Réflexions sur le militantisme (I) : tout doit continuer

L’émancipation, la libération des opprimés, des exploités, et la construction de sociétés fondées sur de nouveaux rapports sociaux et économiques, doivent être l’alpha et l’oméga de ce qui nous conduit à agir politiquement. Or bien souvent il semble que les organisations dans lesquelles on milite pour y parvenir deviennent un but en elles-mêmes, c’est-à-dire que l’horizon n’est plus l’émancipation mais la préservation à tout prix desdites organisations, en s’acharnant notamment à ce qu’elles prennent le cortège de tête de la contestation. Résultat, des réactions paniquées et des crises d’ego font surface dès lors que des mouvements plus ou moins de masse se lancent spontanément et échappent à la logique des organisations. Pourtant, plutôt que d’y voir un quelconque problème, on pourrait se dire que les organisations politiques sont des relais et des espaces pour contribuer à structurer des mobilisations telles qu’elles émergent, mais qu’elles doivent les suivre, en être à l’écoute, et que fondamentalement lesdites orgas se feront toujours dépasser par l’élan populaire. Et c’est tant mieux. Que même s’il est important de sortir des dimensions désorganisées et éphémères de la mobilisation, il faut dans le même temps accepter que des orgas disparaissent, d’autres renaissent, ou sans disparaître, qu’elles fassent des « pauses » prennent du recul pour la remise en question, pour se refonder sur de nouvelles bases, le cas échéant. Ce qui doit se pérenniser pour structurer un champ politique, ce n’est pas la place d’une figure individuelle ou d’une orga en particulier, coûte que coûte, mais plutôt la dynamique du mouvement, qu’importe l’organisation et les gens qui en donnent l’impulsion.

Or dans un contexte où l’efficacité et la pertinence ne se mesurent plus à ce qui est construit et offre des perspectives réelles de changement dans la vie des groupes sociaux dont on a l’audace de se faire les « représentants » – changements mesurables qui sont la condition fondamentale à mes yeux pour que l’horizon révolutionnaire souhaité se formule – mais que cela consiste plutôt à la répétition des « prises de position », à « intervenir sur »  X sujet et à la présence active sur les réseaux sociaux (on en vient même à considérer que des groupes « ne font rien » si leur page facebook est peu active…), impossible d’imaginer ces fameux retraits. Nous vivons au rythme de l’immédiateté et du paraître, fléaux catastrophiques pour la pensée et l’action politique réfléchie, responsable. Si on n’a pas fait de selfie à telle manif, c’est qu’on y était pas, même si on a peut-être grandement participé à l’organiser. Mais qu’importe, l’essentiel est d’être là, ou plutôt de signifier qu’on était là. L’idéologie de la productivité, constante, intensive, nous traverse tout autant que dans le reste de la société même si dans notre cas il ne s’agit pas de profits chiffrés (enfin…pas pour tout le monde). Etre toujours là, toujours actif, se positionner sur tout. Pourtant personne, ni aucune orga n’est indispensable.  C’est simplement la mise en scène quotidienne de nos radicalités, importances, et existences quasi uniquement via les polémiques que les dominants créent pour nous et sur lesquelles chacun se positionne pour exister vu qu’il n’y a pratiquement que ça, qui nous font croire le contraire.

Ce qu’on appelle le « milieu militant » (qu’on lui donne l’étiquette de «  gauchiste », « libertaire », « alternatif » ou encore tout simplement « radical ») constitué de petits groupuscules idéologico- affinitaires plus ou moins formels, peut être assez bien défini comme étant, au fond, du personnel d’encadrement des luttes.

Son activité se résume à produire du positionnement politique (variante appauvrie et acritique de la théorie) et à faire de l’intervention politique, souvent depuis une position extérieure et de surplomb (à l’exception des mobilisations nationales).(source)

Si on n’accepte pas que les orgas sont des moyens et pas des fins en soi, se développent alors des sentiments malsains comme le fait de se sentir quelque part « propriétaire » d’une lutte. Vient donc ensuite la peur panique de se faire « dépasser », et donc le non soutien ou soutien timide à tout ce qui n’est pas lancé par son organisation ou que son organisation ne pourra pas parvenir à contrôler à un moment donné. Ce sentiment de propriété se manifeste aussi via l’idée que si une orga a impulsé quelque chose les gens doivent lui être redevable notamment via un soutien a-critique ou alors des critiques très timides, des allégeances, l’acceptation d’une « unité » qui en réalité signifie « l’unité derrière nous, à nos conditions » etc. Comme s’il était possible d’être l’inspirateur de tout, mais de n’être inspiré soi-même par rien. Soit tout le monde est redevable politiquement, soit personne ne l’est. Je considère même qu’il est salutaire de développer une saine « ingratitude » envers les organisations, afin de les obliger à se surpasser, à ne jamais se satisfaire de telle « victoire ». Parce que bien souvent ce sont les « victoires » et tout le cinéma autour d’elles qui signent la mise à mort d’une orga, l’orgueil se développant. Et par « mise à mort » je n’entends pas la dissolution d’une orga. Non, celle-ci peut très bien continuer à exister officiellement, mais à être politiquement morte (qu’importe ses gesticulations et le bruit qu’il peut y avoir autour d’elle), ensevelie sous des montagnes d’orgueil. N’oublions pas qu’une organisation politique n’est rien si elle n’a aucun « public » qui la fait exister. Ce sont donc les orgas qui doivent nous remercier de leur prêter une quelconque attention.

Ce chantage de la gratitude ne se manifeste pas seulement à travers l’obligation de courbettes envers des organisations et collectifs, il est aussi à l’œuvre vis-à-vis des figures politiques individuelles. Je considère pour ma part que plutôt que d’être redevable, il faut regarder les conditions permettant aux uns et aux autres de pouvoir produire. Autrement dit, plutôt que d’avoir l’impression que des gens nous font des cadeaux et méritent notre gratitude quand ils produisent, on peut au contraire renverser le raisonnement en disant « Ok, vu. Toi tu fais tout ça précisément parce que tu as le temps et/ou le capital culturel et/ou économique pour le faire, donc tu accomplis simplement ta mission ». Point final. Les gens ne produisent pas parce qu’ils sont trop géniaux, mais parce qu’ils ont les moyens de le faire, que c’est gratifiant, et dans nos sociétés inégalitaires les moyens de produire, d’être (reconnu comme) un intellectuel, ne sont pas équitablement partagés. Qu’on ne vienne pas me dire que « la reconnaissance du travail fourni c’est important », car même si c’est effectivement le cas, je ne le nierai absolument pas, le problème c’est que ce ne sont pas tous les types de « travail militant » qui suscitent reconnaissance et sentiment de redevabilité : c’est en particulier tout ce qui touche à la production théorique (ou artistique, même si les mécanismes sont quelque peu différents). Oui, c’est souvent quand on écrit qu’on obtient des gratifications. Je n’ai évidemment rien contre la théorisation politique. Je peux même dire que j’aime énormément ça et je ne vais pas arrêter. Simplement je ne peux pas manquer de faire le constat, en étant très bien placé pour le voir, que dans les milieux politiques, on acquiert « une place » quand on écrit des textes théoriques (même si selon les sujets, la position sociale qu’on a, on n’obtient évidemment pas les mêmes places).

L’enjeu n’est donc pas de s’en prendre au fait de théoriser, et encore moins d’arrêter (nous avons besoin de théories politiques solides!), mais de réfléchir à la place de la théorisation dans le monde militant et des formes de hiérarchisation qui existent selon le type de travail politique fourni. Et plus largement, de faire vivre de façon active, perpétuelle, une critique du principe même de leadership. Je ne vais pas naïvement prétendre que je crois au fait que des figures individuelles vont cesser d’émerger, et en étant honnête je ne suis pas sûr que ce soit un problème qu’il y en ait. Par contre, il faut refuser que les individus qui émergent incarnent la lutte, et qu’en conséquence il devienne malvenu de les critiquer (de façon honnête j’entends) puisque les critiquer eux serait critiquer la lutte elle-même. Il faut non seulement faire exister la pluralité des voix, à la fois différentes mais aussi divergentes pour que la dimension critique demeure, mais aussi obliger les figures en vue à être redevables des groupes sociaux dont elles sont issues. Et quand bien même cela pourrait avoir l’air d’être « dur » pour elles , l’ensemble des gratifications symboliques (et parfois économiques!) qui en découlent contrebalancent clairement la supposée « difficulté » de cette position. Et puis si on ne veut pas rendre des comptes, on a qu’à ne pas être leader. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’une position qui s’imposait à soi. Là encore renversons la perspective : à de très rares exception près, cette position est tout l’inverse d’un fardeau. Elle résulte d’avantages sociaux, culturels et économiques et elle en assure toujours plus. Ainsi, de la même façon qu’il n’y a pas à manifester de la gratitude envers ceux qui produisent parce que s’ils produisent c’est parce qu’ils en ont les moyens, il n’y a pas non plus à les plaindre, du point de vue politique du moins. Ils ont des amis, de la famille pour cela. Politiquement, sachons voir encore une fois que les places au soleil de la politique sont le résultat d’un jeu inégalitaire, donc truqué.

Dans tout ce que je décris là, c’est moins l’émancipation le moteur que la construction de places, de positions à pérenniser pour soi individuellement ou son organisation et donc quelque part le besoin que rien ne change, puisque pour pérenniser des places dans l’univers de la contestation il faut qu’il y ait des trucs à contester, donc, j’insiste, que rien ne change. Voilà pourquoi, contrairement à tout ce qui peut être déclaré (« transformer », « révolutionner », « décoloniser » etc), les milieux se revendiquant de l’émancipation peuvent être de très grosses forces d’inertie, hostiles (dans les faits, pas l’intention) à tout changement.

Lorsqu’on cherche à analyser de façon critique le fonctionnement des organisations politiques, qu’elles soient institutionnelles ou non, dominantes ou non, il convient de regarder surtout leur structuration sociale et politique plutôt que le contenu de leurs programmes. C’est-à-dire qu’il faut regarder ce que ces organisations font et comment elles fonctionnent plutôt que ce qu’elles disent vouloir, ou se donnent comme objectifs. (source)

C’est le résultat du jeu des élites militantes, pas comme individus mais comme petite caste – les individus pouvant par ailleurs être très sympathiques et sincères dans leurs engagements – qui entretient à dessein une confusion entre le besoin effectivement crucial qu’un mouvement soit consolidé, donc structuré, et le fait de consolider leurs places à eux, leurs orgas à eux, pour y parvenir. Et surtout, ultimement, petite caste qui objectivement n’a AUCUN intérêt à ce que se développe une critique radicale des sentiments propriétaires, de la division hiérarchisée du travail dans le monde militant (exemple : ceux qui écrivent des textes théoriques ou pas), bref de la reproduction dans le militantisme d’une mini société de classes. Tout doit donc continuer.

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