Festival Nyansapo : dépasser le débat sur la non mixité et rencentrer la discussion sur le racisme

Beaucoup de choses ayant déjà été dites en soutien au collectif Mwasi, je vais me concentrer en particulier sur un point que j’avais déjà abordé ultérieurement et sur lequel je pense qu’il n’est pas vain d’insister : dans ce débat, il ne faudrait pas s’en tenir à une défense de la non mixité en soi – qui en elle-même n’a aucune valeur particulière positive ou négative – mais plutôt se focaliser sur le racisme qui est au cœur de cette chasse aux sorcières. Françoise Vergès et d’autres l’ont rappelé : si la non mixité femmes dérange, il n’a jamais été question de faire appel aux forces de l’ordre pour l’interdire. La non mixité ne peut donc pas se penser abstraitement, comme un outils qui en lui-même impose un rapport de force menaçant les élites au pouvoir. Ici c’est l’organisation entre noires, et donc entre noirs tout court, qui dérange. Ce n’est pas un outils, une méthode qui est attaquée, mais une lutte – l’antiracisme, même quand celui-ci s’accompagne d’une pensée féministe – et un corps social – les non blancs mis en position « d’ennemis intérieurs » (même si selon la racialisation, le stigmate change bien sûr, j’y reviendrai plus bas). On ne peut pas laisser cette réalité se dissoudre dans une défense de la non mixité pour tous les opprimés, alors que les attaques dont il est question ne vise pas indistinctement tous les opprimés.

Pour rappel, l’an dernier, deux initiatives non blanches, le Camp d’été décolonial et les cycles de rencontre « Paroles non blanches » à Paris 8 ont subi dans des formes proches le même type d’invectives et de menaces que le Festival Nyasanpo organisé par Mwasi, or l’une d’entre elles, celle de Paris 8, n’était pas non mixte. Elle a pourtant été décrite comme non mixte et « racialiste » et a fait l’objet de discussions, comme le camp d’été, à l’Assemblée Nationale. D’autres exemples sont aussi éclairants : la criminalisation déjà bien connue et conduisant à des résultats terribles du soutien à la Palestine, les pressions récurrentes pour faire annuler des conférences académiques ou militantes contre le racisme, les poursuites fréquentes contre des militants antiracistes pour des motifs toujours plus aberrants, la répression systématique contre les familles en lutte contre les violences ou crimes policiers, etc. Tout cela n’a ici strictement rien à voir avec la non mixité. Ce que l’on observe de façon constante, ce sont des tentatives plus ou moins abouties de criminalisation du mouvement antiraciste autonome, et ce, quelque soit le courant, dès lors qu’il y a rupture avec les institutions et/ou rupture avec l’idéologie assimilationniste, ou encore prise de position claire contre la suprématie blanche, identification de l’Etat comme faisant partie du problème et pas juste Mr et Mme Dupont qui votent Le Pen, etc.

Mon hypothèse est que la non mixité était ici une opportunité politique pour attaquer des mouvements féministes non blancs qui ne rentrent pas dans l’agenda « Ni Pute Ni Soumise », dans un contexte où la posture étatique « pro femmes » (mais en réalité fémonationaliste, donc raciste), ne permet pas de s’y attaquer directement car ce serait contredire de façon trop flagrante les principes affichés de se tenir du côté des femmes, surtout celles qu’on construit comme « à sauver » : les arabes, les musulmanes, les noires, les migrantes…Autrement dit, là où il est possible pour des politiciens et officines de « l’antiracisme d’Etat » de s’en prendre directement au contenu, ou de diaboliser les acteurs de la lutte – notamment musulmans, vu comment le matraquage islamophobe a très largement préparé le terrain d’une diabolisation avant même qu’ils n’ouvrent la bouche – ils ont peut-être, selon mon hypothèse, besoin d’attaquer la forme quand il s’agit des féminismes non blancs dont ils veulent combattre la ligne. Et c’est en cela que la non mixité ouvre une fenêtre politique permettant de pouvoir faire tenir l’équilibre suivant : maintenir la posture supposément pro femmes, en particulier pro femmes non blanches à soit disant sauver de leurs hommes/cultures/quartiers, mais attaquer ces femmes-là, parce que celles là s’y prennent de la mauvaise façon, d’une façon dangereuse pour la République etc. Le contexte fémonationaliste explique l’intérêt pour le pouvoir envers des féminismes non blancs reconduisant les logiques racistes et donc, à l’inverse, explique la hargne du pouvoir, lorsque ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs ce contexte fémonationaliste qui explique aussi pourquoi c’est du côté du féminisme que le besoin est ressenti de trouver des appellations qui se démarquent du féminisme complice de l’Etat. Parce que c’est dans le champ du féminisme qu’une frontière doit être tracé, pour se distinguer du féminisme bourgeois et raciste, c’est aussi simple que ça.

Le mouvement social dans son ensemble est pluriel, et l’antiracisme autonome aussi. Les causes sont nombreuses, les façons de s’y attaquer aussi, et forcément, la façon dont l’Etat va réprimer sera à l’image de la diversité politique du mouvement. Ce n’est pas le même répertoire qui est mobilisé pour attaquer tous les courants de l’antiracisme. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner que lorsqu’il s’agit de s’en prendre au mouvement pour la Palestine, on ne parle quasiment pas de « racialisme » et de « racisme anti blancs ». Pourtant, ce sont les arguments préférés lorsqu’il était question de Mwasi, mais également avant du Camp d’été décolonial, de Parole non blanches, etc. Contre les pro palestiniens, en revanche on puise dans les très puissants répétoires du racisme anti arabe et de l’islamophobie qui construisent les maghrébins impliqués dans cette lutte comme fondamentalement antisémites et dangereux. Le stigmate de « terroriste » qui voyage du Nord au Sud et est appliqué aussi bien au résistant palestinien qu’au militant maghrébin pro palestinien en France contribue aussi largement à créer le consensus pour qu’il semble acceptable de réprimer le soutien à la Palestine. C’est un répertoire bien spécifique qui ne fonctionnerait pas dans d’autres contextes, notamment s’il s’agit d’attaquer le mouvement noir. C’est un exemple pour montrer que selon les formes de la lutte, ou les acteurs impliqués, le pouvoir y répond différemment. Que les argumentaires invoqués et les stigmates mobilisés ne seront pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle une concurrence entre différents courants de l’antiracisme autonome, se fondant sur la comparaison entre les différentes façons dont le pouvoir s’attaque aux uns et aux autres n’est pas toujours pertinent.

Ce qui s’est passé ces derniers jours avec Mwasi est un rappel que c’est bien l’ensemble de nos auto-organisations qui sont visées et que les élites ont plus d’un tour dans leur sac pour cela. A nous d’en tirer des conclusions. Pas besoin par exemple de souscrire soi-même à la non mixité, ni de se reconnaître de A à Z dans les militantes qui étaient visées cette fois, mais c’est aussi valable dans d’autres contextes : je n’ai pas besoin en tant que noir étant plus porté sur l’impérialisme en Caraïbes et en Afrique subsaharienne, de me reconnaître parfaitement dans un militant criminalisé pour des textes ou des tweets sur le Moyen-Orient pour savoir lire le racisme à l’œuvre et comprendre que la force qui le vise aujourd’hui me visera demain, même si, j’insiste, en plus de ne pas avoir les mêmes intérêts principaux que lui, je pourrai également avoir des divergences de fond sur la façon de penser le racisme, l’impérialisme etc. Il suffit juste de faire preuve de lucidité politique sur le fait que dans ces polémiques, celle contre Mwasi incluse, nous assistons à d’énième séquences d’affrontements explicites – car au fond c’est toujours là, mais de façon larvée – entre « l’antiracisme moral » et « l’antiracisme politique ». D’où l’intérêt de garder le racisme au cœur du débat, et d’empêcher que la discussion ne s’oriente sur une banale divergence stratégique résumable comme suit « pour ou contre la non mixité », alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’un pouvoir blanc hystérique, mobilisant des acteurs de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’acharnant tous à nous empêcher d’exister politiquement et de façon autonome.


Communiqué de Mwasi : https://mwasicollectif.com/2017/06/04/festival-nyansapo-avoir-laudace-detre-une-organisation-noire-politique-et-autonome/

Photo : une pancarte de Mwasi à la Marche de la Dignité de 2015.

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Pour une lecture anticoloniale de la polémique raciste sur Miss France

Il y a une infinité de réactions à l’élection d’Alicia Aylies, mais arrêtons-nous sur deux en particulier. La première, souvent par des gens de sensibilité droitière ou extrême droitière, consiste à voir dans cette élection une catastrophe car une miss France noire et guyanaise prouverait leurs thèses sur le « grand remplacement », autrement dit le fait que la France n’appartiendrait plus aux blancs. Ces gens disent aussi que « la Guyane n’est pas la France » ou pas « la vraie France ».

Face à eux, des gens souvent de gauche estiment cette fois que cette élection est une victoire du « progrès », de la « diversité » et se réjouissent qu’une miss France puisse être noire et guyanaise. De même, pour répondre à l’argument des premiers selon lequel « la Guyane n’est pas la France », ces gens de gauche répondent au contraire que non « la Guyane EST la France ». Et cette « inclusion » est vue comme une preuve d’antiracisme.

Pour moi c’est deux discours sont eurocentrés et racistes, mais ils sont simplement issus de deux traditions politiques différentes : les droites et extrêmes droites réactionnaires et les gauches républicaines. Le racisme des premières se manifeste par le fait de considérer explicitement que les colonisés sont d’une essence radicalement différente, alors que le racisme des seconds consiste cette fois à assimiler les colonisés, c’est à dire à considérer qu’ils peuvent être transformés par les « belles valeurs de la République », bref, qu’ils peuvent être civilisés. Malgré les précautions langagières prises, au fond c’est bien de ça dont il s’agit. Se plonger dans l’histoire de la gestion des colonies permet aussi de voir ces différences idéologiques entre colonialisme de droite et colonialisme de gauche.

Sur le fond de l’affaire, que l’on dise en parlant de la Guyane que « ce n’est pas la France » ou que « c’est la France », il y a dans les deux cas négation de la Guyane en tant que telle, c’est à dire en tant que territoire et peuple existant pour lui-même (mais colonisé par la France). Et malgré la dimension raciste évidente qui émane de l’idée que « la Guyane n’est pas la France » quand cela sort de la bouche d’un raciste d’extrême droite, l’autre idée selon laquelle « la Guyane c’est la France » constitue malgré tout une anormalité, d’un point de vue anticoloniale en tout cas (donc certes, encore faut-il l’être pour que cela paraisse dérangeant).

L’homme de droite ou d’extrême droite qui dit que « la Guyane n’est pas la France » le dit parce que pour lui « la Guyane appartient à la France » (idée assumée de la Guyane en tant que propriété française) donc elle ne peut pas l’être, car il est évident que ce n’est pas la croyance dans le droit à la souveraineté des Guyanais qui motive ce propos. L’homme de gauche en revanche qui dit « la Guyane c’est la France », le dit parce que pour lui « la Guyane est devenu/ doit devenir la France » (processus d’assimilation, à la fois passé, présent et futur, car en perpétuel renouvellement). Ce discours ne s’oppose à celui de droite qu’en ce qui concerne la gestion de la réalité néocoloniale française, mais le fond reste inchangé : dans les deux cas on considère normal que la France possède des territoires, véritables bien mal acquis. Pire, l’homme de gauche paré de ses prétendus bon sentiments a en plus l’impression qu’il nous fait l’honneur de nous « inclure »…

C’est sûrement parce qu’il faudrait, paraît-il, mettre le passé derrière-nous… Pourquoi pas, mais dans ce cas il faut redistribuer les richesses amassées durant cette histoire soit disant « finie » mais dont certains profitent encore. Autrement dit, s’il faut que nous les afrodescendants nous mettions l’histoire de l’esclavage et de la colonisation « derrière nous », la condition non négociable c’est que (au moins dans le cas qui nous concerne) les békés et autres colons mettent « derrière eux » les monopoles qu’ils ont pu injustement constituer. Parce que ce ne sont pas seulement les horreurs qui se sont produites pendant l’esclavage et qui sont donc passées qui nous mobilisent aujourd’hui, mais aussi et je dirais surtout le présent inégalitaire où les descendants d’esclavagistes jouissent de fortunes jusqu’à ce jour et ont une population afrodescendante, entre autres, qui travaillent pour eux. Puis au-delà des békés, c’est aussi le présent et la réalité du néocolonialisme qui appauvrit toujours l’Afrique. Faut-il que les Africains mettent « derrière eux » la colonisation ? Pourquoi pas, mais dans ce cas que la France « mette derrière elle » son franc CFA, véritable monnaie coloniale d’assujettissement, entre autres problèmes. Donc nous ne sommes pas du tout dans du « passé » et des problématiques mémorielles, mais bien dans du « présent » inégalitaire contre lequel il faut lutter.

Revenons à Miss France. D’autres réactions gênantes consistent à répondre aux discours racistes des fachos pour qui la France a élu une « étrangère »,  en disant que puisque les Guyanais naissent français sur le papier, on ne peut pas considérer illégitime l’élection d’une miss Guyane à miss France. Ce discours me gêne car il sous-entend qu’une miss noire d’origine sénégalaise ou malienne, enfant d’immigrée, pourrait être questionnée sur sa légitimité, son statut « de départ » étant différent de celui d’une Guyanaise. Ici voyons bien le rôle symbolique que joue cette farce appelée « DOM-TOM » dans l’imaginaire néocoloniale de la France d’aujourd’hui : un moyen de construire différents types de légitimité entre les peuples issus des colonies et ce faisant, de créer des intérêts politiques divergents, ce qui rend plus difficile une union contre le racisme et le néocolonialisme. Diviser pour mieux régner n’est pas quelque chose de dépassé… Ainsi défendre une noire « mais » des Antilles, de la Guyane ou de la Réunion, coûte bien moins à nos soit disant amis de gauche que défendre une noire d’origine africaine. Puis quand on voit ce qui arrive à la famille Traoré comme à tant d’autres des quartiers populaires, nous parler de « France de la diversité » heureuse etc, est tout simplement indécent. C’est utiliser politiquement le résultat de cette élection – donc je ne dis pas que c’est l’élection elle-même qui a cette fonction – pour masquer le racisme plus profond du pays, dans le fonctionnement social même. En gros, ceux qui utilisent le résultat de cette élection veulent nous vendre du rêve : tenez une miss noire, donc la France n’est pas raciste. Comme si défaire le racisme passait par des choses aussi superficielles que de la représentation. Même un président noir n’a pas changé la condition noire populaire aux États-Unis…

Autre chose très importante pour moi, c’est inadmissible de voir dans l’élection d’une miss noire guyanaise une « preuve » du progressisme français quand la France continue de bafouer (entre autres exemples) les droits des peuples dits amérindiens (mais qui ne se sont pas nommés ainsi) vivant en Guyane. Est-ce que ceux qui célèbrent la « diversité » grâce à cette élection savent que la problématique des peuples indigènes vivant dans des conditions déplorables ne concernent pas que les États-Unis ou le Canada mais aussi la France ?

Conclusion : réaffirmer une pensée anticoloniale autonome

Au final mon point de vue est qu’on n’est pas obligé de se cantonner à la triste affirmation selon laquelle « la Guyane c’est la France » pour répondre aux racistes disant qu’elle ne l’est pas. Il y a une troisième option qui consiste à refuser évidemment le racisme dirigé contre la nouvelle miss France, tout en réaffirmant que si une miss France peut être originaire de Guyane, c’est précisément parce que la Guyane est un pays qui ne s’appartient pas et que cela n’a rien de naturel. C’est le résultat d’une histoire violente et d’un présent fait d’assimilation, d’une dépendance économique organisée et non naturelle, d’un projet de société étouffant toute possibilité de s’entrevoir en dehors de la France. Et ça me semble important qu’en France les gens aient conscience que dans ce qui est appelé « DOM-TOM », il n’y a pas que le seul discours du « restons sous la domination française car autrement on périra ».  Il y a toujours des anticolonialistes, qui sont très conscients des problématiques économiques et qui travaillent à penser un projet de société viable, économiquement, socialement, culturellement.

Nous pouvons chérir l’ambition, pour contester les discours racistes de droite, dans cette polémique comme dans d’autres, d’avoir notre propre discours et pas de reprendre ou faire corps avec les discours assimilationnistes de gauche. Décoloniser notre imaginaire politique est une urgence. Ce n’est pas parce que les droites ne veulent pas de nous qu’il faut dire « merci » à la gauche de trouver que c’est normal que des pays et des peuples appartiennent à la France ou soient la France, c’est à dire soient empêchés d’être ce qu’ils sont, pour se conformer à un projet d’assimilation perpétuel (et pour lequel paradoxalement on nous fera toujours remarquer qu’au final on n’y arrive pas tant que ça – à être vraiment français – le jeu étant piégé dès le départ) . Il faut donc arracher l’idée que « la Guyane n’est pas la France » (de même que la Guadeloupe, Martinique etc) de la bouche des fachos d’extrême droite. Car ce propos – « ce n’est pas la France » – dit par d’autres bouches et en l’occurrence par nous-mêmes, revêt une puissante dimension anticoloniale qu’il ne faut pas abandonner. Non, nous ne sommes pas la France. Au-delà de cette affirmation, nos réalités sociales, culturelles, économiques et politiques parlent d’elles-mêmes. Nous sommes des caribéens, des sud-américains, et pas des européens (sauf si nous vivons et/ou avons été socialisés en France évidemment). Quand nous disons que « nous ne sommes pas la France », ce n’est pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite, c’est pour affirmer notre droit à disposer de nous-mêmes, à prendre le parti de nous-mêmes, à exister selon nos réalités propres. A refuser de se laisser dissoudre par une politique d’assimilation, et à laisser nos terres, forces de travail, espaces maritimes exploités par une « métropole » par qui nous avons été liés dans la violence. Autrement dit, nous, issus des colonies françaises aujourd’hui départementalisés, nous pouvons nous battre pour d’autres perspectives que nous concevoir uniquement dans le cadre de la tutelle française. Projet ambitieux, d’autant que la France a toujours voulu faire payer cher ceux qui se sont soustrait à sa domination, mais projet totalement légitime. La remise en question radicale de la domination occidentale par les peuples du Sud étant inévitable et de plus en plus forte à l’avenir, quittons ce navire dans lequel nous n’avions pas à l’origine choisi d’embarquer.

Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro

 

Nous, Afro-descendants et Africains,  sommes déjà en dehors de la binarité (coloniale) du genre, masculin / féminin, du simple fait d’être « noirs ». Ou plutôt d’avoir été racialisés comme tels, par un processus séculaire de déshumanisation, d’exploitation, d’entreprise génocidaire (bien que certains aient peur de l’emploi de ce mot nous concernant). C’est aussi simple que ça.  Elsa Dorlin l’a expliqué dans La Matrice coloniale. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française (2006)comme j’ai déjà dû le mentionner sur ce blog quelques fois. Plus récemment, Ann L. Stoler confirmait dans La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial (2013),  que l’entreprise coloniale consistait aussi en une production de fantasmes genrés et sexuels sur les colonisés. Racialiser, c’était donc aussi genrer, sexualiser. De façon positive pour les uns, afin de « prouver » l’infériorité des Autres.
Nous n’avons ni « la » bonne masculinité, ni « la » bonne féminité, au regard du référent eurocentré. De plus, dans l’expérience de la traite négrière transatlantique, et la formation de sociétés nouvelles, esclavagistes, les Africains déportés ont connu des bouleversements sans précédents dans l’organisation familiale et les rapports entre les sexes, dont les conséquences sont mesurables à ce jour, avec des spécificités locales comme à chaque fois (voir ici, , ou encore ici).

Etant de plus en plus perçu depuis la transition comme homme noir, à savoir une identité très stimagtisée, tout comme la femme noire, bien que sur des registres et mécanismes différents, je crois que ma révolution (sur ce plan), parmi toutes les options possibles,  consiste à affirmer sans complexe une masculinité afro-descendante, une parmi d’autres, non construite contre les femmes, en particulier afros, mais revendiquant sans sourciller l’humanité inconditionnelle des hommes noirs, donc désormais ma propre humanité, dans un environnement si hostile auquel je dois toujours plus trouver les moyens de m’adapter, n’ayant en plus pas été préparé à cette déshumanisation-là. Etre fier d’être un homme noir n’est pas en soi du masculinisme – même si cela peut l’être parfois vis à vis des femmes noires – mais une affirmation d’humanité.

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Tout doit être contextualisé. C’est pourquoi je suis de moins en moins à l’aise avec des réflexions qui universalisent ce qui serait « la normativité du genre » d’un côté, et sa « déconstruction » de l’autre. Bien sûr, il y a dans le contexte intracommunautaire des bénéfices obtenues grâce à une certaine conformité de genre (et nous devons le reconnaître, car c’est aussi un facteur de violences et de vulnérabilité pour certains d’entre nous, donc un facteur de désunion politique; ce qui ne se règle jamais par l’injonction au silence…). Mais, pour rester sur l’expérience qui est de plus en plus la mienne dans le rapport à l’Etat et aux institutions diverses quel est le bénéfice d’avoir une masculinité « binaire » noire ? Etre plus contrôlé par la police parce que perçu de fait comme plus « menaçant » ? La chance ! Les femmes noires peuvent quant à elles égréner la liste des désavantages sociaux à être perçues, même a priori en conformité de genre « féminin », comme noires; le harcèlement sexuel racialisé, les moqueries racialisées sur le physique notamment les formes du corps – hanches, fesses, etc – les traits, les cheveux et types de coiffures, ainsi que les humiliations au travail (sans que bien sûr il n’y ait de recours les prenant au sérieux) reviennent assez souvent dans les discussions. Etre fière d’être une femme noire et revendiquer d’être belle n’est pas une « soumission » à l’idéal sexiste de la beauté, mais là encore une affirmation d’humanité.

Cela ne veut pas dire que les choses ne se compliquent pas pour les noir.e.s qui ne sont pas conformes en genre, particulièrement au sein de leur famille, mais ça veut dire que penser un « privilège binaire » pour des personnes racialisées comme noires n’a aucun sens. Pourquoi ? Parce que s’il est vrai que certain.e.s d’entre nous ne peuvent échapper à l’assignation à l’un ou l’autre genre, alors qu’iels ne se sentent appartenir à aucun des deux, rappelons-nous qu’aucun parmi nous (excepté en cas de white passing*) ne peut échapper à l’assignation raciale, qui automatiquement nous rend déviant.e.s en genre. Homme noir forcément irresponsable et violent, femme noire forcément moche, agressive, trop vulgaire (si elles sont musulmanes, remplacez « agressive » par « soumise », et « trop vulgaire » par « sexuellement réprimée, sûrement excisée et traumatisée »).

 

Il faut donc en tirer les conséquences : dans ce contexte, en tant qu’afro-descendants, tous nos genres, « binaires ou non binaires » sont captifs de cette racialisation imposée. N’est-il donc pas évident que les discours sur « la déconstruction du genre » se construisant en dehors de cette réalité précise et historiquement chargée,  bien qu’ils paraissent parfois satisfaisants d’un point de vue individuel, portent malgré tout en eux des horizons émancipateurs nécessairement limités d’un point de vue collectif  ?

Je ne dis pas que tous les afros-descendants doivent se réapproprier les masculinités ou féminités binaires (encore faut-il définir ce que c’est dans notre cas). Ou qu’ils ne faudraient pas inventer d’autres possibles. Ce que chaque personne fait, pour elle-même, (comment elle se genre, s’habille, se définit etc) m’intéresse peu.  Je m’intéresse en revanche à la généralisation (très limitée bien évidemment à certains « milieux » dans lesquels j’évolue, et pas à la société dans son ensemble), de certaines visions qui après avoir montré que la « construction » du genre était historiquement et culturellement située, oublient que sa « déconstruction », telle qu’on l’entend communément ici est elle aussi historiquement et culturellement située…

Le côté universaliste de nombreux discours se développant – surtout, mais pas exclusivement aux Etats-Unis – sur la « déconstruction » queer, même of color, du genre passent parfois à côté de 400 ans (au moins) de négrophobie et de traumas post esclavage. Et de nombreuses années de féroces stigmatisations de l’identité noire « masculine » et noire « féminine », dans des spécificités à analyser localement, en fonction de chaque contexte national. Hommes noirs supposément émasculés par des femmes noires castatrices, mais dans le même temps homme noir brutal et femme noir victime. Et tous les deux mauvais pères et mères, à la sexualité débridée. Ne soyons pas (plus) surpris, dans ce contexte, que les nôtres veulent s’approprier des modèles de genre desquels ils furent historiquement exclus, pas seulement par idéologie raciste, mais aussi en raison des conditions qui étaient et sont les leurs : en effet, comment un homme noir peut-il par exemple jouer le rôle de pourvoyeur quand le taux de chômage est si fort, ou qu’il touche peu ? Comment une femme noire peut-elle jouer le rôle de la douceur, le pôle exclusivement supposé féminin de la parentalité, quand elle doit souvent subvenir seule aux besoins de ses enfants ?

Ne qualifions pas la recherche de confirmité  de démarche « essentialiste » ou alors « anti constructivisme ». Parce que oh oui, le genre est bien une « construction sociale » pour nous, mais pleinement inscrite dans notre expérience d’une racialisation imposée et de tous les traumas qui viennent avec. Et je ne crois pas que cela se déconstruit tout simplement en disant « qu’on n’a pas besoin d’être ni homme ni femme », comme s’il s’agissait de décision uniquement individuelle, complètement détachée des conditions matérielles et des contextes dans lesquels nous sommes pris. Comme si cette affirmation avait le même coût selon que l’on blanc ou pas, de classe aisée ou pas.

Il s’agit pourtant d’une réalité déjà vécue (ne se sentir ni hommes ni femmes), à laquelle les afro-descendants ont droit eux aussi. Combattre la déshumanisation, c’est aussi combattre l’essentialisation et reconnaître notre pluralité. Mais à quel prix, pour l’instant ? Comment penser l’ouverture de possibles, de même que la réponse à des violences qui affectent les plus minoritaires d’entre nous, tout en prenant pleinement en compte nos contextes et ce qui nous lie à tous les afro-descendants ou plus restrictivement ceux des communautés auxquelles nous appartenons ?

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Antillais embarquant en direction de la France dans le cadre du BUMIDOM

Il ne s’agit pas de fermer les possibles (qui suis-je pour ça ?), ni de nier des violences matérielles et symboliques affectant les minoritaires en genre (j’en suis un moi-même, matériellement, administrativement, même si cela ne se « voit » plus trop), et encore moins de condamner les tentatives d’y trouver des réponses. C’est d’ailleurs en cela que je prends mes distances avec certaines approches afrocentriques, afrocentrées, panafricaines ou décoloniales qui, tout en partageant des constats justes sur la non universalité des expériences de genre, considèrent illégitimes les minoritaires chez les afro-descendants (ou non blancs en général), ou alors, disqualifient violemment non pas l’existence des minoritaires en genre, mais leur constitution en sujet politique, considérant qu’à l’heure actuelle des non blancs ne peuvent avoir aucune mobilisation en dehors de la race, alors même qu’il est possible de s’inscrire dans les dynamiques collectives qui visent à constituer des mobilisations très massives traitant exclusivement le racisme, tout en participant à d’autres mobilisations sur les questions minoritaires parmi les non blancs. On peut d’ailleurs trouver regrettable d’avoir à le préciser…

On est donc loin, encore une fois, d’un appel à traiter ces questions après – après la Décolonisation totale du monde ou la Révolution, selon les courants – mais à les penser ici et maintenant autrement, pour la simple et bonne raison que cela renvoie à des problématiques et des violences concrètes, qui ne sont pas des abstractions qu’on aurait tous le luxe de mettre de côté par (fausse) radicalité.

Plutôt que ces postures très coûteuses et finalement très abstraites elles-mêmes, parce qu’il est utopique de croire que des oppressions matérielles peuvent mettre mises en hibernation « en attendant », le refus de l’eurocentrisme permet de prendre la mesure du fait qu’ aucune réflexion de « déconstruction du genre » ne peut être détachée de cette condition raciale historique et présente qui nous façonne, et d’en tirer des conséquences politiques, notamment en travaillant à penser une pluralité d’options sur la question du genre, et pas de considérer uniquement celles qui s’offrent à nous avec la force de circulation de la langue anglaise et de ce qui est produit aux Etats-Unis, venant bloquer l’émergence de tout ce que nous pourrions construire localement et contextuellement.

Conséquences politiques pour les afro-descendants minoritaires en genre:

Il y a  donc la responsabilité de penser les violences qui affectent les minoritaires – et qu’ils ne peuvent pas ne pas traiter – dans un contexte plus large où leur devenir est indissociable du devenir de leurs communautés, bien que non irréductibles, et de s’organiser politiquement à partir de ce principe. Cela impose donc de trouver des modalités de luttes fondamentalement différentes de celles proposées par les mouvements féministes et queer majoritaires qui n’ont pas la race, et donc notre expérience fondamentale, comme point de départ.

Outre la non mixité qui garantit un fonctionnement autonome, il faut impérativement, pour ce qui est des questions qui touchent spécifiquement les minoritaires en genre, réfléchir aux discours et aux façons de procéder, pour non pas seulement fonctionner de manière autonome, mais créer une pensée autonome afin de ne pas reconduire la violence de l’universalisme blanc. En effet, être en non mixité ne le garantit pas automatiquement, même si c’est sûrement la condition de base pour y parvenir.

Enfin, même si dans ce texte je défends fermement certaines idées, il n’y a pas non plus de modèles parfaits que je peux proposer, parce qu’ une pensée autonome ne pourra émerger que collectivement et dans la lutte politique réelle. Mais une chose est sûre, et c’est ce que je souhaitais développer ici, le premier pas pour que cela soit possible, c’est reconnaître le racisme, et en particulier l’histoire de l’esclavage et des traumas qui en découlent pour les afro-descendants, comme l’expérience qui détermine fondamentalement la manière dont on expérimente le genre, aussi bien comme norme que comme rapport social.


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