négrophobie, mais pas uniquement, le racisme anti Rroms ou l’islamophobie des racisés non musulmans – n’est pas systémique. Le seul racisme systémique dans ces pays est celui des blancs. Il ne s’agit donc pas de penser pour les racisés du Sud dont les situations sont autrement plus complexes, mais de dégager des perspectives de luttes ici, parce que c’est bien ce système blanc que nous devons attaquer.
Donc j’insiste, si je parle de « solidarités entre racisés », cela veut dire que je ne parle pas de si mes voisins ou n’importe quel quidam racisés sont négrophobes ou pas, mais de comment j’envisage des alliances avec d’autres racisés politisés dans une structure politique ou entre différentes structures. Pour moi c’est ça qui est important et que je regarde, analyse, si je pense « politique ». Et c’est pour ça que je suis mal à l’aise avec l’idée émise très fréquemment selon laquelle chaque expression de la violence d’un racisé lambda contre un autre est la « preuve » de l’impossibilité des alliances (par exemple un meurtre dans un pays du Sud « prouverait » que etc). Cette impression on peut l’avoir quand il s’agit de racisés appartenant à des groupes différents et où la question raciale est explicite  (un noir tué en Inde), mais que dire alors quand des comoriens sont agressés ou tués à Mayotte, ou que des Dominicains, Guadeloupéens, etc commettent des violences contre des Haïtiens ? Car là on est bien « entre noirs » a priori n’est-ce pas ? Donc si chaque violence de racisés du Sud sur des noirs prouvent que la solidarité inter racisés est impossible, qu’est-ce que les violences « entre noirs » des exemples que j’ai pris disent de la solidarité entre noirs ? Pourtant nous noirs politisés, nous ne nions pas ces violences, nous ne les minimisons pas, nous les nommons, les analysons et disons que nous devons construire des forces politiques entre noirs de différentes origines, même celles en tension entre elles, parce que nous croyons que là est la solution. Imaginons que chaque violence/crime anti Haïtiens en Caraïbes ou entre peuples rivaux en Afrique subsaharienne servait à dire « vous voyez les solidarités entre noirs sont impossibles, la preuve », ça nous avancerait à quoi ? Rien. Ce serait même néfaste. Non seulement cela ne changerait rien au cours de ces violences, en plus cela contribuerait à anéantir toute tentative de s’organiser contre…
Du coup je pense qu’on peut tenir le même raisonnement s’agissant des racisés entre eux. Ce sont des solidarités qui ne peuvent se construire que politiquement à partir de situations merdiques, je ne le nie pas, mais trouver en chaque expression de violence la preuve de leur impossibilité n’a jamais contribué à les arrêter, ni permi de construire les conditions pour une alternative… au contraire ça démotive toujours plus. Par exemple en ce moment aux Etats-Unis on voit fleurir des prises de positions de soutien de la part d’organisations et de militants latinos, asiatiques et natifs américains au mouvement Black Lives Matter. Faudrait-il alors prendre chaque exemple de négrophobie issue de ces groupes racisés pour délégitimer ces prises de positions ? « soit disant ils disent Black Lives Matter mais regardez en Chine les actes négrophobes, ou regardez tel texte négrophobe écrit par un latino aux USA » … En quoi ces prises de positions politiques, qui sont des tentatives, qui ne sont en rien naïves sur le racisme et en particulier la négrophobie des racisés, doivent-elles être minimisées voire rejetées pour des actes commis par des individus issus de ces groupes (qui parfois n’ont rien à voir avec la politique) ? S’il y a alliance, c’est pour se tourner vers le futur pas pour décrire des situations idéales qui n’existent pas. Il n’existe d’ailleurs pas de situations idéales de lutte, parce qu’au racisme inter personnel entre racisés, s’ajoutent le sexisme des hommes racisés, ou encore les violences de classe. Faut-il que tout cela ait disparu pour lutter ? J’ai plutôt tendance à croire que c’est dans le cours de la lutte, dans le mouvement réel, que se trouve les perspectives de changement.

 

Quelle(s) stratégie(s) politique(s) ? 

Tout ce que je viens de dire ne revient pas nier la nécessité des non mixités, du traitement spécifique de certains sujets, entre concernés. Les « options » politiques sont multiples : on peut militer en non mixité ou pas. Ou faire les deux, car bien sûr on peut avoir plusieurs casquettes, ce que les discours dogmatiques omettent souvent…On peut donc faire partie d’une organisation noire non mixte et être dans une organisation mixte avec d’autres racisés, voire avec des blancs selon l’objectif. Ce n’est pas une obligation, c’est une option. Une option qui comme la non mixité a sa pertinence et son lot de limites. Il ne s’agit donc pas de dévaloriser l’option non mixte : ceux qui sentent qu’ils n’ont pas d’énergie à mettre dans de la solidarité inter racisés et préfèrent la non mixité ont raison d’être clairs sur ce point, c’est mieux pour eux (pour s’épargner des situations désagréables) et pour les autres (pour ne pas mettre de la négativité et plomber les tentatives de mixité ou coalition). Donc, j’insiste, ce n’est pas ce choix de non mixité que je critique, mais le discours qui veut délégitimer le principe même de ces solidarités politiques, au motif que les violences de l’actualité locale ou internationale viendraient « prouver » qu’elles sont impossibles.

J’ai plutôt tendance à penser le contraire: ces violences rappellent à quelles point les alliances sont aussi bien difficiles que nécessaires et qu’il faut du monde pour s’employer à les construire, avec toutes les limites que ça peut avoir . De même que la non mixité qui a aussi ses limites, différentes cette fois. Chaque « option » a ses forces et faiblesses : grâce à la non mixité on peut se protéger de la violence raciale d’autres racisés, et surtout on peut créer un contre pouvoir qui oblige les autres racisés à prendre en compte des questions qu’ils ont l’habitude d’ignorer, de survoler ou de carrément maltraiter. Elles servent aussi à contrer l’injonction à la solidarité qui peuvent peser sur certains groupes et pas sur d’autres. En France par exemple, sans mouvement noir fort, la négrophobie sera toujours minimisée, aborder n’importe comment et on se retrouvera toujours à rappeler qu’il n’y a pas que des noirs aux USA et des arabes en France, mais qu’il y a bien des noirs en France, dont beaucoup vivent sur les restes de l’empire colonial français et qu’il est urgent de donner aux problématiques liées à la Françafrique la place centrale qui leur revient dans l’anti impérialisme. Comment penser décoloniser si ce n’est pas pris en compte et correctement ? Donc oui la non mixité noire, panafricaine a cette objectif comme sa principale force. Mais elle se transforme en faiblesse si à aucun moment des liens sont faits avec d’autres pour créer un mouvement massif, car contre les violences policières par exemple, nous voyons bien que ce ne sont pas que des noirs ou que des arabes qui sont tués, mais bien les deux en majorité. Il s’agit donc du régime d’exception qui vise les deux groupes. Pareil pour la discrimination massive à l’emploi. Et ce régime d’exception ni les noirs seuls, ni les arabes seuls n’y viendront à bout. J’insiste, ces solidarités n’ont rien de naturels, pas même « entre noirs » alors, pourquoi s’attendre à ce qu’elles le soient entre « racisés » ? « noir » comme « racisé » sont des constructions à politiquement orienter. Entre peuples noirs, nous avons la preuve fréquente des divergences d’intérêts donc cette orientation c’est l’organisation politique qui peut la donner, cela n’émane pas naturellement des communautés/peuples en question.

Différentes options politiques s’offrent à nous sur ce point: non mixité ou mixité ou les deux. Choisissons celle(s) qui nous parle(nt) sans délégitimer les autres, parce que ce n’est pas la forme de l’organisation (mixte ou non mixte) qui fait la pertinence du projet défendu et des moyens employés. Si nous devons donc nous affronter – ce qui est inévitable – ce ne sera donc pas sur la forme, mais sur le fond des actions que nous allons mener et l’horizon politique que nous allons défendre.

« Ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs » : rencontre avec les PanAfroRévolutionnaires du Collectif Cases Rebelles

Cases Rebelles est un collectif composé de noirEs africainEs et caribéenNEs se définissant comme « PanAfroRévolutionnaires », c’est à dire, selon leurs propres termes : « des panafricainEs qui veulent tout révolutionner en même temps. Avec amour ». Ce collectif produit énormément de contenus écrits et audio sur les luttes noires. De plus, certainEs membres sont associéEs à la dynamique panafricaine du côté de Nantes, et le collectif fait également alliance avec des groupes sur d’autres villes. En effet, à la mobilisation contre les violences policières prévue le 18 juin à Paris, pour Lamine Dieng ainsi que les autres victimes, Cases Rebelles proposera des portraits de 100 victimes de la police (Plus d’infos sur cet important projet à diffuser, ici).  Après plusieurs années d’appréciation mutuelle, j’ai proposé il y a quelques mois au collectif de changer de casquette : cette fois, plutôt que d’en poser, il répondra aux questions. Au programme : négrophobie, luttes panafricaines, Caraïbes, santé mentale, lutte des classes et bien d’autres choses. Bonne lecture !

Capture

 

  • Vous avez fêté en 2015 vos 5 ans d’existence. Premièrement, bravo d’avoir duré et je vous souhaite encore d’exister le plus longtemps et le plus sainement possible. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

L’une des principales constatations c’est sans doute que l’on a appris, découvert beaucoup de choses dans ce travail d’auto-éducation et de récupération de nos histoires. La deuxième c’est la difficulté d’agir et de sortir de l’isolement, de se connecter à plus de personnes dans la vraie vie quand on est hors de Paris/IDF. Notre objectif n’était pas de devenir un média mais un groupe militant. Et là-dessus on est un peu frustréEs. Ensuite, exister sainement en petit collectif sur le long terme ce n’est pas toujours facile mais on résiste.

  • Lors de ces 5 ans, vous avez produit quelques petites « phrases d’anniversaire » très stimulantes politiquement. J’aimerais bien revenir sur une en particulier « Pas de leaders, pas de porte paroles, mais du collectif et de l’amour ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

5years4On croit vraiment que la question de la circulation du pouvoir, de la parole, des prises initiatives sont des enjeux cruciaux dans les modes d’organisation politique. L’idée de leaderEUSEs naturelLEs est problématique. Elle tend à entériner des privilèges : capacité à s’exprimer, à convaincre, voire à manipuler. La question du porte-parole est emblématique en ce qu’elle implique de validisme et de capacitisme : est-ce qu’un porte-parole peut-être muet, peut-il bégayer, peut-il faire des fautes de français, peut-il parler lentement, à voix basse ? La représentation du porte-parole est hyper normée et ces normes sont validistes, ethnocentrée et virilistes, même dans des organisations féministes, etc. Et puis il y’a les slogans, les formules qui souvent doivent avoir une efficacité publicitaire. Bref, le combat implique pour nous que l’on embrasse nos diversités et donc nos diversités d’expression. Qu’on accepte que tel exposé soit fait par X même si X n’est pas très à l’aise à l’oral. Le charisme, l’éclat projeté sur les leaderEUSEs effacent systématiquement le travail de toutes les personnes autour sans qui il n y’aurait pas de mouvement ; cela recrée donc des classes. Les leaderEUSEs ont d’ailleurs une tendance à monopoliser la parole, on trouve ça très fatigant. Ils confondent «  libérations » et« lavages de cerveaux ».

Notre attention au collectif vient aussi du fait qu’on se définit comme groupe anti-autoritaire et qu’on tient à l’horizontalité dans les décisions.

L’amour doit être par ailleurs pour nous le ciment des luttes : nous devons avoir de l’amour pour nous-mêmes, lutter contre notre propre négrophobie, avoir de l’amour pour les autres noirEs avec toutes leurs complexités. Mais ça veut dire aussi aimer tous les êtres vivants et la planète ; tout cet amour est important. Il s’agit d’essayer de ne pas se laisser envahir par la haine. La haine rend obsessionnelLE, empoisonne ; ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs. L’amour permet de croire aux possibilités de changements, de déconstructions, de constructions… Dans la mesure où nous bénéficions nous aussi de privilèges – en fonction de nos situations personnelles – nous pouvons être dominantEs – nous avons aussi du travail de déconstruction à faire et nous avons plutôt intérêt à ce que les dominéEs dans ces rapports sociaux-là ne conçoivent pas leur possible libération qu’à travers notre disparition en tant que personne. Les nombrilistes focaliséEs sur les rapports sociaux qui les désavantagent l’oublient souvent : on est rarement dominéE intégralE.

  • J’aimerais revenir sur février 2008 au Cameroun, événement qui revient assez souvent sur votre site où dans vos publications sur les réseaux sociaux. Comment avez-vous été amené à en parler ? Pourquoi il est important pour les noir(e)s en France de s’y intéresser ?

D’un point de vue panafricain il est important de comprendre que nos émancipations se jouent toujours dans un « ici » et dans des « ailleurs » auxquels nous sommes liés symboliquement, affectivement et concrètement. C’est capital de suivre et partager les luttes d’émancipation en Afrique, toutes, pas uniquement celles qui semblent victorieuses. Les silences français sur ce qui se passe au Cameroun témoignent d’une collusion de longue date entre les régimes autocratiques camerounais et la France. Et tout cela protège les intérêts de l’ancien pays colonisateur et de multinationales dont il sert également les intérets, comme le groupe Bolloré par exemple, largement implanté au Cameroun. On a d’un côté la France qui exerce encore une puissante domination économique, politique et culturelle, et de l’autre un régime quasi sans alternance depuis 1960 et qui tire sa légitimité originelle de l’écrasement, l’anéantissement de la lutte pour une véritable indépendance. Le continuum colonial ici est aussi celui du crime ; le pouvoir se maintient chaque jour par la force et dans le sang. Et cet état de fait n’a jamais été sanctionné : ni par un changement de régime, ni par la justice.

Actuellement Paul Biya manœuvre encore pour se représenter en 2018, après 34 ans de pouvoir et une modification de la Constitution il a 8 ans. C’est d’ailleurs cela qui a déclenché les révoltes, la dernière semaine de février 2008. Ce que les médias occidentaux ont appelés « les émeutes de la faim » pour les vider de leur sens politique ne rejetaient pas seulement Biya l’homme politique ; il s’agissait de libération, de justice sociale, de libertés publiques. La force de ce mouvement résidait dans son caractère absolument politique, populaire, et jeune. Les témoignages que nous avons recueillis racontent à la fois une chronologie du mouvement mais aussi sa formation, les formes d’organisations qui l’ont rendu possible. Ils racontent aussi la répression, la réponse militaire à une crise politique, ou comment la violence d’Etat protègent les intérets impérialistes internationaux (la France n’est plus la seule en course ici). Mais Février 2008 n’est pas un exemple isolé de fort mouvement de contestation à l’époque sur le continent ; on peut aussi parler du Sénégal, de la Côté d’Ivoire, ou du Burkina Faso, et plus récemment du Togo ou de la RDC.

Ce qui reste important pour nous, à travers les manifestations de 2008 et d’autres luttes contemporaines sur le continent africain, c’est de comprendre ce qui structure les régimes post-coloniaux autoritaires, quels sont les liens entre la répression des mouvements politiques, l’enfermenent massif des opposants, des pauvres, et le maintien de l’exploitation des ressources du continent et de ses populations. Et comment cette mécanique coloniale, capitaliste repose sur et se nourrit de l’impunité de dirigeants criminels et du silence des États et consortium bénéficaires. Les vies noires continuent d’être dévalorisées ici aussi. À ce jour il n’y a aucune enquête intérieure ou internationale sur les 150 victimes (bilan a minima) de la répression de 2008 au Cameroun, et il n’est pas permis de commémorer leur mémoire dans le pays.

  • Vous produisez également du contenu de qualité sur les caraïbes, en particulier la Guadeloupe. Chauvinisme oblige étant Guadeloupéen, j’aimerais bien qu’on discute du fait qu’il y a soit une forme de mépris, soit un grand désintérêt pour l’activité politique, syndicale et anticoloniale, pourtant très intense là-bas alors que dans le même temps on se borne à réduire « l’Antillais » à une forme d’apolitisme qui ne reflète pas la réalité. Etes-vous d’accord avec mon constat ?

Le mépris et l’ignorance sur ce qui s’est passé, se passe en Guadeloupe c’est affligeant. Certaines personnes préfèrent garder une image doudouiste datant de la colonisation, ou alors l’image de la rubrique faits-divers de France-Antilles… Le grand public a ouvert les yeux pendant le mouvement de 2009 mais l’intérêt a été bref. Au final, nombre de personnes conservent un rapport colonial aux Antilles dites françaises comme si rien ne pouvait s’y passer de déterminant, comme si son destin se jouait encore en France. Caricaturer ces territoires et les personnes qui y vivent ou qui en sont issues est au final une position politique qui va fondamentalement à l’encontre du panafricanisme et de toute forme d’unité noire. C’est aussi un sacré manque respect pour les populations issues de la déportation esclavagiste de même que pour les populations indiennes et africaines victimes du système d’exploitation qu’était l’engagisme et tout cela sans même parler du silence total sur l’annihilation des populations amérindiennes.

On entend beaucoup de jugements à l’emporte-pièce sur « les antillais ». Quand ça vient de personnes qui ne connaissaient pas l’UGTG avant 2009, qui ne connaissent pas les multiples mouvements sociaux de ces territoires, c’est la honte. Les gens en général connaissent 3, 4 martiniquais : Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau parfois. Ils les ressassent et parfois les lisent bien mal – quand ils les lisent – construisant des oppositions idéologiques grossières. Quant à la Guadeloupe la diversité des mouvements, la pluralité des courants politiques, des écrits, tout cela reste largement méconnu… Ces dernières années, lire par exemple les travaux de quelqu’un comme Marie-Héléna Laumuno autour du Gwoka c’est passionnant. Les trajectoires et les œuvres d’individuEs comme Sonny Rupaire, Gerty Dambury, Gérard Lauriette, Simone Schwarz-Bart, Eugène Plumasseau sont passionnantes. Un livre comme « Le couteau seul » de France Alibar et Pierrette Lembeye-boy est un classique pour nous. Bref, on pourrait citer beaucoup de noms…

Aujourd’hui en termes de luttes, en Guadeloupe toujours, un groupe comme Rebelle est une sacrée leçon de militantisme. Mais c’est comme si les Caraïbes restaient en permanence des terres vierges d’histoires, constamment effacées par le ressac des vagues et des clichés : plages, zouk, hyper-sexualisation, footballeurs, violence, etc. Et après ? Rien que sémantiquement, c’est problématique le nombre de faux décoloniaux qui parlent de « DOM-TOM », de « métropole », ou qui disent que là-bas c’est la France. Mais c’est aussi cette forme de pensée impérialiste, de logique de Centre, qui fait que nombre de militantEs ne pensent pas qu’il puisse se passer du politique là-bas ; du politique qui joue sur la Guadeloupe, mais aussi sur la France, le pays colonisateur. Glissant, par exemple, a pas mal écrit contre les logiques de Centre. Il faut le lire au lieu de s’accrocher aux interprétations qui aplatissent son œuvre, aux raccourcis. Le fait que ce que nous produisons sur la Guadeloupe ou même les Caraïbes en général ne suscite pas toujours un grand intérêt montre qu’au fond un certain nombre de personnes tiennent à conserver leurs idées reçues. Mais les antillaisEs ne sont pas les seulEs à être piégéEs dans des visions tropicales exotisantes ; la police brésilienne tue par exemple les noirEs à un rythme effroyable et pourtant l’image de carte postale et le mythe de la démocratie raciale demeurent en dépit du racisme meurtrier contre les noirEs et les amérindienNEs.

Image2

Pour en revenir aux Caraïbes, on trouve cela gravissime quand des personnes qui se disent touchées par l’esclavage, voire qui revendiquent cette histoire en tant que noirEs, se complaisent largement dans la représentation caricaturale et le jugement des personnes qui descendent des populations déportées. Même Les aliénations antillaises sont à prendre, comprendre, analyser au regard de l’histoire esclavagiste et coloniale…

Revendiquer, se réclamer d’une déportation tout en méprisant les victimes premières et leurs cultures c’est terrible. C’est comme tous les gens qui se permettent de juger Haïti et les haïtienNEs ; honte à vous ! Si vous n’avez pas habité les corps directement porteurs de cette histoire d’émancipation unique au monde dont nous héritons touTEs, bref si vous n’êtes pas haïtienNEs, vous n’avez aucun droit de juger, conseiller, généraliser, en faisant abstraction de ce qu’il en a couté et coute encore à Haïti d’avoir ouvert la voie de la libération.

  • Pour poursuivre sur la Guadeloupe, et puisque vous vivez en France, comment répondez-vous à l’idée que n’étant pas sur place, vous n’êtes pas légitimes pour vous positionnez sur la vie politique et militante locale  guadeloupéenne ?

Pour ce qui est de la légitimité de nos positions en étant hors du pays nous allons essayer d’être clairEs. La sincérité de l’engagement patriotique ne se mesure pas à la durée de maintien en continu sur le territoire, sinon les vieilles familles békés seraient parmi les nationalistes les plus radicaux ; ce n’est pas le cas. Notre présence en France est complètement liées au fait que la Guadeloupe n’est pas indépendante et souveraine et donc à l’incidence que ça a sur la situation économique, sur l’exil organisé via le système universitaire, la fonction publique ou assimilée et bien entendu tout l’héritage du BUMIDOM. Nous n’avons pas fui par amour de la France et par détestation de la Guadeloupe. Mais ce qui est certain c’est qu’y retourner – ce à quoi certainEs d’entre nous aspirent – nécessite de l’humilité et la conscience des mécanismes de domination qui peuvent se mettre facilement en place entre nous et nos frères et sœurs là-bas. Cela veut dire aussi être attentifVE à nos privilèges sur le marché du travail, etc. Bien entendu nombre d’« expatriéEs » blancHEs qui débarquent en Guadeloupe ne se posent pas du tout ce genre de question ; certainEs arrivent même à militer sans mettre à perspective leur place, leur privilèges et le rôle qu’ils jouent dans cette recolonisation permanente. C’est typique d’une certaine forme de bonne conscience coloniale.

En tous cas, pour revenir aux « antillaisES » en France, ceux qu’Alain Anselin appelle « la troisième île »  l’idée qui voudrait qu’ils sont forcément sur des positions assimilationnistes et républicaine est fausse. Nos vues, nos perspectives, nos lectures sont bien évidement à mettre en perspective avec celles de ceux qui y vivent en permanence. Mais c’est cela aussi qu’implique les réalités transnationales et diasporiques : le peuple est sur le territoire mais aussi ailleurs. Et il porte aussi le pays en lui. Il y a toujours eu des individuEs en exil plus ou moins volontaire qui croyaient fermement  aux libérations nationales. Les personnes qui pensent qu’on est à côté de la plaque n’ont qu’à nous attaquer sur nos positions politiques, sur notre connaissance sociale, historique, politique du contexte. Mais de toute façon l’argument : « vous ne vivez pas ici donc vous ne savez pas » est un classique des arguments impérialistes. A ce compte là, il n’y a plus qu’à croire et répéter les mensonges des médias dominants vendus aux bourgeoisies coloniales.

  • Que pensez-vous du fait que dans les milieux militants non noirs, les penseurs, symboles de luttes et cultures noirs sont omniprésents alors que les noirs n’y sont pas toujours les bienvenus, ou pire, qu’on ne s’intéresse même pas à comprendre profondément pourquoi les noirs ne rejoignent pas telle ou telle groupe ou mobilisation où pourtant l’héritage révolutionnaire noir est encore une fois omniprésent ?

La fétichisation des noirEs, l’appropriation, ça va de pair avec la négrophobie. C’en est un revers qu’on nous présente comme positif. Cela permet aux concernéEs de ne pas se remettre en cause et ça nous oblige à lutter en permanence contre une universalisation lénifiante de ces symboles, leur neutralisation et l’effacement de nos corps bien réels. Cette tension rappelle pas mal cet amour franchouillard pour les artistes noirs américains exilés par exemple, une affection très limitée qui masquait une négrophobie globale. C’est également dû aux liens entre le monde noir et le divertissement ; comme si nous restions des biens de consommation, des otages d’une Revue nègre, ou coincés dans les cages de l’expo colonial ; nous sommes là et notre subjectivité est absente. On ne considère pas nécessairement que la culture noire américaine nous « appartienne » : mais ce qu’il s’y dit va influer sur la perception de nos corps et cela couvre nos voix. Quand Omar Sy oppose la France aux Etats-Unis sur la représentation des noirs à l‘écran, arguant qu’on ne peut pas comparer parce que «  Les Noirs américains ont été des esclaves dans un passé encore récent. Leurs descendants le ressentent toujours dans leur chair. » il montre bien à quoi servent les films sur les esclaves américains ici : à cacher les histoires esclavagistes de la France que ce soit dans les Caraïbes ou au Congo. Cela renvoie à l’incapacité sur ce territoire à assumer cette histoire et ça aide à masquer les continuum. On peut pleurer Prince : il ne risquait pas d’interpeller la France sur les activités de Bolloré au Cameroun. On peut même faire venir Angela Davis à Nantes, l’y faire applaudir à son Mémorial révisionniste à l’Abolition, et on peut même lui faire dire – aux mépris des luttes locales – que des réparations pour une population particulière ce n’est pas pertinent. Bref, les noirEs d’ailleurs –sans les noirEs concernéEs – c’est pratique, on peut leur faire dire ce qu’on veut.

Il est vrai que ce tandem appropriation-invisibilisation peut venir aussi d’autres non blancHEs et ça n’est pas moins néfaste et problématique.

  • Vous avez plusieurs fois émis des critiques très fortes sur la recherche de visibilité dans les grands médias, la recherche de « place » et sur une conception élitiste et petite bourgeoise des luttes noires. Comment faire pour garder une lecture de classe dans nos luttes ?

II y a plusieurs éléments dans ta question, il nous semble.

Certaines luttes dites antiracistes ne se définissent pas comme anticapitalistes et se résument à des revendications de places dans le système ; ces luttes-là utilisent donc les formes qui correspondent à leurs buts. Mais cet « antiracisme » là ne représente, selon nous, aucune menace pour la suprématie blanche.

Mais on veut bien revenir sur un autre élément de ta question : « nos luttes ».

On le redit, dans Cases Rebelles on est regroupéEs en tant que noirEs pour lutter contre toutes les formes de domination. Nous ne sommes donc pas un groupe exclusivement « antiraciste ». La lutte anti-capitaliste, la lutte contre le salariat, ne sont pas moins prioritaires pour nous que la lutte contre la suprématie blanche ; le truc c’est qu’on veut essayer de mener initialement ces luttes-là dans un contexte où nous sommes assez fortEs pour ne pas nous faire agresser par la violence raciale de supposéEs alliéEs.

Pour garder une lecture de classe dans toutes les luttes il faut sans aucun doute qu’elles soient enracinées dans les classes populaires. Il faut aussi éviter, il nous semble, la spécialisation et l’exploitation dans le travail militant, c’est-à-dire la création d’autres classes. Et ça va de soi pour nous qu’il faut éviter de devenir des spécialistes qui vont faire de leur savoir un produit à vendre à des prestataires ; médias, institutions, etc.

Image 3

  • Dès votre création il y a 5 ans, vous avez développé des idées afroféministes. Comment l’afroféminisme s’intègre-t-il à votre vision révolutionnaire ?

Il n’était pas question pour nous de penser un projet révolutionnaire sans mettre les femmes noires au cœur de cette émancipation, sans hériter des luttes des femmes noires qui nous avaient précédéEs, et des résistances de celles de nos familles et entourages. C’est crucial selon nous de se pencher sur ces luttes passés et d’apprendre d’elles. Repenser une historiographie qui ne soit pas basée sur des « héroïnes », des femmes d’exception, cela permet de déconstruire l’idée même de ce qu’est la résistance. Là comme ailleurs il faut sortir de l’axe Reines d’Afrique, Rosa Parks, Angela Davis… Nos mères, tantes, grands-mères ont été, sont des résistantes à leur façon.

De plus, c’est profondément libérateur pour tout le vivant de repenser, et tenter de démanteler les constructions issues du patriarcat, et à plus forte raison au regard de nos histoires. Il s’agit de s’attaquer aux essentialisations et aux injonctions qu’esclavage, colonisation, migration ont forgés ou accentués. Il faut aussi en finir avec l’idée d’un patriarcat unique, universel et solidaire, de normes de genre uniques et universelles, sans bien entendu virer dans ces conceptions idéalisées –souvent par des hommes noirs- qui voient du matriarcat partout en lieu et place bien souvent de matrifocalité, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Par ailleurs, notre collectif, même s’il est mixte, a toujours été majoritairement féminin et les rencontres se sont souvent faites autour de questions afroqueers et afroféministes.Image4

  • Selon vous, quelles positions les noir(e)s en France peuvent-ils/elles tenir en ce moment contre l’Etat d’urgence ?

Encore une fois, dans une telle situation, les positions des unEs et des autres sont révélatrices des visions, des aspirations politiques et aussi des privilèges ; on peut donc être noirE et s’accommoder d’un régime répressif, d’un état d’exception qui après Novembre a énormément ciblé des musulmanEs.

Si l’on se réfère à nos histoires de descendantEs d’esclaves et de colonisées ce régime d’exception devrait viscéralement nous interpeller et nous rappeler comment dans le passé la circulation de nos corps fut strictement contrôlée et instrumentalisée. Tout ce qui passe au niveau migratoire devrait également nous faire bondir au regard de ces histoires que nous portons en nous. Par ailleurs, il nous semble plutôt évident que dans un Etat où le droit régresse les moins privilégiéEs seront à terme les plus touchéEs, même si une partie de la société va aussi découvrir une violence d’Etat dont elle était préservée jusque-là. Dans tous les cas, se satisfaire d’être temporairement indemnes dans un contexte profondément injuste ça craint. Mais en même temps, on ne pense pas que c’est pertinent d’essayer de pousser les gens à se bouger en leur disant qu’ils seront les prochaines victimes. Il n’y a pas de recettes et ce n’est pas comme si il existait en France de nombreux groupes politiques noirs qui pourraient articuler des positions spécifiques.

  • Comment penser les alliances transnationales entre noir(e)s, alors que les contextes diffèrent, et que souvent les réalités afro-américaines écrasent la pluralité des vécus en dehors des Etats-Unis (et de l’Amérique du Nord plus généralement) ?

Ce que nous appelons transnational c’est avant tout comment nous-mêmes, nos histoires, sommes liéEs à divers territoires qui co-existent en nous, et qui doivent jouer conjointement dans nos actes. LocaliséEs ici, en France, nous sommes liés à des pays d’Afrique, des Caraïbes par la migration, par l’esclavage, etc.

La question des alliances pour nous relève plus de l’internationalisme, c’est-à-dire à la connexion dynamique des mouvements d’émancipation au niveau mondial, des convergences, des solidarités, des relais.

La diffusion des réalités et des luttes afro-américaines se fait sur un mode impérialiste. Cela parasite fortement les possibilités d’établir des liens équilibrés : nous avons souvent interviewé des noirEs des Etats-Unis mais il a toujours été difficile de maintenir un contact et leur intérêt pour nos réalités est souvent très temporaire et biaisé, habituéEs qu’ils sont à être les tenants d’une expérience noire hégémonique. Nous souhaitons à l’avenir travailler prioritairement des connexions d’un point de vue afroeuropéen ou avec des noirEs des Amériques mais pas des Etats-Unis. Cela nécessite aussi que nous-mêmes nous nous décolonisions ; parce que nous avons effectivement beaucoup été nourries au hip-hop, aux luttes de libérations afro-amércaines, aux écrivainEs, aux essayistes… Et nombre de concepts aussi que nous utilisons ont été formuléEs dans ce contexte-là.

  • Pour finir, vous êtes actuellement, à ma connaissance, l’un des rares collectif noir – sinon le seul ? – à penser la question de la santé mentale et de ce que la médecine appelle handicap, en articulation avec l’expérience du racisme (Par exemple ici, ou ). En quoi s’agit-il pour vous de questions politiques ayant tout à fait leur place dans une perspective noire, panafricaine et révolutionnaire ?

Les questions de santé mentale concernent certaines personnes du  collectif et donc la question d’avoir accès à des soins, à une psychiatrie qui serait décoloniale, cette question-là précède l’existence de Cases Rebelles. Et ça nous semblait donc évident dans le collectif de faire écho non seulement à la façon dont le racisme, les vécus migratoires, héritages historiques, etc.  fabriquent des traumas et de la souffrance mentale, mais comment aussi il est très difficile ici en tant que noirEs d’avoir accès à des approches qui incluent tout ces paramètres ; et cette difficulté renforce l’isolement. Par ailleurs, ce n’est pas nécessairement « naturel » dans les classes défavorisées de considérer la souffrance comme légitime, ou comme légitime d’être prise en compte. À cela s’ajoute encore le fait que matériellement ce n’est pas nécessairement accessible et même quand ça l’est toute la machine psy produit énormément de violence de classe, de racisme, sexisme, d’injonctions à la norme, etc. En parler c’est vital pour nous parce que tout d’abord les silences et les dénis de nos souffrances mentales sont des poisons pour nos vies de groupe : familles, couples, groupes militants. Nos souffrances individuelles et les surcompensations qui en découlent sont des obstacles majeurs aux élans panafricains.

On ne fait pas de révolution si on ne travaille pas en même temps à son bien-être : l’idée que la révolution apaisera tout c’est illusoire. Et puis dans l’immédiat  on sait aussi que la souffrance mentale expose à plus de violences policières –  il y a de nombreux cas de personnes en crises tuées par les forces de l’ordre – et à plus de violence du système en général. Les questions handies on a essayé dès le début d’en faire écho même s’il n’y a pas de personnes se définissant comme handies dans le collectif. Mais ça a toujours été pour nous une question majeure du fait d’histoires personnelles, familiales. Les enjeux sont énormes et multiples mais vu que l’institutionnalisation est une forme très forte de ghettoïsation, les personnes handies sont relativement peu visibles et donc les noirEs sont plus que rares. On ne peut pas généraliser mais Leroy Moore, activiste handi des Etats-Unis, parlaient de conceptions dans la communauté noire qui considéraient le handicap comme quelque chose de honteux, à cacher. Nos expériences ne sont pas complètement en adéquation avec ça mais nous observons aussi cette tendance. En conséquent, les approches handies manquent au monde noir francophone : ces sœurs et frères nous manquent. Et de plus les questions handies noires posent par exemple de manière radicale l’assignation à la performance du corps noir héritée de l’esclavage bien entendu, et perpétuée dans le sport, la danse. Tout cela est extrêmement validiste. On ne démontera pas cet enfermement dans la performance sans nos sœurs et frères handies. Révolutionner c’est remettre en question les évidences et le validisme c’est une succession d’évidences jamais remises en question, parce qu’on les entérine  quotidiennement.

***

Je remercie très chaleureusement le collectif Cases Rebelles pour le temps qu’il m’a accordé, pour toutes ces réflexions toujours très stimulantes, ainsi que pour l’artiste – Titica, une femme noire trans angolaise – avec laquelle il proposer de clôturer en musique cet entretien. Souhaitons à ce collectif de continuer à durer car je suis sûr qu’il participe, avec beaucoup d’humilité, de discrétion, mais aussi de puissance, à construire un mouvement noir fort qui prendra son essor dans les années à venir : « on entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse » (proverbe Touareg).