La « brigade anti trav » et l’étau qui se ressere

Une expédition punitive contre des trans* a été menée dans le XVIIe arrondissement de Paris en janvier dernier, rue de la Jonquière. Pour ajouter à l’ignominie de l’acte, les auteurs des faits se sont filmés et baptisés eux-mêmes « brigade anti trav ». Deux mois plus tard, la vidéo refait surface et suscite un certain nombre de réactions indignées[1].

Qu’ai-je à dire de tout cela ? D’abord, énoncer l’évidence : les faits sont très graves. Ils rappellent (puisque nous sommes nombreux à le savoir, voire à le vivre) l’existence des violences contre les travestis, les trans, les travailleuses et travailleurs du sexe (TdS), notamment dans l’espace public. Mais allons plus loin et comme toujours, ne manquons pas de mentionner les liens entre les violences commises par des individus et celles structurelles : entre autres, et pour le cas qui nous préoccupe ici, les lois sur la prostitution, les politiques migratoires, les violences des flics, les obstacles médicaux et institutionnels aux parcours trans (notamment quand les personnes sont pauvres, migrantes, TdS, avec le VIH…), la division sexuelle et raciale du travail qui exclut massivement les trans, surtout femmes et/ou non blanches, de l’emploi salarié et les poussent dans les économies parallèles, dangereuses car criminalisées[2]… tout cela précarise et criminalise les travestis, les trans, et en particulier TdS migrantes trans. Tout cela prépare les conditions et rend « disponibles » pour être agressé.e.s par des salopards qui n’interviennent qu’en bout de la chaîne de la violence. Ils constituent la partie émergée de l’iceberg comme on dit; partie pour laquelle je ne trouve aucune excuse, mais que je remets simplement à sa place, avec un brin de lucidité, dans l’échelle des responsabilités. Une fois ce contexte d’oppression structurelle pris en compte, il ne surprendra dès lors personne que des individus pensent pouvoir agresser impunément des travestis, des trans ou des TdS, possiblement migrant.e.s, au point d’en exposer fièrement le sale résultat sur internet. Ce ne sont ni les gesticulations des hommes et femmes politiques, ni les appels aux « valeurs » d’une France criminelle qui a semé et sème encore la mort de par le monde[3], ni les condamnations symboliques, et encore moins celles pénales qui vont changer la donne, tant que des mesures, des lois et tout un ordre social et économique produisent la vulnérabilité de ces groupes sociaux et offre une impunité – relative, selon qui sont les auteurs – à ceux qui s’en prennent à eux.

 

Insistons en particulier sur un point : la criminalisation de ces agressions, de même qu’avant elles celles sexistes ou racistes, n’apportera aucun progrès, ne serait-ce qu’en terme de recul du nombre de ces violences. Or, la criminalisation semble être un horizon indépassable pour bon nombre de courants féministes et LGBT hégémoniques. En France comme aux États-Unis par exemple, ces mouvements se mobilisent pour exiger toujours plus de lois – « loi cadre » en France pour ce qui est des violences conjugales ; « hate crime law » aux États-Unis – et des peines toujours plus sévères pour condamner les violences de genre et sexualité. La sanction pénale est présentée à la fois comme l’ultime preuve de reconnaissance de la gravité des actes et l’unique moyen de s’y attaquer. Rien ne semble pourtant aller dans le sens de cette affirmation érigée en dogme. Plutôt qu’un recul, les sociétés euro-américaines font face à une explosion du carcéral et aucun effet positif n’est à constater pour ce qui est des violences sexistes, homophobes ou transphobes. C’est plutôt l’hypothèse contraire qui semble se dessiner. Par ailleurs, cela se saurait par exemple, si les passages en prison – lieu délabré, infecte, dangereux pour la santé physique et mentale, où règne violence sociale, exploitation et masculinités exacerbés, avaient des vertus anti patriarcales sur les hommes qui en sortent détruits, et presque incapables de se réinsérer… S’il faut bien sûr relativiser le poids des féministes et de l’activisme LGBT pro pénalisation, notamment parce que les Etats n’accèdent pas toujours favorablement à leurs demandes, il reste tout de même crucial de s’interroger sur la participation de mouvements voulus progressistes à l’extension du système carcéral, ou lorsque leurs efforts n’aboutissent pas, à la légitimation de son existence par le fait d’y faire appel au nom de l’égalité des genres et des sexualités. Alors même que la prison symbolise de façon on ne peut plus explicite, les inégalités de classe et de race (ce sont les non blancs et les pauvres qui sont massivement incarcérés). Dieu merci, le militantisme qui politise le genre et la sexualité ne se réduit pas à cette obsession légaliste. A l’inverse de cette tendance, les analyses et expériences de groupes militants black feminist étatsunisiens tels que INCITE ! et des mouvements queer of color anti prison permettent de renouveler la pensée et l’activisme abolitionnistes à partir de perspectives notamment féministes, en plus d’être inscrites dans le radicalisme noir. En France, après l’effervescence radicale des années 1970 où des groupes homos et trans historiques (FHAR, Gazolines…) ont signifié leur opposition à l’Etat policier, la nébuleuse féministe et queer non blanche, renoue petit à petit avec cet héritage, en lui ajoutant cette fois un point de vue situé dans l’expérience de l’oppression raciale, de l’immigration et/ou celle des quartiers populaires. Des groupes féministes, tels que le collectif afroféministe Mwasi et Femmes en lutte 93, ont notamment choisi de se positionner contre la criminalisation du harcèlement de rue[4].

 

S’inscrire dans ces courants-là ne revient aucunement à enlever de la légitimité aux plaintes des victimes de l’odieuse agressions dont nous traitons ici. Nous vivons dans le temps présent,  dans le monde tel qu’il est et pas dans celui que nous appelons de nos voeux révolutionnaires. Et dans ce monde tel qu’il est, tant que les alternatives politiques et communautaires sont balbutiantes voire inexistantes, porter plainte reste une option dont la légitimité n’a pas à être discutée. En revanche, formuler politiquement son dépassement est une urgence. Il s’agit donc d’une critique, absolument nécessaire, des choix politiques que font des mouvements militants et pas une critique, et encore moins un jugement, des options de personnes ayant subi une agression.

 

Pour finir, nul besoin de préciser l’opportunité en terme de racisme que recèle cette affaire vu qui sont les auteurs de l’agression, les réseaux sociaux en fournissent par ailleurs une éclatante démonstration. Une fois de plus. Nous savons déjà tout cela, et à n’en pas douter, l’affaire suivant son cours, nous aurons sûrement matière à discuter des effets néfastes de la racialisation de ces questions de genre et sexualité. Une fois de plus. Voilà pourquoi c’est bien l’étau qui se resserre. Pour l’heure en revanche, je dirais simplement que si, s’agissant des oppressions de genre et sexualité, certains groupes sociaux – notamment les non blancs – se retrouvent « au bout de la chaîne de la violence » comme je le disais plus haut, c’est à dire la partie visible, la main que l’on voit et qui incarne par un geste individuel quelque chose de plus large, ce n’est ni par une prédisposition « culturelle » comme le suggère les racistes de droite comme de gauche, ni, comme le dirait cette fois des antiracistes, par « frustration » et réaction à l’oppression raciale et l’exploitation subies. Cela s’explique parce que la position sociale qu’ils occupent leur permet d’exercer la violence presque uniquement de cette façon, quand d’autres tiennent les rênes de la violence structurelle, mère de toutes les autres[5]. Sachant en plus que les méfaits des non blancs ont toujours tendance à être bien plus médiatisés; même si dans cette affaire ce sont les auteurs eux-mêmes qui se mettent en scène en vidéo, cela ne change pas la dynamique plus large de sur-médiatisation des actes de violences individuels des non blancs, par rapport à celles commises par des blancs.  Point d’appel ici à ce que le périmètre de la violence et de son impunité s’étende, mais simplement une invitation à une compréhension politique des responsabilités des uns et des Autres. Et pour le coup, les Autres, donc les nôtres, victimes, mais parfois aussi complices[6] même de façon minime, de la racialisation de ces questions qui se construit pourtant contre eux et contre les plus vulnérables des minorités de genre et sexualité, donc c’est à dire encore une fois contre eux-mêmes, contre nous-mêmes[7], ne sont pas ceux qui pèsent le plus dans l’échelle de ces responsabilités. Vouloir en finir avec cette spirale de violences, c’est en prendre acte et le traduire politiquement par un militantisme qui, aux côtés des opprimé.e.s queer et trans, en soutenant aussi bien leurs luttes dites spécifiques que celles antiracistes, anticapitalistes, s’en prend aux structures, et ne succombe pas aux sirènes néolibérales et racistes qui nous invitent à croire que plus de flics, plus de prisons, etc, vont nous sauver. Encore faut-il ceci dit définir ce « nous », car il est vrai que certain.e.s des LGBT ont bien des choses à gagner d’un ordre social qui se reconfigure et les intègre politiquement, économiquement, et ce même partiellement, sur le dos des damnés de la terre…


Source photo (originale) : Le parisien.

Mise à jour : 30 mars, 12h57; 17h21.

[1] Le Parisien qualifierait-il de « sauvage » des agressions policières filmées ? http://m.leparisien.fr/paris-75/paris-trois-transgenres-sauvagement-agresses-par-une-brigade-anti-trav-29-03-2018-7636569.php#xtor=AD-1481423553

[2] « On peut émettre l’hypothèse que les trans constituent une bonne partie de ces lumpens, ces exclus, et notamment les femmes trans qui sont souvent dans le travail du sexe. On peut aussi formuler des hypothèses également sur le fait que puisque le capitalisme fonctionne sur une division sexuée, les personnes qui transitionnent sont en transgression pas seulement sur le plan de la morale sexuelle, mais aussi sur le plan économique, voilà pourquoi c’est l’impossibilité de trouver du travail salarié qui guettent la plupart d’entre elles » https://qtresistance.wordpress.com/2017/09/14/a-quoi-peut-nous-servir-une-approche-materialiste-des-questions-queer-et-trans-non-blanches/

[3] Entre autres exemples, le palmarès étant conséquent, la France est par exemple impliquée dans le carnage au Yémen. Lire « Comment la France participe à la guerre contre le Yémen » https://orientxxi.info/magazine/comment-la-france-participe-a-la-guerre-contre-le-yemen,1990

[4] Quelques exemples, outre les prises de positions contre les violences policières et la prison :

– Texte co-écrit par Mwasi et le groupe de réflexion Queer & Trans Révolutionnaires (QTR) dont je fais partie contre la pénalisation du harcèlement de rue https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/280917/contre-la-penalisation-du-harcelement-de-rue-une-position-afrofeministe-queer-et-trans

– Café populaire organisé par Femmes en lutte 93 sur la pénalisation du harcèlement de rue http://femmesenlutte93.over-blog.com/2017/10/premier-cafe-de-femmes-en-lutte-93.html

– Table ronde organisée par la Revue queer non blanche, AssiégéEs, contre l’Etat policier le 8 avril 2017 https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

 

[5] Pour comprendre mon point de vue sur cette question :

– « Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine » (2016) https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

– « Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes » https://joaogabriell.com/2017/05/18/le-femonationalisme-sous-lere-macron-deffrayantes-perspectives-securitaires-et-racistes-au-nom-de-la-cause-des-femmes/

[6] J’appelle « complicité » l’investissement de certains franges des non blanc.he.s dans une hétéronormativité (blanche) qui se retournent contre eux-mêmes. Un petit exemple parmi d’autres : se mobiliser avec les fachos blancs contre les « ABCD de l’égalité », alors qu’une telle mobilisation contre l’école (des journées de retrait) aurait été absolument bienvenue, à cause du racisme de l’éducation nationale, aussi bien dans les programmes, que les discriminations mises en actes par le corps enseignant, etc. Mais évidemment, je ne place pas cette dite « complicité » au même niveau que l’oppression raciste subie, je signale simplement qu’elle existe, car on a tendance à ne parler de « complicité » que pour les LGBT non blanc.he.s qui pactiseraient avec l’homonatinalisme, et ce biais m’exaspère.

[7] Qu’il s’agisse des crimes, des agressions, de la pauvreté, de la prévalence du VIH…les queer et trans non blanc.he.s sont les plus touché.e.s parmi les queers. Donc ce sont bien les non blanc.he.s, straight comme queer, qui subissent de plein fouet la racialisation des questions sexuelles sous la forme de l’homonationalisme, de l’impérialisme gay etc, ainsi que les violences de genre et sexualité, qui y sont étroitement liées, même si elles ne peuvent s’y réduire.

Publicités