[Vidéo] Sur le bouillonnement salutaire autour des masculinités noires dans le contexte français

L’excellent ouvrage collectif dirigé par Léonora Miano et intitulé Marianne et le Garçon noir qui, il est vrai, mérite un article à lui seul (j’espère trouver le temps de m’y consacrer dans pas trop longtemps), a permis de mettre en lumière un ensemble de réflexions autour des masculinités noires dans le contexte français. Avant d’en dire quelques mots, je voudrais revenir sur un échange filmé que j’ai eu avec un média afro sur cette question, et dont la proposition fait écho à la parution du livre dirigé par Léonora Miano. Et j’aimerais terminer avec un projet du Collectif Cases Rebelles qui permet aussi sous une autre forme d’enrichir les débats actuels.

  • Echange avec By Us Media 

Dans le cadre d’un récent séjour à Paris, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Rokia Dosso pour le média afro « By Us » autour des masculinités noires, comme vous pouvez le voir dans la vidéo (2 min 37) ci-dessous :

Lien si la vidéo ne marche pas pour vous : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1874944309488162&id=1564060383909891

Les quelques propos que je développe là peuvent être (en partie) retrouvés dans certains articles que j’ai écrits sur ce blog, comme notamment celui-ci : Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro (Octobre 2015). D’autres articles qui ne sont pas à proprement parler sur les masculinités noires, mais plutôt sur la position sociale des hommes non blancs dans les pays occidentaux peuvent compléter le propos de la vidéo, notamment pour tout ce qui concerne les supposées « frustrations » des hommes non blancs qui expliqueraient leur sexisme; analyse à laquelle je m’oppose, notamment ici, en ayant pour point de départ les discours qui opposaient les racistes aux antiracistes (pour le dire vite) durant « l’affaire de Cologne » : Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine (Novembre 2016).

  • Marianne et le garçon noir, Léonora Miano (dir.)

Belle œuvre à la fois politique et littéraire, à 10 voix, elle questionne l’expérience noire masculine, et notamment le vécu de la négrophobie visant spécifiquement les hommes : contrôles, violences et crimes policiers, stigmates de « délinquants/criminels », assignation à une virilité débordante avec des connotations voulues « positives » – mais rien n’est positif dans le racisme, qu’on ne s’y trompe pas… – telles que les supposées grandes performances sexuelles, et d’autres plus explicitement négatives, comme la prétendue propension aux violences sexistes et au viol, en comparaison à l’homme blanc construit comme plus « civilisé » sexuellement dans l’imaginaire eurocentré raciste. Ce récit est pourtant fréquemment contredit par la quantité incroyable de scandales et violences sexuelles impliquant d’infâmes mâles blancs bourgeois sûrs de leur impunité.

Aux côtés de ce type de questions d’ordre systémique (rapports aux institutions, notamment la police, etc) s’ajoutent des réflexions bien plus intimes : qu’est-ce qu’être un homme, dans le rapport à soi, à l’amour de soi, de son propre corps, dans le contexte de la suprématie blanche lorsqu’on est un homme noir  ? Comment « profiter » de la morsure infligée par l’expérience du racisme au masculin pour repenser les rapports hommes/femmes, l’amour, l’intimité, la parentalité etc ? Bref, aux antipodes de la réhabilitation d’une masculinité noire patriarcale qui devraient « reprendre sa place », dans ce livre il s’agit au contraire de penser comment partir de la blessure raciale pour inventer du neuf, bien loin du patriarcat blanc et de sa violence qui s’est historiquement déployée aussi bien dans le cadre des rapports familiaux que dans les rapports coloniaux où les colonisés faisaient office de « pôle féminin » face à un « pôle masculin » colonisateur et conquérant. La métaphore du viol, de « l’Afrique pénétrée » est un lieu commun dans les discours de bon nombre de ces barbares que furent les colons… Rappel supplémentaire que le genre codifie les rapports entre les groupes constitués comme des « races » depuis les débuts de la conquête coloniale européenne.

  • « Masculinités Noires X Fragments », par le Collectif Cases Rebelles 

Jamais en reste en matière de bonnes idées, nourrissant toujours autant notre pensée politique que notre humanité noire à réaffirmer contre tous les vents contraires, le Collectif Cases Rebelles a fait connaître en septembre 2017 ce projet qu’il présente ainsi :

« Nous inaugurons ici une série d’entretiens intitulée « Masculinités Noires X Fragments », dans laquelle tous les 15 jours un homme noir répond à 4 questions toujours identiques ».

Chaque série aura son lot de 4 questions, et pour l’instant voici celles auxquelles ont eu à répondre les hommes noirs de la première :

Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?
Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?
En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?
Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? et si oui comment ?

C’est un très beau projet qui donne la parole à des hommes noirs, cis et trans, d’âges divers, de milieux sociaux différents, ayant grandi en Europe, en Afrique ou en Caraïbes, impliqués dans des formes de politisation là encore très diverses. Tout comme le fait Marianne et le garçon noir, il s’agit de donner accès à l’intériorité et à la pensée – évidemment toutes deux multiples – d’hommes noirs.

Voici les 4 entretiens de la première série de questions :

S1E1: Yves

S1E2: Régis

 S1E3: Sofiane-Akim

S1E4: Isaac

 

Il y a évidemment plein d’autres choses qui émergent dans ce bouillonnement autour des masculinités noires (et plein d’autres choses qui existaient avant), ce ne sont là que quelques petits exemples. Avec la ré-émergence* de l’afroféminisme, et cette politisation croissante de la condition des hommes noirs, on ne peut que souhaiter que ces réflexions de part et d’autres, et ensemble, sur la condition respective des femmes noires et celle des hommes noirs permettent de fortifier les luttes de libération noire et panafricaine en dégageant des pistes d’actions collectives toujours plus pertinentes.


* je parle de « ré émergence » de l’afroféminisme, car dans les années 1970, il y avait entre en France une dynamique et des mobilisations de femmes noires, et qui dans une version politiquement organisée a été notamment incarnée par un groupe afroféministe marxiste, la Coordination des femmes noires.

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Et si on arrêtait de saccager l’idée de « colère légitime des oppriméEs » ?

Edit : un usage réactionnaire de ce texte peut être fait par des blancs et/ou bourgeois adeptes de la théorie de la « victimisation » ou tout simplement souhaitant disqualifier la violence en retour que leur ont renvoyé ceux qu’ils dominent socialement. Mais, ici il est question d’une critique intra communautaire sur la violence et l’agressivité entre non blancs et/ou entre prolos. Ce n’est pas un hasard si je parle de « même condition ». Et dans ce très long texte, j’explique en partie que pour moi la « condition » c’est la race et la classe qui la fonde, pas le genre et la sexualité, quand moi j’écris. 

Mars 2016

Se rendre compte de la légitimité d’être en colère quand on est oppriméE, exploitéE, contient quelque chose de libérateur. C’est avoir la possibilité de dire non, avec les moyens dont on dispose, contre des mécanismes qui nous écrasent.

Mais une fois qu’on a dit ceci, force est de constater que cette idée de « colère légitime des oppriméEs » subit, comme bien d’autres choses, une forme de « dénaturation »  qui l’éloigne des objectifs émancipateurs qu’elle recouvrait à l’origine.

En effet, n’est-ce pas surtout d’une colère collective dont il est question au départ ?

Certains groupes sociaux sont économiquement en bas de l’échelle, exclus des grands médias, exclus des cercles de pouvoir où seuls quelques éluEs parmi eux peuvent entrer, souvent en plus pour travailler contre leurs intérêts. Dans ce contexte d’écrasement collectifs, une colère commune se construit et se manifeste épisodiquement par des formes de l’action sociale réprouvées par les groupes dominants : les grèves et les révoltes en sont l’exemple, particulièrement quand elles émanent de ceux qu’on se plaît à décrire comme « dépolitisés » ou à l’inverse, comme politisés mais uniquement de façon réactionnaire (sexistes, homophobes, antisémites, sans oublier l’accusation loufoque de « racisme anti-blancs »)1 : il s’agit évidemment des habitants des quartiers populaires, et plus précisément ceux qui sont non blancs.

Une disqualification aussi puissante de tout ce qui fait bouger ces groupes sociaux dominés conduit assez logiquement à des discours de valorisation de la colère qui amène à se soulever. Il est donc question d’une légitimité à refuser la passivité devant la domination. Si effectivement cette domination ne se vit pas seulement collectivement, mais également individuellement dans les relations du quotidien, je trouve de plus en plus craignos que l’idée de la « légitime colère des oppriméEs » tende parfois à être réduite – le mot important est « réduite » – dans le sens le plus individualiste possible.

Pire encore, on utilise cet argument dans des conversations entre personnes appartenant aux mêmes groupes opprimés, ce qui est absurde, vous en conviendrez. En quoi s’agit-il de « colère des oppriméEs », ce qui sous-entend qu’elle se positionne contre des oppresseurs, s’il s’agit de la déverser sur d’autres « oppriméEs », toutes choses égales par ailleurs, c’est à dire vivant des conditions similaires, faisant face aux mêmes types de violences  de race et/ou de classe, et donc pouvant aussi potentiellement revendiquer la même colère  ?

Ce n’est pas parce que certains groupes sont racialement et socialement plus suspectés d’être en colère et agressifs « pour rien », que cela légitime toutes les colères, et toutes les agressivités, particulièrement envers ceux qui sont sujets aux mêmes stéréotypes…L’absurdité du fait d’écraser de sa colère ceux qui sont de la même condition que soi (voire même de condition inférieure) révèle au final une certaine malhonnêteté. Au fond, disons-le, c’est parfois donner un vernis « politique » à des comportements individuels pourris. Et puis, qu’est-ce que « l’empowerment » (prise de pouvoir) si cela consiste à écraser ceux comme soi, ou plus faibles socialement que soi ?

Oui, un opprimé peut être agressif, et non ce n’est pas toujours légitime. Vous imaginez bien qu’on ne peut pas faire la liste détaillée des fois où ça le serait des fois où ça ne le serait pas. Mais on peut quand même déjà partir sur l’idée qu’il faut admettre que ça ne l’est pas toujours. Et si je dis toutes ces choses, c’est moins pour « faire la morale » et inviter à ce que l’on se « comporte mieux », moi compris, dans nos relations inter-individuelles – même si c’est pour bonne partie souhaitable, mais c’est un autre sujet – que pour rappeler la dimension éminemment collective qu’implique l’idée d’une colère qui serait politique.

Qui dit « politique », dit transformation d’un rapport de force, et affrontements entre groupes, et donc entre des formes différentes de collectifs : l’Etat, ou la police par exemple, comme force collective servant les intérêts des dominantEs, et contre laquelle se soulève une autre force collective, cette fois un contre-pouvoir, représenté par des orgas et mouvements. Et vous voyez bien qu’ici « collectif » doit être défini à partir de critères sociologiques, institutionnels, le plus solides possibles, mais certainement pas par le simple fait « d’être plusieurs et de penser pareil ». Parce que ça, c’est juste un clan…

Donc si quand on parle de colère légitime, on entend en réalité « légitimité d’exprimer ses colères personnelles » – même lorsqu’elles renvoient à quelque chose de plus large que soi – ou  « légitimité pour un clan qui s’auto-proclame représentant légitime de tel groupe social de clasher autrui », je pense qu’on n’est pas obligéEs de rendre prisonnière l’idée de « colère légitime des oppriméEs » qui elle, renvoie au politique, dans une démarche collectivement émancipatrice. Autrement dit, on a le droit d’être vénère, mais pas forcément de mobiliser un argument politique pour le justifier.

Il n’est ni possible, ni souhaitable de tout politiser. Et encore moins de détourner une idée émancipatrice collective en passe droit individuel (ou clanique).

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1On notera que le fait d’associer de plus en plus l’idée de « racisme anti blancs » à des oppressions réelles comme l’antisémitisme, l’homophobie et le sexisme, contribue à brouiller les pistes : d’un côté c’est une manière pour le pouvoir blanc de s’approprier ces combats (même si au fond la vie réelle des juifs, des homos ou des femmes ne l’intéresse absolument pas), et d’un autre côté il s’agit par cette association de faire rentrer le racisme anti blancs dans la catégorie d’oppression comme une autre…