« Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ». Quand les relations (néo)coloniales se mettent à nues

En surfant sur twitter j’ai pu voir un tweet annonçant une émission de radio sur RTL posant la question qui est dans le titre de cet article : « Combien coûte et combien rapporte la Guyane à l’État ? ».

 

 

Dans la mesure où j’écris cet article indépendamment de l’émission elle-même, il ne faut pas y voir un commentaire critique sur le contenu de ladite émission ou sur l’invité chargé de débattre du sujet. Il est donc inutile de se précipiter pour me faire le CV de l’intéressé afin de me prouver qu’il n’est pas raciste. Je n’en sais rien et cela ne m’intéresse pas, pas seulement pour lui, mais plus généralement : savoir qui est raciste, c’est à dire est-ce qu’Untel est un raciste ou pas, n’est aucunement aussi fécond que de se demander comment se manifeste le racisme, dans les imaginaires, les institutions, les mécanismes de la société. Je veux donc plutôt mener une réflexion sur ce que m’évoque la question elle-même, car formulée ainsi ou dans d’autres variantes, il me semble qu’elle contient beaucoup de choses sur lesquelles il faut prendre le temps de s’arrêter. Et aussi parce que ça ne renvoie pas simplement à la Guyane, mais plus généralement au rapport de la France avec ces territoires qu’on appelle « DOM » (Départements d’Outre-Mer).

Pour moi, se poser cette question rappelle que ces dits « DOM » sont bien des colonies, bien que sous des formes qui diffèrent de celles du passées. Personne ne se demanderait ce que coûtent et rapportent la Creuse ou les Bouches du Rhones par exemple, parce que l’appartenance à l’entité France de ces territoires et des peuples qui y vivent, telles qu’on se les représentent,  va de soi. Rassurez-vous (ou déplorez-le, selon vos opinions), je ne suis pas assimilationniste, donc je ne regrette pas du tout que notre appartenance à la France n’aille pas de soi et je n’implore pas qu’elle finisse enfin par nous inclure, c’est de toutes les façons impossible. Je tiens simplement à le pointer du doigt et donc à montrer les mensonges de l’universalisme français.

Je ne dis pas que toute personne qui répondra à une telle question va forcément dire des choses fausses ou biaisées. Je pense même qu’il y a de bonne façon d’y répondre. Mais je note simplement que ce n’est pas une question anodine – ou plutôt elle ne devrait pas l’être – car de mon point de vue elle illustre un rapport de domination économique et colonial : autrement dit « combien ça nous coûte et rapporte de les garder ? ». L’implicite est celui-là, bien indépendamment des intentions de ceux qui, depuis la France (et pas depuis la Guyane, ou la Guadeloupe, la Martinique etc), se posent ce type de questions.

On ne peut pas faire comme si le questionnement était normal et allait de soi. Ou disons que lorsqu’on prétend que des territoires sont des départements français, ces questions sont tout à fait anormales. Mais d’un point de vue colonial elles sont logiques : la colonie a pour fonction d’être exploitée par la métropole, de lui être utile, de lui rapporter. Alors la métropole pense en terme de coûts et profits, c’est logique. C’est donc l’aspect colonial des rapports entre la France et les « DOM TOM » comme on les appelle qui se reflète dans la normalisation de ce genre de questions.

Autre chose très importante : vous aurez remarqué que ces questions ne ressortent que quand il y a de gros mouvements de grèves, des grèves générales, dans les colonies départementalisées. Là encore, c’est tout sauf anodin. Pourquoi ? Parce que ça sous-entend que le cri de la révolte des colonisés amènent les élites de la métropole à s’interroger, là encore quelles que soient leurs intentions, sur la légitimité de la colère du peuple : « est-il vraiment légitime qu’ils nous fassent chier à ce point ? », pour les plus consciemment colons, ou « pourquoi sont-ils à ce point révoltés ? », pour les autres. Et pour répondre à ces questions qu’elle se pose à elle-même, dans un entre soi métropolitain implicite, l’élite de la métropole va vouloir trouver des réponses très rationnelles, d’où le fait de procéder à des calculs : combien ils nous coûtent, combien ils nous rapportent. Et selon ce qu’on trouvera, peut-être saurons-nous si oui ou non il est légitime pour eux de s’énerver. Peut-être que s’ils nous rapportent plus que ce qu’ils nous coûtent, on pourra un peu comprendre leur colère ? Mais si c’est l’inverse, alors là non !

Les grosses grèves dans les colonies ont au moins cette fonction : sortir de l’effacement les peuples des territoires réduits à un rôle de pourvoyeur d’exotisme. Parce qu’il est évident que nos territoires existent plus que nous -mêmes dans l’imaginaire eurocentré. Ah la Guadeloupe et ses belles plages! Ah la Guyane et sa nature sauvage ! Le peuple guadeloupéen ? Le peuple guyanais ? Il n’existe pas, ou seulement de manière opportune : s’il faut l’utiliser contre les immigrés africains et les français d’origine africaine. The Good negro VS the Bad negro. Cela fait des siècles que le blanc joue à ça.

Bref, s’interroger en ces termes, revient à remettre en question de la légitimité de nos révoltes. Quand il y a de gros mouvements sociaux en France on ne s’intéresse pas à savoir ce que coûtent ou rapportent les départements dans lesquels la contestation gronde. Bien que stigmatisées, réprimées, criminalisées, les grèves du peuple majoritaire ne sont pas remises en question dans leur légitimité, ou plutôt pas de la même façon que nous. En ce qui nous concerne, nos révoltes sont accueillies par la présomption d’ingratitude, parce que quelque part, ce serait déjà un cadeau qu’on nous ferait de nous garder administrativement au sein de la France. Donc nos révoltes, dans leur principe même et avant que ne se pose la question de leur contenu, ne sont pas légitimes.  

Calcul des coûts et des profits…procédé dans lequel au passage on est  perdants par avance. Parce qu’en réalité, les chiffres eux-mêmes sont biaisés (mais ici, cela ne nous est pas spécifique, c’est valable pour tous les sujets). Quand on sait, entre autres, que l’INSEE ne calcule pas le niveau de vie de la même façon selon que vous êtes en France métropolitaine comme on dit, et au « DOM TOM  » comme on dit (et donc considère que le niveau de confort est naturellement plus bas chez les colonisés et que l’inconfort nous gênerait donc moins) on voit bien que les calculs, tout comme les interprétations, relèvent aussi du social et ne disent pas de Vérités absolues. Les chiffres sont produits, pensés par des êtres sociaux, situés, eux-mêmes produits d’un contexte politique, sociale, économique.

Où se trouve alors la vérité ? Politiquement, elle se trouve dans la répétition inlassable des crises, de grèves, et de toutes les autres formes d’expression de nos colères (même celles autodestructrices, hélas…). Selon nos orientations politiques, on formulera des aspirations différentes : encore et toujours plus d’implorations envers l’amère patrie [merci à Bondamanjak pour ce magnifique terme], encore et toujours plus d’assimilation, ou alors, encore plus de désirs de souveraineté, d’émancipation et de décolonisation réelle. Quoiqu’il en soit, quelque soit le bord où on se trouve, nos réalités ne nous échappent pas et nous savons tous qu’il y a de sérieux soucis. Réussirons-nous un jour à emprunter collectivement la voie de libération qui nous appelle depuis des siècles ? Je préfère penser que oui.

 

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Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

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(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)

Pour une lecture anticoloniale de la polémique raciste sur Miss France

Il y a une infinité de réactions à l’élection d’Alicia Aylies, mais arrêtons-nous sur deux en particulier. La première, souvent par des gens de sensibilité droitière ou extrême droitière, consiste à voir dans cette élection une catastrophe car une miss France noire et guyanaise prouverait leurs thèses sur le « grand remplacement », autrement dit le fait que la France n’appartiendrait plus aux blancs. Ces gens disent aussi que « la Guyane n’est pas la France » ou pas « la vraie France ».

Face à eux, des gens souvent de gauche estiment cette fois que cette élection est une victoire du « progrès », de la « diversité » et se réjouissent qu’une miss France puisse être noire et guyanaise. De même, pour répondre à l’argument des premiers selon lequel « la Guyane n’est pas la France », ces gens de gauche répondent au contraire que non « la Guyane EST la France ». Et cette « inclusion » est vue comme une preuve d’antiracisme.

Pour moi c’est deux discours sont eurocentrés et racistes, mais ils sont simplement issus de deux traditions politiques différentes : les droites et extrêmes droites réactionnaires et les gauches républicaines. Le racisme des premières se manifeste par le fait de considérer explicitement que les colonisés sont d’une essence radicalement différente, alors que le racisme des seconds consiste cette fois à assimiler les colonisés, c’est à dire à considérer qu’ils peuvent être transformés par les « belles valeurs de la République », bref, qu’ils peuvent être civilisés. Malgré les précautions langagières prises, au fond c’est bien de ça dont il s’agit. Se plonger dans l’histoire de la gestion des colonies permet aussi de voir ces différences idéologiques entre colonialisme de droite et colonialisme de gauche.

Sur le fond de l’affaire, que l’on dise en parlant de la Guyane que « ce n’est pas la France » ou que « c’est la France », il y a dans les deux cas négation de la Guyane en tant que telle, c’est à dire en tant que territoire et peuple existant pour lui-même (mais colonisé par la France). Et malgré la dimension raciste évidente qui émane de l’idée que « la Guyane n’est pas la France » quand cela sort de la bouche d’un raciste d’extrême droite, l’autre idée selon laquelle « la Guyane c’est la France » constitue malgré tout une anormalité, d’un point de vue anticoloniale en tout cas (donc certes, encore faut-il l’être pour que cela paraisse dérangeant).

L’homme de droite ou d’extrême droite qui dit que « la Guyane n’est pas la France » le dit parce que pour lui « la Guyane appartient à la France » (idée assumée de la Guyane en tant que propriété française) donc elle ne peut pas l’être, car il est évident que ce n’est pas la croyance dans le droit à la souveraineté des Guyanais qui motive ce propos. L’homme de gauche en revanche qui dit « la Guyane c’est la France », le dit parce que pour lui « la Guyane est devenu/ doit devenir la France » (processus d’assimilation, à la fois passé, présent et futur, car en perpétuel renouvellement). Ce discours ne s’oppose à celui de droite qu’en ce qui concerne la gestion de la réalité néocoloniale française, mais le fond reste inchangé : dans les deux cas on considère normal que la France possède des territoires, véritables bien mal acquis. Pire, l’homme de gauche paré de ses prétendus bon sentiments a en plus l’impression qu’il nous fait l’honneur de nous « inclure »…

C’est sûrement parce qu’il faudrait, paraît-il, mettre le passé derrière-nous… Pourquoi pas, mais dans ce cas il faut redistribuer les richesses amassées durant cette histoire soit disant « finie » mais dont certains profitent encore. Autrement dit, s’il faut que nous les afrodescendants nous mettions l’histoire de l’esclavage et de la colonisation « derrière nous », la condition non négociable c’est que (au moins dans le cas qui nous concerne) les békés et autres colons mettent « derrière eux » les monopoles qu’ils ont pu injustement constituer. Parce que ce ne sont pas seulement les horreurs qui se sont produites pendant l’esclavage et qui sont donc passées qui nous mobilisent aujourd’hui, mais aussi et je dirais surtout le présent inégalitaire où les descendants d’esclavagistes jouissent de fortunes jusqu’à ce jour et ont une population afrodescendante, entre autres, qui travaillent pour eux. Puis au-delà des békés, c’est aussi le présent et la réalité du néocolonialisme qui appauvrit toujours l’Afrique. Faut-il que les Africains mettent « derrière eux » la colonisation ? Pourquoi pas, mais dans ce cas que la France « mette derrière elle » son franc CFA, véritable monnaie coloniale d’assujettissement, entre autres problèmes. Donc nous ne sommes pas du tout dans du « passé » et des problématiques mémorielles, mais bien dans du « présent » inégalitaire contre lequel il faut lutter.

Revenons à Miss France. D’autres réactions gênantes consistent à répondre aux discours racistes des fachos pour qui la France a élu une « étrangère »,  en disant que puisque les Guyanais naissent français sur le papier, on ne peut pas considérer illégitime l’élection d’une miss Guyane à miss France. Ce discours me gêne car il sous-entend qu’une miss noire d’origine sénégalaise ou malienne, enfant d’immigrée, pourrait être questionnée sur sa légitimité, son statut « de départ » étant différent de celui d’une Guyanaise. Ici voyons bien le rôle symbolique que joue cette farce appelée « DOM-TOM » dans l’imaginaire néocoloniale de la France d’aujourd’hui : un moyen de construire différents types de légitimité entre les peuples issus des colonies et ce faisant, de créer des intérêts politiques divergents, ce qui rend plus difficile une union contre le racisme et le néocolonialisme. Diviser pour mieux régner n’est pas quelque chose de dépassé… Ainsi défendre une noire « mais » des Antilles, de la Guyane ou de la Réunion, coûte bien moins à nos soit disant amis de gauche que défendre une noire d’origine africaine. Puis quand on voit ce qui arrive à la famille Traoré comme à tant d’autres des quartiers populaires, nous parler de « France de la diversité » heureuse etc, est tout simplement indécent. C’est utiliser politiquement le résultat de cette élection – donc je ne dis pas que c’est l’élection elle-même qui a cette fonction – pour masquer le racisme plus profond du pays, dans le fonctionnement social même. En gros, ceux qui utilisent le résultat de cette élection veulent nous vendre du rêve : tenez une miss noire, donc la France n’est pas raciste. Comme si défaire le racisme passait par des choses aussi superficielles que de la représentation. Même un président noir n’a pas changé la condition noire populaire aux États-Unis…

Autre chose très importante pour moi, c’est inadmissible de voir dans l’élection d’une miss noire guyanaise une « preuve » du progressisme français quand la France continue de bafouer (entre autres exemples) les droits des peuples dits amérindiens (mais qui ne se sont pas nommés ainsi) vivant en Guyane. Est-ce que ceux qui célèbrent la « diversité » grâce à cette élection savent que la problématique des peuples indigènes vivant dans des conditions déplorables ne concernent pas que les États-Unis ou le Canada mais aussi la France ?

Conclusion : réaffirmer une pensée anticoloniale autonome

Au final mon point de vue est qu’on n’est pas obligé de se cantonner à la triste affirmation selon laquelle « la Guyane c’est la France » pour répondre aux racistes disant qu’elle ne l’est pas. Il y a une troisième option qui consiste à refuser évidemment le racisme dirigé contre la nouvelle miss France, tout en réaffirmant que si une miss France peut être originaire de Guyane, c’est précisément parce que la Guyane est un pays qui ne s’appartient pas et que cela n’a rien de naturel. C’est le résultat d’une histoire violente et d’un présent fait d’assimilation, d’une dépendance économique organisée et non naturelle, d’un projet de société étouffant toute possibilité de s’entrevoir en dehors de la France. Et ça me semble important qu’en France les gens aient conscience que dans ce qui est appelé « DOM-TOM », il n’y a pas que le seul discours du « restons sous la domination française car autrement on périra ».  Il y a toujours des anticolonialistes, qui sont très conscients des problématiques économiques et qui travaillent à penser un projet de société viable, économiquement, socialement, culturellement.

Nous pouvons chérir l’ambition, pour contester les discours racistes de droite, dans cette polémique comme dans d’autres, d’avoir notre propre discours et pas de reprendre ou faire corps avec les discours assimilationnistes de gauche. Décoloniser notre imaginaire politique est une urgence. Ce n’est pas parce que les droites ne veulent pas de nous qu’il faut dire « merci » à la gauche de trouver que c’est normal que des pays et des peuples appartiennent à la France ou soient la France, c’est à dire soient empêchés d’être ce qu’ils sont, pour se conformer à un projet d’assimilation perpétuel (et pour lequel paradoxalement on nous fera toujours remarquer qu’au final on n’y arrive pas tant que ça – à être vraiment français – le jeu étant piégé dès le départ) . Il faut donc arracher l’idée que « la Guyane n’est pas la France » (de même que la Guadeloupe, Martinique etc) de la bouche des fachos d’extrême droite. Car ce propos – « ce n’est pas la France » – dit par d’autres bouches et en l’occurrence par nous-mêmes, revêt une puissante dimension anticoloniale qu’il ne faut pas abandonner. Non, nous ne sommes pas la France. Au-delà de cette affirmation, nos réalités sociales, culturelles, économiques et politiques parlent d’elles-mêmes. Nous sommes des caribéens, des sud-américains, et pas des européens (sauf si nous vivons et/ou avons été socialisés en France évidemment). Quand nous disons que « nous ne sommes pas la France », ce n’est pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite, c’est pour affirmer notre droit à disposer de nous-mêmes, à prendre le parti de nous-mêmes, à exister selon nos réalités propres. A refuser de se laisser dissoudre par une politique d’assimilation, et à laisser nos terres, forces de travail, espaces maritimes exploités par une « métropole » par qui nous avons été liés dans la violence. Autrement dit, nous, issus des colonies françaises aujourd’hui départementalisés, nous pouvons nous battre pour d’autres perspectives que nous concevoir uniquement dans le cadre de la tutelle française. Projet ambitieux, d’autant que la France a toujours voulu faire payer cher ceux qui se sont soustrait à sa domination, mais projet totalement légitime. La remise en question radicale de la domination occidentale par les peuples du Sud étant inévitable et de plus en plus forte à l’avenir, quittons ce navire dans lequel nous n’avions pas à l’origine choisi d’embarquer.

Ni châtiment divin, ni simple malchance : la situation d’Haïti résulte de l’acharnement des puissances (néo)coloniales

A chaque grande tragédie qui frappe Haïti, comme en ce moment avec le cyclone Matthew, un lot de propos ignobles prospère sur les réseaux sociaux. « Tant pis pour eux, ils voulaient leur indépendance! » , « Et là ils diront quoi, que c’est un suprématiste blanc qui a envoyé l’ouragan pour les appauvrir ? » et autres stupidités peut-on lire sous la plume de nombreux racistes blancs qui, des siècles plus tard, peinent encore à digérer l’énorme claque que la glorieuse Révolution haïtienne a infligé au monde colonial et esclavagiste européen, et en particulier français. Mais si les inepties sur Haïti s’arrêtaient aux seuls blancs, peut-être aurait-il été vain d’écrire cet article. Le problème, ou plutôt, ce qui m’ôte chaque jour un peu plus d’espoir dans ce monde, c’est que beaucoup de noirs aliénés1 par des conceptions négrophobes des religions qu’ils pratiquent2 voient dans les nombreuses difficultés qu’affrontent Haïti le résultat de ce qu’ils considèrent être un péché originel : avoir fait une cérémonie vaudou dans le combat contre l’esclavage.

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Cérémonie du Bois-Caïman, 14-15 août 1791

De cette supposée « faute » (puisque les spiritualités africaines sont sataniques à leurs yeux), viendraient pauvreté et autres fléaux. Selon cette logique, l’être suprême qu’ils osent appeler « dieu » aurait plus de colère envers des opprimés (les esclaves qui se battent pour leur libération) qu’envers les oppresseurs (les esclavagistes). Cela veut dire que pour eux, si les nations coloniales sont des pays riches (côté traite atlantique, mais des raisonnements honteux similaires se trouvent chez des noirs qui intègrent et justifient une lecture négrophobe de la religion en contexte musulman), ce n’est pas parce que leur richesse est tirée de vols et massacres, mais c’est sûrement que « dieu » les a plus « bénis » qu’ils n’a béni ceux qu’ils ont opprimés. C’est à dire que, toujours selon cette idéologie honteuse, dès lors que l’on pratique la bonne religion, on peut perpétrer des massacres, et être quand même de ceux qui « seront bénis ». Mais malheur aux opprimés qui dans leur noble quête de libération osent faire preuve d’africanité – c’est à dire puiser dans leur propre socle culturel par ailleurs, les esclaves ayant été arrachés à l’Afrique et pas à un autre continent – car les voilà condamnés à subir des siècles durant, alors que les descendants d’esclavagistes et de colons couleront des jours heureux. Voilà en substance ce que suggère cette logique portées par certains noirs, qui peuvent à la fois proférer de telles horreurs et deux minutes après devenir très loquaces sur « l’amour divin »3.

On s’attachera alors ici à déconstruire ce mythe de la « malédiction haïtienne », invention des colons, acharnés dans leur lutte visant à détruire Haïti, pour faire peur à tous les autres esclavagisés/colonisés des Caraïbes : « voici ce qui vous attend si vous suivez le chemin de la libération qu’ils ont emprunté ». Tel était l’objet de la diabolisation d’Haïti. Et c’est toujours le cas à l’heure actuelle : les békés et autres racistes « métropolitains », ainsi que les noirs endoctrinés par eux, n’ont de cesse d’agiter « Haïti » comme pour effrayer quiconque ose évoquer la légitime et inévitable souveraineté nationale guadeloupéenne et martiniquaise. Vraisemblablement, un discours similaire semble aussi avoir cours ailleurs à Porto Rico (colonie des Etats-Unis) se servant aussi bien d’Haïti que de Cuba pour décourager quiconque souhaiterait se libérer du joug américain. Il est important de s’attaquer à ce genre de mythes car ils déshumanisent les populations qu’ils stigmatisent et empêchent de penser des solutions concrètes (et donc de penser des luttes) puisque, selon la logique sur laquelle ils s’appuient, le problème ne serait pas social, humain, mais se situerait dans le « monde spirituel » etc. 

Mais l’on aurait tort de réduire les conceptions offensantes sur la situation haïtienne à la seule aliénation religieuse, car d’autres, moins portés sur les mythes religieux, considèrent qu’Haïti est victime de malchance : « les pauvres, ils n’ont vraiment pas de chance… ». Ici, on a certes en moins l’ignominie du raisonnement précédent, mais il demeure tout de même (au moins) deux problèmes. Cette fois, la pauvreté n’est pas vue comme un châtiment divin, mais comme un fait qui n’a pas d’origine, pas de cause, pas d’histoire. Or c’est précisément en prêtant attention à l’histoire haïtienne que l’on peut trouver l’antidote contre les explications fumeuses sur sa situation actuelle, qu’elles se basent sur des théories religieuses ou non. Et le second problème, c’est que cela construit les Haïtiens comme des victimes passives qui ne font que subir, alors que si effectivement il y a bien un tas de mécanismes historiques et actuels qui pèsent très négativement sur ce peuple, ses résistances aussi bien en Haïti que dans la diaspora sont très vives. Et c’est d’ailleurs en suivant le cours des résistances d’un peuple qu’on arrive à comprendre à quelle type d’hégémonie il fait face. Il faut donc prendre garde à ne pas oublier que dans toute situation de domination, l’opprimé résiste.

Briser le peuple en devenir qui s’est libéré de l’esclavage

De quelle « situation de domination » parlons-nous donc quand il s’agit d’Haïti ? Il n’est ni question d’une malédiction, ni d’une malchance, mais bien, comme déjà évoqué plus haut, de l’acharnement européen puis américain contre cette nation dont il a fallu faire un exemple négatif. La logique est simple : vous voulez vous libérer de l’esclavage, vous voulez être indépendants, c’est à dire libres ? Et bien nous allons vous écraser. Des mécanismes similaires furent à l’oeuvre au moment des indépendances africaines. En effet, si malgré les indépendances formelles les pays africains connaissent des situations économiquement et politiquement difficiles, ce n’est pas parce que l’indépendance en soi est un problème – idée absurde qui laisse entendre que la dépendance à un colon est chose normale et nécessaire –  mais c’est parce que les « ex » métropoles coloniales se sont bien employées à écraser les pays nouvellement indépendants, afin d’assurer une dépendance éternelle. Par exemple, lorsque pour dire non à la continuation sous quelque forme que ce soit de la colonisation française, le leader guinéen Ahmed Sékou Touré déclara en présence de De Gaulle en août 1958 qu’« il n’y a pas de dignité sans liberté , nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage »4, l’Etat français a aussitôt voulu faire de la Guinée, premier pays africain accédant à l’indépendance, un exemple négatif. Pour cela, et comme à son habitude, la France n’a pas hésité à recourir à des procédés aussi sales que son histoire :

« La première tentative de déstabilisation vise l’économie guinéenne c’est « l’opération Persil ». Les services secrets français ont fabriqué des faux francs guinéens. L’économie du pays, déjà malade, traverse une grosse période de crise ce qui oblige la dévaluation du franc guinéen. Pour Foccart, Sékou Touré est l’ennemi public numéro un. »5

Voilà donc ce que fait la France chaque fois que des colonisés lui disent « non » : déstabilisation, répression, coups d’Etat, et j’en passe. Imaginez donc, près de deux siècles plutôt, l’affront qu’a constitué la Révolution anti esclavagiste menée dans la colonie particulièrement prospère de Saint Domingue, devenue Haïti une fois libre. Vient alors la fameuse « dette » que cette jeune nation a dû payer à la France pour son indépendance. L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit à ce propos un article dans Libération en 2010 :

« Nous sommes en 1825. Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener, sous une forme ou une autre, l’ancienne colonie française de Saint-Domingue dans le giron de la métropole, Paris a compris qu’il allait devoir y renoncer. […] Dans une ordonnance en date du 17 avril 1825, [le roi Charles X] «concède» au jeune Etat son indépendance contre une indemnité de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France. […] Pour amener les Haïtiens à accepter «le pacte le plus généreux dont l’époque actuelle offre l’exemple», Charles X a des arguments de poids. Il fait escorter l’ordonnance par une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, toujours selon le ministre de la Marine, Haïti sera «traité en ennemi par la France», dont l’escadre «est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île». A la tête d’un pays mis au ban des nations, sous pression entre autres de l’ex-métropole, et incapable de renouveler les efforts de guerre qui avaient mené à l’indépendance, le président haïtien Jean-Pierre Boyer signe. […] Il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. […] De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de développement. […] En 1838 […] Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le premier, Sa Majesté le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883. Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915. En revanche, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés qu’en 1952. De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. »

Pour aller dans le sens de cet écrivain, Marcel Dorigny, historien, a déclaré dans un entretien que cette dette a « contraint Haïti à mettre le doigt dans l’engrenage de l’endettement international »6

Du coup, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de l’arrogance d’un empire esclavagiste et colonial qui s’arroge le droit de priver de liberté des peuples et estime mériter des « réparations » quand le peuple en question arrache sa victoire ? Il semble bien qu’aborder cette question de la dette, de la manière dont la France peut menacer et extorquer les peuples qui se sont libérés de sont emprise, et cela en toute impunité, fait bien plus sens pour le sujet abordé ici, que des préoccupations loufoques sur le vaudou, qu’importe ce que chacun en pense. Et rappelons que bien souvent, les mêmes qui trouvent normal qu’on envoie des pauvres en prison parce qu’ils ont volé des babioles vont ensuite vous expliquer qu’il faut arrêter de croire que cela a eu « tant d’impact que ça », une (double) dette en millions, prélevée injustement à un pays jeune et fragile par un pays riche, et qui a duré plus de cent ans …Vaste hypocrisie.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une "dette morale" envers Haïti.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une « dette morale » envers Haïti.

Férocité impérialiste à l’ère contemporaine

Après cette dette, qui à elle seule engendre son lot de problèmes, on peut citer dans l’ère plus récente d’innombrables magouilles et de profits générés sur le dos des Haïtiens par des politiciens, des entreprises étrangères avec, comme toujours dans toute situation coloniale, la complicité de certains bourgeois locaux. On peut mentionner par exemple les profits considérables que Bill et Hillary Clinton ainsi que leurs amis entrepreneurs ont réalisés après le tremblement de terre si meurtrier de 2010. Dinesh D’Souza* (voir dernière note) a écrit un livre sur Hillary Clinton et des dossiers peu glorieux du Parti Démocrate, et s’est penché sur l’implication des Clinton dans cette vaste arnaque :

« Après le tremblement de terre, Bill Clinton avait annoncé en fanfare la création du Fonds de reconstruction d’Haïti. A la même époque, son épouse Hillary était secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Elle était en charge de l’aide américaine allouée à Haïti. Ensemble, les Clinton étaient donc les deux personnes les plus puissantes contrôlant le flux d’argent provenant du monde entier et à destination d’Haïti »7.

D’Souza détaille comment des sommes astronomiques se sont retrouvées à remplir les poches d’un tas de gens, via un réseau sophistiqué de copinage. En clair, la plupart des personnes sous-tirant des fonds supposément pour Haïti, ainsi que des chefs d’entreprises sensés recevoir lesdits fonds pour reconstruire l’île, sont pratiquement tous proches des Clinton :

« Les Clinton ont également distribué 10 millions $ en prêts fédéraux à une société appelée InnoVida, dirigée par un donateur de la Fondation Clinton, Claudio Osorio. Osorio avait rempli son conseil d’administration avec des proches des Clinton, notamment le général Wesley Clark, allié de longue date; Jonathan Mantz le directeur financier de la campagne d’Hillary en 2008; et Chris Korge collecteur de fonds du Parti Démocrate qui a aidé à amasser des millions pour les Clinton. Normalement, le processus d’attribution des prêts prend des mois, voire des années. Mais dans ce cas, un fonctionnaire du gouvernement a écrit: «L’ancien président Bill Clinton est personnellement en contact avec l’entreprise pour organiser répondre à ses besoins logistiques et apporter son soutien. Et en tant que secrétaire d’État, Hillary Clinton a mis à disposition des ressources du Département d’Etat pour aider cette entreprise avec des moyens logistiques. » InnoVida n’avait même pas fourni un rapport financier pouvant être vérifié de façon indépendante, ce qui est normalement une exigence pour de tellles demandes de prêts. Cette exigence, cependant, a été levée. Sur la base de la connexion Clinton, la demande d’InnoVida [de recevoir 10 millions de dollars de prêts fédéraux] a été rapide suivie et approuvée en deux semaines. La société, cependant, n’a pas construit de maisons. Une enquête a révélé que Osorio avait détourné des fonds de l’entreprise pour payer sa maison de Miami Beach, sa Maserati, et son chalet de ski du Colorado. Il a plaidé coupable pour fraude et blanchiment d’argent en 2013, et purge actuellement une peine de prison de douze ans. »

Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que même lorsque la fraude est avérée (comme dans le cas de Osorio pour l’entreprise InnoVida), les Clinton, c’est à dire ceux-là même qui ont permis à l’argent de circuler ne sont pas inquiétés. Il en va de même pour les écoles, les routes, bref toutes ces constructions qui n’ont jamais vu le jour, ou qui lorsque ce fut le cas, se sont une fois de plus révélées être des arnaques. D’Souza cite en exemple l’hôtel construit par la compagnie Digicel qui a reçu, là encore grâce aux Clinton, 45 millions de dollars du gouvernement américain et qui n’embauche à l’arrivée qu’une douzaine d’Haïtiens. Pour l’argument « favoriser la création d’emplois pour les locaux», on repassera donc…

Donc dans tout ce qui a été exposé ici, s’agit-il de malédiction liée au vaudou, ou de magouilles au plus haut niveau pour que des porcs tirent profit de la misère d’un peuple ? Rappelons que l’une de ces personnes magouilleuses est actuellement présentée comme une alternative « progressiste » à Donald Trump

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d'Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes "Bill Clinton, où est passé l'argent ?".

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d’Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes « Bill Clinton, où est passé l’argent ? ».


Autre scandal : La Croix Rouge. Une enquête documentée8 fait état de seulement 6 maisons construites réellement pour des haïtiens dans le besoin alors que l’organisation a reçu pas moins d’un demi milliard de dollars… La Croix Rouge affirme pourtant avoir construit 130 000 maisons, mais pour qui en réalité ? :

« Par exemple, quand elle affirme avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes, cela inclut les milliers de particuliers qui en réalité ont simplement été « formés aux techniques de construction » (une subtilité dévoilée pour la première fois par le blog consacré à Haïti du Center for Economic and Policy Research). »

En clair : des maisons ont surtout été construites pour les « expatriés » sensés venir aider Haïti. Il s’agit du schéma bien classique du pillage à l’oeuvre dans le néocolonialisme sous couvert « d’aides humanitaires », de « défense des droits de l’homme » ou autres concepts hypocrites :

« Shelim Dorval, une administratrice haïtienne chargée de gérer les déplacements et le logement des expatriés pour le compte de la Croix-Rouge, avoue avoir pensé que c’était du gâchis de dépenser autant pour faire venir des gens si peu compétents, alors que la main d’œuvre locale ne manquait pas. « Tous ces expats touchaient de gros salaires, vivaient dans de belles maisons et se faisaient payer leurs vacances au pays. Beaucoup d’argent étaient dépensé pour eux alors qu’ils n’étaient pas haïtiens et n’avaient aucun lien avec Haïti. Autrement dit, l’argent retournait directement aux États-Unis. » »

Pas besoin d’aller plus loin, on commence un peu mieux à comprendre où est passé l’argent, et une chose est sûre : il n’a pas profité aux Haïtiens. On comprend également pourquoi la diaspora haïtienne nous invite depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux à ne pas donner de l’argent aux ONG internationales qui ne sont que l’une des composantes de l’impérialisme qui s’attaque à Haïti. Il faut donc soutenir les associations et organisations haïtiennes qui ne versent pas dans ces magouilles (voir la liste), et s’informer sur les actions de solidarité de la population locale. Un film assez connu de Raoul Peck, Assistance mortelle, décortique cet « humanitaire » dont la finalité reste malgré tout la dépossession des Haïtiens, leur exploitation, le maintien ou l’aggravation de leur situation.

Encore une fois, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de la férocité du processus de pillage néocolonial qui passe aussi par les ONG ?

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Pour finir, on peut citer le scandale sanitaire qui implique l’ONU et ses casques bleus :

« Du bout des lèvres, les Nations unies reconnaissent leur implication dans la terrible épidémie de choléra qui frappe Haïti. La contamination a causé près de 10 000 morts depuis l’arrivée de la bactérie dans le pays, en 2010, et elle a rendu malades 800 000 personnes. Voilà six ans que des casques bleus sont accusés de l’avoir apportée avec eux du  Népal, ce que l’institution internationale s’est obstinée à nier jusqu’à présent »

S’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou des conséquences mortelles de l’ingérence ONUsienne ?

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24. On peut par exemple lire sur une affiche « Justice et réparation pour les victime de leur choléra ».

2010, manifestants contre l'ONU et pour dénoncer l'importation du Choléra par les casques bleus. Source.

2010, manifestants contre l’ONU et pour dénoncer l’importation du Choléra par les casques bleus. Source.

 


Voilà donc passé en revue quelques éléments bien loin du récit raciste et (néo)colonial revanchard sur Haïti. Celui-ci se contente d’évoquer la pauvreté comme si elle tombait du ciel, de concéder que s’il y a corruption elle ne peut que venir des Haïtiens eux-mêmes, et de passer en revue la période Duvalier, en prenant soin de ne jamais analyser le contexte néocolonial et l’écrasement économique de pays du Sud comme étant propices à l’installation de tels régimes: on préfère se dire que « ces gens-là ont ça en eux ». Et puis insinuer que du coup, c’est quand même vachement mieux de rester sous domination française pas vrai ? Bref le colonialisme et son principe intrinsèque de domination, en s’extrayant par le récit de la violence qu’ils causent dans les faits, se trouvent alors justifiés.

Quoiqu’il en soit, l’essentiel était de réagir ici aux idées ignobles sur la situation d’Haïti ; discours surgissant à chaque catastrophe. Je n’ai aucun mal à recourir à des métaphores religieuses pour expliquer les tragédies de la vie, mais il faut simplement arrêter de dire de la merde. Car expliquer la situation d’Haïti par une malédiction héritée de la pratique du vaudou n’est rien d’autres qu’un raisonnement de merde. Une monstruosité. Une camarade rappelait à juste titre sur twitter que malgré tous les séismes qui frappent par exemple le Japon personne ne parle de « malédiction », tout le monde comprend que le Japon est placé sur un territoire à fort risque sismique. Pourquoi beaucoup des nôtres n’arrivent-ils pas à comprendre qu’Haïti est placée sur une zone qui la rend vulnérable aux catastrophes naturelles ? Sachant en plus que le pays a des difficultés économiques, pourquoi ne pas comprendre que le grand niveau de destruction s’explique par l’autre vulnérabilité, celle des infrastructures, des logements, etc ? Pourquoi aller chercher des histoires de malédiction ? Lorsque l’ouragan Katrina a détruit le sud des Etats-Unis et laissé les noirs de ces régions dans la misère, était-ce une malédiction où le résultat croisé d’une catastrophe naturelle et du mépris de l’Etat américain qui a laissé les victimes de l’ouragan – noirs et pauvres – vivre dans des conditions immondes ? En plus, au vue de tout ce qui a été dit, il semble assez facile de comprendre que la situation économique d’Haïti a des origines anciennes, dans la violence du colonialisme, et qu’elle est entretenue aujourd’hui par l’ensemble des vautours qui se nourrissent de la misère du peuple haïtien.

Donc puisque beaucoup en sont friands, on peut rester sur le terrain des métaphores religieuses, mais en les utilisant de façon hautement plus pertinentes et plus justes : s’il y a une malédiction c’est bien celle du colonialisme. S’il faut nous exorciser de quelque chose, c’est de la mentalité coloniale que des siècles d’asservissement et d’estime de soi quotidiennement bafouée nous ont inculquée. Et surtout : le diable dans cette affaire n’est pas le vaudou, mais le colon européen d’hier et l’impérialiste euro-américain d’aujourd’hui, ou plus précisément leur système esclavagiste et colonial duquel naquit le capitalisme, véritable machine à fabriquer l’enrichissement des uns sur le dos des Autres. Il est donc inepte de passer son temps à s’inquiéter des pratiques religieuses qu’ont les Haïtiens, rien que parce que le colon esclavagiste qui a christianisé nos peuples nous a expliqué que l’une de leur pratique était diabolique, plutôt que de lutter, avec les Haïtiens, qui ne sont ni maudits ni soumis mais sur-exploités, contre la situation d’impérialisme économique que tous ces scandales cités précédemment révèlent. Bref, une décolonisation de nos grilles de lecture et schémas de pensée est urgente. (Edit). De même qu’une décolonisation des approches religieuses majoritaires (oui, cela est possible) car tel que les combats historiques de Martin Luther King ou des théologiens sud américains de la libération l’ont montré, la fonction des religions arrivées dans la violence n’est pas figées à jamais. (Lire absolument à ce propos cet article de Cases Rebelles). Il faut « simplement » s’attaquer  à ce que les pouvoirs qui les ont promues portent en eux de racisme, en particulier négrophobie. Ne voyez donc pas ici une attaque contre la religion évangélique en particulier et le christianisme en général, mais une attaque contre ce qu’il y a d’aliénant dans certaines de leurs versions dans la Caraïbes :  Ayiti pa tini pon Malédisyon, nétoyé kaka la yo mété an tèt annou souplé! 

Soutien, Réparations et Justice pour le

peuple Haïtien

2015. Source.

2015. Source.


1Je trouve souvent que le terme « aliénation » est utilisé de manière caricaturale et impropre. Par exemple on appelle souvent « aliénation » ce qui relève plus d’intérêts de classe : un dirigeant corrompu en Afrique qui choisit les intérêts de l’Occident n’est pas forcément « aliéné », il fait souvent simplement passer ses intérêts de bourgeois au détriment de ceux de son peuple . Mais il me semble que concernant le cas qui nous occupe, à savoir penser que les Haïtiens « méritent leur sort » parce qu’ils ont pratiqué le vaudou lors de leur Révolution me semble réellement relever de l’aliénation telle que pouvait l’employer Fanon.

2Ne croyez pas que mon faible investissement sur les questions religieuses signifie que je suis naïf sur les processus d’aliénation (ou de réorientation des priorités, ce qui n’est pas la même chose) qui en découlent pour les noirs, particulièrement en ce qui concerne le christianisme et l’islam. C’est juste que mon logiciel politique me fait dire que la domination religieuse découle de la domination économique et politique, et non l’inverse. Voilà pourquoi bien que conscients de ces processus – à décortiquer aussi en fonction de chaque contexte, car le christianisme ou l’islam ne se vivent pas sous les mêmes modalités partout – je me concentre sur une lutte anticoloniale politique et économique. C’est un vaste débat que je laisse pour une autre fois.

3Encore une fois, il ne faudrait pas voir en ceci quelque chose d’intrinsèque au christianisme en général, et à l’évangélisme en particulier, car, dans des exemples pris pêle-mêle et renvoyant à des histoires et logiques très différentes, on peut par exemple trouver des négrophobes arabes justifiant leur négrophobie par l’islam, des bouddhistes en Birmanie massacrant la minorité musulmane Rohingyas,  tous considérant toujours être du côté de la Vérité, du Bien etc. Mais si je m’arrête sur le christianisme ici, c’est parce que pour des raisons historiques évidentes vu l’histoire et la localisation d’Haïti, se sont surtout des chrétiens qui se plaisent à justifier « divinement » ce qu’ils voient comme un « châtiment » mérité pour ce pays  (mais je ne doute pas que d’autres aussi le pensent vu la diabolisation d’Haïti); et aussi parce qu’aujourd’hui le christianisme occupe une position dominante à l’échelle mondiale, pas seulement en terme de pratiquants mais de pouvoir politique.

4Sekou Touré, «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage», Panafricain.tv, 2015. https://www.panafricain.tv/sekou-toure-nous-preferons-la-liberte-dans-la-pauvrete-a-la-richesse-dans-lesclavage/

5Kalidou Sy, « 26 mars 1984, disparition de Sékou Touré », Survie.org, 2014 http://survie.org/billets-d-afrique/2014/233-mars-2014/article/26-mars-1984-disparition-de-sekou-4673

6 « Aux origines de la misère haïtienne » http://www.lafauteadiderot.net/Aux-origines-de-la-misere

8 https://www.propublica.org/article/la-croix-rouge-haiti

9http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/19/l-onu-admet-sa-responsabilite-dans-l-epidemie-de-cholera-en-haiti_4985249_3244.html#igQ6dpFitBKihDji.99 domination, dr

(Edit) *A propos de Dinesh D’Souza : une camarade m’a interpellé sur ce personnage et m’a incité à me renseigner plus sur lui. Il a mené des enquêtes intéressantes sur le Parti Démocrate et en particulier les Clinton qui sont très révélatrices notamment dans l’extorsion d’Haïti comme on l’a vu, mais il s’agit d’un néo-conservateur qui, lorsqu’on le découvre à travers ces critiques-là seulement (sans connaître le reste de sa pensée) passe pour quelqu’un de gauche critique soucieux de lutter contre les magouilles. Mais il n’en est rien : sur le racisme par exemple, et en particulier la négrophobie vécue sur le sol américain il tient des positions à l’opposée de celles que je défendrai et il semble clair à la lumière de tout cela que sa critique des Clinton vis-à-vis de Haïti est moins inscrite dans une critique globale du néocolonialisme que dans une critique de ses adversaires politiques supposément plus magouilleurs que son propre camp. (c’est faux, vous vous en doutez).

« Ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs » : rencontre avec les PanAfroRévolutionnaires du Collectif Cases Rebelles

Cases Rebelles est un collectif composé de noirEs africainEs et caribéenNEs se définissant comme « PanAfroRévolutionnaires », c’est à dire, selon leurs propres termes : « des panafricainEs qui veulent tout révolutionner en même temps. Avec amour ». Ce collectif produit énormément de contenus écrits et audio sur les luttes noires. De plus, certainEs membres sont associéEs à la dynamique panafricaine du côté de Nantes, et le collectif fait également alliance avec des groupes sur d’autres villes. En effet, à la mobilisation contre les violences policières prévue le 18 juin à Paris, pour Lamine Dieng ainsi que les autres victimes, Cases Rebelles proposera des portraits de 100 victimes de la police (Plus d’infos sur cet important projet à diffuser, ici).  Après plusieurs années d’appréciation mutuelle, j’ai proposé il y a quelques mois au collectif de changer de casquette : cette fois, plutôt que d’en poser, il répondra aux questions. Au programme : négrophobie, luttes panafricaines, Caraïbes, santé mentale, lutte des classes et bien d’autres choses. Bonne lecture !

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  • Vous avez fêté en 2015 vos 5 ans d’existence. Premièrement, bravo d’avoir duré et je vous souhaite encore d’exister le plus longtemps et le plus sainement possible. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

L’une des principales constatations c’est sans doute que l’on a appris, découvert beaucoup de choses dans ce travail d’auto-éducation et de récupération de nos histoires. La deuxième c’est la difficulté d’agir et de sortir de l’isolement, de se connecter à plus de personnes dans la vraie vie quand on est hors de Paris/IDF. Notre objectif n’était pas de devenir un média mais un groupe militant. Et là-dessus on est un peu frustréEs. Ensuite, exister sainement en petit collectif sur le long terme ce n’est pas toujours facile mais on résiste.

  • Lors de ces 5 ans, vous avez produit quelques petites « phrases d’anniversaire » très stimulantes politiquement. J’aimerais bien revenir sur une en particulier « Pas de leaders, pas de porte paroles, mais du collectif et de l’amour ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

5years4On croit vraiment que la question de la circulation du pouvoir, de la parole, des prises initiatives sont des enjeux cruciaux dans les modes d’organisation politique. L’idée de leaderEUSEs naturelLEs est problématique. Elle tend à entériner des privilèges : capacité à s’exprimer, à convaincre, voire à manipuler. La question du porte-parole est emblématique en ce qu’elle implique de validisme et de capacitisme : est-ce qu’un porte-parole peut-être muet, peut-il bégayer, peut-il faire des fautes de français, peut-il parler lentement, à voix basse ? La représentation du porte-parole est hyper normée et ces normes sont validistes, ethnocentrée et virilistes, même dans des organisations féministes, etc. Et puis il y’a les slogans, les formules qui souvent doivent avoir une efficacité publicitaire. Bref, le combat implique pour nous que l’on embrasse nos diversités et donc nos diversités d’expression. Qu’on accepte que tel exposé soit fait par X même si X n’est pas très à l’aise à l’oral. Le charisme, l’éclat projeté sur les leaderEUSEs effacent systématiquement le travail de toutes les personnes autour sans qui il n y’aurait pas de mouvement ; cela recrée donc des classes. Les leaderEUSEs ont d’ailleurs une tendance à monopoliser la parole, on trouve ça très fatigant. Ils confondent «  libérations » et« lavages de cerveaux ».

Notre attention au collectif vient aussi du fait qu’on se définit comme groupe anti-autoritaire et qu’on tient à l’horizontalité dans les décisions.

L’amour doit être par ailleurs pour nous le ciment des luttes : nous devons avoir de l’amour pour nous-mêmes, lutter contre notre propre négrophobie, avoir de l’amour pour les autres noirEs avec toutes leurs complexités. Mais ça veut dire aussi aimer tous les êtres vivants et la planète ; tout cet amour est important. Il s’agit d’essayer de ne pas se laisser envahir par la haine. La haine rend obsessionnelLE, empoisonne ; ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs. L’amour permet de croire aux possibilités de changements, de déconstructions, de constructions… Dans la mesure où nous bénéficions nous aussi de privilèges – en fonction de nos situations personnelles – nous pouvons être dominantEs – nous avons aussi du travail de déconstruction à faire et nous avons plutôt intérêt à ce que les dominéEs dans ces rapports sociaux-là ne conçoivent pas leur possible libération qu’à travers notre disparition en tant que personne. Les nombrilistes focaliséEs sur les rapports sociaux qui les désavantagent l’oublient souvent : on est rarement dominéE intégralE.

  • J’aimerais revenir sur février 2008 au Cameroun, événement qui revient assez souvent sur votre site où dans vos publications sur les réseaux sociaux. Comment avez-vous été amené à en parler ? Pourquoi il est important pour les noir(e)s en France de s’y intéresser ?

D’un point de vue panafricain il est important de comprendre que nos émancipations se jouent toujours dans un « ici » et dans des « ailleurs » auxquels nous sommes liés symboliquement, affectivement et concrètement. C’est capital de suivre et partager les luttes d’émancipation en Afrique, toutes, pas uniquement celles qui semblent victorieuses. Les silences français sur ce qui se passe au Cameroun témoignent d’une collusion de longue date entre les régimes autocratiques camerounais et la France. Et tout cela protège les intérêts de l’ancien pays colonisateur et de multinationales dont il sert également les intérets, comme le groupe Bolloré par exemple, largement implanté au Cameroun. On a d’un côté la France qui exerce encore une puissante domination économique, politique et culturelle, et de l’autre un régime quasi sans alternance depuis 1960 et qui tire sa légitimité originelle de l’écrasement, l’anéantissement de la lutte pour une véritable indépendance. Le continuum colonial ici est aussi celui du crime ; le pouvoir se maintient chaque jour par la force et dans le sang. Et cet état de fait n’a jamais été sanctionné : ni par un changement de régime, ni par la justice.

Actuellement Paul Biya manœuvre encore pour se représenter en 2018, après 34 ans de pouvoir et une modification de la Constitution il a 8 ans. C’est d’ailleurs cela qui a déclenché les révoltes, la dernière semaine de février 2008. Ce que les médias occidentaux ont appelés « les émeutes de la faim » pour les vider de leur sens politique ne rejetaient pas seulement Biya l’homme politique ; il s’agissait de libération, de justice sociale, de libertés publiques. La force de ce mouvement résidait dans son caractère absolument politique, populaire, et jeune. Les témoignages que nous avons recueillis racontent à la fois une chronologie du mouvement mais aussi sa formation, les formes d’organisations qui l’ont rendu possible. Ils racontent aussi la répression, la réponse militaire à une crise politique, ou comment la violence d’Etat protègent les intérets impérialistes internationaux (la France n’est plus la seule en course ici). Mais Février 2008 n’est pas un exemple isolé de fort mouvement de contestation à l’époque sur le continent ; on peut aussi parler du Sénégal, de la Côté d’Ivoire, ou du Burkina Faso, et plus récemment du Togo ou de la RDC.

Ce qui reste important pour nous, à travers les manifestations de 2008 et d’autres luttes contemporaines sur le continent africain, c’est de comprendre ce qui structure les régimes post-coloniaux autoritaires, quels sont les liens entre la répression des mouvements politiques, l’enfermenent massif des opposants, des pauvres, et le maintien de l’exploitation des ressources du continent et de ses populations. Et comment cette mécanique coloniale, capitaliste repose sur et se nourrit de l’impunité de dirigeants criminels et du silence des États et consortium bénéficaires. Les vies noires continuent d’être dévalorisées ici aussi. À ce jour il n’y a aucune enquête intérieure ou internationale sur les 150 victimes (bilan a minima) de la répression de 2008 au Cameroun, et il n’est pas permis de commémorer leur mémoire dans le pays.

  • Vous produisez également du contenu de qualité sur les caraïbes, en particulier la Guadeloupe. Chauvinisme oblige étant Guadeloupéen, j’aimerais bien qu’on discute du fait qu’il y a soit une forme de mépris, soit un grand désintérêt pour l’activité politique, syndicale et anticoloniale, pourtant très intense là-bas alors que dans le même temps on se borne à réduire « l’Antillais » à une forme d’apolitisme qui ne reflète pas la réalité. Etes-vous d’accord avec mon constat ?

Le mépris et l’ignorance sur ce qui s’est passé, se passe en Guadeloupe c’est affligeant. Certaines personnes préfèrent garder une image doudouiste datant de la colonisation, ou alors l’image de la rubrique faits-divers de France-Antilles… Le grand public a ouvert les yeux pendant le mouvement de 2009 mais l’intérêt a été bref. Au final, nombre de personnes conservent un rapport colonial aux Antilles dites françaises comme si rien ne pouvait s’y passer de déterminant, comme si son destin se jouait encore en France. Caricaturer ces territoires et les personnes qui y vivent ou qui en sont issues est au final une position politique qui va fondamentalement à l’encontre du panafricanisme et de toute forme d’unité noire. C’est aussi un sacré manque respect pour les populations issues de la déportation esclavagiste de même que pour les populations indiennes et africaines victimes du système d’exploitation qu’était l’engagisme et tout cela sans même parler du silence total sur l’annihilation des populations amérindiennes.

On entend beaucoup de jugements à l’emporte-pièce sur « les antillais ». Quand ça vient de personnes qui ne connaissaient pas l’UGTG avant 2009, qui ne connaissent pas les multiples mouvements sociaux de ces territoires, c’est la honte. Les gens en général connaissent 3, 4 martiniquais : Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau parfois. Ils les ressassent et parfois les lisent bien mal – quand ils les lisent – construisant des oppositions idéologiques grossières. Quant à la Guadeloupe la diversité des mouvements, la pluralité des courants politiques, des écrits, tout cela reste largement méconnu… Ces dernières années, lire par exemple les travaux de quelqu’un comme Marie-Héléna Laumuno autour du Gwoka c’est passionnant. Les trajectoires et les œuvres d’individuEs comme Sonny Rupaire, Gerty Dambury, Gérard Lauriette, Simone Schwarz-Bart, Eugène Plumasseau sont passionnantes. Un livre comme « Le couteau seul » de France Alibar et Pierrette Lembeye-boy est un classique pour nous. Bref, on pourrait citer beaucoup de noms…

Aujourd’hui en termes de luttes, en Guadeloupe toujours, un groupe comme Rebelle est une sacrée leçon de militantisme. Mais c’est comme si les Caraïbes restaient en permanence des terres vierges d’histoires, constamment effacées par le ressac des vagues et des clichés : plages, zouk, hyper-sexualisation, footballeurs, violence, etc. Et après ? Rien que sémantiquement, c’est problématique le nombre de faux décoloniaux qui parlent de « DOM-TOM », de « métropole », ou qui disent que là-bas c’est la France. Mais c’est aussi cette forme de pensée impérialiste, de logique de Centre, qui fait que nombre de militantEs ne pensent pas qu’il puisse se passer du politique là-bas ; du politique qui joue sur la Guadeloupe, mais aussi sur la France, le pays colonisateur. Glissant, par exemple, a pas mal écrit contre les logiques de Centre. Il faut le lire au lieu de s’accrocher aux interprétations qui aplatissent son œuvre, aux raccourcis. Le fait que ce que nous produisons sur la Guadeloupe ou même les Caraïbes en général ne suscite pas toujours un grand intérêt montre qu’au fond un certain nombre de personnes tiennent à conserver leurs idées reçues. Mais les antillaisEs ne sont pas les seulEs à être piégéEs dans des visions tropicales exotisantes ; la police brésilienne tue par exemple les noirEs à un rythme effroyable et pourtant l’image de carte postale et le mythe de la démocratie raciale demeurent en dépit du racisme meurtrier contre les noirEs et les amérindienNEs.

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Pour en revenir aux Caraïbes, on trouve cela gravissime quand des personnes qui se disent touchées par l’esclavage, voire qui revendiquent cette histoire en tant que noirEs, se complaisent largement dans la représentation caricaturale et le jugement des personnes qui descendent des populations déportées. Même Les aliénations antillaises sont à prendre, comprendre, analyser au regard de l’histoire esclavagiste et coloniale…

Revendiquer, se réclamer d’une déportation tout en méprisant les victimes premières et leurs cultures c’est terrible. C’est comme tous les gens qui se permettent de juger Haïti et les haïtienNEs ; honte à vous ! Si vous n’avez pas habité les corps directement porteurs de cette histoire d’émancipation unique au monde dont nous héritons touTEs, bref si vous n’êtes pas haïtienNEs, vous n’avez aucun droit de juger, conseiller, généraliser, en faisant abstraction de ce qu’il en a couté et coute encore à Haïti d’avoir ouvert la voie de la libération.

  • Pour poursuivre sur la Guadeloupe, et puisque vous vivez en France, comment répondez-vous à l’idée que n’étant pas sur place, vous n’êtes pas légitimes pour vous positionnez sur la vie politique et militante locale  guadeloupéenne ?

Pour ce qui est de la légitimité de nos positions en étant hors du pays nous allons essayer d’être clairEs. La sincérité de l’engagement patriotique ne se mesure pas à la durée de maintien en continu sur le territoire, sinon les vieilles familles békés seraient parmi les nationalistes les plus radicaux ; ce n’est pas le cas. Notre présence en France est complètement liées au fait que la Guadeloupe n’est pas indépendante et souveraine et donc à l’incidence que ça a sur la situation économique, sur l’exil organisé via le système universitaire, la fonction publique ou assimilée et bien entendu tout l’héritage du BUMIDOM. Nous n’avons pas fui par amour de la France et par détestation de la Guadeloupe. Mais ce qui est certain c’est qu’y retourner – ce à quoi certainEs d’entre nous aspirent – nécessite de l’humilité et la conscience des mécanismes de domination qui peuvent se mettre facilement en place entre nous et nos frères et sœurs là-bas. Cela veut dire aussi être attentifVE à nos privilèges sur le marché du travail, etc. Bien entendu nombre d’« expatriéEs » blancHEs qui débarquent en Guadeloupe ne se posent pas du tout ce genre de question ; certainEs arrivent même à militer sans mettre à perspective leur place, leur privilèges et le rôle qu’ils jouent dans cette recolonisation permanente. C’est typique d’une certaine forme de bonne conscience coloniale.

En tous cas, pour revenir aux « antillaisES » en France, ceux qu’Alain Anselin appelle « la troisième île »  l’idée qui voudrait qu’ils sont forcément sur des positions assimilationnistes et républicaine est fausse. Nos vues, nos perspectives, nos lectures sont bien évidement à mettre en perspective avec celles de ceux qui y vivent en permanence. Mais c’est cela aussi qu’implique les réalités transnationales et diasporiques : le peuple est sur le territoire mais aussi ailleurs. Et il porte aussi le pays en lui. Il y a toujours eu des individuEs en exil plus ou moins volontaire qui croyaient fermement  aux libérations nationales. Les personnes qui pensent qu’on est à côté de la plaque n’ont qu’à nous attaquer sur nos positions politiques, sur notre connaissance sociale, historique, politique du contexte. Mais de toute façon l’argument : « vous ne vivez pas ici donc vous ne savez pas » est un classique des arguments impérialistes. A ce compte là, il n’y a plus qu’à croire et répéter les mensonges des médias dominants vendus aux bourgeoisies coloniales.

  • Que pensez-vous du fait que dans les milieux militants non noirs, les penseurs, symboles de luttes et cultures noirs sont omniprésents alors que les noirs n’y sont pas toujours les bienvenus, ou pire, qu’on ne s’intéresse même pas à comprendre profondément pourquoi les noirs ne rejoignent pas telle ou telle groupe ou mobilisation où pourtant l’héritage révolutionnaire noir est encore une fois omniprésent ?

La fétichisation des noirEs, l’appropriation, ça va de pair avec la négrophobie. C’en est un revers qu’on nous présente comme positif. Cela permet aux concernéEs de ne pas se remettre en cause et ça nous oblige à lutter en permanence contre une universalisation lénifiante de ces symboles, leur neutralisation et l’effacement de nos corps bien réels. Cette tension rappelle pas mal cet amour franchouillard pour les artistes noirs américains exilés par exemple, une affection très limitée qui masquait une négrophobie globale. C’est également dû aux liens entre le monde noir et le divertissement ; comme si nous restions des biens de consommation, des otages d’une Revue nègre, ou coincés dans les cages de l’expo colonial ; nous sommes là et notre subjectivité est absente. On ne considère pas nécessairement que la culture noire américaine nous « appartienne » : mais ce qu’il s’y dit va influer sur la perception de nos corps et cela couvre nos voix. Quand Omar Sy oppose la France aux Etats-Unis sur la représentation des noirs à l‘écran, arguant qu’on ne peut pas comparer parce que «  Les Noirs américains ont été des esclaves dans un passé encore récent. Leurs descendants le ressentent toujours dans leur chair. » il montre bien à quoi servent les films sur les esclaves américains ici : à cacher les histoires esclavagistes de la France que ce soit dans les Caraïbes ou au Congo. Cela renvoie à l’incapacité sur ce territoire à assumer cette histoire et ça aide à masquer les continuum. On peut pleurer Prince : il ne risquait pas d’interpeller la France sur les activités de Bolloré au Cameroun. On peut même faire venir Angela Davis à Nantes, l’y faire applaudir à son Mémorial révisionniste à l’Abolition, et on peut même lui faire dire – aux mépris des luttes locales – que des réparations pour une population particulière ce n’est pas pertinent. Bref, les noirEs d’ailleurs –sans les noirEs concernéEs – c’est pratique, on peut leur faire dire ce qu’on veut.

Il est vrai que ce tandem appropriation-invisibilisation peut venir aussi d’autres non blancHEs et ça n’est pas moins néfaste et problématique.

  • Vous avez plusieurs fois émis des critiques très fortes sur la recherche de visibilité dans les grands médias, la recherche de « place » et sur une conception élitiste et petite bourgeoise des luttes noires. Comment faire pour garder une lecture de classe dans nos luttes ?

II y a plusieurs éléments dans ta question, il nous semble.

Certaines luttes dites antiracistes ne se définissent pas comme anticapitalistes et se résument à des revendications de places dans le système ; ces luttes-là utilisent donc les formes qui correspondent à leurs buts. Mais cet « antiracisme » là ne représente, selon nous, aucune menace pour la suprématie blanche.

Mais on veut bien revenir sur un autre élément de ta question : « nos luttes ».

On le redit, dans Cases Rebelles on est regroupéEs en tant que noirEs pour lutter contre toutes les formes de domination. Nous ne sommes donc pas un groupe exclusivement « antiraciste ». La lutte anti-capitaliste, la lutte contre le salariat, ne sont pas moins prioritaires pour nous que la lutte contre la suprématie blanche ; le truc c’est qu’on veut essayer de mener initialement ces luttes-là dans un contexte où nous sommes assez fortEs pour ne pas nous faire agresser par la violence raciale de supposéEs alliéEs.

Pour garder une lecture de classe dans toutes les luttes il faut sans aucun doute qu’elles soient enracinées dans les classes populaires. Il faut aussi éviter, il nous semble, la spécialisation et l’exploitation dans le travail militant, c’est-à-dire la création d’autres classes. Et ça va de soi pour nous qu’il faut éviter de devenir des spécialistes qui vont faire de leur savoir un produit à vendre à des prestataires ; médias, institutions, etc.

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  • Dès votre création il y a 5 ans, vous avez développé des idées afroféministes. Comment l’afroféminisme s’intègre-t-il à votre vision révolutionnaire ?

Il n’était pas question pour nous de penser un projet révolutionnaire sans mettre les femmes noires au cœur de cette émancipation, sans hériter des luttes des femmes noires qui nous avaient précédéEs, et des résistances de celles de nos familles et entourages. C’est crucial selon nous de se pencher sur ces luttes passés et d’apprendre d’elles. Repenser une historiographie qui ne soit pas basée sur des « héroïnes », des femmes d’exception, cela permet de déconstruire l’idée même de ce qu’est la résistance. Là comme ailleurs il faut sortir de l’axe Reines d’Afrique, Rosa Parks, Angela Davis… Nos mères, tantes, grands-mères ont été, sont des résistantes à leur façon.

De plus, c’est profondément libérateur pour tout le vivant de repenser, et tenter de démanteler les constructions issues du patriarcat, et à plus forte raison au regard de nos histoires. Il s’agit de s’attaquer aux essentialisations et aux injonctions qu’esclavage, colonisation, migration ont forgés ou accentués. Il faut aussi en finir avec l’idée d’un patriarcat unique, universel et solidaire, de normes de genre uniques et universelles, sans bien entendu virer dans ces conceptions idéalisées –souvent par des hommes noirs- qui voient du matriarcat partout en lieu et place bien souvent de matrifocalité, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Par ailleurs, notre collectif, même s’il est mixte, a toujours été majoritairement féminin et les rencontres se sont souvent faites autour de questions afroqueers et afroféministes.Image4

  • Selon vous, quelles positions les noir(e)s en France peuvent-ils/elles tenir en ce moment contre l’Etat d’urgence ?

Encore une fois, dans une telle situation, les positions des unEs et des autres sont révélatrices des visions, des aspirations politiques et aussi des privilèges ; on peut donc être noirE et s’accommoder d’un régime répressif, d’un état d’exception qui après Novembre a énormément ciblé des musulmanEs.

Si l’on se réfère à nos histoires de descendantEs d’esclaves et de colonisées ce régime d’exception devrait viscéralement nous interpeller et nous rappeler comment dans le passé la circulation de nos corps fut strictement contrôlée et instrumentalisée. Tout ce qui passe au niveau migratoire devrait également nous faire bondir au regard de ces histoires que nous portons en nous. Par ailleurs, il nous semble plutôt évident que dans un Etat où le droit régresse les moins privilégiéEs seront à terme les plus touchéEs, même si une partie de la société va aussi découvrir une violence d’Etat dont elle était préservée jusque-là. Dans tous les cas, se satisfaire d’être temporairement indemnes dans un contexte profondément injuste ça craint. Mais en même temps, on ne pense pas que c’est pertinent d’essayer de pousser les gens à se bouger en leur disant qu’ils seront les prochaines victimes. Il n’y a pas de recettes et ce n’est pas comme si il existait en France de nombreux groupes politiques noirs qui pourraient articuler des positions spécifiques.

  • Comment penser les alliances transnationales entre noir(e)s, alors que les contextes diffèrent, et que souvent les réalités afro-américaines écrasent la pluralité des vécus en dehors des Etats-Unis (et de l’Amérique du Nord plus généralement) ?

Ce que nous appelons transnational c’est avant tout comment nous-mêmes, nos histoires, sommes liéEs à divers territoires qui co-existent en nous, et qui doivent jouer conjointement dans nos actes. LocaliséEs ici, en France, nous sommes liés à des pays d’Afrique, des Caraïbes par la migration, par l’esclavage, etc.

La question des alliances pour nous relève plus de l’internationalisme, c’est-à-dire à la connexion dynamique des mouvements d’émancipation au niveau mondial, des convergences, des solidarités, des relais.

La diffusion des réalités et des luttes afro-américaines se fait sur un mode impérialiste. Cela parasite fortement les possibilités d’établir des liens équilibrés : nous avons souvent interviewé des noirEs des Etats-Unis mais il a toujours été difficile de maintenir un contact et leur intérêt pour nos réalités est souvent très temporaire et biaisé, habituéEs qu’ils sont à être les tenants d’une expérience noire hégémonique. Nous souhaitons à l’avenir travailler prioritairement des connexions d’un point de vue afroeuropéen ou avec des noirEs des Amériques mais pas des Etats-Unis. Cela nécessite aussi que nous-mêmes nous nous décolonisions ; parce que nous avons effectivement beaucoup été nourries au hip-hop, aux luttes de libérations afro-amércaines, aux écrivainEs, aux essayistes… Et nombre de concepts aussi que nous utilisons ont été formuléEs dans ce contexte-là.

  • Pour finir, vous êtes actuellement, à ma connaissance, l’un des rares collectif noir – sinon le seul ? – à penser la question de la santé mentale et de ce que la médecine appelle handicap, en articulation avec l’expérience du racisme (Par exemple ici, ou ). En quoi s’agit-il pour vous de questions politiques ayant tout à fait leur place dans une perspective noire, panafricaine et révolutionnaire ?

Les questions de santé mentale concernent certaines personnes du  collectif et donc la question d’avoir accès à des soins, à une psychiatrie qui serait décoloniale, cette question-là précède l’existence de Cases Rebelles. Et ça nous semblait donc évident dans le collectif de faire écho non seulement à la façon dont le racisme, les vécus migratoires, héritages historiques, etc.  fabriquent des traumas et de la souffrance mentale, mais comment aussi il est très difficile ici en tant que noirEs d’avoir accès à des approches qui incluent tout ces paramètres ; et cette difficulté renforce l’isolement. Par ailleurs, ce n’est pas nécessairement « naturel » dans les classes défavorisées de considérer la souffrance comme légitime, ou comme légitime d’être prise en compte. À cela s’ajoute encore le fait que matériellement ce n’est pas nécessairement accessible et même quand ça l’est toute la machine psy produit énormément de violence de classe, de racisme, sexisme, d’injonctions à la norme, etc. En parler c’est vital pour nous parce que tout d’abord les silences et les dénis de nos souffrances mentales sont des poisons pour nos vies de groupe : familles, couples, groupes militants. Nos souffrances individuelles et les surcompensations qui en découlent sont des obstacles majeurs aux élans panafricains.

On ne fait pas de révolution si on ne travaille pas en même temps à son bien-être : l’idée que la révolution apaisera tout c’est illusoire. Et puis dans l’immédiat  on sait aussi que la souffrance mentale expose à plus de violences policières –  il y a de nombreux cas de personnes en crises tuées par les forces de l’ordre – et à plus de violence du système en général. Les questions handies on a essayé dès le début d’en faire écho même s’il n’y a pas de personnes se définissant comme handies dans le collectif. Mais ça a toujours été pour nous une question majeure du fait d’histoires personnelles, familiales. Les enjeux sont énormes et multiples mais vu que l’institutionnalisation est une forme très forte de ghettoïsation, les personnes handies sont relativement peu visibles et donc les noirEs sont plus que rares. On ne peut pas généraliser mais Leroy Moore, activiste handi des Etats-Unis, parlaient de conceptions dans la communauté noire qui considéraient le handicap comme quelque chose de honteux, à cacher. Nos expériences ne sont pas complètement en adéquation avec ça mais nous observons aussi cette tendance. En conséquent, les approches handies manquent au monde noir francophone : ces sœurs et frères nous manquent. Et de plus les questions handies noires posent par exemple de manière radicale l’assignation à la performance du corps noir héritée de l’esclavage bien entendu, et perpétuée dans le sport, la danse. Tout cela est extrêmement validiste. On ne démontera pas cet enfermement dans la performance sans nos sœurs et frères handies. Révolutionner c’est remettre en question les évidences et le validisme c’est une succession d’évidences jamais remises en question, parce qu’on les entérine  quotidiennement.

***

Je remercie très chaleureusement le collectif Cases Rebelles pour le temps qu’il m’a accordé, pour toutes ces réflexions toujours très stimulantes, ainsi que pour l’artiste – Titica, une femme noire trans angolaise – avec laquelle il proposer de clôturer en musique cet entretien. Souhaitons à ce collectif de continuer à durer car je suis sûr qu’il participe, avec beaucoup d’humilité, de discrétion, mais aussi de puissance, à construire un mouvement noir fort qui prendra son essor dans les années à venir : « on entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse » (proverbe Touareg).

De l’exploitation esclavagiste, à l’exploitation capitaliste coloniale, puis « post » coloniale

En ce jour de commémoration de la révolte d’esclaves du 22 mai 1848 qui a conduit à l’abolition immédiate de l’esclave en Martinique et par suite dans les autres colonies françaises, il ne faut surtout pas oublier que cette même année 1848 correspond, non pas à la « généreuse abolition de l’esclavage par la France » mais à l’année où la France a indemnisé les esclavagistes.

En effet, l’article 5 du décret d’abolition de 1848 prévoit l’indemnisation des propriétaires d’esclaves à hauteur de 6 millions de francs versés immédiatement, plus 6 millions versés sur 20 ans. Plus de détails sur ce lien.

Cette indemnisation permet, une fois l’esclavage aboli, de garantir la survie du système d’exploitation coloniale mais sous une autre forme : les esclavagistes deviennent des patrons, les esclaves deviennent des ouvriers, et de plus en plus des employés, avec la disparition des usines et le développement du secteur tertiaire.

La hiérarchie économique et raciale reste donc préservée et cela abouti jusqu’à ce jour aux monopoles békés : en effet ces derniers possèdent 42% des grandes surfaces, 90% de l’agro alimentaire, 65% des terres agricoles, alors qu’ils représentent moins de 1% des sociétés martiniquaises et guadeloupéennes.

Il existe donc une lutte pour la redistribution du pouvoir économique détenu par les békés, d’où l’impératif de réparation, qui semble bien plus crucial que les demandes de reconnaissance purement symbolique (jours fériés, musées etc) qui comme c’est le cas pour le 10 mai ou le Mémorial ACTe en Guadeloupe sont des occasions pour l’Etat français d’installer sa propagande négationniste. Il est temps que l’on s’interroge : pourquoi la France préfère dépenser l’argent dans le symbole et refuse de réparer ? Tout simplement parce que les symboles, bien que coûteux n’ébranlent en rien la hiérarchie raciale et économique, et comme je le disais sont des opportunités pour revisiter la mémoire de l’esclavage dans un sens avantageux pour l’Etat français. En revanche les réparations (redistribution) proposent des transformations structurelles qui mettent à mal l’exploitation économique « post » coloniale.

Sachons donc prendre le problème à la racine (exploitation économique raciste), et prenons garde à ne pas nous empêtrer dans d’éternels débats identitaires qui ne représentent aucune menace pour le pouvoir.

La lutte continue !

22 mai 1848 : « une révolution, un acte de naissance du peuple Martiniquais »

Source : madjoumbev2.free.fr   puisant dans Histoire de la Martinique (tome 1) de Armand Nicolas.


La lutte des masses populaires [esclaves le 22 mai 1848] a joué un rôle décisif. Ce rôle, le gouverneur, lui-même , le reconnaît .
Dans son rapport au ministre , il justifie ainsi son arrêté d’abolition :

  • « C’était la seule planche de salut qui restât au pays , le seul moyen de sauver la ville de l’incendie et de la dévastation , la seule ressource pour la campagne où les propriétaires laissés sans défense seraient tous égorgés sans pitié si l’on ne prenait cette mesure…Personne ne regrettera plus que moi qui l’ai signé que la nécessité ait contraint à produire un pareil acte dans le siècle où nous sommes » [En clair, l’abolition de l’esclavage c’est surtout pour protéger les maîtres et le système économique…]

L’insurrection de mai est à tous points de vue une Révolution martiniquaise. Elle n’a pas été une révolte spontanée , anarchique , impévue . Elle est l’aboutissement d’un processus révolutionnaire : le point culminant des luttes de classes [esclaves contre maîtres] qui se sont développées dans la première moitié du XIXe siècle .

Révolution consciente , organisée .

La volonté nettement exprimée d’aller jusqu’au bout dans l’épreuve décisive pour imposer la liberté, la coordination et le caractère discipliné des actions le prouvent . Les autorités locales et divers observateurs le reconnaissent . Le gouverneur Rostoland , observant que les « désordres » ont éclaté presque partout en même temps , conclut à « l’existence d’une horrible trame qui , de longue main , a mis la Martinique à deux doigts de sa perte » . Et il ajoute : « Dés que les attroupements commencèrent à Saint-Pierre , des agents provocateurs furent remarqués dans touts les quartiers de l’île ».

Rendant compte d’une mission qu’il avait confiée au capitaine Faron , son chef d’état-major , il écrit :

  • « Le capitaine Faron me soumis cette remarque que sur tous les points où il s’était transporté dans la partie Nord de l’île , l’agitation paraissait avoir été déterminée par la même invitation . Sur diverses habitations , des Noirs d’ateliers lui avaient été endoctrinés à l’avance .Ceci , comme beaucoup d’autres faits , viendrait corroborrer l’opinion que j’ai émise….sur l’existence d’un complot ayant des ramifications sur tous les points de la colonie ».

Une véritable Révolution qui marque la fin d’une période historique , la fin d’un système économique et social ; Révolution parce qu’elle a concerné l’ensemble des classes de la société martiniquaise et provoqué des changements fondamentaux .

A la société esclavagiste , fondée sur la propriété de l’homme par l’homme , sur la domination économique et le pouvoir politique exclusif des maîtres d’esclaves blancs , va se substituer une société nouvelle de type capitaliste .

Certes les maîtres d’esclaves d’hier deviendront les propriétaires capitalistes des moyens de production et d’échange, et de ce fait continueront, sous d’autres formes, l’exploitation économique . Mais de nouvelles couches sociales se constitueront :les esclaves deviendront ouvriers , artisans , petits paysans .

L’abolition de l’esclavage , libérant les forces productives de toutes les entraves du vieux système et mettant à la disposition des capitalistes une main d’œuvre « libre » , créera les conditions pour « la révolution industrielle » et le développement du capitalisme à la Martinique . Après 1848 on assistera à la multiplication des usines centrales utilisant des machines modernes et employant une main d’oeuvre salariée . Un important prolétariat d’ouvriers agricoles salariés et les ouvriers de ces usines formeront une classe ouvrière nombreuse . Une petite paysannerie s’installera sur les terres plus ingrates des mornes .

D’autre part , la Révolution de mai 1848 contraindra le pouvoir colonial français à modifier ses formes et ses méthodes de domination.

 

Rompre avec le paradigme central de « l’abolition » dans l’histoire de l’esclavage occidental


Yo pa ba nou’y fout sé nou ki pran’y! 

(il ne nous l’ont pas donné [la liberté] nous l’avons prise!)
Patrick Chamoiseau,
Texaco


La lutte contre le « schoelcherisme » : l’exemple martiniquais


Au début des années 1980, une lutte s’est engagée à propos de l’abolition de l’esclavage entre les professeurs d’histoire-géographie martiniquais et l’Education nationale, autour de deux moments : le 27 avril 1848 et les 22 et 23 mai 1848. Le premier correspond au vote du décret d’abolition par le Gouvernement provisoire de la République française prévoyant une abolition effective de l’esclavage, deux mois après sa réception dans les colonies. Le second correspond à l’insurrection des esclaves qui amène le gouverneur de la Martinique à signer dès le lendemain un arrêté d’abolition immédiate et définitive de l’esclavage sur l’île. Afin d’éviter une insurrection similaire en Guadeloupe, l’esclavage est officiellement aboli le 27 mai. En 1981 l’Association des Professeurs d’histoire et de géographie de Martinique (APHGM) préface une brochure intitulée 
Documents pour l’étude de la Révolution anti-esclavagiste de mai 1848 en Martinique, dans laquelle ils réclament la valorisation du combat contre l’esclavage mené par les esclaves eux-mêmes pendant ce mois de mai 1848. Il s’agit là de réactions intellectuelles et politiques face au « schoelcherisme », démarche consistant à placer Victor Schoelcher en particulier et les abolitionnistes européens en général, au centre de la mémoire de l’abolition de l’esclavage, comme ceux qui ont « donné » la liberté aux esclaves; et en insistant de surcroît sur les arguments humanistes ayant favorisé l’émergence de l’abolitionnisme européen, alors que des enjeux économiques ont pesé lourdement. C’est ainsi qu’Adam Smith, père du libéralisme se positionnait, comme d’autres figures de l’abolitionnisme anglais, en faveur de l’abolition de l’esclavage, principalement car il considérait que post révolution industrielle, le travail dit libre, sous la forme du salariat deviendrait à terme plus rentable. De plus, en Martinique, comme en Guadeloupe (notamment pour cette dernière en  1656, 1710, 1730, 1752, et la plus connue 1802) et sur d’autres terres d’esclavage, les révoltes d’esclaves, de natures diverses, furent nombreuses et méritent d’avoir une place centrale. Ces révoltes n’eurent d’ailleurs pas lieu uniquement à l’approche des débats sur l’abolition, mais tout au long de l’esclavage même, comme en témoigne une chronologie établie par Nelly Schmidt dans son livre intitulé  L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle.

Fonction du discours sur « l’abolition » à l’aune des enjeux actuels

Erronée serait toute analyse qui réduirait le « schoelcherisme » au seul complexe de supériorité européen. En effet, outre la réduction problématique de l’histoire de l’esclavage à celle de son abolition, glorifier la prétendue héroïque abolition de l’esclavage par la France rend plus aisé d’oublier que cette même France a indemnisé les colons anciens propriétaires d’esclaves une fois ces derniers libérés. Il y a donc des raisons aussi bien idéologiques qu’économiques qui sous-tendent la formation de ce mythe de la France libératrice. Nul besoin pour s’en convaincre de fantasmer un complot généralisé contre la mémoire de l’esclavage, il suffit de reconnaître la base matérielle du consensus autour de ce récit : insister sur une France bienfaitrice est d’autant plus important à une époque où des descendant-e-s d’esclaves réclament des réparations économiques.  Qu’ils en aient conscience ou non, ceux qui promeuvent ce discours contribuent à vider la question de l’esclavage de ses implications économiques. « Politiquement correct!« , « bien -pensance!« , « idéologie dépassée ! », « subjectivité! » hurle-t-on à ceux qui osent faire le lien entre les richesses de l’Europe et les profits amassés durant l’esclavage et la colonisation qui suivit. Il y a donc urgence à bannir les approches exclusivement morales sur l’esclavage. Si les lieux de mémoire, les commémorations et les productions sur le sujet sont importantes, elles ne suffisent pas : seules des réparations d’ordre structurel peuvent transformer le passé, afin notamment d’en finir avec le spectacle scandaleux de la hiérarchisation économique dans les sociétés post esclavagistes, où les descendants de colons esclavagistes, bien qu’ultra minoritaires en nombre, détiennent l’essentiel des terres agricoles et des industries diverses et variées. A la reconnaissance symbolique, il faut sans cesse rappeler l’impératif suivant : redistribution. Redistribution des terres, des industries, des capitaux, selon une logique qui briserait la hiérarchie raciale héritée de l’esclavage. Tout récit qui réduit l’histoire de l’esclavage à l’abolition voire même à la seule Traite, en oubliant les siècles de travail gratuit et d’accumulation par exploitation et dépossesion, empêche de prendre la pleine mesure des implications économiques et structurelles de l’esclavage occidental. Or, tout en ne possédant pas le monopole des atrocités à travers l’histoire, cet esclavage-là, à l’origine de la pensée racialiste moderne, est tout de même celui dont les conséquences sont les plus vastes et surtout les plus déterminantes dans l’émergence du mode de production capitaliste, système économique hégémonique, et dans la formation des rapports de domination Nord/Sud d’aujourd’hui, en tant que précurseur de la conquête coloniale permettant à l’Europe de posséder des empires dont l’étendue demeure à ce jour un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.

Pour aller plus loin, lire : « Quel regard économique sur l’esclavage atlantique ? » par Jonathan Baudoin, pour la revue Critique Panafricaine.

Mise à jour : 10 mai 2017.


Cet article est issu d’un article sur mon ancien blog que j’ai travaillé et réduit, et qui est paru dans le magazine Devoir De Mémoire, sur la question de l’esclavage, pour lequel personne…n’a été payé. Affaire à suivre. 

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Guadeloupe : l’arnaque idéologique et économique du Mémorial ACTe

Notre pays, la Guadeloupe, est ravagé par le chômage (60% pour les moins de 25 ans), des terres polluées par le chlordécone – pesticide toxique interdit mais qui a été autorisé par la « République » aux békés pendant de nombreuses années – on note aussi des phénomènes de violences qui dépassent ceux de département comme la Seine Saint-Denis etc. Bref, comme souvent la Guadeloupe va mal. Mais la France qui refuse de donner des réparations d’ordre structurel qui auront un profond impact transformateur sur l’île, s’est mise à dépenser autant d’argent pour la construction d’un mémorial sur l’esclavage : le Mémorial ACTe. Dans ce contexte, il n’est pas déplacé de se poser cette question : qu’est-ce qui nous vaut cette apparente générosité, puisque tout comme pour les réparations, la France aurait pu refusé d’investir dans ce projet ?

J’imagine déjà les réflexes qui peuvent vous envahir en lisant ces quelques lignes « pourquoi faire des histoires ! nous ne sommes jamais content.e.s! ». Sauf qu’il faut en finir avec ces réflexes : il n’y a que dans des relations parents-enfants qu’on estime que l’enfant à qui on a offert un jouet doit être reconnaissant, accepter son cadeau sans avoir à faire des remarques, parce que ce sont les parents qui décident. Cette posture est donc révélatrice des rapports paternalistes qui nous lient à la France: papa-la-france a donné le Mémorial ACTe, on ne va quand même pas avoir le toupet de broncher! Sauf qu’il faut se rappeler d’une chose : des fois, les parents donnent des cadeaux pour calmer les enfants, pour avoir la paix. Tu me saoules, tu pleures pour un gros cadeau que je ne veux pas te donner, bon ben je vais te tranquilliser avec un p’tit repas chez Mac Do…

Ne soyons donc pas dupes : arrêtons de nous réjouir de ce qui nous est « donné » comme si nous étions des enfants, mais réfléchissons plutôt à tout ce qui nous est pris, et à tout ce qui nous est dû mais pas restitué.  La France a accepté de dépenser autant pour construire le Mémorial ACTe parce que :

  • cela permet de dire « on leur a donné un truc en dépensant plein d’argent, preuve que ce sujet est important pour nous » (du coup toute remise en question passera pour « victimaire », « jamais content »). Aussi quoi de mieux pour maintenir les Antilles dans une posture de soit-disant « pilleuses » de la « métropole », dans une période de crise et de chômage qui augmente en France (12%) – en Guadeloupe nous sommes à 26,2 % (INSEE, avril 2014) – que de montrer que beaucoup d’argent ont été mis dans la construction d’un simple Mémorial ?

    Je ne dis pas que le Mémorial a été conçu pour ça, je dis que le fait que la France a accepté d’investir dans ce projet, alors qu’elle aurait pu le refuser – comme elle persiste à le faire pour les réparations ou le remboursement de la dette à Haïti – peut clairement avoir ce type d’intérêts politiques au niveau national : on donne beaucoup aux Antilles sur la mémoire de l’esclavage donc ce serait la preuve que 1) on se dévoue pour les Antilles, 2) l’esclavage n’est pas du tout un sujet qu’on délaisse. Et donc pendant ce temps les questions économiques, vestiges d’une relation coloniale qui nous lie à la France sont mises de côté. 

    Aussi pour éviter tout faux débat, je tiens à préciser ceci : je ne dis pas qu’un Mémorial sur l’esclavage est inutile ou néfaste en soi. Ou que commémorer le passé ne sert à rien. Je dis juste que les commémorations et le rapport au passé ne peuvent pas être uniquement symboliques. Cela me semble bien plus utile de comprendre notre passé en vue de transformer de manière active la Guadeloupe (ainsi que la Martinique, la Guyane, la Réunion) telles qu’elles sont aujourd’hui : sur-dépendantes, non développées (surtout au niveau de leurs propres ressources, et c’est le résultat d’une volonté politique d’empêcher qu’elles soient auto-suffisantes), avec un chômage endémique, et une répartition socio-économique encore ethno-raciale. Cette transformation passe entre autres par des choses comme des redistributions équitables des terres agricoles dont ont hérité les descendant d’esclavagistes. Bref, des réparations. Le sujet des réparations est sérieux, mais caricaturé dans les médias. Il faut donc aller chercher à la source ce qu’il en est, et lire ceux qui se battent sur ce terrain. Par ailleurs, le mémorial était une idée de Luc Reinette (membre du MIR, Mouvement International pour les Réparations) et il n’est pas allé à son inauguration, parce que son idée a été complètement transformée pour servir les intérêts idéologiques français.

  • L’idéologie qui est dans le Mémorial ACTe sert à dépolitiser la question de l’esclavage en quelque chose qui peut être résumé comme suit : tout le monde peut faire du mal, tout le monde peut faire du bien, il y avait des gentils et des méchants des deux côtés. Voilà pourquoi la France ne prenait pas trop de risques en acceptant d’investir. Cela coûte certes beaucoup d’argent, mais le tour de force idéologique est lui aussi énorme. Je ne prendrai ici rapidement que deux exemples à partir de plusieurs critiques du Mémorial ACTe (voir en fin d’article) qui véhicule ceci :

– « les africains se sont vendus eux-mêmes » : cela fait longtemps que cette rengaine est utilisée pour détourner la question des vrais enjeux qui sont ceux-ci : qui a planifié l’esclavage, qui en a tiré profit. Point final. Est-ce la seule fois dans l’histoire qu’un crime donne lieu à une collaboration ? A qui la traite et l’esclavage ont-ils profité ? Aux quelques africains qui ont collaboré ou aux nations occidentales qui ont amassé des profits considérables (pas juste avec la traite, mais avec tout ce travail gratuit effectué pendant des siècles) ? Qui a planifié ce crime et cette exploitation de masse, en lui donnant des justifications raciales? Une fois transportés aux Amériques qui a fait subir les pires atrocités aux esclaves ? Les Européens ou les quelques africains collaborateurs ? 

– « La République a libéré les esclaves » : ah bon ? C’est bizarre, un an après l’abolition de 1848 Victor Schoelcher dit lui-même dit que la France a été obligée de libérer les esclaves « pour protéger » les maîtres dans la mesure où les révoltes d’esclaves se multipliaient (voir vidéo en fin d’article). Il le dit lui-même dans le texte qui prépare l’indemnisation des esclavagistes ( oui oui, ceux-là furent indemnisés). La logique est claire : il vaut mieux avoir un ouvrier que tu exploites en le payant peu, mais en le payant quand même, qu’un esclave à qui tu ne donnes rien, car l’ouvrier réfléchira à deux fois avant de se révolter, de te tuer (puisque tu le « paies » et est donc sa source de revenus quand bien même tu l’arnaques au regard de la valeur du travail qu’il produit). Bref, raisonnement capitaliste totalement cohérent. Se mettre en grève c’est perdre de l’argent, et donc prendre des risques, tandis que se révolter en tant qu’esclaves, devient au bout d’un moment plus concevable, puisque l’esclave n’a absolument rien à perdre, dans la mesure où il ne tirait rien comme profit, même pas des miettes, du système esclavagiste…

Bref, ce Mémorial a tout l’air d’être la consécration de l’offensive idéologique de sabotage de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage entreprise depuis des décennies, depuis certains universitaires jusqu’à certains discours politiques (et pour le coup, là encore la collaboration est à l’oeuvre, puisque certains de nos compatriotes approuveront et défendront bec et ongles ce qui est aussi « leur projet »).

Voici quelques articles et vidéos qui complètent le propos développé ici :

Sur le Mémorial ACTe

Sur les offensives contre l’histoire et la mémoire de l’esclavage en général

  • Vidéo à voir, durée 12 min : à partir de la 9e min Eli Domota, lit le texte dans lequel Victor Schoelcher déclare que c’est bien pour sauver les maîtres des révoltes que la France a aboli l’esclavage.