Et si on arrêtait de saccager l’idée de « colère légitime des oppriméEs » ?

Edit : un usage réactionnaire de ce texte peut être fait par des blancs et/ou bourgeois adeptes de la théorie de la « victimisation » ou tout simplement souhaitant disqualifier la violence en retour que leur ont renvoyé ceux qu’ils dominent socialement. Mais, ici il est question d’une critique intra communautaire sur la violence et l’agressivité entre non blancs et/ou entre prolos. Ce n’est pas un hasard si je parle de « même condition ». Et dans ce très long texte, j’explique en partie que pour moi la « condition » c’est la race et la classe qui la fonde, pas le genre et la sexualité, quand moi j’écris. 

Mars 2016

Se rendre compte de la légitimité d’être en colère quand on est oppriméE, exploitéE, contient quelque chose de libérateur. C’est avoir la possibilité de dire non, avec les moyens dont on dispose, contre des mécanismes qui nous écrasent.

Mais une fois qu’on a dit ceci, force est de constater que cette idée de « colère légitime des oppriméEs » subit, comme bien d’autres choses, une forme de « dénaturation »  qui l’éloigne des objectifs émancipateurs qu’elle recouvrait à l’origine.

En effet, n’est-ce pas surtout d’une colère collective dont il est question au départ ?

Certains groupes sociaux sont économiquement en bas de l’échelle, exclus des grands médias, exclus des cercles de pouvoir où seuls quelques éluEs parmi eux peuvent entrer, souvent en plus pour travailler contre leurs intérêts. Dans ce contexte d’écrasement collectifs, une colère commune se construit et se manifeste épisodiquement par des formes de l’action sociale réprouvées par les groupes dominants : les grèves et les révoltes en sont l’exemple, particulièrement quand elles émanent de ceux qu’on se plaît à décrire comme « dépolitisés » ou à l’inverse, comme politisés mais uniquement de façon réactionnaire (sexistes, homophobes, antisémites, sans oublier l’accusation loufoque de « racisme anti-blancs »)1 : il s’agit évidemment des habitants des quartiers populaires, et plus précisément ceux qui sont non blancs.

Une disqualification aussi puissante de tout ce qui fait bouger ces groupes sociaux dominés conduit assez logiquement à des discours de valorisation de la colère qui amène à se soulever. Il est donc question d’une légitimité à refuser la passivité devant la domination. Si effectivement cette domination ne se vit pas seulement collectivement, mais également individuellement dans les relations du quotidien, je trouve de plus en plus craignos que l’idée de la « légitime colère des oppriméEs » tende parfois à être réduite – le mot important est « réduite » – dans le sens le plus individualiste possible.

Pire encore, on utilise cet argument dans des conversations entre personnes appartenant aux mêmes groupes opprimés, ce qui est absurde, vous en conviendrez. En quoi s’agit-il de « colère des oppriméEs », ce qui sous-entend qu’elle se positionne contre des oppresseurs, s’il s’agit de la déverser sur d’autres « oppriméEs », toutes choses égales par ailleurs, c’est à dire vivant des conditions similaires, faisant face aux mêmes types de violences  de race et/ou de classe, et donc pouvant aussi potentiellement revendiquer la même colère  ?

Ce n’est pas parce que certains groupes sont racialement et socialement plus suspectés d’être en colère et agressifs « pour rien », que cela légitime toutes les colères, et toutes les agressivités, particulièrement envers ceux qui sont sujets aux mêmes stéréotypes…L’absurdité du fait d’écraser de sa colère ceux qui sont de la même condition que soi (voire même de condition inférieure) révèle au final une certaine malhonnêteté. Au fond, disons-le, c’est parfois donner un vernis « politique » à des comportements individuels pourris. Et puis, qu’est-ce que « l’empowerment » (prise de pouvoir) si cela consiste à écraser ceux comme soi, ou plus faibles socialement que soi ?

Oui, un opprimé peut être agressif, et non ce n’est pas toujours légitime. Vous imaginez bien qu’on ne peut pas faire la liste détaillée des fois où ça le serait des fois où ça ne le serait pas. Mais on peut quand même déjà partir sur l’idée qu’il faut admettre que ça ne l’est pas toujours. Et si je dis toutes ces choses, c’est moins pour « faire la morale » et inviter à ce que l’on se « comporte mieux », moi compris, dans nos relations inter-individuelles – même si c’est pour bonne partie souhaitable, mais c’est un autre sujet – que pour rappeler la dimension éminemment collective qu’implique l’idée d’une colère qui serait politique.

Qui dit « politique », dit transformation d’un rapport de force, et affrontements entre groupes, et donc entre des formes différentes de collectifs : l’Etat, ou la police par exemple, comme force collective servant les intérêts des dominantEs, et contre laquelle se soulève une autre force collective, cette fois un contre-pouvoir, représenté par des orgas et mouvements. Et vous voyez bien qu’ici « collectif » doit être défini à partir de critères sociologiques, institutionnels, le plus solides possibles, mais certainement pas par le simple fait « d’être plusieurs et de penser pareil ». Parce que ça, c’est juste un clan…

Donc si quand on parle de colère légitime, on entend en réalité « légitimité d’exprimer ses colères personnelles » – même lorsqu’elles renvoient à quelque chose de plus large que soi – ou  « légitimité pour un clan qui s’auto-proclame représentant légitime de tel groupe social de clasher autrui », je pense qu’on n’est pas obligéEs de rendre prisonnière l’idée de « colère légitime des oppriméEs » qui elle, renvoie au politique, dans une démarche collectivement émancipatrice. Autrement dit, on a le droit d’être vénère, mais pas forcément de mobiliser un argument politique pour le justifier.

Il n’est ni possible, ni souhaitable de tout politiser. Et encore moins de détourner une idée émancipatrice collective en passe droit individuel (ou clanique).

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1On notera que le fait d’associer de plus en plus l’idée de « racisme anti blancs » à des oppressions réelles comme l’antisémitisme, l’homophobie et le sexisme, contribue à brouiller les pistes : d’un côté c’est une manière pour le pouvoir blanc de s’approprier ces combats (même si au fond la vie réelle des juifs, des homos ou des femmes ne l’intéresse absolument pas), et d’un autre côté il s’agit par cette association de faire rentrer le racisme anti blancs dans la catégorie d’oppression comme une autre…

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