Sibeth Ndiaye, Lori Lightfood, comme autrefois Barack Obama : commandeurs contemporains de la plantation

En France, la nomination de Sibeth Ndiaye comme porte-parole du gouvernement a pu être présentée dans certains milieux de gauche libérale et par des commentateurs afros comme un progrès ; sentiment renforcé par les nombreuses invectives racistes dont elle a fait l’objet. De plus, l’élection de Lori Lightfood à la mairie de Chicago a suscité en France enthousiasme et admiration, alors même qu’aux Etats-Unis, des collectifs de militants noirs locaux, s’organisaient déjà contre la politique défendue par celle-ci[1].

Après des années de l’arnaque Obama, du côté de certains « progressistes » et de certains africains et afrodescendants, force est de constater que la leçon n’a pas été retenue. Disons donc quelques mots de cette politique de représentations, en tant qu’elle est d’abord une stratégie hégémonique de ceux qui nous gouvernent, et ensuite, en ce qu’elle témoigne, du point de vue des groupes sociaux subalternes, de notre acceptation du cadre politique actuel ou de notre résignation quant au fait d’œuvrer à transformer véritablement notre condition.

La politique de représentations : une stratégie hégémonique

La réalité des insultes auxquelles est soumise Sibeth Ndiaye, ou encore  les attaques négrophobes contre Obama lors de sa présidence, rappelle la virulence du racisme d’une part importante des populations occidentales, et ce, à l’image de ceux qui les gouvernent. Il est donc tout à fait normal de critiquer la négrophobie qui émanent de ces attaques et d’exiger que les critiques se situent  sur ce que ces personnalités défendent comme projet de société. Mais dans des sociétés gangrenées par le racisme, on ne peut pas sérieusement s’attendre à ce qu’un élu noir soit perçu comme un homme politique « comme un autre » (c’est-à-dire comme un blanc), et le raisonnement est le même pour les femmes politiques. La neutralité souhaitée est impossible, tant que le rapport social de race demeure opérant pour assigner blancs et non blancs à des positions hiérarchisées dans la société[2]. L’ascension social d’un noir, même issu d’une famille aisée, constitue toujours une rupture dans l’ordre du monde eurocentrique. Il y aura donc toujours des polémiques. La question est donc de comprendre comment intervenir dans lesdites polémiques[3]

Faut-il par exemple, en réponse à la négrophobie dont sont sujettes toutes ces personnalités, prenant pour cible notamment leur coiffure afro, se situer au même niveau que ceux qui les attaquent, c’est-à-dire répondre là encore en parlant de cheveux mais cette fois de manière positive ? Même si mettre en lumière le racisme se cachant derrière la dévalorisation des caractéristiques physiques des noirs est incontournable, on se doit d’élever le débat : que signifie la nomination de Ndiaye dans le gouvernement de Macron, en particulier en plein mouvement social des gilets jaunes ? que signifie cette nomination en terme de stratégie « marketing de la diversité » ? Voici ce que l’intéressée déclare elle-même sur sa page facebook le 2 avril dernier :

« Depuis que j’ai été nommée au Gouvernement, je constate que toutes les attaques se concentrent sur ma modeste personne, et non plus sur le chef de l’Etat. J’en suis très heureuse ! Il pourra désormais avancer plus efficacement. »[4]

La stratégie a donc bien fonctionnée : créer les conditions pour les uns d’exprimer leur racisme crasse et ce faisant, donner aux autres des gages d’ouverture et de diversité, tel est le tour de passe passe de Macron que Ndiaye est fière d’incarner.

Autre question, que dire du fait qu’à peine nommée, la nouvelle porte parole était déjà invitée à s’exprimer sur la mort d’Ange Dibenesha[5]  en ciblant les « fake news » des internautes lambdas, mais en exemptant la police de toutes critiques, alors que depuis des décennies son activité est marquée par la mort d’hommes du même profil (arabe, noir, rrom, de quartiers populaires) sans que cela n’entraine la condamnation des fonctionnaires impliqués dans la plupart des cas, même lorsque que des mensonges et autres autopsies par la suite contredites ont été présentés pour blanchir les forces de l’ordre ?[6]

Voilà un exemple de questions auxquelles nous devons répondre, plutôt que de nous contenter de rappeler ce qu’on est sensé savoir depuis un moment déjà : oui, la France est un pays raciste. Et après ?

Bien sûr, l’enthousiasme suscité par l’élection ou la nomination d’un noir ne peut être analysé de la même façon, quand celui-ci est le fait de noirs eux-mêmes. On peut comprendre que dans un contexte de subordination, l’élévation d’une personne que l’on identifie comme faisant partie des « siens » contribue à la valorisation de soi. Le problème est que cet enthousiasme, tout aussi compréhensible qu’il soit, reste lui-même prisonnier de cette condition subalterne. Que penser du fait que cette valorisation passe par accepter une participation à un gouvernement qui ne renonce absolument pas aux relations néocoloniales en Afrique – d’ailleurs l’Afrique de l’ouest ne lui suffisant pas, Macron souhaite étendre l’influence française à l’est du continent[7] – et qui usent du même mépris envers le dit « outre mer », lorsque devant les preuves d’un scandale sanitaire et environnemental, le président déclare qu’il faut arrêter de dire que le chlordécone est cancérigène ?[8]

Il faut donc accepter cette réalité : toutes les personnes racialisées comme noires n’ont non seulement pas les mêmes orientations politiques, mais surtout ne défendent pas les mêmes intérêts en terme de classe. Sibeth Ndiaye et tous les autres travaillent à préserver les intérêts des classes dominantes, à un niveau national, et préserver ceux de la France sur son pré-carré africain à un niveau international. Faut-il considérer que la représentation est plus importante que les politiques défendues par ces personnalités, avec leurs conséquences désastreuses pour des millions de vie, ici ou là-bas ?

La politique des représentations comme acceptation du système capitaliste racial ou résignation quant à le dépasser 

Il ne viendrait à l’idée de personne, du moins a priori, de considérer dans le contexte esclavagiste que la nomination d’un afro-descendant au poste de commandeur de la plantation –  à savoir celui chargé d’appliquer les directives du maître, de maintenir un climat de terreur pour assurer une cadence de travail soutenue et éteindre les volontés de révoltes des personnes esclavagisées – représentait un progrès, au motif que cela permettait à une personne issue du groupe opprimé d’accéder à un poste de pouvoir. Il apparaîtrait évident pour tout le monde que le rôle de commandeur, fût il assumé par un noir, consiste à défendre les intérêts des esclavagistes. Comparaison n’est pas raison, me direz-vous, et nous ne sommes plus du tout à la même époque. Certes,  mais il n’est pas vain de se rappeler que l’accession à des fonctions plus ou moins élevées de personnes appartenant à des groupes marginalisées n’est pas nouvelle. Ce qui change finalement et qui est « nouveau », c’est la mise en scène et le discours qui accompagnent ces ascensions, sous fond d’éloges creux de la diversité. Phénomène ancien donc, mais habillage nouveau. Quoiqu’il en soi, malgré les limites de la comparaison, l’essentiel se situe ici : ce qui rendrait aberrant pour à peu près tout le monde l’idée que la nomination d’un commandeur noir sur une plantation relèverait du progrès, c’est la disqualification absolue du cadre que constituait l’esclavage. On considère que ce cadre juridique, social, politique, économique est violence par essence, donc les différents statuts en son sein sont considérés comme illégitimes de facto et c’est tant mieux.

Voici donc le principal problème avec cet argument voulant que malgré tout, quelle que soit l’orientation politique et le programme appliqué concrètement, l’accession d’un noir à un poste de pouvoir contient toujours en soi une part de progrès : le cadre politique actuel – capitalisme et hégémonie occidentale – ne parait pas illégitime de facto. On ne considère pas qu’un système aussi inégalitaire, à un niveau national comme international, tout en étant très différent de l’esclavage,  peut être sous le coup d’une disqualification absolue. Or, bien que le contexte et l’intensité de la violence diffèrent de beaucoup, le principe d’exploitation des uns au profit des autres demeure avec tout un tas désastres sociaux, culturels et écologiques comme conséquences (pour résumer très rapidement ce qui peut prendre des heures à être illustré par des exemples)[9]. Pire, on pourrait même dire qu’à l’heure actuelle, les marges de manoeuvre sont bien plus grandes pour ces politiciens qu’elles ne l’étaient pour les afro-descendants durant l’esclavage à qui on octroyait un pouvoir relatif sur les autres individus esclavagisés. Aujourd’hui, se retrouver à ces positions de pouvoir, malgré la réalité du racisme et des barrières structurels qu’il engendre, c’est choisir une certaine orientation et garantir avant tout ses propres intérêts. Les personnes qui arrivent à ce stade sont rarement dans la survie, elles ne sont pas sous le coup de la même menace que celle qui pesait sur celui qui aurait refusé de prendre le fouet contre les siens. On ne peut donc pas excuser ces hommes et femmes politiques noirs qui jouent contre nos intérêts. On ne leur assigne pas la fonction de commandeurs de la plantation : ils se battent pour y accéder. Certains vont user de leurs avantages de départ, comme lorsqu’ils sont issues de familles noires aisées (comme pour Sibeth Ndiaye), et d’autres qui auront échappé à la reproduction sociale, vont choisir de travailler contre les intérêts de leur classe sociale de départ, afin de préserver leurs propres acquis.

Loin d’être anodine, cette priorité donnée aux représentations illustre donc un problème de fond : c’est penser que le cadre n’est pas absolument illégitime, et se dire qu’il est possible de trouver son compte dans le système tel qu’il est. Parce que de toutes les façons, « ça pourrait être pire ». Et puis après tout, quand on vit en occident, on peut avoir accès à une vie plus confortable se diront beaucoup, donc plutôt que de vouloir oeuvrer à changer un cadre qui offrirait de meilleures options pour les populations du Sud et celles du Nord qui y vivent avec la condition de migrants par exemple, autant essayer de se faire une place au pouvoir. Voilà le raisonnement. Et ici le problème n’est pas de vouloir « aller loin » ou « de vouloir accéder au pouvoir », mais de ne pas rompre avec les projets défendus à ce jour par ceux qui nous gouvernent, à savoir des projets qui, répétons-le, nuisent aux classes populaires, aux non blancs, et au Sud global. 

Mais le problème peut aussi prendre une autre forme : même lorsqu’on disqualifie le cadre, on peut se résigner et penser que de toutes les façons on ne pourra pas le changer. En conséquence, la seule option qui apparaît est de se mouvoir dans ce cadre pré-défini et quémander de meilleures places. A l’intérieur du même cadre. Résultat, nous sommes beaucoup moins attentifs aux dégâts causés par ces promus, parce que l’on se contentera d’être heureux de voir des visages qui nous ressemble en haut des marches, faute de pouvoir accéder à mieux, pensons-nous. A un niveau international c’est penser que rien ne changera de toutes les façons jamais, qu’au fond, les occidentaux auront toujours leur armée en Afrique (l’inverse n’est pas vrai), pourront toujours trouver des prétextes pour s’ingérer dans la politique africaine (l’inverse n’est même pas pensable), pourront toujours débarquer dans nos pays pour le tourisme ou y faire des affaires avec une facilité déconcertante, quand en face les nôtres crèvent au fond de la Méditerranée ou à Calais. Dans ce contexte, il n’est donc pas surprenant que les nominations de tels ou telles soient vues comme « positives », puisqu’on pense que le cadre ne changera jamais.

Mais ce n’est pas parce que le chemin semble long, très long, qu’il faut renoncer à penser que d’autres cadres politiques, sociaux et économiques sont possibles. Il faut se dire que nous menons une course de relais, où chaque génération se passe le témoin. Bien que je le souhaite, je ne verrai peut-être  pas de changement statutaire ou d’indépendance de la Guadeloupe de mon vivant, ou l’émergence d’un Etat fédéral panafricain, mais ça ne veut pas dire que là où je suis je ne peux pas être un acteur du changement pour l’avenir. 

Bref, nous ne sommes pas obligés de renoncer à vouloir plus que la seule représentation. Nous pouvons, et même devons, continuer à garder le cap sur le changement de tous les cadres nécessaires pour une réelle émancipation, en confrontant celles et ceux qui nous gouvernent, quels qu’ils soient, à des projets de société contre-hégémoniques.


[1] Lori Lighfoot n’est pas une victoire pour tout le monde https://bit.ly/2UlMYlv

[2] Définir le racisme, un enjeu profondément politique https://hustle-mag.com/definir-racisme-enjeu-politique/

[3] Je défendais une position simiaire concernant le débat sur le « grand remplacement » en invitant à opérer une rupture avec la rationnalité eurocentrique dans lesquelles toutes ces polémiques prennent naissance. https://wp.me/p6CSGc-It

[4] Post facebook du 2 avril https://www.facebook.com/sibethEM/photos/a.1055312521270851/1624889354313162/?type=3&theater

[5] Sibeth Ndiaye réagit au décès d’Ange Dibenesha https://www.cnews.fr/videos/france/2019-04-01/sibeth-ndiaye-reagit-au-deces-dange-dibenesha-il-y-beaucoup-de-contre?fbclid=IwAR1ygnfMf2q3c1lggQf-9yXeGl3elQ1stONlT4XJS-MMtkO5-GSUcUH_bio

[6] Tristan Maarawi, « Mathieu Rigouste, La domination policière, une violence industrielle », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2013  http://journals.openedition.org/lectures/10585

[7] Emmanuel Macron à l’offensive en Afrique de l’Est https://www.lepoint.fr/economie/emmanuel-macron-a-l-offensive-en-afrique-de-l-est-11-03-2019-2299902_28.php

[8] Chlordécone carton rouge pour Emmanuel Macron https://www.francetvinfo.fr/sante/sexo/chlordecone-carton-rouge-pour-emmanuel-macron_3177929.html

[9] Evidemment, comme dans tout groupe social, les opinions politiques chez les noirs sont diverses. Certains sont consciemment d’accord avec le projet de Macron, pour prendre l’exemple du gouvernement dans lequel est nommée Sibeth Ndiaye,  et d’autres ne contestent pas l’ingérence occidentale et donc ne voyaient aucun problème avec la politique d’Obama comme tous les autres présidents avant lui. Il s’agit là d’orientations politiques assumées. Le désaccord sur le sens à donner à ces nominations est donc attendu. D’ailleurs bien des personnes socialement perçues comme noirse en occident ne s’identifient pas comme telles, et ne partagent aucune espèce de « conscience communautaire ». La critique ici présente ne s’adresse donc pas à eux, car ils n’interviennent pas dans ces débats et considèrent nul et non avenu tout discours sur un quelconque « problème noir » (ou africain) et donc de solutions sensées y répondre. La position à laquelle s’adresse donc cette critique est celle qui en s’exprimant en tant que noirs, déclare que ces nominations ou élections à des postes de pouvoirs représentent des progrès pour les noirs. S’exprimer de la sorte c’est se situer sur un terrain où ce qu’on considère être un « progrès pour les noirs » va devoir être débattu. Et lorsqu’on a conscience de l’ordre inégalitaire du monde, qu’on aimerait que cela change mais qu’on succombe à chaque fois à l’éloge creux de la représentation, alors que cette politique joue constamment contre nos intérêts, cela doit être soumis à la critique.

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