[Vidéo] Sur le bouillonnement salutaire autour des masculinités noires dans le contexte français

L’excellent ouvrage collectif dirigé par Léonora Miano et intitulé Marianne et le Garçon noir qui, il est vrai, mérite un article à lui seul (j’espère trouver le temps de m’y consacrer dans pas trop longtemps), a permis de mettre en lumière un ensemble de réflexions autour des masculinités noires dans le contexte français. Avant d’en dire quelques mots, je voudrais revenir sur un échange filmé que j’ai eu avec un média afro sur cette question, et dont la proposition fait écho à la parution du livre dirigé par Léonora Miano. Et j’aimerais terminer avec un projet du Collectif Cases Rebelles qui permet aussi sous une autre forme d’enrichir les débats actuels.

  • Echange avec By Us Media 

Dans le cadre d’un récent séjour à Paris, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Rokia Dosso pour le média afro « By Us » autour des masculinités noires, comme vous pouvez le voir dans la vidéo (2 min 37) ci-dessous :

Lien si la vidéo ne marche pas pour vous : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1874944309488162&id=1564060383909891

Les quelques propos que je développe là peuvent être (en partie) retrouvés dans certains articles que j’ai écrits sur ce blog, comme notamment celui-ci : Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro (Octobre 2015). D’autres articles qui ne sont pas à proprement parler sur les masculinités noires, mais plutôt sur la position sociale des hommes non blancs dans les pays occidentaux peuvent compléter le propos de la vidéo, notamment pour tout ce qui concerne les supposées « frustrations » des hommes non blancs qui expliqueraient leur sexisme; analyse à laquelle je m’oppose, notamment ici, en ayant pour point de départ les discours qui opposaient les racistes aux antiracistes (pour le dire vite) durant « l’affaire de Cologne » : Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine (Novembre 2016).

  • Marianne et le garçon noir, Léonora Miano (dir.)

Belle œuvre à la fois politique et littéraire, à 10 voix, elle questionne l’expérience noire masculine, et notamment le vécu de la négrophobie visant spécifiquement les hommes : contrôles, violences et crimes policiers, stigmates de « délinquants/criminels », assignation à une virilité débordante avec des connotations voulues « positives » – mais rien n’est positif dans le racisme, qu’on ne s’y trompe pas… – telles que les supposées grandes performances sexuelles, et d’autres plus explicitement négatives, comme la prétendue propension aux violences sexistes et au viol, en comparaison à l’homme blanc construit comme plus « civilisé » sexuellement dans l’imaginaire eurocentré raciste. Ce récit est pourtant fréquemment contredit par la quantité incroyable de scandales et violences sexuelles impliquant d’infâmes mâles blancs bourgeois sûrs de leur impunité.

Aux côtés de ce type de questions d’ordre systémique (rapports aux institutions, notamment la police, etc) s’ajoutent des réflexions bien plus intimes : qu’est-ce qu’être un homme, dans le rapport à soi, à l’amour de soi, de son propre corps, dans le contexte de la suprématie blanche lorsqu’on est un homme noir  ? Comment « profiter » de la morsure infligée par l’expérience du racisme au masculin pour repenser les rapports hommes/femmes, l’amour, l’intimité, la parentalité etc ? Bref, aux antipodes de la réhabilitation d’une masculinité noire patriarcale qui devraient « reprendre sa place », dans ce livre il s’agit au contraire de penser comment partir de la blessure raciale pour inventer du neuf, bien loin du patriarcat blanc et de sa violence qui s’est historiquement déployée aussi bien dans le cadre des rapports familiaux que dans les rapports coloniaux où les colonisés faisaient office de « pôle féminin » face à un « pôle masculin » colonisateur et conquérant. La métaphore du viol, de « l’Afrique pénétrée » est un lieu commun dans les discours de bon nombre de ces barbares que furent les colons… Rappel supplémentaire que le genre codifie les rapports entre les groupes constitués comme des « races » depuis les débuts de la conquête coloniale européenne.

  • « Masculinités Noires X Fragments », par le Collectif Cases Rebelles 

Jamais en reste en matière de bonnes idées, nourrissant toujours autant notre pensée politique que notre humanité noire à réaffirmer contre tous les vents contraires, le Collectif Cases Rebelles a fait connaître en septembre 2017 ce projet qu’il présente ainsi :

« Nous inaugurons ici une série d’entretiens intitulée « Masculinités Noires X Fragments », dans laquelle tous les 15 jours un homme noir répond à 4 questions toujours identiques ».

Chaque série aura son lot de 4 questions, et pour l’instant voici celles auxquelles ont eu à répondre les hommes noirs de la première :

Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?
Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?
En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?
Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? et si oui comment ?

C’est un très beau projet qui donne la parole à des hommes noirs, cis et trans, d’âges divers, de milieux sociaux différents, ayant grandi en Europe, en Afrique ou en Caraïbes, impliqués dans des formes de politisation là encore très diverses. Tout comme le fait Marianne et le garçon noir, il s’agit de donner accès à l’intériorité et à la pensée – évidemment toutes deux multiples – d’hommes noirs.

Voici les 4 entretiens de la première série de questions :

S1E1: Yves

S1E2: Régis

 S1E3: Sofiane-Akim

S1E4: Isaac

 

Il y a évidemment plein d’autres choses qui émergent dans ce bouillonnement autour des masculinités noires (et plein d’autres choses qui existaient avant), ce ne sont là que quelques petits exemples. Avec la ré-émergence* de l’afroféminisme, et cette politisation croissante de la condition des hommes noirs, on ne peut que souhaiter que ces réflexions de part et d’autres, et ensemble, sur la condition respective des femmes noires et celle des hommes noirs permettent de fortifier les luttes de libération noire et panafricaine en dégageant des pistes d’actions collectives toujours plus pertinentes.


* je parle de « ré émergence » de l’afroféminisme, car dans les années 1970, il y avait entre en France une dynamique et des mobilisations de femmes noires, et qui dans une version politiquement organisée a été notamment incarnée par un groupe afroféministe marxiste, la Coordination des femmes noires.

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L’esclavage atlantique et son abolition : plus qu’un simple enjeu de mémoire, un enjeu contemporain de luttes

Paru le 10 mai 2017, sur la revue Critique Panafricaine : 

Commémorer l’abolition de l’esclavage atlantique pratiqué par les Européens ne devrait pas consister à porter un regard sur un passé qui serait définitivement enterré, mais plutôt à se confronter avec lucidité aux racines historiques des combats que nous avons à mener à l’heure actuelle: les luttes pour les réparations et contre le néocolonialisme.

Il s’agit plus précisément de penser l’esclavage atlantique dans toutes ses dimensions (économiques, culturelles, etc) plutôt que de ne s’en tenir au seul récit eurocentré de son abolition. A savoir ce récit qui en plus d’insister sur les mouvements abolitionnistes européens plutôt que sur les révoltes d’esclaves, réduit de surcroît l’émergence de ces mouvements abolitionnistes à des motivations humanistes, alors même que des enjeux économiques très clairement assumés ont pesé lourdement dans l’élaboration de la pensée abolitionniste, anglaise tout d’abord, plus largement européenne ensuite.

Revenir sur cette histoire de l’abolitionnisme est fondamental, car c’est cette idéologie eurocentrée de l’abolition qui obscurcit pour une bonne partie la dimension contemporaine des enjeux de l’esclavage atlantique, au-delà d’un simple devoir de commémoration. Nous plaiderons ensuite pour des approches qui politisent l’esclavage, c’est à dire qui le pensent comme un terrain d’affrontements toujours actuel entre divers groupes sociaux (afrodescendants, africains, békés, néo-colons), l’Etat et les forces du capital, plutôt que de n’en faire qu’un simple enjeu de mémoire.

Lire la suite sur la revue Critique Panafricaine.

Sur la binarité coloniale homo/hétéro : une ébauche de réflexion

Dans l’analyse de la modernité capitaliste et des transformations qu’elle a induite sur la sexualité, il ne faudrait pas isoler les sexualités minoritaires. L’hétérosexualité telle qu’elle est vécue aujourd’hui en occident, par blancs et non blancs, même de façon différenciée et bien sûr hiérarchisée, c’est aussi un produit de la modernité capitaliste : le nombre d’enfants, les nouveaux rôles au sein du couple même si la hiérarchie perdure, la mise au centre d’un discours sur l’amour, les transformations du marché du travail et les changements concernant la place des femmes dans la sphère productive, la multiplication des divorces, les nouvelles techniques de procréation (pas accessibles à tou.te.s évidemment), l’effet des migrations pour ceux que ça concerne etc etc. Ces transformations ne sont bien sûr pas uniformes en fonction de la race/classe. Mais pour chaque groupe social elles sont réelles. Ce qui est gênant, ce n’est donc pas d’analyser les sexualités minoritaires et leurs expressions sociales et politiques comme des produits de la modernité occidentale capitaliste, car c’est effectivement le cas, mais c’est de concentrer la discussion sur elles, ce qui contribue à les constituer en « problèmes » qu’il faut analyser, décortiquer (or c’est déjà ce que fait l’homophobie occidentale qui est loin d’avoir disparue).

Pire, en réfléchissant à leur apparition (et à elles seules) cela renforce l’idée qu’elles, et en particulier elles, sont des « nouveautés », ce qui est vrai quelque part, mais cela maintient l’hétérosexualité – qui reste la sexualité hégémonique – comme une référence, non questionnée, non problématisée et surtout complètement déshistoricisée, alors qu’elle aussi dans sa forme contemporaine et ses expressions sociales et politiques, possède une histoire et fait figure de « nouveauté » également. Même si c’est sous la forme de l’homonationalisme que l’impérialisme sexuel occidental se montre le plus explicite aujourd’hui, en réalité c’est le couple colonial binaire homo/hétéro qu’il faut attaquer politiquement et réellement, c’est-à-dire en accordant réellement du temps à décortiquer l’hétérosexualité produite par cette modernité occidentale, plutôt que simplement la mentionner formellement mais sans jamais s’adonner à cette tâche complexe. Il faut se rappeler que l’hétérosexualité n’a pas besoin de se dire, de se nommer, d’être auto-revendiquée comme une identité pour être hégémonique, car elle est posée en norme et à partir de là ça crée un décalage entre les manifestations explicites d’homonationalisme qui ont besoin de se dire, de se proclamer pour atteindre leur but. Politiquement on doit aller plus loin que la vision biaisée que crée ce décalage. Notamment parce que politiquement il y a un coût à analyser en profondeur uniquement le côté « homo » de la binarité : faire des homos l’incarnation de la modernité occidentale (c’est d’ailleurs le but même de l’homonationalisme…), et donc pour les homos non blancs l’incarnation de la trahison (ce que beaucoup intériorisent et soit s’en culpabilisent, soit se mettent à le revendiquer, l’homonationalisme étant là pour les accueillir à bras ouverts…), alors que ramener l’hétérosexualité dans le débat c’est voir comment nous sommes tous – de façon différente, avec des contradictions, antagonismes etc – le produit de cette machine de destruction et de transformations qu’est le colonialisme et son relais néocolonial. C’est à dire qu’il ne suffit pas simplement de dire que le colonialisme nous a tous aliénés et transformés « de façon générale » pour contrer ce biais dont je parle, mais il s’agit de pouvoir dire que c’est aussi en tant qu’hétérosexuels, issus de cette modernité capitaliste, qu’il y a aliénation, pour sortir cette aliénation-là de sa position de neutralité.

Un exemple d’imaginaire raciste de gauche : l’émeutier de banlieue destructeur contre l’écolo alternatif et constructif

 

 

Cette image, je l’ai découverte via les réseaux sociaux. Elle tournerait sur des pages écolos/bios, de ce que j’ai pu lire. Verdict ? Elle pue le racisme et le mépris de classe. Une façon de nous expliquer une fois de plus que les révoltés non blancs des quartiers populaires (on sait bien qui ça vise et ce à quoi ces images renvoient) ne s’y prennent pas de la bonne façon : ce ne sont pas de « bons » révolutionnaires. Ou tout simplement de bons résistants à la violence du système capitaliste. De toutes les images de « violence » possibles – laissons ici la critique de la supposée « violence » qui ne mène à rien – c’est l’image des révoltés de banlieue qui leur est venue à l’esprit. Pourquoi pas celle d’agriculteurs en colère qui foutent le feu, balancent fruits et légumes comme cela a pu déjà se produire, ou encore celle de syndicalistes qui séquestrent leur patron ? Non, c’est l’image d’une banlieue en explosion qui leur sert de support pour dire que ce n’est pas ainsi qu’il faut résister. Pourtant c’est sur ceux qui sont censés mal s’y prendre que s’abat le contrôle policier permanent avec toutes les violences qui en découlent, et pas sur ces deux hippies fiers de s’être retirés de la société. D’ailleurs, peut-être doit-on s’interroger sur les conditions rendant possible une vie, ou des aspects de sa vie (supposément) en dehors du système ? C’est quand même pas donné à tout le monde il faut le dire.

Mais ce qui m’intéresse ici, c’est surtout les convergences entre les modalités de stigmatisation raciste de certaines gauches et celles de certaines droites (même les plus extrêmes). Voilà pourquoi je fais intervenir la seconde image faite par des jeunes du FN qui tournait il y a quelques années.

Saisissante ressemblance n’est-ce pas ? On retrouve le même binarisme : aux supposés sauvageons des quartiers populaires qui détruisent tout, on oppose le bon couple blanc qui vit dans la paix. Remarquez d’ailleurs que les deux couples ont des façons de poser très similaires (l’homme qui entoure de son bras protecteur sa compagne…). On choisit de montrer des photos des uns en pleine révolte, la nuit, sans voir leur visage, simplement comme des « meutes » enragées, et pour les autres, on montre des photos où on voit leur visage car ce sont des personnes bien distinctes ayant droit à l’individualité, l’humanité, et pour qui on peut donc ressentir de l’empathie. C’est d’ailleurs un classique des jeux d’oppositions racistes par les images (la série Homeland excelle dans ce registre) : foule non blanche, bruyante, désorganisée, sans individus se dégageant VS individus distincts blancs, qui ont une pensée etc. Bien évidemment, ces deux affiches n’ont pas le même objectif, et c’est justement ce qui est intéressant : des courants politiques qui s’opposent sur tout un ensemble de sujets, voire même sur quasiment tout, se rejoignent malgré tout dans le racisme et la construction des populations non blanches des quartiers populaires en révolte comme des dangers. Pour les premiers, côté gauche, ces populations sont des dangers pour la lutte. Pour les seconds, à droite, elles sont cette fois des dangers pour la nation. Cela rejoint quelque chose que j’avais déjà développé dans mon article avec les pancartes #LeRacismeDeGaucheCest.

Bien sûr, sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) il y a eu toutes sortes de personnes pour nier la dimension profondément racialisée de cette mise en opposition pour ce qui concerne l’image de gauche. Parmi ceux qui l’ont dénoncée, nous avons même été traités de « racistes » car c’est nous qui, comme toujours, l’aurions racialisée à force de « voir le racisme partout » nous dit-on. Il est intéressant de voir surgir à tous les coups cette accusation de racialiser le débat, comme si nous en avions le pouvoir. La société EST déjà racialisée, nous ne faisons que mettre les effets idéologiques et matériels de cette racialisation en lumière. Et n’en déplaise à tous ceux qui s’étouffent avec leur bonne conscience, ces effets traversent aussi les pensées et mouvements de gauche. Pour revenir à l’image en particulier, l’accusation de « racisme » envers ceux qui la critiquent reprend un stratagème d’une fourberie hélas bien connue de la rhétorique raciste de gauche : « c’est vous qui avez décidé que l’image du haut représente des non blancs, donc c’est vous qui supposez que tous les casseurs, émeutiers  [selon les mots de certains…] sont tous non blancsc’est donc vous les racistes« . Cela ressemble à d’autres types de propos tels que « c’est vous qui dites que la prison est remplie de noirs et d’arabes donc vous supposez que les noirs et les arabes sont plus portés à être des criminels ». Voyez-vous la fourberie ? Dénoncer les effets d’un système racialisé en focalisant sur les populations qui en paient particulièrement le prix, ferait de nous des « racistes ».

Sur la prison, que répondre ? Tout simplement que nous ne disons pas que les noirs et les arabes sont plus portés à être des criminels, mais qu’ils sont plus criminalisés que les hommes blancs, et que c’est cette sur-criminalisation, qui va des contrôles au faciès quotidiens jusqu’à une plus grande sévérité de la justice, qui produit les effectifs en prison. Pour ce qui est de l’image dont nous discutons ici, il faut être particulièrement hypocrite pour faire croire qu’une photo de révoltés de banlieue ne renvoie pas à un imaginaire déjà saturés de représentations racistes. Comme si une image pouvait s’analyser hors contexte. Comme si une telle photo était « neutre ». D’ailleurs, la ou les personnes qui ont fait le montage n’ont sûrement pas pris cette photo eux-mêmes. Qu’ont-ils alors tapé dans leur moteur de recherche pour tomber sur cette image ? Sûrement « émeutes de banlieue », ou quelque chose d’approchant. Et, allons donc plus loin, qu’est-ce qui leur a donné cette idée-là en particulier ? Qu’est-ce qui motive ce choix-là ? Je répète la question posée plus haut : de toutes les images de « violence » possibles pourquoi est-ce l’image de révoltés de banlieue qui leur est venue à l’esprit ? Pourquoi pas des agriculteurs en colère ou des syndicalistes qui séquestrent leur patron ? Qu’ils le veuillent ou non, c’est bien un imaginaire raciste parfaitement ancré dans toute la société française qui les a motivé à comparer la banlieue en feu et à sang à un décor paisible où s’épanouit un gentil couple blanc. Je ne m’arrête pas sur le fait qu’il s’agit ici d’un couple hétéro, même si l’hétéronormativité des postures déjà mentionnées est évidente –  car à n’en pas douter, des racistes de gauche versés dans l’homonationalisme finiront par nous pondre un jour une telle horreur en opposant cette fois les supposés sauvageons de banlieue à un gentil couple homo blanc. Cela va venir, wait and see.

Notons enfin que comme toujours le racisme de gauche se cherche des alibis non blancs : ici c’est la citation de Keny Arkana qui se retrouve au milieux d’imageries binaires, racistes, et qui est utilisée contre ceux-là mêmes qui partagent sa condition sociale de départ. Et puisqu’il y en a toujours pour faire semblant de ne pas comprendre, je précise que le problème n’est PAS Keny Arkana, mais la façon dont son propos est utilisé pour appuyer une mise en opposition pourrie et raciste de deux images.

Bref, cette image est aussi raciste que sa voisine de droite, et on s’en bat les reins de toutes vos tentatives de prouver le contraire 😎


ps : je m’attends à ce qu’une des objections soit « mais cette image ne représente rien, c’est pas une orga qui a fait ça » etc. Sauf que le propos qui ressort de l’image est quand même reconnaissable dans plein d’autres types de positions racistes de gauche. Ce n’en est qu’une énième illustration et n’a rien de marginal.

Mise à Jour : 16 juin 2017.

Les gays, le vote FN et quelques raccourcis préjudiciables dans la lutte contre l’homonationalisme

Il est intéressant de voir comment le résultat d’une enquête réalisée par le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof) sur les couples mariés et leur vote, annonçant que 38% des couples gays masculins mariés  (tous les mots sont importants ici) ont voté FN aux régionales de 2015, se transforme, aussi bien dans la presse, que chez les militants, en :

 38 % des couples gays ont voté FN aux régionales (du coup on ne parle plus des couples mariés, mais des couples en général)

 38% des gays ont voté FN aux régionales (là ce n’est même plus les gays en couple, mais ça devient les gays en soi)

 38% des gays votent FN (l’usage du présent de l’indicatif insinue donc ici qu’il ne s’agit pas juste des régionales, mais d’une tendance générale, donc présidentielles incluses. Pourquoi pas, c’est fort possible, mais autant le vérifier au moyen d’enquêtes approfondies, abouties, pour pouvoir ensuite le répéter)

 et surtout, le meilleur pour la fin, 38% des LGBT ont voté FN aux régionales /votent FN (donc là, les femmes non hétérosexuelles, les bi, et surtout les pauvres trans qui n’ont droit quasiment à rien se retrouvent embarqué.e.s dans cette histoire).

Comme déjà indiqué, on retrouve ces glissements et autres raccourcis dans la presse : il y a plusieurs exemples, comme avec ce titre de l’Express que j’ai mis en photo pour cet article, dont les biais sont ici de mettre une photo d’un couple d’hommes ET d’un couple de femmes, et de parler d’une préférence des couples mariés gays pour l’extrême droite, alors que 38% tout en étant beaucoup, c’est moins que 50%, et donc la moitié. Ce qui signifie que les couples gays mariés qui ont voté n’ont pas en soi préféré l’extrême droite… Mais le choix de cette tournure est sûrement dû au besoin de titres sensationnels… Le problème, c’est qu’on retrouve aussi les dits glissements et raccourcis dans les discours de militants désirant à juste titre combattre l’homonationalisme à l’échelle de la France, ainsi que sa dimension internationale impérialiste. Mais revenons à l’info de départ : on parle d’une enquête sur les couples gays mariés, masculins, et qui plus est ceux qui sont allés voter (parce que bien sûr, c’est le truc qui s’oublie toujours quand on donne des résultats d’un vote par groupe social, on parle des gens qui sont allés voter, on ne parle pas de tel groupe social en soi). Du coup la population dont il est question dans l’enquête est quand même définie de façon très précise : des hommes cisgenres (donc ni des femmes cisgenres, ni des trans, hommes ou femmes), qui sont en couple, qui sont mariés, et j’insiste, qui se sont déplacés pour voter, qui plus est aux régionales (donc avec des taux de participation historiquement plus faibles que ceux des présidentielles).

Bien sûr, même sur cette population très précise, il y a des choses à tirer en terme d’analyse politique, puisque le racisme dans les milieux politiques et de sociabilité gay n’est plus à prouver et que l’homonationalisme est une tendance de fond bien enracinée, mesurable, qui marche, qui s’accentue et qui ne se limite pas au vote FN : le racisme de gauche est à l’avant garde de l’homonationalisme et du fémonationalisme, et c’est même lui qui lui fait gagner en respectabilité. Par contre, ce serait bien d’avoir une étude sur le temps long pour savoir s’il y a un phénomène de droitisation, ou s’il n’y a pas toujours eu un vote FN d’hommes gays – pas mariés du coup ; de la même façon qu’il y a toujours eu un certain vote ouvrier FN, ou femmes FN etc qui progresse peut-être mais qui n’est pas « nouveau ».

Hélas, à ce stade de la réflexion, je suis obligé de préciser que revenir sur ces glissements ne signifie pas nier l’homonationalisme. C’est triste d’avoir à le préciser, mais j’ai remarqué que dès qu’on s’en prend à certaines critiques de l’homonationalisme, on aura beau avoir écrit soi-même contre ce problème ou le fémonationalisme de façon claire, ou écrit des tonnes de fois sur le racisme en général, d’une façon qui ne devrait pas laisser de doutes sur où on se situe politiquement, on est quand même suspecté de minimiser le phénomène voire d’être carrément homonationalistes. Il est vrai que beaucoup prennent un malin plaisir à chercher toutes les approximations des critiques de l’homonationalisme ou du racisme en général pour minimiser ou carrément nier les réalités dont il est question. Mais me semble-t-il,  la malhonnêteté de ces postures relèvent de l’évidence. Autrement dit, il ne devrait pas être très dur de voir la différence entre ces stratagèmes-là, et une critique de militants démontrant chaque jour leur antiracisme mais qui s’attaquent aux biais de certaines argumentations en particulier, tout en s’inscrivant eux-mêmes dans la critique générale du problème dont il est question. Face à la gravité de la situation, il est possible d’entendre qu’il y a d’autres priorités que de pinailler sur de supposés détails. Toujours est-il l’accumulation d’imprécisions, de raccourcis, sur un sujet aussi brûlant ne promet rien de bon et finira par ne plus relever du « détail », mais va peser lourd sur la façon dont on pense cette modalité spécifique du racisme et de l’impérialisme. Il y a tellement de faits qui prouvent l’homonationalisme : nous n’avons pas besoin des raccourcis.

En fait, tout ça, c’est le résultat d’un dogmatisme où il suffit juste d’être du bon côté, et il n’y en a que deux : critiquer l’homonationalisme (quelque soit la façon) VS être homonationaliste. Et bien non, ce n’est pas parce qu’on se situe du bon côté, c’est à dire du côté de la dénonciation de ce phénomène, qu’on peut dire tout ce qu’on veut, sans aucune responsabilité politiquement parlant.  Pour ma part, et comme pour le fémonationalisme, je défends l’idée qu’il y a toutes sortes de critiques possibles de l’homonationalisme et, surtout, que toutes ces critiques ne se valent pas, que toutes n’ont pas les meilleures grilles de lecture politique, et surtout toutes n’ont pas le même horizon émancipateur, ou le même soucis d’affirmer de façon claire leur dimension émancipatrice. Donc ça veut dire qu’il y a deux terrains d’affrontements idéologiques. Un terrain principal entre les anti homonationalistes et le pouvoir ainsi que ses relais militants homonationalistes  mais aussi entre anti homonationalistes eux-mêmes sur les définitions du phénomène, les critiques à émettre, et les réponses politiques à y apporter.

Le mot de la fin : je pense que l’homonationalisme et l’impérialisme qui y est lié sont assez graves pour se battre pour que ce soient les critiques les plus pertinentes, les moins approximatives, les moins biaisées, les moins intentionnellement réac ou alors  les moins irresponsables, instrumentalisables, récupérables (même lorsque l’intention n’est pas du tout réac),  qui dominent le débat. Et j’insiste, c’est un peu triste d’avoir à le justifier dans des milieux se revendiquant de l’émancipation.


ps : Un camarade m’apporte en plus la précision suivante : « Qui plus est quand on regarde l’enquête d’où est tiré ce chiffre il y a un truc étrange : l’échantillon de couples d’hommes gays mariés représente une proportion bien supérieure de l’échantillon total que la proportion nombre d’hommes gays mariés dans la population. » Cela signifierait que peut-être au-delà d’une critique de l’interprétation des résultats de l’enquête, il faudrait peut-être nuancer les résultats eux-mêmes. Pourquoi pas. Toujours est-il je pense que même si les résultats sont bétons, 100% vrai, il faut une critique de la façon dont les chiffres sont interprétés à la va-vite, occasionnent nombre de raccourcis, et surtout, comment se positionner contre l’homonationalisme ne rend pas automatiquement pertinent : je répète, il faut se battre pour des critiques rigoureuses et émancipatrices de ce phénomène.

Festival Nyansapo : dépasser le débat sur la non mixité et rencentrer la discussion sur le racisme

Beaucoup de choses ayant déjà été dites en soutien au collectif Mwasi, je vais me concentrer en particulier sur un point que j’avais déjà abordé ultérieurement et sur lequel je pense qu’il n’est pas vain d’insister : dans ce débat, il ne faudrait pas s’en tenir à une défense de la non mixité en soi – qui en elle-même n’a aucune valeur particulière positive ou négative – mais plutôt se focaliser sur le racisme qui est au cœur de cette chasse aux sorcières. Françoise Vergès et d’autres l’ont rappelé : si la non mixité femmes dérange, il n’a jamais été question de faire appel aux forces de l’ordre pour l’interdire. La non mixité ne peut donc pas se penser abstraitement, comme un outils qui en lui-même impose un rapport de force menaçant les élites au pouvoir. Ici c’est l’organisation entre noires, et donc entre noirs tout court, qui dérange. Ce n’est pas un outils, une méthode qui est attaquée, mais une lutte – l’antiracisme, même quand celui-ci s’accompagne d’une pensée féministe – et un corps social – les non blancs mis en position « d’ennemis intérieurs » (même si selon la racialisation, le stigmate change bien sûr, j’y reviendrai plus bas). On ne peut pas laisser cette réalité se dissoudre dans une défense de la non mixité pour tous les opprimés, alors que les attaques dont il est question ne vise pas indistinctement tous les opprimés.

Pour rappel, l’an dernier, deux initiatives non blanches, le Camp d’été décolonial et les cycles de rencontre « Paroles non blanches » à Paris 8 ont subi dans des formes proches le même type d’invectives et de menaces que le Festival Nyasanpo organisé par Mwasi, or l’une d’entre elles, celle de Paris 8, n’était pas non mixte. Elle a pourtant été décrite comme non mixte et « racialiste » et a fait l’objet de discussions, comme le camp d’été, à l’Assemblée Nationale. D’autres exemples sont aussi éclairants : la criminalisation déjà bien connue et conduisant à des résultats terribles du soutien à la Palestine, les pressions récurrentes pour faire annuler des conférences académiques ou militantes contre le racisme, les poursuites fréquentes contre des militants antiracistes pour des motifs toujours plus aberrants, la répression systématique contre les familles en lutte contre les violences ou crimes policiers, etc. Tout cela n’a ici strictement rien à voir avec la non mixité. Ce que l’on observe de façon constante, ce sont des tentatives plus ou moins abouties de criminalisation du mouvement antiraciste autonome, et ce, quelque soit le courant, dès lors qu’il y a rupture avec les institutions et/ou rupture avec l’idéologie assimilationniste, ou encore prise de position claire contre la suprématie blanche, identification de l’Etat comme faisant partie du problème et pas juste Mr et Mme Dupont qui votent Le Pen, etc.

Mon hypothèse est que la non mixité était ici une opportunité politique pour attaquer des mouvements féministes non blancs qui ne rentrent pas dans l’agenda « Ni Pute Ni Soumise », dans un contexte où la posture étatique « pro femmes » (mais en réalité fémonationaliste, donc raciste), ne permet pas de s’y attaquer directement car ce serait contredire de façon trop flagrante les principes affichés de se tenir du côté des femmes, surtout celles qu’on construit comme « à sauver » : les arabes, les musulmanes, les noires, les migrantes…Autrement dit, là où il est possible pour des politiciens et officines de « l’antiracisme d’Etat » de s’en prendre directement au contenu, ou de diaboliser les acteurs de la lutte – notamment musulmans, vu comment le matraquage islamophobe a très largement préparé le terrain d’une diabolisation avant même qu’ils n’ouvrent la bouche – ils ont peut-être, selon mon hypothèse, besoin d’attaquer la forme quand il s’agit des féminismes non blancs dont ils veulent combattre la ligne. Et c’est en cela que la non mixité ouvre une fenêtre politique permettant de pouvoir faire tenir l’équilibre suivant : maintenir la posture supposément pro femmes, en particulier pro femmes non blanches à soit disant sauver de leurs hommes/cultures/quartiers, mais attaquer ces femmes-là, parce que celles là s’y prennent de la mauvaise façon, d’une façon dangereuse pour la République etc. Le contexte fémonationaliste explique l’intérêt pour le pouvoir envers des féminismes non blancs reconduisant les logiques racistes et donc, à l’inverse, explique la hargne du pouvoir, lorsque ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs ce contexte fémonationaliste qui explique aussi pourquoi c’est du côté du féminisme que le besoin est ressenti de trouver des appellations qui se démarquent du féminisme complice de l’Etat. Parce que c’est dans le champ du féminisme qu’une frontière doit être tracé, pour se distinguer du féminisme bourgeois et raciste, c’est aussi simple que ça.

Le mouvement social dans son ensemble est pluriel, et l’antiracisme autonome aussi. Les causes sont nombreuses, les façons de s’y attaquer aussi, et forcément, la façon dont l’Etat va réprimer sera à l’image de la diversité politique du mouvement. Ce n’est pas le même répertoire qui est mobilisé pour attaquer tous les courants de l’antiracisme. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner que lorsqu’il s’agit de s’en prendre au mouvement pour la Palestine, on ne parle quasiment pas de « racialisme » et de « racisme anti blancs ». Pourtant, ce sont les arguments préférés lorsqu’il était question de Mwasi, mais également avant du Camp d’été décolonial, de Parole non blanches, etc. Contre les pro palestiniens, en revanche on puise dans les très puissants répétoires du racisme anti arabe et de l’islamophobie qui construisent les maghrébins impliqués dans cette lutte comme fondamentalement antisémites et dangereux. Le stigmate de « terroriste » qui voyage du Nord au Sud et est appliqué aussi bien au résistant palestinien qu’au militant maghrébin pro palestinien en France contribue aussi largement à créer le consensus pour qu’il semble acceptable de réprimer le soutien à la Palestine. C’est un répertoire bien spécifique qui ne fonctionnerait pas dans d’autres contextes, notamment s’il s’agit d’attaquer le mouvement noir. C’est un exemple pour montrer que selon les formes de la lutte, ou les acteurs impliqués, le pouvoir y répond différemment. Que les argumentaires invoqués et les stigmates mobilisés ne seront pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle une concurrence entre différents courants de l’antiracisme autonome, se fondant sur la comparaison entre les différentes façons dont le pouvoir s’attaque aux uns et aux autres n’est pas toujours pertinent.

Ce qui s’est passé ces derniers jours avec Mwasi est un rappel que c’est bien l’ensemble de nos auto-organisations qui sont visées et que les élites ont plus d’un tour dans leur sac pour cela. A nous d’en tirer des conclusions. Pas besoin par exemple de souscrire soi-même à la non mixité, ni de se reconnaître de A à Z dans les militantes qui étaient visées cette fois, mais c’est aussi valable dans d’autres contextes : je n’ai pas besoin en tant que noir étant plus porté sur l’impérialisme en Caraïbes et en Afrique subsaharienne, de me reconnaître parfaitement dans un militant criminalisé pour des textes ou des tweets sur le Moyen-Orient pour savoir lire le racisme à l’œuvre et comprendre que la force qui le vise aujourd’hui me visera demain, même si, j’insiste, en plus de ne pas avoir les mêmes intérêts principaux que lui, je pourrai également avoir des divergences de fond sur la façon de penser le racisme, l’impérialisme etc. Il suffit juste de faire preuve de lucidité politique sur le fait que dans ces polémiques, celle contre Mwasi incluse, nous assistons à d’énième séquences d’affrontements explicites – car au fond c’est toujours là, mais de façon larvée – entre « l’antiracisme moral » et « l’antiracisme politique ». D’où l’intérêt de garder le racisme au cœur du débat, et d’empêcher que la discussion ne s’oriente sur une banale divergence stratégique résumable comme suit « pour ou contre la non mixité », alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’un pouvoir blanc hystérique, mobilisant des acteurs de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’acharnant tous à nous empêcher d’exister politiquement et de façon autonome.


Communiqué de Mwasi : https://mwasicollectif.com/2017/06/04/festival-nyansapo-avoir-laudace-detre-une-organisation-noire-politique-et-autonome/

Photo : une pancarte de Mwasi à la Marche de la Dignité de 2015.

Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. 

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes » 

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6« J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

« Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ». Quand les relations (néo)coloniales se mettent à nues

En surfant sur twitter j’ai pu voir un tweet annonçant une émission de radio sur RTL posant la question qui est dans le titre de cet article : « Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ».

 

 

Dans la mesure où j’écris cet article indépendamment de l’émission elle-même, il ne faut pas y voir un commentaire critique sur le contenu de ladite émission ou sur l’invité chargé de débattre du sujet. Il est donc inutile de se précipiter pour me faire le CV de l’intéressé afin de me prouver qu’il n’est pas raciste. Je n’en sais rien et cela ne m’intéresse pas, pas seulement pour lui, mais plus généralement : savoir qui est raciste, c’est à dire est-ce qu’Untel est un raciste ou pas, n’est aucunement aussi fécond que de se demander comment se manifeste le racisme, dans les imaginaires, les institutions, les mécanismes de la société. Je veux donc plutôt mener une réflexion sur ce que m’évoque la question elle-même, car formulée ainsi ou dans d’autres variantes, il me semble qu’elle contient beaucoup de choses sur lesquelles il faut prendre le temps de s’arrêter. Et aussi parce que ça ne renvoie pas simplement à la Guyane, mais plus généralement au rapport de la France avec ces territoires qu’on appelle « DOM » (Départements d’Outre-Mer).

Pour moi, se poser cette question rappelle que ces dits « DOM » sont bien des colonies, bien que sous des formes qui diffèrent de celles du passées. Personne ne se demanderait ce que coûtent et rapportent la Creuse ou les Bouches du Rhones par exemple, parce que l’appartenance à l’entité France de ces territoires et des peuples qui y vivent, telles qu’on se les représentent,  va de soi. Rassurez-vous (ou déplorez-le, selon vos opinions), je ne suis pas assimilationniste, donc je ne regrette pas du tout que notre appartenance à la France n’aille pas de soi et je n’implore pas qu’elle finisse enfin par nous inclure, c’est de toutes les façons impossible. Je tiens simplement à le pointer du doigt et donc à montrer les mensonges de l’universalisme français.

Je ne dis pas que toute personne qui répondra à une telle question va forcément dire des choses fausses ou biaisées. Je pense même qu’il y a de bonne façon d’y répondre. Mais je note simplement que ce n’est pas une question anodine – ou plutôt elle ne devrait pas l’être – car de mon point de vue elle illustre un rapport de domination économique et colonial : autrement dit « combien ça nous coûte et rapporte de les garder ? ». L’implicite est celui-là, bien indépendamment des intentions de ceux qui, depuis la France (et pas depuis la Guyane, ou la Guadeloupe, la Martinique etc), se posent ce type de questions.

On ne peut pas faire comme si le questionnement était normal et allait de soi. Ou disons que lorsqu’on prétend que des territoires sont des départements français, ces questions sont tout à fait anormales. Mais d’un point de vue colonial elles sont logiques : la colonie a pour fonction d’être exploitée par la métropole, de lui être utile, de lui rapporter. Alors la métropole pense en terme de coûts et profits, c’est logique. C’est donc l’aspect colonial des rapports entre la France et les « DOM TOM » comme on les appelle qui se reflète dans la normalisation de ce genre de questions.

Autre chose très importante : vous aurez remarqué que ces questions ne ressortent que quand il y a de gros mouvements de grèves, des grèves générales, dans les colonies départementalisées. Là encore, c’est tout sauf anodin. Pourquoi ? Parce que ça sous-entend que le cri de la révolte des colonisés amènent les élites de la métropole à s’interroger, là encore quelles que soient leurs intentions, sur la légitimité de la colère du peuple : « est-il vraiment légitime qu’ils nous fassent chier à ce point ? », pour les plus consciemment colons, ou « pourquoi sont-ils à ce point révoltés ? », pour les autres. Et pour répondre à ces questions qu’elle se pose à elle-même, dans un entre soi métropolitain implicite, l’élite de la métropole va vouloir trouver des réponses très rationnelles, d’où le fait de procéder à des calculs : combien ils nous coûtent, combien ils nous rapportent. Et selon ce qu’on trouvera, peut-être saurons-nous si oui ou non il est légitime pour eux de s’énerver. Peut-être que s’ils nous rapportent plus que ce qu’ils nous coûtent, on pourra un peu comprendre leur colère ? Mais si c’est l’inverse, alors là non !

Les grosses grèves dans les colonies ont au moins cette fonction : sortir de l’effacement les peuples des territoires réduits à un rôle de pourvoyeur d’exotisme. Parce qu’il est évident que nos territoires existent plus que nous -mêmes dans l’imaginaire eurocentré. Ah la Guadeloupe et ses belles plages! Ah la Guyane et sa nature sauvage ! Le peuple guadeloupéen ? Le peuple guyanais ? Il n’existe pas, ou seulement de manière opportune : s’il faut l’utiliser contre les immigrés africains et les français d’origine africaine. The Good negro VS the Bad negro. Cela fait des siècles que le blanc joue à ça.

Bref, s’interroger en ces termes, revient à remettre en question de la légitimité de nos révoltes. Quand il y a de gros mouvements sociaux en France on ne s’intéresse pas à savoir ce que coûtent ou rapportent les départements dans lesquels la contestation gronde. Bien que stigmatisées, réprimées, criminalisées, les grèves du peuple majoritaire ne sont pas remises en question dans leur légitimité, ou plutôt pas de la même façon que nous. En ce qui nous concerne, nos révoltes sont accueillies par la présomption d’ingratitude, parce que quelque part, ce serait déjà un cadeau qu’on nous ferait de nous garder administrativement au sein de la France. Donc nos révoltes, dans leur principe même et avant que ne se pose la question de leur contenu, ne sont pas légitimes.  

Calcul des coûts et des profits…procédé dans lequel au passage on est  perdants par avance. Parce qu’en réalité, les chiffres eux-mêmes sont biaisés (mais ici, cela ne nous est pas spécifique, c’est valable pour tous les sujets). Quand on sait, entre autres, que l’INSEE ne calcule pas le niveau de vie de la même façon selon que vous êtes en France métropolitaine comme on dit, et au « DOM TOM  » comme on dit (et donc considère que le niveau de confort est naturellement plus bas chez les colonisés et que l’inconfort nous gênerait donc moins) on voit bien que les calculs, tout comme les interprétations, relèvent aussi du social et ne disent pas de Vérités absolues. Les chiffres sont produits, pensés par des êtres sociaux, situés, eux-mêmes produits d’un contexte politique, sociale, économique.

Où se trouve alors la vérité ? Politiquement, elle se trouve dans la répétition inlassable des crises, de grèves, et de toutes les autres formes d’expression de nos colères (même celles autodestructrices, hélas…). Selon nos orientations politiques, on formulera des aspirations différentes : encore et toujours plus d’implorations envers l’amère patrie [merci à Bondamanjak pour ce magnifique terme], encore et toujours plus d’assimilation, ou alors, encore plus de désirs de souveraineté, d’émancipation et de décolonisation réelle. Quoiqu’il en soit, quelque soit le bord où on se trouve, nos réalités ne nous échappent pas et nous savons tous qu’il y a de sérieux soucis. Réussirons-nous un jour à emprunter collectivement la voie de libération qui nous appelle depuis des siècles ? Je préfère penser que oui.

 

« sans l’école des blancs vous et moi on ne parlerait pas français » : nostalgie coloniale et gratitude

« Sans l’école des blancs vous et moi on ne parlerait pas français ».

Non, vous ne rêvez pas. C’est bien ce que j’ai lu sur twitter, de la part d’une personne non blanche, descendante de colonisés. Voilà. Je ne prendrai pas la peine de copier coller le tweet, dernière tentative (désespérée?) de ma part d’épargner la honte à cette personne (mais qui peut-être ne la ressentirait même pas, tant le propos a été asséné avec aplomb…).

En fait, ce que ces « débats » sur le caractère criminel et inhumain ou non (!) de la colonisation rappellent, c’est que la mentalité coloniale est bien intégrée aussi bien côté ex colons que côté ex colonisés. Parce que pour le coup, on lit beaucoup d’horreurs aussi du côté de ces derniers, comme avec l’exemple que je vous livre là. Et c’est loin d’être la seule calamité que j’ai vu défiler.

Il faudrait donc remercier la colonisation de nous avoir permis d’échanger en français entre personnes de diverses origines. Que dire devant une telle énormité ?

Peut-être commencer par rappeler que s’exprimer en français, ou dans n’importe quelle autre langue européenne, n’est pas un passage obligé pour les peuples du monde entier. Rappeler aussi qu’avant l’imposition par la FORCE (et non le « partage ») des langues européennes, les peuples du Sud parlaient d’innombrables langues aux multiples richesses. Qu’il n’y a pas besoin de subir la violence coloniale pour pouvoir créer des « liens ». Car les peuples du Sud commerçaient, voyageaient, et échangeaient malgré les différences de langues (quelle tristesse de devoir le rappeler!). Que les sociétés du Sud avaient leurs propres dynamiques de progrès, et que la rencontre brutale, sanglante, meurtrière avec l’Europe n’a pas été un « progrès » mais l’arrêt brutal de leurs dynamiques endogènes de progrès, d’avancement, de développement. Bref, la colonisation a empêché à toutes les sociétés devenues colonisées « d’être » et donc d’évoluer dans leur propre paradigme. (Et aujourd’hui les néocolons viennent pleurer sur notre « retard »).

Ce propos que je vous ai cité au départ illustre tristement l’incapacité de certains ex colonisés à penser qu’il y avait et qu’il y a encore des mondes, en dehors de l’Europe et plus globalement de l’Occident, qui méritaient et méritent d’être défendus et préservés. Selon cette vision, la colonisation européenne est un moment fondateur sans lequel il n’y aurait pas eu d’êtres, de valeurs, de civilisations valables. C’est pourquoi les gens qui ont cette mentalité disent que « certes, avec la colonisation il y a eu barbarie mais il n’y a pas eu que ça ». Ce qu’ils veulent dire par là, c’est qu’à côté de la barbarie, il faut savoir reconnaître que l’assimilation à l’Europe a été une chance… Et ça c’est parce que les sociétés coloniales puis postcoloniales ont éduqués nos anciens puis nous-mêmes dans l’idée que nous étions des « sauvages », voilà pourquoi quelque part il faut faire preuve de gratitude envers le crime commis.

Bref, il y a du boulot. D’un côté avec les descendants de colons et d’européens nostalgiques du fait colonial, et garants du maintien de l’ordre néocolonial dont ils profitent. De l’autre, avec les descendants de colonisés et de peuples non européens, persuadés de devoir entonner des chants de louanges et de remerciements  envers l’histoire passée et présente de leur déshumanisation.

Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

ob_f596dd_aboli-sons-equitable-cafe-mai-2016

(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)