[Vidéo] Sur le bouillonnement salutaire autour des masculinités noires dans le contexte français

L’excellent ouvrage collectif dirigé par Léonora Miano et intitulé Marianne et le Garçon noir qui, il est vrai, mérite un article à lui seul (j’espère trouver le temps de m’y consacrer dans pas trop longtemps), a permis de mettre en lumière un ensemble de réflexions autour des masculinités noires dans le contexte français. Avant d’en dire quelques mots, je voudrais revenir sur un échange filmé que j’ai eu avec un média afro sur cette question, et dont la proposition fait écho à la parution du livre dirigé par Léonora Miano. Et j’aimerais terminer avec un projet du Collectif Cases Rebelles qui permet aussi sous une autre forme d’enrichir les débats actuels.

  • Echange avec By Us Media 

Dans le cadre d’un récent séjour à Paris, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Rokia Dosso pour le média afro « By Us » autour des masculinités noires, comme vous pouvez le voir dans la vidéo (2 min 37) ci-dessous :

Lien si la vidéo ne marche pas pour vous : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1874944309488162&id=1564060383909891

Les quelques propos que je développe là peuvent être (en partie) retrouvés dans certains articles que j’ai écrits sur ce blog, comme notamment celui-ci : Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro (Octobre 2015). D’autres articles qui ne sont pas à proprement parler sur les masculinités noires, mais plutôt sur la position sociale des hommes non blancs dans les pays occidentaux peuvent compléter le propos de la vidéo, notamment pour tout ce qui concerne les supposées « frustrations » des hommes non blancs qui expliqueraient leur sexisme; analyse à laquelle je m’oppose, notamment ici, en ayant pour point de départ les discours qui opposaient les racistes aux antiracistes (pour le dire vite) durant « l’affaire de Cologne » : Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine (Novembre 2016).

  • Marianne et le garçon noir, Léonora Miano (dir.)

Belle œuvre à la fois politique et littéraire, à 10 voix, elle questionne l’expérience noire masculine, et notamment le vécu de la négrophobie visant spécifiquement les hommes : contrôles, violences et crimes policiers, stigmates de « délinquants/criminels », assignation à une virilité débordante avec des connotations voulues « positives » – mais rien n’est positif dans le racisme, qu’on ne s’y trompe pas… – telles que les supposées grandes performances sexuelles, et d’autres plus explicitement négatives, comme la prétendue propension aux violences sexistes et au viol, en comparaison à l’homme blanc construit comme plus « civilisé » sexuellement dans l’imaginaire eurocentré raciste. Ce récit est pourtant fréquemment contredit par la quantité incroyable de scandales et violences sexuelles impliquant d’infâmes mâles blancs bourgeois sûrs de leur impunité.

Aux côtés de ce type de questions d’ordre systémique (rapports aux institutions, notamment la police, etc) s’ajoutent des réflexions bien plus intimes : qu’est-ce qu’être un homme, dans le rapport à soi, à l’amour de soi, de son propre corps, dans le contexte de la suprématie blanche lorsqu’on est un homme noir  ? Comment « profiter » de la morsure infligée par l’expérience du racisme au masculin pour repenser les rapports hommes/femmes, l’amour, l’intimité, la parentalité etc ? Bref, aux antipodes de la réhabilitation d’une masculinité noire patriarcale qui devraient « reprendre sa place », dans ce livre il s’agit au contraire de penser comment partir de la blessure raciale pour inventer du neuf, bien loin du patriarcat blanc et de sa violence qui s’est historiquement déployée aussi bien dans le cadre des rapports familiaux que dans les rapports coloniaux où les colonisés faisaient office de « pôle féminin » face à un « pôle masculin » colonisateur et conquérant. La métaphore du viol, de « l’Afrique pénétrée » est un lieu commun dans les discours de bon nombre de ces barbares que furent les colons… Rappel supplémentaire que le genre codifie les rapports entre les groupes constitués comme des « races » depuis les débuts de la conquête coloniale européenne.

  • « Masculinités Noires X Fragments », par le Collectif Cases Rebelles 

Jamais en reste en matière de bonnes idées, nourrissant toujours autant notre pensée politique que notre humanité noire à réaffirmer contre tous les vents contraires, le Collectif Cases Rebelles a fait connaître en septembre 2017 ce projet qu’il présente ainsi :

« Nous inaugurons ici une série d’entretiens intitulée « Masculinités Noires X Fragments », dans laquelle tous les 15 jours un homme noir répond à 4 questions toujours identiques ».

Chaque série aura son lot de 4 questions, et pour l’instant voici celles auxquelles ont eu à répondre les hommes noirs de la première :

Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?
Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?
En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?
Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? et si oui comment ?

C’est un très beau projet qui donne la parole à des hommes noirs, cis et trans, d’âges divers, de milieux sociaux différents, ayant grandi en Europe, en Afrique ou en Caraïbes, impliqués dans des formes de politisation là encore très diverses. Tout comme le fait Marianne et le garçon noir, il s’agit de donner accès à l’intériorité et à la pensée – évidemment toutes deux multiples – d’hommes noirs.

Voici les 4 entretiens de la première série de questions :

S1E1: Yves

S1E2: Régis

 S1E3: Sofiane-Akim

S1E4: Isaac

 

Il y a évidemment plein d’autres choses qui émergent dans ce bouillonnement autour des masculinités noires (et plein d’autres choses qui existaient avant), ce ne sont là que quelques petits exemples. Avec la ré-émergence* de l’afroféminisme, et cette politisation croissante de la condition des hommes noirs, on ne peut que souhaiter que ces réflexions de part et d’autres, et ensemble, sur la condition respective des femmes noires et celle des hommes noirs permettent de fortifier les luttes de libération noire et panafricaine en dégageant des pistes d’actions collectives toujours plus pertinentes.


* je parle de « ré émergence » de l’afroféminisme, car dans les années 1970, il y avait entre en France une dynamique et des mobilisations de femmes noires, et qui dans une version politiquement organisée a été notamment incarnée par un groupe afroféministe marxiste, la Coordination des femmes noires.

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Sur la binarité coloniale homo/hétéro : une ébauche de réflexion

Dans l’analyse de la modernité capitaliste et des transformations qu’elle a induite sur la sexualité, il ne faudrait pas isoler les sexualités minoritaires. L’hétérosexualité telle qu’elle est vécue aujourd’hui en occident, par blancs et non blancs, même de façon différenciée et bien sûr hiérarchisée, c’est aussi un produit de la modernité capitaliste : le nombre d’enfants, les nouveaux rôles au sein du couple même si la hiérarchie perdure, la mise au centre d’un discours sur l’amour, les transformations du marché du travail et les changements concernant la place des femmes dans la sphère productive, la multiplication des divorces, les nouvelles techniques de procréation (pas accessibles à tou.te.s évidemment), l’effet des migrations pour ceux que ça concerne etc etc. Ces transformations ne sont bien sûr pas uniformes en fonction de la race/classe. Mais pour chaque groupe social elles sont réelles. Ce qui est gênant, ce n’est donc pas d’analyser les sexualités minoritaires et leurs expressions sociales et politiques comme des produits de la modernité occidentale capitaliste, car c’est effectivement le cas, mais c’est de concentrer la discussion sur elles, ce qui contribue à les constituer en « problèmes » qu’il faut analyser, décortiquer (or c’est déjà ce que fait l’homophobie occidentale qui est loin d’avoir disparue).

Pire, en réfléchissant à leur apparition (et à elles seules) cela renforce l’idée qu’elles, et en particulier elles, sont des « nouveautés », ce qui est vrai quelque part, mais cela maintient l’hétérosexualité – qui reste la sexualité hégémonique – comme une référence, non questionnée, non problématisée et surtout complètement déshistoricisée, alors qu’elle aussi dans sa forme contemporaine et ses expressions sociales et politiques, possède une histoire et fait figure de « nouveauté » également. Même si c’est sous la forme de l’homonationalisme que l’impérialisme sexuel occidental se montre le plus explicite aujourd’hui, en réalité c’est le couple colonial binaire homo/hétéro qu’il faut attaquer politiquement et réellement, c’est-à-dire en accordant réellement du temps à décortiquer l’hétérosexualité produite par cette modernité occidentale, plutôt que simplement la mentionner formellement mais sans jamais s’adonner à cette tâche complexe. Il faut se rappeler que l’hétérosexualité n’a pas besoin de se dire, de se nommer, d’être auto-revendiquée comme une identité pour être hégémonique, car elle est posée en norme et à partir de là ça crée un décalage entre les manifestations explicites d’homonationalisme qui ont besoin de se dire, de se proclamer pour atteindre leur but. Politiquement on doit aller plus loin que la vision biaisée que crée ce décalage. Notamment parce que politiquement il y a un coût à analyser en profondeur uniquement le côté « homo » de la binarité : faire des homos l’incarnation de la modernité occidentale (c’est d’ailleurs le but même de l’homonationalisme…), et donc pour les homos non blancs l’incarnation de la trahison (ce que beaucoup intériorisent et soit s’en culpabilisent, soit se mettent à le revendiquer, l’homonationalisme étant là pour les accueillir à bras ouverts…), alors que ramener l’hétérosexualité dans le débat c’est voir comment nous sommes tous – de façon différente, avec des contradictions, antagonismes etc – le produit de cette machine de destruction et de transformations qu’est le colonialisme et son relais néocolonial. C’est à dire qu’il ne suffit pas simplement de dire que le colonialisme nous a tous aliénés et transformés « de façon générale » pour contrer ce biais dont je parle, mais il s’agit de pouvoir dire que c’est aussi en tant qu’hétérosexuels, issus de cette modernité capitaliste, qu’il y a aliénation, pour sortir cette aliénation-là de sa position de neutralité.

Un exemple d’imaginaire raciste de gauche : l’émeutier de banlieue destructeur contre l’écolo alternatif et constructif

 

 

Cette image, je l’ai découverte via les réseaux sociaux. Elle tournerait sur des pages écolos/bios, de ce que j’ai pu lire. Verdict ? Elle pue le racisme et le mépris de classe. Une façon de nous expliquer une fois de plus que les révoltés non blancs des quartiers populaires (on sait bien qui ça vise et ce à quoi ces images renvoient) ne s’y prennent pas de la bonne façon : ce ne sont pas de « bons » révolutionnaires. Ou tout simplement de bons résistants à la violence du système capitaliste. De toutes les images de « violence » possibles – laissons ici la critique de la supposée « violence » qui ne mène à rien – c’est l’image des révoltés de banlieue qui leur est venue à l’esprit. Pourquoi pas celle d’agriculteurs en colère qui foutent le feu, balancent fruits et légumes comme cela a pu déjà se produire, ou encore celle de syndicalistes qui séquestrent leur patron ? Non, c’est l’image d’une banlieue en explosion qui leur sert de support pour dire que ce n’est pas ainsi qu’il faut résister. Pourtant c’est sur ceux qui sont censés mal s’y prendre que s’abat le contrôle policier permanent avec toutes les violences qui en découlent, et pas sur ces deux hippies fiers de s’être retirés de la société. D’ailleurs, peut-être doit-on s’interroger sur les conditions rendant possible une vie, ou des aspects de sa vie (supposément) en dehors du système ? C’est quand même pas donné à tout le monde il faut le dire.

Mais ce qui m’intéresse ici, c’est surtout les convergences entre les modalités de stigmatisation raciste de certaines gauches et celles de certaines droites (même les plus extrêmes). Voilà pourquoi je fais intervenir la seconde image faite par des jeunes du FN qui tournait il y a quelques années.

Saisissante ressemblance n’est-ce pas ? On retrouve le même binarisme : aux supposés sauvageons des quartiers populaires qui détruisent tout, on oppose le bon couple blanc qui vit dans la paix. Remarquez d’ailleurs que les deux couples ont des façons de poser très similaires (l’homme qui entoure de son bras protecteur sa compagne…). On choisit de montrer des photos des uns en pleine révolte, la nuit, sans voir leur visage, simplement comme des « meutes » enragées, et pour les autres, on montre des photos où on voit leur visage car ce sont des personnes bien distinctes ayant droit à l’individualité, l’humanité, et pour qui on peut donc ressentir de l’empathie. C’est d’ailleurs un classique des jeux d’oppositions racistes par les images (la série Homeland excelle dans ce registre) : foule non blanche, bruyante, désorganisée, sans individus se dégageant VS individus distincts blancs, qui ont une pensée etc. Bien évidemment, ces deux affiches n’ont pas le même objectif, et c’est justement ce qui est intéressant : des courants politiques qui s’opposent sur tout un ensemble de sujets, voire même sur quasiment tout, se rejoignent malgré tout dans le racisme et la construction des populations non blanches des quartiers populaires en révolte comme des dangers. Pour les premiers, côté gauche, ces populations sont des dangers pour la lutte. Pour les seconds, à droite, elles sont cette fois des dangers pour la nation. Cela rejoint quelque chose que j’avais déjà développé dans mon article avec les pancartes #LeRacismeDeGaucheCest.

Bien sûr, sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) il y a eu toutes sortes de personnes pour nier la dimension profondément racialisée de cette mise en opposition pour ce qui concerne l’image de gauche. Parmi ceux qui l’ont dénoncée, nous avons même été traités de « racistes » car c’est nous qui, comme toujours, l’aurions racialisée à force de « voir le racisme partout » nous dit-on. Il est intéressant de voir surgir à tous les coups cette accusation de racialiser le débat, comme si nous en avions le pouvoir. La société EST déjà racialisée, nous ne faisons que mettre les effets idéologiques et matériels de cette racialisation en lumière. Et n’en déplaise à tous ceux qui s’étouffent avec leur bonne conscience, ces effets traversent aussi les pensées et mouvements de gauche. Pour revenir à l’image en particulier, l’accusation de « racisme » envers ceux qui la critiquent reprend un stratagème d’une fourberie hélas bien connue de la rhétorique raciste de gauche : « c’est vous qui avez décidé que l’image du haut représente des non blancs, donc c’est vous qui supposez que tous les casseurs, émeutiers  [selon les mots de certains…] sont tous non blancsc’est donc vous les racistes« . Cela ressemble à d’autres types de propos tels que « c’est vous qui dites que la prison est remplie de noirs et d’arabes donc vous supposez que les noirs et les arabes sont plus portés à être des criminels ». Voyez-vous la fourberie ? Dénoncer les effets d’un système racialisé en focalisant sur les populations qui en paient particulièrement le prix, ferait de nous des « racistes ».

Sur la prison, que répondre ? Tout simplement que nous ne disons pas que les noirs et les arabes sont plus portés à être des criminels, mais qu’ils sont plus criminalisés que les hommes blancs, et que c’est cette sur-criminalisation, qui va des contrôles au faciès quotidiens jusqu’à une plus grande sévérité de la justice, qui produit les effectifs en prison. Pour ce qui est de l’image dont nous discutons ici, il faut être particulièrement hypocrite pour faire croire qu’une photo de révoltés de banlieue ne renvoie pas à un imaginaire déjà saturés de représentations racistes. Comme si une image pouvait s’analyser hors contexte. Comme si une telle photo était « neutre ». D’ailleurs, la ou les personnes qui ont fait le montage n’ont sûrement pas pris cette photo eux-mêmes. Qu’ont-ils alors tapé dans leur moteur de recherche pour tomber sur cette image ? Sûrement « émeutes de banlieue », ou quelque chose d’approchant. Et, allons donc plus loin, qu’est-ce qui leur a donné cette idée-là en particulier ? Qu’est-ce qui motive ce choix-là ? Je répète la question posée plus haut : de toutes les images de « violence » possibles pourquoi est-ce l’image de révoltés de banlieue qui leur est venue à l’esprit ? Pourquoi pas des agriculteurs en colère ou des syndicalistes qui séquestrent leur patron ? Qu’ils le veuillent ou non, c’est bien un imaginaire raciste parfaitement ancré dans toute la société française qui les a motivé à comparer la banlieue en feu et à sang à un décor paisible où s’épanouit un gentil couple blanc. Je ne m’arrête pas sur le fait qu’il s’agit ici d’un couple hétéro, même si l’hétéronormativité des postures déjà mentionnées est évidente –  car à n’en pas douter, des racistes de gauche versés dans l’homonationalisme finiront par nous pondre un jour une telle horreur en opposant cette fois les supposés sauvageons de banlieue à un gentil couple homo blanc. Cela va venir, wait and see.

Notons enfin que comme toujours le racisme de gauche se cherche des alibis non blancs : ici c’est la citation de Keny Arkana qui se retrouve au milieux d’imageries binaires, racistes, et qui est utilisée contre ceux-là mêmes qui partagent sa condition sociale de départ. Et puisqu’il y en a toujours pour faire semblant de ne pas comprendre, je précise que le problème n’est PAS Keny Arkana, mais la façon dont son propos est utilisé pour appuyer une mise en opposition pourrie et raciste de deux images.

Bref, cette image est aussi raciste que sa voisine de droite, et on s’en bat les reins de toutes vos tentatives de prouver le contraire 😎


ps : je m’attends à ce qu’une des objections soit « mais cette image ne représente rien, c’est pas une orga qui a fait ça » etc. Sauf que le propos qui ressort de l’image est quand même reconnaissable dans plein d’autres types de positions racistes de gauche. Ce n’en est qu’une énième illustration et n’a rien de marginal.

Mise à Jour : 16 juin 2017.

Les gays, le vote FN et quelques raccourcis préjudiciables dans la lutte contre l’homonationalisme

Il est intéressant de voir comment le résultat d’une enquête réalisée par le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof) sur les couples mariés et leur vote, annonçant que 38% des couples gays masculins mariés  (tous les mots sont importants ici) ont voté FN aux régionales de 2015, se transforme, aussi bien dans la presse, que chez les militants, en :

 38 % des couples gays ont voté FN aux régionales (du coup on ne parle plus des couples mariés, mais des couples en général)

 38% des gays ont voté FN aux régionales (là ce n’est même plus les gays en couple, mais ça devient les gays en soi)

 38% des gays votent FN (l’usage du présent de l’indicatif insinue donc ici qu’il ne s’agit pas juste des régionales, mais d’une tendance générale, donc présidentielles incluses. Pourquoi pas, c’est fort possible, mais autant le vérifier au moyen d’enquêtes approfondies, abouties, pour pouvoir ensuite le répéter)

 et surtout, le meilleur pour la fin, 38% des LGBT ont voté FN aux régionales /votent FN (donc là, les femmes non hétérosexuelles, les bi, et surtout les pauvres trans qui n’ont droit quasiment à rien se retrouvent embarqué.e.s dans cette histoire).

Comme déjà indiqué, on retrouve ces glissements et autres raccourcis dans la presse : il y a plusieurs exemples, comme avec ce titre de l’Express que j’ai mis en photo pour cet article, dont les biais sont ici de mettre une photo d’un couple d’hommes ET d’un couple de femmes, et de parler d’une préférence des couples mariés gays pour l’extrême droite, alors que 38% tout en étant beaucoup, c’est moins que 50%, et donc la moitié. Ce qui signifie que les couples gays mariés qui ont voté n’ont pas en soi préféré l’extrême droite… Mais le choix de cette tournure est sûrement dû au besoin de titres sensationnels… Le problème, c’est qu’on retrouve aussi les dits glissements et raccourcis dans les discours de militants désirant à juste titre combattre l’homonationalisme à l’échelle de la France, ainsi que sa dimension internationale impérialiste. Mais revenons à l’info de départ : on parle d’une enquête sur les couples gays mariés, masculins, et qui plus est ceux qui sont allés voter (parce que bien sûr, c’est le truc qui s’oublie toujours quand on donne des résultats d’un vote par groupe social, on parle des gens qui sont allés voter, on ne parle pas de tel groupe social en soi). Du coup la population dont il est question dans l’enquête est quand même définie de façon très précise : des hommes cisgenres (donc ni des femmes cisgenres, ni des trans, hommes ou femmes), qui sont en couple, qui sont mariés, et j’insiste, qui se sont déplacés pour voter, qui plus est aux régionales (donc avec des taux de participation historiquement plus faibles que ceux des présidentielles).

Bien sûr, même sur cette population très précise, il y a des choses à tirer en terme d’analyse politique, puisque le racisme dans les milieux politiques et de sociabilité gay n’est plus à prouver et que l’homonationalisme est une tendance de fond bien enracinée, mesurable, qui marche, qui s’accentue et qui ne se limite pas au vote FN : le racisme de gauche est à l’avant garde de l’homonationalisme et du fémonationalisme, et c’est même lui qui lui fait gagner en respectabilité. Par contre, ce serait bien d’avoir une étude sur le temps long pour savoir s’il y a un phénomène de droitisation, ou s’il n’y a pas toujours eu un vote FN d’hommes gays – pas mariés du coup ; de la même façon qu’il y a toujours eu un certain vote ouvrier FN, ou femmes FN etc qui progresse peut-être mais qui n’est pas « nouveau ».

Hélas, à ce stade de la réflexion, je suis obligé de préciser que revenir sur ces glissements ne signifie pas nier l’homonationalisme. C’est triste d’avoir à le préciser, mais j’ai remarqué que dès qu’on s’en prend à certaines critiques de l’homonationalisme, on aura beau avoir écrit soi-même contre ce problème ou le fémonationalisme de façon claire, ou écrit des tonnes de fois sur le racisme en général, d’une façon qui ne devrait pas laisser de doutes sur où on se situe politiquement, on est quand même suspecté de minimiser le phénomène voire d’être carrément homonationalistes. Il est vrai que beaucoup prennent un malin plaisir à chercher toutes les approximations des critiques de l’homonationalisme ou du racisme en général pour minimiser ou carrément nier les réalités dont il est question. Mais me semble-t-il,  la malhonnêteté de ces postures relèvent de l’évidence. Autrement dit, il ne devrait pas être très dur de voir la différence entre ces stratagèmes-là, et une critique de militants démontrant chaque jour leur antiracisme mais qui s’attaquent aux biais de certaines argumentations en particulier, tout en s’inscrivant eux-mêmes dans la critique générale du problème dont il est question. Face à la gravité de la situation, il est possible d’entendre qu’il y a d’autres priorités que de pinailler sur de supposés détails. Toujours est-il l’accumulation d’imprécisions, de raccourcis, sur un sujet aussi brûlant ne promet rien de bon et finira par ne plus relever du « détail », mais va peser lourd sur la façon dont on pense cette modalité spécifique du racisme et de l’impérialisme. Il y a tellement de faits qui prouvent l’homonationalisme : nous n’avons pas besoin des raccourcis.

En fait, tout ça, c’est le résultat d’un dogmatisme où il suffit juste d’être du bon côté, et il n’y en a que deux : critiquer l’homonationalisme (quelque soit la façon) VS être homonationaliste. Et bien non, ce n’est pas parce qu’on se situe du bon côté, c’est à dire du côté de la dénonciation de ce phénomène, qu’on peut dire tout ce qu’on veut, sans aucune responsabilité politiquement parlant.  Pour ma part, et comme pour le fémonationalisme, je défends l’idée qu’il y a toutes sortes de critiques possibles de l’homonationalisme et, surtout, que toutes ces critiques ne se valent pas, que toutes n’ont pas les meilleures grilles de lecture politique, et surtout toutes n’ont pas le même horizon émancipateur, ou le même soucis d’affirmer de façon claire leur dimension émancipatrice. Donc ça veut dire qu’il y a deux terrains d’affrontements idéologiques. Un terrain principal entre les anti homonationalistes et le pouvoir ainsi que ses relais militants homonationalistes  mais aussi entre anti homonationalistes eux-mêmes sur les définitions du phénomène, les critiques à émettre, et les réponses politiques à y apporter.

Le mot de la fin : je pense que l’homonationalisme et l’impérialisme qui y est lié sont assez graves pour se battre pour que ce soient les critiques les plus pertinentes, les moins approximatives, les moins biaisées, les moins intentionnellement réac ou alors  les moins irresponsables, instrumentalisables, récupérables (même lorsque l’intention n’est pas du tout réac),  qui dominent le débat. Et j’insiste, c’est un peu triste d’avoir à le justifier dans des milieux se revendiquant de l’émancipation.


ps : Un camarade m’apporte en plus la précision suivante : « Qui plus est quand on regarde l’enquête d’où est tiré ce chiffre il y a un truc étrange : l’échantillon de couples d’hommes gays mariés représente une proportion bien supérieure de l’échantillon total que la proportion nombre d’hommes gays mariés dans la population. » Cela signifierait que peut-être au-delà d’une critique de l’interprétation des résultats de l’enquête, il faudrait peut-être nuancer les résultats eux-mêmes. Pourquoi pas. Toujours est-il je pense que même si les résultats sont bétons, 100% vrai, il faut une critique de la façon dont les chiffres sont interprétés à la va-vite, occasionnent nombre de raccourcis, et surtout, comment se positionner contre l’homonationalisme ne rend pas automatiquement pertinent : je répète, il faut se battre pour des critiques rigoureuses et émancipatrices de ce phénomène.

Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. 

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes » 

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6« J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

Luttes des quartiers populaires, répression et division de classe parmi les racisés

Sur la lutte pour la justice pour Adama Traoré et le soutien à la famille Traoré qui subit des attaques d’une violence extrême (plainte contre Assa Traore par le maire de la ville, arrestation des frères Traoré, et risque de prison ferme pour l’un d’entre eux)  j’ai envie d’aborder quelque chose d’un peu délicat sur nous qui disons et voulons soutenir ce combat pour la vérité et la justice. Délicat, parce que je pense que ça peut être mal interprété, mais bon allons-y.

Le soutien qui se manifeste sur place autour de la famille Traoré, et virtuellement sur les réseaux pour les gens qui sont loin ou qui ne peuvent pas venir, peu importe, c’est super positif. C’est l’expression d’une des vitalités politiques qu’expriment les racisés dans l’histoire des luttes en France : réagir en tant que corps social après un crime policier. Mais ce dont il faut quand même se rappeler je pense, c’est que la répression va s’abattre particulièrement sur les habitants du quartier où vivent les Traoré, ou dans d’autres quartiers où l’expérience de violences similaires peut raviver les colères. Bref, c’est à dire là où vivent des racisés de quartiers populaires. Je crois qu’il faut bien l’avoir en tête, lorsqu’on dit des trucs comme « CA VA PETER » , « C’EST LA GUERRE » etc. Je ne vise  aucun post Facebook, ou aucun tweet en particulier, mais je parle d’une tendance générale. Ne personnalisons pas les réflexions. Je le dis parce que nous devons être honnêtes : tous les racisés ne vivent pas en quartier populaire et ne sont pas de classe populaire. Quand bien même la majorité des racisés est de couche populaire, il faut l’avoir en tête. Car nous qui ne vivons pas dans le quartier en question, mais surtout quand on ne vit pas dans un quartier populaire tout court, il faut prendre conscience que nos « CA VA PETER », « PAS DE JUSTICE PAS DE PAIX » ne nous coûtent rien. Certains d’entre nous continueront malgré tout ce qui peut se passer à vivre dans des quartiers non populaires où ce sera en réalité la paix, car ce sont des espaces où il n’y a pas l’ombre d’une pression ou même d’une simple présence policière et donc de révoltes suivies de conséquences lourdes à porter. Or il y a déjà des risques de prison ferme pour des membres de la famille Traore, et à mesure que la révolte grandira je ne le souhaite pas, cela peut empirer.

 

Suis-je entrain de dire qu’il ne faudrait pas exprimer colère et soutien ? Ou plus farfelu qu’il faudrait seulement être un habitant de Beaumont ou d’un quartier populaire pour les exprimer ? Pas du tout, je ne dis pas ça. Il faut les exprimer, car cette histoire nous touche en tant que racisés tout court et pas juste en tant que racisés de classe populaire, ou vivant dans tel quartier précis.  Et comprenez bien que ce n’est pas le fait d’utiliser tels ou tels slogans en soi qui me fait réfléchir. Les slogans unitaires, le fait de parler d’une même voix c’est important. Mais on sera combien parmi ceux qui auraient les moyens de faire le déplacement, à scander ça devant les flics, devant une mairie, comme le font déjà ceux qui commencent à subir le retour de bâton ?  Si le sentiment de colère est généralisé aux racisés indépendamment de nos conditions, la répression en revanche sera ciblée sur ceux de classe populaire dans les villes où cela peut s’embraser. Je ne nie pas par ailleurs la répression sur le mouvement antiraciste qui lui n’est pas composé que de racisés de classe pop, mais les risques ne sont pas les mêmes, notamment en ce qui concerne le risque de prison ferme. [Ajout (24/11/16) : mais je le dis sans nier que même les classes moyennes racisées sont beaucoup plus précaires et vulnérables que les classes moyennes blanches, notamment pour ce qui est de conserver son emploi quand on milite].

Ce que je veux dire, c’est que quand on est loin, ou qu’on ne vit pas dans des quartiers populaires, et qu’on sait qu’on n’ira pas aux rassemblements (quelles que soient les raisons), exprimons nos colères mais de manière responsable… De façon concrète ? Par exemple travailler là où on est et si on peut à « organiser la rage » mais dans un cadre, se rapprocher des orgas qui veulent bouger, pour tenter, je dis bien tenter, de donner un cadre, pour que les gens ne soient pas « sans couverture » face à la répression. Que ceux qui risquent le moins essaient de s’exposer un peu plus, ou se rendent utiles, compilent des infos du type « qui contacter en cas de violences policières ? » « quel avocat de confiance recommander » etc ce genre d’infos pratiques. Et puis que ceux qui ont des thunes commencent à épargner pour payer des avocats, apporter toutes formes de soutiens matériels pouvant être nécessaires, bref qu’ils se préparent à redistribuer.

Je suis terrifié à l’idée qu’il y ait des mecs qui fassent de la prison ferme avec des sentences lourdes pour faire des « exemples » (comme en 2005) et ça ne visera pas la classe moyenne racisée, nous le savons très bien (ni les blancs d’extrême gauche). Nous sommes à la fois « ensemble » dans tout ça, et en même temps pas tout à fait. Et pour moi ce serait irresponsable de ne pas au moins y prêter attention, de ne pas y penser pour agir en conséquence. Soyons responsables dans les discours qu’on tient (remarquez que j’ai dit « soyons » et pas « soyez »), quand on sait qu’on ne risque absolument rien. Pire, quand on sait qu’on ne fera rien et qu’on suivra les événements uniquement sur internet, là encore quelles qu’en soient les raisons, et que notre principal taff sera de relayer. C’est déjà bien et je le dis sans critique ni mépris, mais c’est un fait qu’il faut avoir en tête.

Autre chose, si on peut en effet être fiers des révoltes de notre groupe social – et ici je parle du fait d’être racisés qu’importe la classe – j’ai du mal avec les réjouissances en mode « super c’est une opportunité politique pour l’antiracisme  » etc. Non. ça ne l’était pas en 2005, ça ne le sera peut-être pas non plus là. C’est surtout un moment de violence inouïe contre une famille et à mesure que la révolte grandira, même si je ne le souhaite pas là encore, ça peut s’élargir et écraser d’autres personnes en dehors de la famille. Ces moments de violence politique intensifiée – parce qu’elle est déjà intense toute l’année – ne sont pas des opportunités pour l’organisation des racisés.  Organiser les racisés (pour la version pyramidale qui ne marche pas trop, mais passons) et s’organiser entre racisés (pour la version horizontale) c’est toute l’année. Et si en effet dans ces moments-là aussi on peut s’organiser et se politiser, j’avoue que les penser comme des opportunités… ben je n’aime pas du tout. Surtout lorsque le reste de l’année on s’en fiche un peu de l’activité concrète des luttes de quartiers populaires,  voire qu’on méprise les luttes sur les conditions de vie immédiates dans ces quartiers car ce serait moins « politique » que les mobilisations qui ne partent pas des conditions mais qui ciblent le pouvoir en tant que tel et l’oppression raciale dans sa totalité.

C’est aussi très important, sauf que reconnaissons une chose : les luttes sur les conditions de vie immédiate (contre des logements délabrés, pour avoir de la bouffe etc) ce sont toujours les plus pauvres, les plus galériens, les plus écrasés qui les mènent , alors que les luttes qui ne partent pas des conditions dans le but de les traiter là tout de suite mais qui pensent la totalité du problème racial en vue de les résoudre une fois pour toutes, après une Révolution, une Décolonisation etc, c’est cette fois les racisés les moins en galère en terme de thunes, de statut et/ou de capital culturel qui les mènent. Soyons honnêtes. Et c’est pas très compliqué de comprendre pourquoi. La vie et les problèmes qu’engendrent les oppressions ne peuvent pas être suspendus en attendant la Décolonisation totale du monde où la Révolution. Or, les luttes de ce segment socialement supérieur imposent pour les mener qu’on mette tous ses problèmes en suspens pour se concentrer sur un niveau de politique qui ne prend pas en charge leur traitement immédiat. Sauf que vu que ce n’est pas possible de suspendre ces problèmes, ben ce sont les gens qui ont le moins de problèmes ou pas du tout qui peuvent s’engager là-dedans [voir note]. C’est pas plus compliqué. Et je m’inclus là dedans car c’est bien mon parcours d’études élevé et ma socialisation dans des milieux intellos, même si je n’ai pas de thunes, qui fait que je suis plus proche des luttes de ces milieux là, par rapport à celles qui sont très ciblées sur des problèmes du quotidien immédiat.

Donc il faut être honnête sur le fait que les types de luttes auxquelles ont prend part sont socialement déterminées. Il suffit de voir le type de public qui prend part aux deux types de luttes que je cite pour bien voir qu’il y a une dimension de classe, et personnellement je ne considère pas ça comme un problème en soi. Faut bien que les racisés de classe moyenne et supérieure luttent. Le problème c’est d’être dans le déni de ça. Et il faut que les galériens intellos, comme moi donc, on arrête de se cacher derrière le manque de thune réel qui peut aller très loin, je ne le nie pas, car malgré tout il n’empêche que nous avons une socialisation intello et des possibilités de finir par s’en sortir via des professions intermédiaires (instit, bibliothécaires, etc) ou supérieures (prof, chercheurs etc) ce que n’ont pas les racisés qui galèrent en thune ET qui n’ont pas le capital culturel, les diplômes et la socialisation qui va avec. Habiter dans un quartier populaire avec perspectives ou sans perspectives de sortie, c’est pas la même chose non plus. Et tout cela se reflète dans le type de luttes qu’on investit.

****

Tout le monde n’a pas les mêmes choses à perdre dans la révolte en cours  où la répression s’abat déjà de manière tellement forte sur les Traoré, et où la police renforce son occupation de leur quartier pour faire payer aux habitants et à la famille le fait de dire non à l’impunité, non à l’oppression raciste et policière. Il n’y a pas de solutions miracles sur comment faire cohabiter différentes classes sociales dans la lutte antiraciste en général; lutte qui pour moi doit englober tous les segments des racisés, parce que le racisme est une question spécifique qui ne se fondra JAMAIS dans la seule lutte des classes. Il n’y a pas non plus d’idées magiques sur comment réagir en fonction des différents segments qu’on occupe dans un moment comme celui-là. Par contre, pour nous-mêmes racisés, avoir la pleine conscience de cette segmentation par la classe dans nos rangs, c’est important. Pas pour nous diviser, puisqu’on l’est déjà de fait. Mais justement pour espérer s’unir sur des bases réelles. Pour mobiliser plus et en dehors des milieux militants. Donc certes, pas de solutions miracles, sauf qu’en avoir conscience, y prêter attention c’est une manière je pense de limiter la casse. Surtout vu ce qui vient pour certains d’entre nous. C’est bien de nous dont il s’agit, mais à travers la répression de certains parmi nous. Et j’ai l’impression qu’internet nous empêche d’en prendre conscience, car c’est une activité qui donne l’impression d’en faire des tonnes (vu comme c’est chronophage) et de prendre des risques, mais ce n’est vrai qu’en partie… Nos tweets, posts, textes sont importants car on diffuse la vérité que l’Etat, les gendarmes et les médias veulent cacher sur ce crime, on produit des idées et oui, s’organiser passe aussi par une bataille des idées, mais ça reste bien moins dangereux que d’aller au charbon (on peut faire les deux, certes, mais ne nions pas qu’il existe quand même une « division du travail » militant). Et pour toutes les personnes qui risquent de subir une forte répression à venir, je pense que le minimum c’est de l’avoir en tête et essayer de construire ensemble une manière d’y remédier. Il ne s’agit pas d’une réflexion sur les individus, leurs envies ou possibilités de pouvoir individuellement manifester à Beaumont ou ailleurs, mais une réflexion sur les dynamiques des différents segments de classe chez les racisés et le fait que qu’on le veuille ou non, le groupe qui va morfler c’est celui des racisés de classe populaire vivant en quartiers populaires (tout simplement parce que c’est sur ces territoires que les flics ont déclaré la guerre depuis longtemps, et que c’est donc ce groupe qui se prend tout, se révolte, puis en paye le prix). Enfin, il s’agit moins pour moi ici de dire « taisons-nous » si on n’est pas dans un quartier populaire, mais plutôt de dire « sortons de chez nous/de nos conforts » et selon les moyens évidemment, là où on peut, organisons-nous, même loin de Beaumont. Pour que réellement, partout, ce ne soit pas « la paix ». Donc nous qui sommes dans un certain confort intellectuel et/ou économique, ne déclarons pas uniquement une guerre virtuelle enflammée, quand d’autres vont subir une guerre réelle. Et j’ai bien dit « nous », pas « vous ».Réflexion à poursuivre, toutes et tous ensemble.

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Facebook : La vérité pour Adama / Twitter : La vérité pour Adama


Note : précisons que l’opposition – soit lutter sur les conditions immédiates, soit penser la lutte contre le pouvoir sans traitement immédiats des conditions – n’est pas obligatoire. C’est que faire tenir les deux bouts est compliqué, mais ça a déjà existé (Black Panthers, MIB, Young Lords etc).

#LeRacismeDeGaucheCest : Analyse et toutes les pancartes

Les organisations des luttes de l’immigration, des quartiers populaires et de l’antiracisme politique savent que la droite, et en particulier l’extrême droite, servent toujours d’alibi pour masquer le racisme de gauche. Récemment est paru un article de blog qui décortique les récentes saillies racistes des milieux d’extrême gauche face à une visibilité nouvelle de l’antiracisme politique. L’auteur y décrit remarquablement comment plutôt que de s’en prendre directement à l’immigration en tant que telle, comme c’est le cas avec les idéologies de droite, le racisme de gauche prend le détour supposé plus respectable de s’attaquer aux antiracistes (autonomes).  Ainsi, là où les premiers assument de vouloir nous exclure de la nation, les autres, à gauche, s’échinent plutôt à nous exclure de la politique.

Or si on se réfère à la célèbre citation de Sayad selon laquelle « exister c’est exister politiquement », on comprend que les attaques pleines de rage d’une certaine extrême gauche qui invite les racisés à s’en aller de la politique participent en fin de compte à nous exclure également de la nation, comme le souhaitent les droites. Quelle est alors le sens de cette exclusion ? Il s’agit de nous construire/reproduire/maintenir comme corps illégitimes, puisque physiquement nous allons rester dans ce pays. Il s’agit donc surtout d’une exclusion symbolique (pour l’instant…).Et qu’est-ce qu’un corps illégitime ? C’est celui sur lequel peut s’exercer une violence qu’on ne se permettrait pas sur un corps légitime. Celui à qui on peut faire subir l’humiliation de se dévêtir à la plage, que l’on peut blesser, tuer sans raison, sans avertir la famille, parce que de toutes les façons sa vie vaut moins que celles des véritables humains.

Voici donc la position dans laquelle droites et gauches souhaitent nous maintenir. Les premiers car ils nous pensent inassimilables, les autres car ils entendent mener à notre place un combat contre le racisme que nous ne saurions mener seuls, non seulement par incapacité, mais aussi parce que cela serait dangereux pour l’antiracisme lui-même, dans la mesure où nous sommes, selon eux, particulièrement réactionnaires. On a notamment pu voir, publier sur des sites d’extrême gauche, un texte (parmi tant d’autres…), véritable archétype du racisme de gauche, qui invite les « racialisateurs », à s’en aller, et donc à abandonner la lutte politique que leurs théories ne feraient que salir. Or, sachant que l’une des particularités de l’antiracisme politique est d’être mené par les racisés, ce sont bien ces derniers qui sont, une fois de plus, inventer à s’en aller. Il s’agit là du vocabulaire raciste de base (« allez vous-en », « cassez-vous » etc) qui, mélangé à du bavardage sur la « lutte des classes » passe pour une « réflexion critique sur le racisme » dans certains milieux (voir note en fin d’article pour plus de précisions).

Bref, après cette longue introduction, place à un ensemble de pancartes que j’avais réalisées initialement sur facebook. Dans la continuité des critiques émises de longue date par l’antiracisme autonome, elles ont pour but d’attaquer des expressions banales du racisme post colonial, prenant simplement les atours de la pensée émancipatrice de gauche. Les pancartes sont organisées de la façon suivante : 1) racisme en général 2) négrophobie 3) islamophobie. Et comme chaque pancarte peut se comprendre toute seule, n’hésitez donc pas à vous en servir à votre guise!

Racisme en général

 

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Négrophobie

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Islamophobie

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LE racisme de gauche c'est (4)

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Et pour vous, les frères et soeurs, c’est quoi le racisme de gauche ?


Note : pour la petite histoire, l’un des sites qui a publié ce morceau de racisme et de mauvaise foi, Marseille info, n’a pas jugé utile de prendre des distances avec ce texte, alors que lorsque quelque mois plus tard, cette plateforme décide de publier le récit à la première personne de violences policières subies par un garçon maghrébin , on peut y lire la chose suivante : « Le témoignage d’une personne racisée, glanné sur internet. Si nous ne partageons pas certaines perspectives citoyennistes de l’auteur ainsi que quelques jugements trop hatifs , nous pensons qu’il apporte de nombreuses pistes de réflexion à certains de nos débats et à certaines de nos questions… » Autrement dit, il est moins choquant de publier un texte écrit à coups sûrs par des blancs, uniquement ou en majorité, issu d’un blog invitant les racialisateurs présumés, c’est à dire les racisés qui mènent les luttes antiracistes autonomes, à s’en aller (« racialisateurs go home »), que de publier les propos d’une victime de violences policières qui ferait preuve de « citoyennisme ». Dans le premier cas, pas besoin de prendre ses distances avec le racisme, dans le second cas, le citoyennisme, attention c’est trop grave. On est face à l’énième illustration du fait que le purisme politique n’est attendu que des racisés, là où les blancs d’extrême gauche (aimant se cacher derrière un alibi noir ou arabe) ont des passes-droit affolants.

Homonationalisme : distinguer ce qui relève de la posture et ce qui relève des faits

Il sera question dans cette réflexion d’aborder un des quelques biais(1) (2) français de la critique de l’homonationalisme, et non pas l’homonationalisme lui-même. Si je m’autorise à m’attarder sur la critique et non le phénomène critiqué c’est parce que j’ai de nombreuses fois pris le temps d’expliquer et de dénoncer, comme d’autres, cet homonationalisme. Ce dernier, pour le définir de façon succincte, est le dispositif hégémonique qui construit les nations occidentales comme des bastions du progressisme sexuel, le tout par opposition à un Sud global, et en particulier moyen oriental et africain, jugé particulièrement archaïque et barbare. Si ce processus s’exprime dans des variantes locales, il comporte une dimension impérialiste : c’est ainsi que des interventions militaires, ou des ingérences politiques sont justifiées par des nations occidentales au nom des « droits des homosexuels » (exemple : ingérence d’Obama à chacune de ses visites en Afrique).

Ainsi, criminaliser l’homosexualité rendrait, selon la rhétorique homonationaliste, légitime le fait de coloniser un pays, exploiter les richesses de son sol de même que sa population. Si le procédé sert des Etats et des intérêts capitalistes, des franges importantes des mouvements gay, lesbiens et de plus en plus trans y participent et refusent de questionner l’intérêt que portent des Etats impérialistes et capitalistes pour leur combat. Face à un phénomène d’une telle ampleur, dont la critique est très violemment discréditée par des accusations d’homophobie à l’emporte-pièce, sans aucune distinction, on peut comprendre qu’il paraisse nécessaire de se focaliser sur la dénonciation de ce processus et la construction d’une force politique qui s’y oppose. Toutefois, il est urgent dans nos analyses politiques de faire la différence entre la posture homonationaliste, progressiste, pro LGBT, que se donne la France, et les réalités réellement vécues par les minorités sexuelles de ce pays.

Négation ou minimisation des oppressions de genre et de sexualité en France

Il est par exemple impropre de laisser croire que la loi dite du « mariage pour tous » représente un privilège incroyable, alors que l’on sait pertinemment en tant que militants ou individus s’intéressant aux questions politiques, que les lois de principe ou accordant des droits n’ont jamais transformé en profondeur les rapports sociaux, qu’il s’agisse du racisme ou du sexisme, même si elles peuvent de manière limitée offrir quelques marges de manoeuvre. En effet, sans nier que cela ait pu apporter à des gens une certaine sécurité (notamment dans la consolidation administrative et économique de leurs familles, ce qui bien sûr n’est ni négligeable ni méprisable) la loi du mariage ne change strictement rien à la réalité de l’homophobie (et de la transphobie qui y est souvent liée), au travail, dans la rue, dans les administrations, dans l’accès au soins, à la prévention, avec la police etc. De même pour les trans cette fois, je pense qu’on peut affirmer sans craindre de se tromper, que les avancées concernant le changement d’état civil au niveau légal, ne vont pas sonner le glas de la transphobie, même si, cela peut ouvrir des possibles pour des personnes.

L’association Le Refuge a récemment déclaré avoir eu 474 demandes de placement de jeunes dits LGBT chassés de chez eux en 2015, et en 2016, alors que l’année n’est pas terminée, elle a déjà reçu 629 demandes, soit une augmentation de 32,7%. Et encore une fois, répétons-le, l’année n’est pas encore finie. On peut considérer qu’il ne s’agit pas là de la preuve d’une augmentation de jeunes chassés de chez eux, mais une augmentation des demandes auprès du Refuge, peut-être parce que l’association est de plus en plus connue. Quoiqu’il en soit, ces chiffres n’indiquent pas un recul, et c’est ce qu’il est important de montrer. Par ailleurs, loin d’avoir dit son dernier mot, l’organisation politique des blancs bourgeois réactionnaires, la Manif Pour Tous, a annoncé son retour pour le mois d’octobre. [Ajout : et n’oublions pas en particulier le collectif « Vigigender » né de la Manif Pour Tous qui arpente les écoles afin de distribuer des brochures férocement homophobes et transphobes]. Rappeler ces réalités n’affaiblit en rien, selon moi, la critique de l’homonationalisme, bien au contraire. De plus, de ma part, tous ces rappels sur le contexte homophobe (et transphobe) n’ont absolument pas vocation à minimiser la violence de la racialisation des questions sexuelles que j’ai d’ailleurs décrit assez longuement ailleurs.  La très probable élection à la présidence des Etats-Unis d’Hillary Clinton peut à cet égard constituer une accélération de ce processus, particulièrement dans sa dimension impérialiste. Et c’est bien avec tout ceci en tête que je propose ces réflexions. Il ne s’agit pas non plus pour moi de faire comme ceux qui refusent catégoriquement d’entendre que le pouvoir organise une concurrence des opprimés entre minorités sexuelles et groupes racisés (en particulier musulmans), au détriment principal de ces derniers, présentés comme les ennemis naturels des premiers. Il s’agit en revanche de questionner ce que coûte en terme d’analyses le fait de passer outre les oppressions de genre et sexualité persistantes, ou de les présenter comme « normales » en vertu du contexte actuel.

L’hostilité aux minorités de sexualité et de genre est-elle « normale » vu le contexte ?

L’homophobie et la transphobie dans ce contexte « post mariage pour tous » sont-elles des conséquences « normales » de ladite loi, cette dernière pouvant être vue comme une manœuvre politicienne du PS dans un contexte de crise ? Pour moi, il n’est pas du tout satisfaisant de se contenter de l’idée que si une situation empire pour des opprimés c’est parce que ces derniers se montrent plus,  revendiquent des droits et obtiennent certains d’entre eux (laissons de côté ici le débat sur les limites de l’égalité par le droit). Certes, c’est souvent vrai, la constitution en sujet politique de gens qui subissent une oppression dont ils pensent le caractère commun, déclenche effectivement un fort rejet social, mais serait-ce une raison pour raser les murs ? N’est-ce pas le lot de tous les opprimés que de faire face à une montée de haine quand ils osent sortir de terre et arrêtent de s’excuser d’exister, et ce, même lorsque leur combat ne fait pas l’objet d’une récupération par le pouvoir ? Faut-il considérer que c’est de la « faute » du groupe social en question s’il se prend un backlash depuis sa constitution en sujet politique ou après une avancée (qu’importe ce qu’on en pense en terme de stratégie ou de perspective politique) ? Ces raisonnements contribuent à valider l’idée selon laquelle les opprimés sont responsables de leur oppression, car s’ils évitaient de se montrer, ou de militer de telle façon, ou de s’identifier de telle façon, ça se passerait un peu mieux pour eux. Comme si le problème n’était pas l’oppression elle-même. Il n’est pas sûr que l’homophobe ou le transphobe, blanc ou non blanc, bourge, classe moyenne ou prol, fasse toujours la différence entre ce qui relève de la pratique ou de l’identité, dans sa variante occidentale moderne. Autrement, pourquoi avons-nous nous-mêmes des récits de violence de genre liés à nos comportements, à ce que les autres projetaient sur nos façons de faire, et selon eux, d’être,  parfois depuis la maternelle, le primaire, le collège, c’est à dire bien avant un quelconque sentiment d’identification aux termes  « homosexuel » , « queer », « LGBT » ?

Je n’ai pas de mal à concevoir que la loi a déclenché un regain de haine (pour des motifs différents selon les groupes sociaux, il est important de le préciser), et c’est d’ailleurs assez logique. Surtout en période de crise. Mais, se contenter de cela se révèle assez vite limité, car en effet si on parle de « regain de haine », c’est bien parce que l’homophobie existait avant la loi sur le mariage homo, et les gens – toutes classes sociales confondues, de l’homophobie de gauche à celle de droite –  n’ont pas non plus attendue ladite loi pour décréter qu’il existe un puissant lobby gay qui de manière sous-terraine cherche à prendre le pouvoir et à rendre tout le monde homosexuels. Il faut donc refuser l’idée que la croyance en un « privilège LGBT »  est uniquement ou en premier lieu la conséquence de l’obtention effective du mariage homo, dans une période où le gouvernement a choisi de privilégier les patrons et la marginalisation toujours plus grande des pauvres et des racisés. Si c’est sur des populations en particulier que les rancœurs se cristallisent, c’est bien parce qu’on estime qu’elles sont illégitimes en soi. Encore une fois, l’idée d’un lobby gay, de la crainte de « l’homosexualisation de la société » peut se trouver dans des images et textes d’archives depuis les années 60, pour ce qui est de la France. Bien avant qu’il y ait de fait une participation d’une frange des LGBT aux logiques nauséabondes du pouvoir, ou que de plus en plus d’images associent au fric une visibilité gay, blanche, masculine et commerciale.

Est-ce donc un problème de politiser des sujets qui découlent  de ce que la société – la française, celle dans laquelle nous vivons – avait déjà produit comme violence avant (laissons là encore de côté la discussion, entre minorités de genre et sexualité, sur les erreurs stratégiques, les perspectives et objectifs politiques pourris de telles ou telles franges) ? Et j’insiste, je n’universalise pas mon propos, je parle de la France, de ce qui est vécu en France, particulièrement par ceux des queers, pour aller vite, qui sont visibles :

  • les trans dans leur grande majorité (en particulier les femmes), car en effet changer de sexe social, modifier son apparence, cela se voit, et il n’est pas besoin de se reconnaître dans telle ou telle type de politisation pour vivre de fait de la transphobie
  • les personnes dont les « manières d’être », l’apparence, sont jugées non conformes et qui – peu importe leur sexualité réelle  – se voit assignées le stigmate de déviance
  • les personnes qui sont outées de force, ou qui pour X raisons sont connues comme homos et peuvent voir utiliser cette donnée contre eux notamment au travail (lire ce témoignage sur la manière dont le patronat peut utiliser l’homosexualité de prolétaires pour les isoler et empêcher une dynamique de contestation sur le lieu de travail).
  • les couples : le mariage, ou même le couple sans être marié, soit ce qui est vu comme l’accès à une forme de respectabilité ainsi qu’à des avantages économiques (rien de nouveau ceci dit, ils étaient déjà accessibles aux couples hétérosexuels) n’épargne pas de la violence des administrations, des voisins, des écoles s’il faut y inscrire un enfant, de l’univers médical etc…
  • les queers qui sont chassé.e.s de chez eux/elles

etc.

Par ailleurs, ces situations d’oppressions prennent encore la forme d’un partage inégalitaire des ressources économiques, les inégalités économiques entre hétérosexuels et homosexuels (d’une même classe sociale, point important à préciser) et entre cis et trans étant une réalité.

Il faut insister sur le fait que c’est cette visibilité qui en grande partie fonde l’oppression des minorités de genre et de sexualité dans ce pays, ou ailleurs dans les pays du Nord. Et vous l’aurez bien compris, ce que j’appelle visibilité va bien au-delà de ce à quoi on ressemble, même si c’est souvent important, mais comprend aussi l’ensemble des situations sociales qui révèlent qu’on n’est pas dans la norme hétérosexuelle cisgenre, et occasionnent donc un retour de bâton : discriminations à l’emploi et au logement, notamment. En effet, il existe peu de personnes qui veulent louer à des gens qui ont l’air un peu trop « transexuel » ou à un « couple de fiottes » si ces derniers n’ont pas le pouvoir de s’imposer par la force de leur porte-monnaie. Voilà pourquoi s’il n’est peut-être pas toujours possible de parler d’homophobie institutionnelle, on peut en tout cas parler d’homophobie structurelle ; la structure excédant les seules limites de l’Etat et de ses lois, et prenant en compte l’ensemble des mécanismes opérationnels dans la société contre tel ou tel groupe social. Et ces oppressions sexuelles et de genre structurelles n’ont ni eu besoin du mariage homo pour exister, et elles lui survivront comme l’attestent les exemples que j’ai cités plus haut. Par ailleurs, dans tous exemples que j’ai pris, il serait par exemple inepte de suggérer qu’il suffirait de se faire discret pour éviter le fameux retour de bâton, précisément parce que dans toutes ce situations ce n’est pas possible (à moins de suggérer qu’il ne faudrait pas transitionner ou être en couple ou famille non hétérosexuelle avant d’être dans un monde totalement égalitaire, sinon faudrait pas s’étonner si les gens prennent cela pour des provocations hein…)

De plus, le regain de haine post mariage pour tous ne peut pas être appréhendé comme quelque chose de « normal » au motif que le reste du peuple subit une offensive néo-libérale créant toujours plus de précarisation et de paupérisation, car les homos et trans font partie du peuple, et sont pour partie eux-mêmes affectés par cette régression socio-économique (à moins de considérer que ce sont tous des bourgeois blancs, ce qui nous amènerait à une autre discussion et disons-le à un autre problème). Considérer les homos et trans comme des entités extérieures à un pays, c’est à dire des groupes non concernés par la dégradation des conditions de vie d’un pays, c’est d’ailleurs une réaction en miroir de l’homonationalisme lui-même qui en prétendant justifier l’impérialisme ou des guerres, au nom (entre autres) de la défense des homosexuels, fait croire que les homosexuels du pays colonisé ou bombardé ne seront pas eux aussi affectés négativement par le colonialisme ou la guerre. En effet, déposséder un pays, le bombarder, c’est affecter tous ses habitants, qu’importe leur genre ou sexualité. Les bombes tuent des civils sans distinction entre eux. Preuve s’il en fallait que la rhétorique homonationaliste n’est rien d’autre qu’une façon de légitimer la domination de pays du Nord sur ceux du Sud. Bref, au Nord, comme au Sud, les homos et trans sont dans la société, et les non bourgeois parmi eux, subissent le poids de la violence néo libérale, et raciste le cas échéant.

Il y a aussi quelque chose d’agaçant dans le fait de sous-entendre que des opprimés, notamment minoritaires numériquement, ne devraient pas arracher (ou obtenir) une avancée (ou des miettes) avant l’abolition de l’exploitation et la fin de la pauvreté pour tous, parce qu’autrement « faudrait pas s’étonner ensuite si tout le monde les déteste ». Parce que dans ce cas-là c’est la minorité blanche bourgeoise, largement hétérosexuelle, qu’il faut détester, et pourtant c’est bien elle qui peut dormir sur ses deux oreilles. Donc lorsque des groupes concentrent sur eux les frustrations des autres, et en payent concrètement le prix, c’est à dire que la frustration s’incarnent dans des violences,  il faut certes l’analyser, comprendre le mécanisme qui l’explique, mais il n’est pas question de le minimiser ou de faire mine de le valider, parce que « bon faut comprendre  que » ceci cela. Autrement dit, on ne peut pas normaliser une oppression (si tant est qu’on considère qu’elle existe…), parce que le contexte politique serait mauvais, que les frustrations sont grandes etc. Et puis, que nous disent ces rancoeurs supposées légitimes « vu le contexte néo-libéral » quand des blancs bourgeois, notamment ceux de la Manif pour Tous ou du Printemps français les expriment eux-aussi ? C’est sûrement un rappel qu’entre la critique légitime des mouvements LGBT collabos du pouvoir et la critique des « déviants » pour ce qu’ils sont, la frontière est ténue, et qu’il n’est pas vain d’en avoir conscience quand on entreprend de s’attaquer à l’homonationalisme.

Conclusion

Pour une critique de l’homonationalisme qui évite tous ces biais, je pense que si on doit comprendre pourquoi pour quelqu’un qui ne passe pas son temps à décortiquer ces sujets, la croyance en « un privilège LGBT » existe, il faut accepter que les militants et les intellectuels ont en revanche des attentes plus lourdes qui pèsent sur eux. Ils doivent bien sûr identifier la stratégie de division et de concurrence entre opprimés qu’organise le pouvoir en se présentant, en période de crise et d’offensive politique islamophobe notamment, comme pro homo, et doivent aussi identifier les ressorts idéologiques et matériels sur lesquels cette division s’appuie et nommer explicitement contre qui en particulier elle se déploie (les musulmans d’abord, les racisés, les pays du Sud). Mais il est tout aussi urgent qu’ils prennent leurs responsabilités en :

  •  prenant notamment garde à ne pas construire comme le fait la rhétorique homonationaliste, les homosexuels (et trans) comme des sujets forcément non concernés par le désastre social actuel, et en
  • distinguant, en matière de progressisme autoproclamé, ce qui relève de la posture (rhétorique homonationaliste, droits très limités accordés), et ce qui relève des faits (marginalisation socio-économique d’une grande partie des supposés « privilégiés LGBT », stigmatisation toujours plus grande, offensive réactionnaire renouvelée etc).

Autrement dit, ne pas succomber à l’homonationalisme et à son mensonge fondateur (« nos minorités sexuelles sont libres, les vôtres sont opprimées ») tout en prétendant les combattre..


(1) Un autre biais français de la critique de l’homonationalisme est l’évacuation quasi systématique de la critique que les mouvements queer et trans, en particuliers non blancs, formulent eux-mêmes contre l’homonationalisme. On oublie même que le terme « homonationalisme » et la problématisation de cette question sont issus de la pensée académique et militante dénommée queer of color aux Etats-Unis. C’est ainsi qu’en France, la critique de l’homonationalisme – encore très marginale et très discréditée – ressemble à un dialogue entre homos blancs et antiracistes non affecté.e.s par les stigmates homophobes et transphobes. Cela se voit notamment dans les choix de citations des uns et d’autres. Bref, un remake contemporain du fameux « toutes les femmes sont blanches, tous les noirs sont des hommes », devenu « tous les queers sont blancs, tous les antiracistes sont socialement hétéros », qui n’a pas l’air de gêner grand monde. En effet, ces deux pôles ne sont pas en concurrence entre eux : les queers blancs veulent être les seuls parmi les queers à tenir le haut du pavé de cette critique, et les antiracistes socialement hétéros veulent être les seuls à tenir un discours non blanc contre l’homonationalisme. On comprend pourquoi ces deux groupes ont besoin d’ignorer les versions locales (et non états-uniennes par exemple) de la critique queer et trans non blanche à l’homonationalisme. Il faut aussi ajouter que l’absence d’une telle pensée dans l’Université française joue aussi un rôle dans ce choix dans la mesure où il y a, qu’on le veuille ou non, une circulation très académique et parisienne des idées, même dans le monde militant.

(2) On peut aussi citer le biais qui consiste à se concentrer sur les conditions de production des modes de vie gay, des identités sexuelles modernes, et moins sur le modèle sexuel général, comprenant aussi les modes de vies hétérosexuels (ou hétérosociaux) dominants ou des dominés, ce qui contribue, comme les réactionnaires, mais pour des raisons différentes évidemment et même sans en avoir l’intention, à faire des questions gay, LGBT, des « problèmes », ce qu’il faut décortiquer, dont il faut comprendre « l’apparition ». Cela ne fait que renforcer l’illégitimité de ces sujets et des personnes qui les incarnent. Et c’est peut-être là une question fondamentale qui piège les analyses dès le départ : la discussion sur l’impérialisme sexuel semble avoir pris son essor avec l’apparition de son versant gay et désormais LGBT. On nomme explicitement ces dimensions de l’impérialisme sexuel – « homonationalisme » – alors que les dimensions hétérosexuelles ne sont pas explicitement nommées (personne ne parle « d’hétéronationalisme »). Ce n’est évidemment pas sans conséquence, d’un point de vue analytique, comme politique.

Refuser l’argument du contrôle au faciès comme « mal nécessaire vu le contexte des attentats »

Avec la multiplication des attentats, je vois sur les réseaux sociaux l’idée que « avec tout ça » faut pas s’étonner des contrôles au faciès; sous entendus les contrôles au faciès seraient une « réaction », légitime, à une menace. Sauf qu’il n’y a rien de plus faux. Les contrôles au faciès sont une norme, qu’importe le contexte, de la relation entre les flics et les mecs racisés des quartiers poplaires (lire l’enquête du CNRS, tapez « police et minorités visibles »).

Le fait que ces contrôles puissent s’intensifier par période au nom des attentats n’explique pas cependant pourquoi, indépendamment des attentats, les mecs racisés les subissent toute l’année. Donc non, les contrôles au faciès ne sont pas une « réaction légitime » après les attentats : ils ciblent les même populations, et cela toute l’année. Par ailleurs, ces contrôles au faciès ne sont pas apparus après le 11 septembre, ou après janvier 2015 avec charlie hebdo. Ils existaient bien avant (voir les travaux d’Emmanuel Blanchard, de Matthieu Rigouste, de Sidi Mohammd Barkat sur les dispositifs policiers contre les colonisés, devenus par la suite « les immigrés »).

Il y a des gens très sales, au pouvoir ou aspirant à y être, qui profitent du malheur des attentats pour légitimer cet arbitraire, qui encore une fois leur est antérieur, pour faire croire qu’il s’agit là d’une « réaction ». Un « mal nécessaire », « vu le contexte ». Mais non, non et non, gardons ça en tête: loin d’être une « réaction » aux attentats, les contrôles au faciès sont une norme produite par, auparavant l’Etat colonial, et aujourd’hui, l’Etat postcolonial, dans sa relation aux racisés considérés comme les « ennemis intérieurs ». Et oui, ces thèses sur « l’ennemi intérieur » datent de la colonisation, pas du contexte « post attentat »…

9782707169150


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Quelques réflexions sur la solidarité (politique) entre racisés

J’ai du mal avec la façon dont est souvent pensée la question des solidarités entre racisés. Ici je parle de solidarité d’un point de vue politique; solidarité qui a du sens en occident parce qu’on est ici soumis au même régime d’exception bien que sous des modalités différentes. Cette précision restreint d’emblée très clairement ce dont il est question : je parle des solidarités entre organisations politiques principalement et entre militants. Pas de comment tous les individus de telle communauté se comportent avec tous les individus de telle autre. Je ne nie pas que ces interactions peuvent avoir une influence sur nos aspirations militantes, mais je pense que si on parle de politique, on ne peut pas se contenter de ça. La politique comme construction d’un rapport de force face au système oblige à aller plus loin, à penser en terme de stratégies (elles-mêmes pensées à partir d’un contexte et des moyens dont on dispose ou pas). Et ici je parle de faire de la politique en tant que racisés d’occident, parce que dans les pays occidentaux, le racisme entre racisés – et en particulier la négrophobie, mais pas uniquement, le racisme anti Rroms ou l’islamophobie des racisés non musulmans – n’est pas systémique. Le seul racisme systémique dans ces pays est celui des blancs. Il ne s’agit donc pas de penser pour les racisés du Sud dont les situations sont autrement plus complexes, mais de dégager des perspectives de luttes ici, parce que c’est bien ce système blanc que nous devons attaquer.
Donc j’insiste, si je parle de « solidarités entre racisés », cela veut dire que je ne parle pas de si mes voisins ou n’importe quel quidam racisés sont négrophobes ou pas, mais de comment j’envisage des alliances avec d’autres racisés politisés dans une structure politique ou entre différentes structures. Pour moi c’est ça qui est important et que je regarde, analyse, si je pense « politique ». Et c’est pour ça que je suis mal à l’aise avec l’idée émise très fréquemment selon laquelle chaque expression de la violence d’un racisé lambda contre un autre est la « preuve » de l’impossibilité des alliances (par exemple un meurtre dans un pays du Sud « prouverait » que etc). Cette impression on peut l’avoir quand il s’agit de racisés appartenant à des groupes différents et où la question raciale est explicite  (un noir tué en Inde), mais que dire alors quand des comoriens sont agressés ou tués à Mayotte, ou que des Dominicains, Guadeloupéens, etc commettent des violences contre des Haïtiens ? Car là on est bien « entre noirs » a priori n’est-ce pas ? Donc si chaque violence de racisés du Sud sur des noirs prouvent que la solidarité inter racisés est impossible, qu’est-ce que les violences « entre noirs » des exemples que j’ai pris disent de la solidarité entre noirs ? Pourtant nous noirs politisés, nous ne nions pas ces violences, nous ne les minimisons pas, nous les nommons, les analysons et disons que nous devons construire des forces politiques entre noirs de différentes origines, même celles en tension entre elles, parce que nous croyons que là est la solution. Imaginons que chaque violence/crime anti Haïtiens en Caraïbes ou entre peuples rivaux en Afrique subsaharienne servait à dire « vous voyez les solidarités entre noirs sont impossibles, la preuve », ça nous avancerait à quoi ? Rien. Ce serait même néfaste. Non seulement cela ne changerait rien au cours de ces violences, en plus cela contribuerait à anéantir toute tentative de s’organiser contre…
Du coup je pense qu’on peut tenir le même raisonnement s’agissant des racisés entre eux. Ce sont des solidarités qui ne peuvent se construire que politiquement à partir de situations merdiques, je ne le nie pas, mais trouver en chaque expression de violence la preuve de leur impossibilité n’a jamais contribué à les arrêter, ni permi de construire les conditions pour une alternative… au contraire ça démotive toujours plus. Par exemple en ce moment aux Etats-Unis on voit fleurir des prises de positions de soutien de la part d’organisations et de militants latinos, asiatiques et natifs américains au mouvement Black Lives Matter. Faudrait-il alors prendre chaque exemple de négrophobie issue de ces groupes racisés pour délégitimer ces prises de positions ? « soit disant ils disent Black Lives Matter mais regardez en Chine les actes négrophobes, ou regardez tel texte négrophobe écrit par un latino aux USA » … En quoi ces prises de positions politiques, qui sont des tentatives, qui ne sont en rien naïves sur le racisme et en particulier la négrophobie des racisés, doivent-elles être minimisées voire rejetées pour des actes commis par des individus issus de ces groupes (qui parfois n’ont rien à voir avec la politique) ? S’il y a alliance, c’est pour se tourner vers le futur pas pour décrire des situations idéales qui n’existent pas. Il n’existe d’ailleurs pas de situations idéales de lutte, parce qu’au racisme inter personnel entre racisés, s’ajoutent le sexisme des hommes racisés, ou encore les violences de classe. Faut-il que tout cela ait disparu pour lutter ? J’ai plutôt tendance à croire que c’est dans le cours de la lutte, dans le mouvement réel, que se trouve les perspectives de changement.

 

Quelle(s) stratégie(s) politique(s) ? 

Tout ce que je viens de dire ne revient pas nier la nécessité des non mixités, du traitement spécifique de certains sujets, entre concernés. Les « options » politiques sont multiples : on peut militer en non mixité ou pas. Ou faire les deux, car bien sûr on peut avoir plusieurs casquettes, ce que les discours dogmatiques omettent souvent…On peut donc faire partie d’une organisation noire non mixte et être dans une organisation mixte avec d’autres racisés, voire avec des blancs selon l’objectif. Ce n’est pas une obligation, c’est une option. Une option qui comme la non mixité a sa pertinence et son lot de limites. Il ne s’agit donc pas de dévaloriser l’option non mixte : ceux qui sentent qu’ils n’ont pas d’énergie à mettre dans de la solidarité inter racisés et préfèrent la non mixité ont raison d’être clairs sur ce point, c’est mieux pour eux (pour s’épargner des situations désagréables) et pour les autres (pour ne pas mettre de la négativité et plomber les tentatives de mixité ou coalition). Donc, j’insiste, ce n’est pas ce choix de non mixité que je critique, mais le discours qui veut délégitimer le principe même de ces solidarités politiques, au motif que les violences de l’actualité locale ou internationale viendraient « prouver » qu’elles sont impossibles.

J’ai plutôt tendance à penser le contraire: ces violences rappellent à quelles point les alliances sont aussi bien difficiles que nécessaires et qu’il faut du monde pour s’employer à les construire, avec toutes les limites que ça peut avoir . De même que la non mixité qui a aussi ses limites, différentes cette fois. Chaque « option » a ses forces et faiblesses : grâce à la non mixité on peut se protéger de la violence raciale d’autres racisés, et surtout on peut créer un contre pouvoir qui oblige les autres racisés à prendre en compte des questions qu’ils ont l’habitude d’ignorer, de survoler ou de carrément maltraiter. Elles servent aussi à contrer l’injonction à la solidarité qui peuvent peser sur certains groupes et pas sur d’autres. En France par exemple, sans mouvement noir fort, la négrophobie sera toujours minimisée, aborder n’importe comment et on se retrouvera toujours à rappeler qu’il n’y a pas que des noirs aux USA et des arabes en France, mais qu’il y a bien des noirs en France, dont beaucoup vivent sur les restes de l’empire colonial français et qu’il est urgent de donner aux problématiques liées à la Françafrique la place centrale qui leur revient dans l’anti impérialisme. Comment penser décoloniser si ce n’est pas pris en compte et correctement ? Donc oui la non mixité noire, panafricaine a cette objectif comme sa principale force. Mais elle se transforme en faiblesse si à aucun moment des liens sont faits avec d’autres pour créer un mouvement massif, car contre les violences policières par exemple, nous voyons bien que ce ne sont pas que des noirs ou que des arabes qui sont tués, mais bien les deux en majorité. Il s’agit donc du régime d’exception qui vise les deux groupes. Pareil pour la discrimination massive à l’emploi. Et ce régime d’exception ni les noirs seuls, ni les arabes seuls n’y viendront à bout. J’insiste, ces solidarités n’ont rien de naturels, pas même « entre noirs » alors, pourquoi s’attendre à ce qu’elles le soient entre « racisés » ? « noir » comme « racisé » sont des constructions à politiquement orienter. Entre peuples noirs, nous avons la preuve fréquente des divergences d’intérêts donc cette orientation c’est l’organisation politique qui peut la donner, cela n’émane pas naturellement des communautés/peuples en question.

Différentes options politiques s’offrent à nous sur ce point: non mixité ou mixité ou les deux. Choisissons celle(s) qui nous parle(nt) sans délégitimer les autres, parce que ce n’est pas la forme de l’organisation (mixte ou non mixte) qui fait la pertinence du projet défendu et des moyens employés. Si nous devons donc nous affronter – ce qui est inévitable – ce ne sera donc pas sur la forme, mais sur le fond des actions que nous allons mener et l’horizon politique que nous allons défendre.