8 mars Afro-Révolutionnaire (3) : AMINATA TRAORÉ

Avertissement : les extraits cités abordent l’excision. 

Après Assata Shakur et Thomas Sankara, place à Aminata Traoré dans le cadre de cette série de publication pour un 8 mars Afro-Révolutionnaire. Dans son livre co-écrit avec Nathalie M’Dela-Mounier, L’Afrique mutilée, Madame Traoré nous livre une puissante introduction replaçant la situation des femmes africaines dans le contexte des prédations de toutes formes que subit le continent depuis des siècles. Opposée farouchement au féminisme libéral occidental, elle fait le pari audacieux de convoquer une métaphore charriant toutes sortes de traumas – celle de l’excision – pour à partir des corps de femmes mutilées, penser l’impérialisme qu’elle considère également comme une force mutilante.


C’est par le biais des femmes que l’on mesure le mieux la gravité de la situation du Mali et de l’Afrique […] nous les femmes [africaines] ne sommes audibles que lorsque nos voix confortent le discours misérabiliste et condescendant sur notre situation souvent réduite à celles de femmes « pauvres, mutilées, enceintes ».

« On se moque de nous », me dis-je, pour ma part, au regard des certitudes sur la pauvreté du continent noir et sur notre situation de femmes qui ne serait que le reflet de nos sociétés bloquées, voire « arriérées », parce qu’entravées par des facteurs sociaux, culturels et religieux. De la violence de l’ordre économique mondial, il est rarement question.

« On », c’est qui ?

« On », ce sont nos propres Etats dont l’engagement pour la cause des femmes est d’abord une question d’image et de financements extérieurs à engranger.

« On » ce sont les partis politiques qui obéissent à la même logique que les gouvernants – auxquels ils ne s’opposent, du reste, que pour accéder à leurs postes et exceller dans la soumission au même système économique. « On », ce sont aussi les associations de femmes et les organisations non gouvernementales qui, de peur de perdre les fonds dont elles bénéficient, s’interdisent de relever les contradictions et les incohérences des politiques dites de développement.

« On », ce sont, bien entendu, les argentiers, les fameux partenaires techniques et financiers (PTF) qui, tout en ne jurant que par le développement et la démocratie, font de l’adhésion aux réformes néolibérales des conditionnalités de l’accès à leurs financements.

Y vais-je un peu fort en comparant la violence du système capitaliste qui saigne l’Afrique à blanc à une mutilation ? Absolument pas.

L’Afrique humiliée est d’abord une Afrique mutilée pour ses immenses ressources naturelles dont l’économie mondiale a cruellement besoin.

Les politiques de pillages de nos économies avec la complicité des dirigeants « démocratiquement » élus mais corrompus, ainsi que les réformes structurelles non concertées et non conformes aux besoins vitaux des populations sont mutilantes.

Cette réalité doit se savoir, être dite et inscrite au coeur du débat politique et de nos luttes pour la seconde libération du continent. Encore faut-il qu’il y ait débat, une conscience suffisamment aiguë de la nature prédatrice du néolibéralisme et la volonté d’en sortir. […]

Convoquer l’excision dans l’analyse de la violence du capitalisme prédateur en Afrique revient à parler d’un point de vue de femme. L’inaudibilité de nos voix quand elles ne confortent pas les thèses féministes et libérales sur notre situation justifie un tel parti pris politique et pédagogique. […]

Depuis longtemps, on attend de moi que je m’associe à la croisade mondiale contre « les mutilations génitales » classées par la « communauté internationale » parmi les pires formes de violations du droit des femmes. Pressés et intransigeants, les croisés sont souvent sourds à toute lecture de cette pratique qui ne la criminalise pas. « Vous n’allez tout de même pas défendre les mutilations génitales ? », m’interrogent des militant(e)s de cette cause, lorsque j’essaie de la contextualiser et d’expliquer le poids des représentations sociales et l’impérialieuse nécessité de l’autonomie de pensée qui permet aux peuples de changer les comportements et pratiques de l’intérieur [c’est moi qui souligne].

Le même terrorisme intellectuel sévit lorsque vous vous hasardez, en tant qu’Africaine, à questionner l’universalité du modèle imposé par l’Occident en matière de développement comme de démocratisation. […]

Non ! Je ne défends ni l’excision, ni les coups d’Etat, ni les dictatures, mais le droit sacré des peuples spoliés et leurrés par le « développement » et la « démocratie » qui ne sont que des mirages, parce que conçus, financés, orchestrés et arbitrés par des acteurs lointains et souvent indifférents aux conséquences de leurs décisions. Il est grand temps de dire aux mauvais médecins qui sont au chevet du continent malade, là où nous avons le plus mal, de nommer la violence de la mondialisation capitaliste et d’explorer les remèdes qui nous conviennent le mieux.

Pourquoi faut-il que nos corps de femmes, culturellement marqués par le couteau de l’exciseuse, suscitent plus d’indignation et de condamnation que nos vies et celles de nos enfants, saccagées durant les trois dernières décennies de libéralisme sauvage, par le couperet de l’ajustement structurel, et à présent, par les guerres de convoitises vis-à-vis de nos richesses. […]

Les luttes de libération nationale étant restées inachevées, le colon, qui était sorti par la porte à partir de la fin des années 1950, est revenu par la fenêtre au nom de la coopération au développement et des droits de l’homme. […]

En France et en Occident, d’une façon générale, la tendance est à l’instrumentalisation idéologique de la cause des femmes du Sud, dont le statut est l’un des baromètres de la démocratie occidentale et libérale, comme si nos destins étaient inséparables du sort de nos pays. Comme si désormais nous n’avions pas en partage avec notre « maître » le surrendenttement, les plans d’austérité, la perte de souveraineté au profit des forces du marché, le chômage, les coupes drastiques dans les dépenses sociales.

Les populations civiles, et en leur sein les femmes, seraient à sauver et à protéger au travers de politiques du genre concoctées à mille lieux d’ici et, si les enjeux le nécessitent, de frappes militaro-humanitaires, les puissances occidentales étant persuadées de la « supériorité » de leurs valeurs, normes et institutions démocratiques. […]

L’expression « Ko, ko, ko ! », qui introduit chaque chant est une manière de taper des mains aux portes du Mali, de l’Afrique et du monde pour signaler notre nouvelle présence de femmes de coeur, de tête et de combat dans un environnement mondial ébranlé où les alternatives les plus audacieuses ont leur place. […]

Ces réalités nous concernent, femmes du Mali et d’Afrique, au même titre que les blessures visibles et non visibles de nos corps.

(p. 6-16)
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