Pour une lecture anticoloniale de la polémique raciste sur Miss France

Il y a une infinité de réactions à l’élection d’Alicia Aylies, mais arrêtons-nous sur deux en particulier. La première, souvent par des gens de sensibilité droitière ou extrême droitière, consiste à voir dans cette élection une catastrophe car une miss France noire et guyanaise prouverait leurs thèses sur le « grand remplacement », autrement dit le fait que la France n’appartiendrait plus aux blancs. Ces gens disent aussi que « la Guyane n’est pas la France » ou pas « la vraie France ».

Face à eux, des gens souvent de gauche estiment cette fois que cette élection est une victoire du « progrès », de la « diversité » et se réjouissent qu’une miss France puisse être noire et guyanaise. De même, pour répondre à l’argument des premiers selon lequel « la Guyane n’est pas la France », ces gens de gauche répondent au contraire que non « la Guyane EST la France ». Et cette « inclusion » est vue comme une preuve d’antiracisme.

Pour moi c’est deux discours sont eurocentrés et racistes, mais ils sont simplement issus de deux traditions politiques différentes : les droites et extrêmes droites réactionnaires et les gauches républicaines. Le racisme des premières se manifeste par le fait de considérer explicitement que les colonisés sont d’une essence radicalement différente, alors que le racisme des seconds consiste cette fois à assimiler les colonisés, c’est à dire à considérer qu’ils peuvent être transformés par les « belles valeurs de la République », bref, qu’ils peuvent être civilisés. Malgré les précautions langagières prises, au fond c’est bien de ça dont il s’agit. Se plonger dans l’histoire de la gestion des colonies permet aussi de voir ces différences idéologiques entre colonialisme de droite et colonialisme de gauche.

Sur le fond de l’affaire, que l’on dise en parlant de la Guyane que « ce n’est pas la France » ou que « c’est la France », il y a dans les deux cas négation de la Guyane en tant que telle, c’est à dire en tant que territoire et peuple existant pour lui-même (mais colonisé par la France). Et malgré la dimension raciste évidente qui émane de l’idée que « la Guyane n’est pas la France » quand cela sort de la bouche d’un raciste d’extrême droite, l’autre idée selon laquelle « la Guyane c’est la France » constitue malgré tout une anormalité, d’un point de vue anticoloniale en tout cas (donc certes, encore faut-il l’être pour que cela paraisse dérangeant).

L’homme de droite ou d’extrême droite qui dit que « la Guyane n’est pas la France » le dit parce que pour lui « la Guyane appartient à la France » (idée assumée de la Guyane en tant que propriété française) donc elle ne peut pas l’être, car il est évident que ce n’est pas la croyance dans le droit à la souveraineté des Guyanais qui motive ce propos. L’homme de gauche en revanche qui dit « la Guyane c’est la France », le dit parce que pour lui « la Guyane est devenu/ doit devenir la France » (processus d’assimilation, à la fois passé, présent et futur, car en perpétuel renouvellement). Ce discours ne s’oppose à celui de droite qu’en ce qui concerne la gestion de la réalité néocoloniale française, mais le fond reste inchangé : dans les deux cas on considère normal que la France possède des territoires, véritables bien mal acquis. Pire, l’homme de gauche paré de ses prétendus bon sentiments a en plus l’impression qu’il nous fait l’honneur de nous « inclure »…

C’est sûrement parce qu’il faudrait, paraît-il, mettre le passé derrière-nous… Pourquoi pas, mais dans ce cas il faut redistribuer les richesses amassées durant cette histoire soit disant « finie » mais dont certains profitent encore. Autrement dit, s’il faut que nous les afrodescendants nous mettions l’histoire de l’esclavage et de la colonisation « derrière nous », la condition non négociable c’est que (au moins dans le cas qui nous concerne) les békés et autres colons mettent « derrière eux » les monopoles qu’ils ont pu injustement constituer. Parce que ce ne sont pas seulement les horreurs qui se sont produites pendant l’esclavage et qui sont donc passées qui nous mobilisent aujourd’hui, mais aussi et je dirais surtout le présent inégalitaire où les descendants d’esclavagistes jouissent de fortunes jusqu’à ce jour et ont une population afrodescendante, entre autres, qui travaillent pour eux. Puis au-delà des békés, c’est aussi le présent et la réalité du néocolonialisme qui appauvrit toujours l’Afrique. Faut-il que les Africains mettent « derrière eux » la colonisation ? Pourquoi pas, mais dans ce cas que la France « mette derrière elle » son franc CFA, véritable monnaie coloniale d’assujettissement, entre autres problèmes. Donc nous ne sommes pas du tout dans du « passé » et des problématiques mémorielles, mais bien dans du « présent » inégalitaire contre lequel il faut lutter.

Revenons à Miss France. D’autres réactions gênantes consistent à répondre aux discours racistes des fachos pour qui la France a élu une « étrangère »,  en disant que puisque les Guyanais naissent français sur le papier, on ne peut pas considérer illégitime l’élection d’une miss Guyane à miss France. Ce discours me gêne car il sous-entend qu’une miss noire d’origine sénégalaise ou malienne, enfant d’immigrée, pourrait être questionnée sur sa légitimité, son statut « de départ » étant différent de celui d’une Guyanaise. Ici voyons bien le rôle symbolique que joue cette farce appelée « DOM-TOM » dans l’imaginaire néocoloniale de la France d’aujourd’hui : un moyen de construire différents types de légitimité entre les peuples issus des colonies et ce faisant, de créer des intérêts politiques divergents, ce qui rend plus difficile une union contre le racisme et le néocolonialisme. Diviser pour mieux régner n’est pas quelque chose de dépassé… Ainsi défendre une noire « mais » des Antilles, de la Guyane ou de la Réunion, coûte bien moins à nos soit disant amis de gauche que défendre une noire d’origine africaine. Puis quand on voit ce qui arrive à la famille Traoré comme à tant d’autres des quartiers populaires, nous parler de « France de la diversité » heureuse etc, est tout simplement indécent. C’est utiliser politiquement le résultat de cette élection – donc je ne dis pas que c’est l’élection elle-même qui a cette fonction – pour masquer le racisme plus profond du pays, dans le fonctionnement social même. En gros, ceux qui utilisent le résultat de cette élection veulent nous vendre du rêve : tenez une miss noire, donc la France n’est pas raciste. Comme si défaire le racisme passait par des choses aussi superficielles que de la représentation. Même un président noir n’a pas changé la condition noire populaire aux États-Unis…

Autre chose très importante pour moi, c’est inadmissible de voir dans l’élection d’une miss noire guyanaise une « preuve » du progressisme français quand la France continue de bafouer (entre autres exemples) les droits des peuples dits amérindiens (mais qui ne se sont pas nommés ainsi) vivant en Guyane. Est-ce que ceux qui célèbrent la « diversité » grâce à cette élection savent que la problématique des peuples indigènes vivant dans des conditions déplorables ne concernent pas que les États-Unis ou le Canada mais aussi la France ?

Conclusion : réaffirmer une pensée anticoloniale autonome

Au final mon point de vue est qu’on n’est pas obligé de se cantonner à la triste affirmation selon laquelle « la Guyane c’est la France » pour répondre aux racistes disant qu’elle ne l’est pas. Il y a une troisième option qui consiste à refuser évidemment le racisme dirigé contre la nouvelle miss France, tout en réaffirmant que si une miss France peut être originaire de Guyane, c’est précisément parce que la Guyane est un pays qui ne s’appartient pas et que cela n’a rien de naturel. C’est le résultat d’une histoire violente et d’un présent fait d’assimilation, d’une dépendance économique organisée et non naturelle, d’un projet de société étouffant toute possibilité de s’entrevoir en dehors de la France. Et ça me semble important qu’en France les gens aient conscience que dans ce qui est appelé « DOM-TOM », il n’y a pas que le seul discours du « restons sous la domination française car autrement on périra ».  Il y a toujours des anticolonialistes, qui sont très conscients des problématiques économiques et qui travaillent à penser un projet de société viable, économiquement, socialement, culturellement.

Nous pouvons chérir l’ambition, pour contester les discours racistes de droite, dans cette polémique comme dans d’autres, d’avoir notre propre discours et pas de reprendre ou faire corps avec les discours assimilationnistes de gauche. Décoloniser notre imaginaire politique est une urgence. Ce n’est pas parce que les droites ne veulent pas de nous qu’il faut dire « merci » à la gauche de trouver que c’est normal que des pays et des peuples appartiennent à la France ou soient la France, c’est à dire soient empêchés d’être ce qu’ils sont, pour se conformer à un projet d’assimilation perpétuel (et pour lequel paradoxalement on nous fera toujours remarquer qu’au final on n’y arrive pas tant que ça – à être vraiment français – le jeu étant piégé dès le départ) . Il faut donc arracher l’idée que « la Guyane n’est pas la France » (de même que la Guadeloupe, Martinique etc) de la bouche des fachos d’extrême droite. Car ce propos – « ce n’est pas la France » – dit par d’autres bouches et en l’occurrence par nous-mêmes, revêt une puissante dimension anticoloniale qu’il ne faut pas abandonner. Non, nous ne sommes pas la France. Au-delà de cette affirmation, nos réalités sociales, culturelles, économiques et politiques parlent d’elles-mêmes. Nous sommes des caribéens, des sud-américains, et pas des européens (sauf si nous vivons et/ou avons été socialisés en France évidemment). Quand nous disons que « nous ne sommes pas la France », ce n’est pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite, c’est pour affirmer notre droit à disposer de nous-mêmes, à prendre le parti de nous-mêmes, à exister selon nos réalités propres. A refuser de se laisser dissoudre par une politique d’assimilation, et à laisser nos terres, forces de travail, espaces maritimes exploités par une « métropole » par qui nous avons été liés dans la violence. Autrement dit, nous, issus des colonies françaises aujourd’hui départementalisés, nous pouvons nous battre pour d’autres perspectives que nous concevoir uniquement dans le cadre de la tutelle française. Projet ambitieux, d’autant que la France a toujours voulu faire payer cher ceux qui se sont soustrait à sa domination, mais projet totalement légitime. La remise en question radicale de la domination occidentale par les peuples du Sud étant inévitable et de plus en plus forte à l’avenir, quittons ce navire dans lequel nous n’avions pas à l’origine choisi d’embarquer.

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Ni châtiment divin, ni simple malchance : la situation d’Haïti résulte de l’acharnement des puissances (néo)coloniales

A chaque grande tragédie qui frappe Haïti, comme en ce moment avec le cyclone Matthew, un lot de propos ignobles prospère sur les réseaux sociaux. « Tant pis pour eux, ils voulaient leur indépendance! » , « Et là ils diront quoi, que c’est un suprématiste blanc qui a envoyé l’ouragan pour les appauvrir ? » et autres stupidités peut-on lire sous la plume de nombreux racistes blancs qui, des siècles plus tard, peinent encore à digérer l’énorme claque que la glorieuse Révolution haïtienne a infligé au monde colonial et esclavagiste européen, et en particulier français. Mais si les inepties sur Haïti s’arrêtaient aux seuls blancs, peut-être aurait-il été vain d’écrire cet article. Le problème, ou plutôt, ce qui m’ôte chaque jour un peu plus d’espoir dans ce monde, c’est que beaucoup de noirs aliénés1 par des conceptions négrophobes des religions qu’ils pratiquent2 voient dans les nombreuses difficultés qu’affrontent Haïti le résultat de ce qu’ils considèrent être un péché originel : avoir fait une cérémonie vaudou dans le combat contre l’esclavage.

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Cérémonie du Bois-Caïman, 14-15 août 1791

De cette supposée « faute » (puisque les spiritualités africaines sont sataniques à leurs yeux), viendraient pauvreté et autres fléaux. Selon cette logique, l’être suprême qu’ils osent appeler « dieu » aurait plus de colère envers des opprimés (les esclaves qui se battent pour leur libération) qu’envers les oppresseurs (les esclavagistes). Cela veut dire que pour eux, si les nations coloniales sont des pays riches (côté traite atlantique, mais des raisonnements honteux similaires se trouvent chez des noirs qui intègrent et justifient une lecture négrophobe de la religion en contexte musulman), ce n’est pas parce que leur richesse est tirée de vols et massacres, mais c’est sûrement que « dieu » les a plus « bénis » qu’ils n’a béni ceux qu’ils ont opprimés. C’est à dire que, toujours selon cette idéologie honteuse, dès lors que l’on pratique la bonne religion, on peut perpétrer des massacres, et être quand même de ceux qui « seront bénis ». Mais malheur aux opprimés qui dans leur noble quête de libération osent faire preuve d’africanité – c’est à dire puiser dans leur propre socle culturel par ailleurs, les esclaves ayant été arrachés à l’Afrique et pas à un autre continent – car les voilà condamnés à subir des siècles durant, alors que les descendants d’esclavagistes et de colons couleront des jours heureux. Voilà en substance ce que suggère cette logique portées par certains noirs, qui peuvent à la fois proférer de telles horreurs et deux minutes après devenir très loquaces sur « l’amour divin »3.

On s’attachera alors ici à déconstruire ce mythe de la « malédiction haïtienne », invention des colons, acharnés dans leur lutte visant à détruire Haïti, pour faire peur à tous les autres esclavagisés/colonisés des Caraïbes : « voici ce qui vous attend si vous suivez le chemin de la libération qu’ils ont emprunté ». Tel était l’objet de la diabolisation d’Haïti. Et c’est toujours le cas à l’heure actuelle : les békés et autres racistes « métropolitains », ainsi que les noirs endoctrinés par eux, n’ont de cesse d’agiter « Haïti » comme pour effrayer quiconque ose évoquer la légitime et inévitable souveraineté nationale guadeloupéenne et martiniquaise. Vraisemblablement, un discours similaire semble aussi avoir cours ailleurs à Porto Rico (colonie des Etats-Unis) se servant aussi bien d’Haïti que de Cuba pour décourager quiconque souhaiterait se libérer du joug américain. Il est important de s’attaquer à ce genre de mythes car ils déshumanisent les populations qu’ils stigmatisent et empêchent de penser des solutions concrètes (et donc de penser des luttes) puisque, selon la logique sur laquelle ils s’appuient, le problème ne serait pas social, humain, mais se situerait dans le « monde spirituel » etc. 

Mais l’on aurait tort de réduire les conceptions offensantes sur la situation haïtienne à la seule aliénation religieuse, car d’autres, moins portés sur les mythes religieux, considèrent qu’Haïti est victime de malchance : « les pauvres, ils n’ont vraiment pas de chance… ». Ici, on a certes en moins l’ignominie du raisonnement précédent, mais il demeure tout de même (au moins) deux problèmes. Cette fois, la pauvreté n’est pas vue comme un châtiment divin, mais comme un fait qui n’a pas d’origine, pas de cause, pas d’histoire. Or c’est précisément en prêtant attention à l’histoire haïtienne que l’on peut trouver l’antidote contre les explications fumeuses sur sa situation actuelle, qu’elles se basent sur des théories religieuses ou non. Et le second problème, c’est que cela construit les Haïtiens comme des victimes passives qui ne font que subir, alors que si effectivement il y a bien un tas de mécanismes historiques et actuels qui pèsent très négativement sur ce peuple, ses résistances aussi bien en Haïti que dans la diaspora sont très vives. Et c’est d’ailleurs en suivant le cours des résistances d’un peuple qu’on arrive à comprendre à quelle type d’hégémonie il fait face. Il faut donc prendre garde à ne pas oublier que dans toute situation de domination, l’opprimé résiste.

Briser le peuple en devenir qui s’est libéré de l’esclavage

De quelle « situation de domination » parlons-nous donc quand il s’agit d’Haïti ? Il n’est ni question d’une malédiction, ni d’une malchance, mais bien, comme déjà évoqué plus haut, de l’acharnement européen puis américain contre cette nation dont il a fallu faire un exemple négatif. La logique est simple : vous voulez vous libérer de l’esclavage, vous voulez être indépendants, c’est à dire libres ? Et bien nous allons vous écraser. Des mécanismes similaires furent à l’oeuvre au moment des indépendances africaines. En effet, si malgré les indépendances formelles les pays africains connaissent des situations économiquement et politiquement difficiles, ce n’est pas parce que l’indépendance en soi est un problème – idée absurde qui laisse entendre que la dépendance à un colon est chose normale et nécessaire –  mais c’est parce que les « ex » métropoles coloniales se sont bien employées à écraser les pays nouvellement indépendants, afin d’assurer une dépendance éternelle. Par exemple, lorsque pour dire non à la continuation sous quelque forme que ce soit de la colonisation française, le leader guinéen Ahmed Sékou Touré déclara en présence de De Gaulle en août 1958 qu’« il n’y a pas de dignité sans liberté , nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage »4, l’Etat français a aussitôt voulu faire de la Guinée, premier pays africain accédant à l’indépendance, un exemple négatif. Pour cela, et comme à son habitude, la France n’a pas hésité à recourir à des procédés aussi sales que son histoire :

« La première tentative de déstabilisation vise l’économie guinéenne c’est « l’opération Persil ». Les services secrets français ont fabriqué des faux francs guinéens. L’économie du pays, déjà malade, traverse une grosse période de crise ce qui oblige la dévaluation du franc guinéen. Pour Foccart, Sékou Touré est l’ennemi public numéro un. »5

Voilà donc ce que fait la France chaque fois que des colonisés lui disent « non » : déstabilisation, répression, coups d’Etat, et j’en passe. Imaginez donc, près de deux siècles plutôt, l’affront qu’a constitué la Révolution anti esclavagiste menée dans la colonie particulièrement prospère de Saint Domingue, devenue Haïti une fois libre. Vient alors la fameuse « dette » que cette jeune nation a dû payer à la France pour son indépendance. L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit à ce propos un article dans Libération en 2010 :

« Nous sommes en 1825. Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener, sous une forme ou une autre, l’ancienne colonie française de Saint-Domingue dans le giron de la métropole, Paris a compris qu’il allait devoir y renoncer. […] Dans une ordonnance en date du 17 avril 1825, [le roi Charles X] «concède» au jeune Etat son indépendance contre une indemnité de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France. […] Pour amener les Haïtiens à accepter «le pacte le plus généreux dont l’époque actuelle offre l’exemple», Charles X a des arguments de poids. Il fait escorter l’ordonnance par une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, toujours selon le ministre de la Marine, Haïti sera «traité en ennemi par la France», dont l’escadre «est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île». A la tête d’un pays mis au ban des nations, sous pression entre autres de l’ex-métropole, et incapable de renouveler les efforts de guerre qui avaient mené à l’indépendance, le président haïtien Jean-Pierre Boyer signe. […] Il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. […] De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de développement. […] En 1838 […] Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le premier, Sa Majesté le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883. Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915. En revanche, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés qu’en 1952. De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. »

Pour aller dans le sens de cet écrivain, Marcel Dorigny, historien, a déclaré dans un entretien que cette dette a « contraint Haïti à mettre le doigt dans l’engrenage de l’endettement international »6

Du coup, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de l’arrogance d’un empire esclavagiste et colonial qui s’arroge le droit de priver de liberté des peuples et estime mériter des « réparations » quand le peuple en question arrache sa victoire ? Il semble bien qu’aborder cette question de la dette, de la manière dont la France peut menacer et extorquer les peuples qui se sont libérés de sont emprise, et cela en toute impunité, fait bien plus sens pour le sujet abordé ici, que des préoccupations loufoques sur le vaudou, qu’importe ce que chacun en pense. Et rappelons que bien souvent, les mêmes qui trouvent normal qu’on envoie des pauvres en prison parce qu’ils ont volé des babioles vont ensuite vous expliquer qu’il faut arrêter de croire que cela a eu « tant d’impact que ça », une (double) dette en millions, prélevée injustement à un pays jeune et fragile par un pays riche, et qui a duré plus de cent ans …Vaste hypocrisie.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une "dette morale" envers Haïti.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une « dette morale » envers Haïti.

Férocité impérialiste à l’ère contemporaine

Après cette dette, qui à elle seule engendre son lot de problèmes, on peut citer dans l’ère plus récente d’innombrables magouilles et de profits générés sur le dos des Haïtiens par des politiciens, des entreprises étrangères avec, comme toujours dans toute situation coloniale, la complicité de certains bourgeois locaux. On peut mentionner par exemple les profits considérables que Bill et Hillary Clinton ainsi que leurs amis entrepreneurs ont réalisés après le tremblement de terre si meurtrier de 2010. Dinesh D’Souza* (voir dernière note) a écrit un livre sur Hillary Clinton et des dossiers peu glorieux du Parti Démocrate, et s’est penché sur l’implication des Clinton dans cette vaste arnaque :

« Après le tremblement de terre, Bill Clinton avait annoncé en fanfare la création du Fonds de reconstruction d’Haïti. A la même époque, son épouse Hillary était secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Elle était en charge de l’aide américaine allouée à Haïti. Ensemble, les Clinton étaient donc les deux personnes les plus puissantes contrôlant le flux d’argent provenant du monde entier et à destination d’Haïti »7.

D’Souza détaille comment des sommes astronomiques se sont retrouvées à remplir les poches d’un tas de gens, via un réseau sophistiqué de copinage. En clair, la plupart des personnes sous-tirant des fonds supposément pour Haïti, ainsi que des chefs d’entreprises sensés recevoir lesdits fonds pour reconstruire l’île, sont pratiquement tous proches des Clinton :

« Les Clinton ont également distribué 10 millions $ en prêts fédéraux à une société appelée InnoVida, dirigée par un donateur de la Fondation Clinton, Claudio Osorio. Osorio avait rempli son conseil d’administration avec des proches des Clinton, notamment le général Wesley Clark, allié de longue date; Jonathan Mantz le directeur financier de la campagne d’Hillary en 2008; et Chris Korge collecteur de fonds du Parti Démocrate qui a aidé à amasser des millions pour les Clinton. Normalement, le processus d’attribution des prêts prend des mois, voire des années. Mais dans ce cas, un fonctionnaire du gouvernement a écrit: «L’ancien président Bill Clinton est personnellement en contact avec l’entreprise pour organiser répondre à ses besoins logistiques et apporter son soutien. Et en tant que secrétaire d’État, Hillary Clinton a mis à disposition des ressources du Département d’Etat pour aider cette entreprise avec des moyens logistiques. » InnoVida n’avait même pas fourni un rapport financier pouvant être vérifié de façon indépendante, ce qui est normalement une exigence pour de tellles demandes de prêts. Cette exigence, cependant, a été levée. Sur la base de la connexion Clinton, la demande d’InnoVida [de recevoir 10 millions de dollars de prêts fédéraux] a été rapide suivie et approuvée en deux semaines. La société, cependant, n’a pas construit de maisons. Une enquête a révélé que Osorio avait détourné des fonds de l’entreprise pour payer sa maison de Miami Beach, sa Maserati, et son chalet de ski du Colorado. Il a plaidé coupable pour fraude et blanchiment d’argent en 2013, et purge actuellement une peine de prison de douze ans. »

Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que même lorsque la fraude est avérée (comme dans le cas de Osorio pour l’entreprise InnoVida), les Clinton, c’est à dire ceux-là même qui ont permis à l’argent de circuler ne sont pas inquiétés. Il en va de même pour les écoles, les routes, bref toutes ces constructions qui n’ont jamais vu le jour, ou qui lorsque ce fut le cas, se sont une fois de plus révélées être des arnaques. D’Souza cite en exemple l’hôtel construit par la compagnie Digicel qui a reçu, là encore grâce aux Clinton, 45 millions de dollars du gouvernement américain et qui n’embauche à l’arrivée qu’une douzaine d’Haïtiens. Pour l’argument « favoriser la création d’emplois pour les locaux», on repassera donc…

Donc dans tout ce qui a été exposé ici, s’agit-il de malédiction liée au vaudou, ou de magouilles au plus haut niveau pour que des porcs tirent profit de la misère d’un peuple ? Rappelons que l’une de ces personnes magouilleuses est actuellement présentée comme une alternative « progressiste » à Donald Trump

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d'Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes "Bill Clinton, où est passé l'argent ?".

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d’Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes « Bill Clinton, où est passé l’argent ? ».


Autre scandal : La Croix Rouge. Une enquête documentée8 fait état de seulement 6 maisons construites réellement pour des haïtiens dans le besoin alors que l’organisation a reçu pas moins d’un demi milliard de dollars… La Croix Rouge affirme pourtant avoir construit 130 000 maisons, mais pour qui en réalité ? :

« Par exemple, quand elle affirme avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes, cela inclut les milliers de particuliers qui en réalité ont simplement été « formés aux techniques de construction » (une subtilité dévoilée pour la première fois par le blog consacré à Haïti du Center for Economic and Policy Research). »

En clair : des maisons ont surtout été construites pour les « expatriés » sensés venir aider Haïti. Il s’agit du schéma bien classique du pillage à l’oeuvre dans le néocolonialisme sous couvert « d’aides humanitaires », de « défense des droits de l’homme » ou autres concepts hypocrites :

« Shelim Dorval, une administratrice haïtienne chargée de gérer les déplacements et le logement des expatriés pour le compte de la Croix-Rouge, avoue avoir pensé que c’était du gâchis de dépenser autant pour faire venir des gens si peu compétents, alors que la main d’œuvre locale ne manquait pas. « Tous ces expats touchaient de gros salaires, vivaient dans de belles maisons et se faisaient payer leurs vacances au pays. Beaucoup d’argent étaient dépensé pour eux alors qu’ils n’étaient pas haïtiens et n’avaient aucun lien avec Haïti. Autrement dit, l’argent retournait directement aux États-Unis. » »

Pas besoin d’aller plus loin, on commence un peu mieux à comprendre où est passé l’argent, et une chose est sûre : il n’a pas profité aux Haïtiens. On comprend également pourquoi la diaspora haïtienne nous invite depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux à ne pas donner de l’argent aux ONG internationales qui ne sont que l’une des composantes de l’impérialisme qui s’attaque à Haïti. Il faut donc soutenir les associations et organisations haïtiennes qui ne versent pas dans ces magouilles (voir la liste), et s’informer sur les actions de solidarité de la population locale. Un film assez connu de Raoul Peck, Assistance mortelle, décortique cet « humanitaire » dont la finalité reste malgré tout la dépossession des Haïtiens, leur exploitation, le maintien ou l’aggravation de leur situation.

Encore une fois, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de la férocité du processus de pillage néocolonial qui passe aussi par les ONG ?

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Pour finir, on peut citer le scandale sanitaire qui implique l’ONU et ses casques bleus :

« Du bout des lèvres, les Nations unies reconnaissent leur implication dans la terrible épidémie de choléra qui frappe Haïti. La contamination a causé près de 10 000 morts depuis l’arrivée de la bactérie dans le pays, en 2010, et elle a rendu malades 800 000 personnes. Voilà six ans que des casques bleus sont accusés de l’avoir apportée avec eux du  Népal, ce que l’institution internationale s’est obstinée à nier jusqu’à présent »

S’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou des conséquences mortelles de l’ingérence ONUsienne ?

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24. On peut par exemple lire sur une affiche « Justice et réparation pour les victime de leur choléra ».

2010, manifestants contre l'ONU et pour dénoncer l'importation du Choléra par les casques bleus. Source.

2010, manifestants contre l’ONU et pour dénoncer l’importation du Choléra par les casques bleus. Source.

 


Voilà donc passé en revue quelques éléments bien loin du récit raciste et (néo)colonial revanchard sur Haïti. Celui-ci se contente d’évoquer la pauvreté comme si elle tombait du ciel, de concéder que s’il y a corruption elle ne peut que venir des Haïtiens eux-mêmes, et de passer en revue la période Duvalier, en prenant soin de ne jamais analyser le contexte néocolonial et l’écrasement économique de pays du Sud comme étant propices à l’installation de tels régimes: on préfère se dire que « ces gens-là ont ça en eux ». Et puis insinuer que du coup, c’est quand même vachement mieux de rester sous domination française pas vrai ? Bref le colonialisme et son principe intrinsèque de domination, en s’extrayant par le récit de la violence qu’ils causent dans les faits, se trouvent alors justifiés.

Quoiqu’il en soit, l’essentiel était de réagir ici aux idées ignobles sur la situation d’Haïti ; discours surgissant à chaque catastrophe. Je n’ai aucun mal à recourir à des métaphores religieuses pour expliquer les tragédies de la vie, mais il faut simplement arrêter de dire de la merde. Car expliquer la situation d’Haïti par une malédiction héritée de la pratique du vaudou n’est rien d’autres qu’un raisonnement de merde. Une monstruosité. Une camarade rappelait à juste titre sur twitter que malgré tous les séismes qui frappent par exemple le Japon personne ne parle de « malédiction », tout le monde comprend que le Japon est placé sur un territoire à fort risque sismique. Pourquoi beaucoup des nôtres n’arrivent-ils pas à comprendre qu’Haïti est placée sur une zone qui la rend vulnérable aux catastrophes naturelles ? Sachant en plus que le pays a des difficultés économiques, pourquoi ne pas comprendre que le grand niveau de destruction s’explique par l’autre vulnérabilité, celle des infrastructures, des logements, etc ? Pourquoi aller chercher des histoires de malédiction ? Lorsque l’ouragan Katrina a détruit le sud des Etats-Unis et laissé les noirs de ces régions dans la misère, était-ce une malédiction où le résultat croisé d’une catastrophe naturelle et du mépris de l’Etat américain qui a laissé les victimes de l’ouragan – noirs et pauvres – vivre dans des conditions immondes ? En plus, au vue de tout ce qui a été dit, il semble assez facile de comprendre que la situation économique d’Haïti a des origines anciennes, dans la violence du colonialisme, et qu’elle est entretenue aujourd’hui par l’ensemble des vautours qui se nourrissent de la misère du peuple haïtien.

Donc puisque beaucoup en sont friands, on peut rester sur le terrain des métaphores religieuses, mais en les utilisant de façon hautement plus pertinentes et plus justes : s’il y a une malédiction c’est bien celle du colonialisme. S’il faut nous exorciser de quelque chose, c’est de la mentalité coloniale que des siècles d’asservissement et d’estime de soi quotidiennement bafouée nous ont inculquée. Et surtout : le diable dans cette affaire n’est pas le vaudou, mais le colon européen d’hier et l’impérialiste euro-américain d’aujourd’hui, ou plus précisément leur système esclavagiste et colonial duquel naquit le capitalisme, véritable machine à fabriquer l’enrichissement des uns sur le dos des Autres. Il est donc inepte de passer son temps à s’inquiéter des pratiques religieuses qu’ont les Haïtiens, rien que parce que le colon esclavagiste qui a christianisé nos peuples nous a expliqué que l’une de leur pratique était diabolique, plutôt que de lutter, avec les Haïtiens, qui ne sont ni maudits ni soumis mais sur-exploités, contre la situation d’impérialisme économique que tous ces scandales cités précédemment révèlent. Bref, une décolonisation de nos grilles de lecture et schémas de pensée est urgente. (Edit). De même qu’une décolonisation des approches religieuses majoritaires (oui, cela est possible) car tel que les combats historiques de Martin Luther King ou des théologiens sud américains de la libération l’ont montré, la fonction des religions arrivées dans la violence n’est pas figées à jamais. (Lire absolument à ce propos cet article de Cases Rebelles). Il faut « simplement » s’attaquer  à ce que les pouvoirs qui les ont promues portent en eux de racisme, en particulier négrophobie. Ne voyez donc pas ici une attaque contre la religion évangélique en particulier et le christianisme en général, mais une attaque contre ce qu’il y a d’aliénant dans certaines de leurs versions dans la Caraïbes :  Ayiti pa tini pon Malédisyon, nétoyé kaka la yo mété an tèt annou souplé! 

Soutien, Réparations et Justice pour le

peuple Haïtien

2015. Source.

2015. Source.


1Je trouve souvent que le terme « aliénation » est utilisé de manière caricaturale et impropre. Par exemple on appelle souvent « aliénation » ce qui relève plus d’intérêts de classe : un dirigeant corrompu en Afrique qui choisit les intérêts de l’Occident n’est pas forcément « aliéné », il fait souvent simplement passer ses intérêts de bourgeois au détriment de ceux de son peuple . Mais il me semble que concernant le cas qui nous occupe, à savoir penser que les Haïtiens « méritent leur sort » parce qu’ils ont pratiqué le vaudou lors de leur Révolution me semble réellement relever de l’aliénation telle que pouvait l’employer Fanon.

2Ne croyez pas que mon faible investissement sur les questions religieuses signifie que je suis naïf sur les processus d’aliénation (ou de réorientation des priorités, ce qui n’est pas la même chose) qui en découlent pour les noirs, particulièrement en ce qui concerne le christianisme et l’islam. C’est juste que mon logiciel politique me fait dire que la domination religieuse découle de la domination économique et politique, et non l’inverse. Voilà pourquoi bien que conscients de ces processus – à décortiquer aussi en fonction de chaque contexte, car le christianisme ou l’islam ne se vivent pas sous les mêmes modalités partout – je me concentre sur une lutte anticoloniale politique et économique. C’est un vaste débat que je laisse pour une autre fois.

3Encore une fois, il ne faudrait pas voir en ceci quelque chose d’intrinsèque au christianisme en général, et à l’évangélisme en particulier, car, dans des exemples pris pêle-mêle et renvoyant à des histoires et logiques très différentes, on peut par exemple trouver des négrophobes arabes justifiant leur négrophobie par l’islam, des bouddhistes en Birmanie massacrant la minorité musulmane Rohingyas,  tous considérant toujours être du côté de la Vérité, du Bien etc. Mais si je m’arrête sur le christianisme ici, c’est parce que pour des raisons historiques évidentes vu l’histoire et la localisation d’Haïti, se sont surtout des chrétiens qui se plaisent à justifier « divinement » ce qu’ils voient comme un « châtiment » mérité pour ce pays  (mais je ne doute pas que d’autres aussi le pensent vu la diabolisation d’Haïti); et aussi parce qu’aujourd’hui le christianisme occupe une position dominante à l’échelle mondiale, pas seulement en terme de pratiquants mais de pouvoir politique.

4Sekou Touré, «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage», Panafricain.tv, 2015. https://www.panafricain.tv/sekou-toure-nous-preferons-la-liberte-dans-la-pauvrete-a-la-richesse-dans-lesclavage/

5Kalidou Sy, « 26 mars 1984, disparition de Sékou Touré », Survie.org, 2014 http://survie.org/billets-d-afrique/2014/233-mars-2014/article/26-mars-1984-disparition-de-sekou-4673

6 « Aux origines de la misère haïtienne » http://www.lafauteadiderot.net/Aux-origines-de-la-misere

8 https://www.propublica.org/article/la-croix-rouge-haiti

9http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/19/l-onu-admet-sa-responsabilite-dans-l-epidemie-de-cholera-en-haiti_4985249_3244.html#igQ6dpFitBKihDji.99 domination, dr

(Edit) *A propos de Dinesh D’Souza : une camarade m’a interpellé sur ce personnage et m’a incité à me renseigner plus sur lui. Il a mené des enquêtes intéressantes sur le Parti Démocrate et en particulier les Clinton qui sont très révélatrices notamment dans l’extorsion d’Haïti comme on l’a vu, mais il s’agit d’un néo-conservateur qui, lorsqu’on le découvre à travers ces critiques-là seulement (sans connaître le reste de sa pensée) passe pour quelqu’un de gauche critique soucieux de lutter contre les magouilles. Mais il n’en est rien : sur le racisme par exemple, et en particulier la négrophobie vécue sur le sol américain il tient des positions à l’opposée de celles que je défendrai et il semble clair à la lumière de tout cela que sa critique des Clinton vis-à-vis de Haïti est moins inscrite dans une critique globale du néocolonialisme que dans une critique de ses adversaires politiques supposément plus magouilleurs que son propre camp. (c’est faux, vous vous en doutez).

Rompre avec le paradigme central de « l’abolition » dans l’histoire de l’esclavage occidental


Yo pa ba nou’y fout sé nou ki pran’y! 

(il ne nous l’ont pas donné [la liberté] nous l’avons prise!)
Patrick Chamoiseau,
Texaco


La lutte contre le « schoelcherisme » : l’exemple martiniquais


Au début des années 1980, une lutte s’est engagée à propos de l’abolition de l’esclavage entre les professeurs d’histoire-géographie martiniquais et l’Education nationale, autour de deux moments : le 27 avril 1848 et les 22 et 23 mai 1848. Le premier correspond au vote du décret d’abolition par le Gouvernement provisoire de la République française prévoyant une abolition effective de l’esclavage, deux mois après sa réception dans les colonies. Le second correspond à l’insurrection des esclaves qui amène le gouverneur de la Martinique à signer dès le lendemain un arrêté d’abolition immédiate et définitive de l’esclavage sur l’île. Afin d’éviter une insurrection similaire en Guadeloupe, l’esclavage est officiellement aboli le 27 mai. En 1981 l’Association des Professeurs d’histoire et de géographie de Martinique (APHGM) préface une brochure intitulée 
Documents pour l’étude de la Révolution anti-esclavagiste de mai 1848 en Martinique, dans laquelle ils réclament la valorisation du combat contre l’esclavage mené par les esclaves eux-mêmes pendant ce mois de mai 1848. Il s’agit là de réactions intellectuelles et politiques face au « schoelcherisme », démarche consistant à placer Victor Schoelcher en particulier et les abolitionnistes européens en général, au centre de la mémoire de l’abolition de l’esclavage, comme ceux qui ont « donné » la liberté aux esclaves; et en insistant de surcroît sur les arguments humanistes ayant favorisé l’émergence de l’abolitionnisme européen, alors que des enjeux économiques ont pesé lourdement. C’est ainsi qu’Adam Smith, père du libéralisme se positionnait, comme d’autres figures de l’abolitionnisme anglais, en faveur de l’abolition de l’esclavage, principalement car il considérait que post révolution industrielle, le travail dit libre, sous la forme du salariat deviendrait à terme plus rentable. De plus, en Martinique, comme en Guadeloupe (notamment pour cette dernière en  1656, 1710, 1730, 1752, et la plus connue 1802) et sur d’autres terres d’esclavage, les révoltes d’esclaves, de natures diverses, furent nombreuses et méritent d’avoir une place centrale. Ces révoltes n’eurent d’ailleurs pas lieu uniquement à l’approche des débats sur l’abolition, mais tout au long de l’esclavage même, comme en témoigne une chronologie établie par Nelly Schmidt dans son livre intitulé  L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle.

Fonction du discours sur « l’abolition » à l’aune des enjeux actuels

Erronée serait toute analyse qui réduirait le « schoelcherisme » au seul complexe de supériorité européen. En effet, outre la réduction problématique de l’histoire de l’esclavage à celle de son abolition, glorifier la prétendue héroïque abolition de l’esclavage par la France rend plus aisé d’oublier que cette même France a indemnisé les colons anciens propriétaires d’esclaves une fois ces derniers libérés. Il y a donc des raisons aussi bien idéologiques qu’économiques qui sous-tendent la formation de ce mythe de la France libératrice. Nul besoin pour s’en convaincre de fantasmer un complot généralisé contre la mémoire de l’esclavage, il suffit de reconnaître la base matérielle du consensus autour de ce récit : insister sur une France bienfaitrice est d’autant plus important à une époque où des descendant-e-s d’esclaves réclament des réparations économiques.  Qu’ils en aient conscience ou non, ceux qui promeuvent ce discours contribuent à vider la question de l’esclavage de ses implications économiques. « Politiquement correct!« , « bien -pensance!« , « idéologie dépassée ! », « subjectivité! » hurle-t-on à ceux qui osent faire le lien entre les richesses de l’Europe et les profits amassés durant l’esclavage et la colonisation qui suivit. Il y a donc urgence à bannir les approches exclusivement morales sur l’esclavage. Si les lieux de mémoire, les commémorations et les productions sur le sujet sont importantes, elles ne suffisent pas : seules des réparations d’ordre structurel peuvent transformer le passé, afin notamment d’en finir avec le spectacle scandaleux de la hiérarchisation économique dans les sociétés post esclavagistes, où les descendants de colons esclavagistes, bien qu’ultra minoritaires en nombre, détiennent l’essentiel des terres agricoles et des industries diverses et variées. A la reconnaissance symbolique, il faut sans cesse rappeler l’impératif suivant : redistribution. Redistribution des terres, des industries, des capitaux, selon une logique qui briserait la hiérarchie raciale héritée de l’esclavage. Tout récit qui réduit l’histoire de l’esclavage à l’abolition voire même à la seule Traite, en oubliant les siècles de travail gratuit et d’accumulation par exploitation et dépossesion, empêche de prendre la pleine mesure des implications économiques et structurelles de l’esclavage occidental. Or, tout en ne possédant pas le monopole des atrocités à travers l’histoire, cet esclavage-là, à l’origine de la pensée racialiste moderne, est tout de même celui dont les conséquences sont les plus vastes et surtout les plus déterminantes dans l’émergence du mode de production capitaliste, système économique hégémonique, et dans la formation des rapports de domination Nord/Sud d’aujourd’hui, en tant que précurseur de la conquête coloniale permettant à l’Europe de posséder des empires dont l’étendue demeure à ce jour un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.

Pour aller plus loin, lire : « Quel regard économique sur l’esclavage atlantique ? » par Jonathan Baudoin, pour la revue Critique Panafricaine.

Mise à jour : 10 mai 2017.


Cet article est issu d’un article sur mon ancien blog que j’ai travaillé et réduit, et qui est paru dans le magazine Devoir De Mémoire, sur la question de l’esclavage, pour lequel personne…n’a été payé. Affaire à suivre. 

Source photo

Communiqué de l’Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens (UGTG) : A propos des attentats de Paris

Afin de visibiliser l’activité syndicale de Guadeloupe totalement méconnue en France, aussi bien en terme d’action que de production de discours et d’idées, je reproduis ici un communiqué de l’UGTG concernant les événements tragiques survenus en France. Comme vous le verrez, la condamnation ferme ne se prive pas d’une certaine lucidité, notamment sur la politique étrangère de la France, entre autres.

COMMUNIQUE DE PRESSE

A propos des attentats de PARIS 

L’UGTG condamne avec la plus grande fermeté le carnage perpétré à Paris le 13 novembre dernier mais ne participera à aucune union sacrée ni avec l’Etat colonial français, ni avec ses valets locaux, ni avec le patronat.

Une fois de plus, ce sont les travailleurs, des victimes innocentes qui sont frappées par la barbarie.

Nous, Travailleurs et Peuple de Guadeloupe, savons ce qu’est la barbarie pour avoir été frappés à de nombreuses reprises par le terrorisme d’état.

Sonjé,  les 300 guadeloupéens décapités par le général Richepanse sur la place de la victoire en 1802. Plus près de nous, la centaine de personnes massacrés par les militaires français en mai 1967 [massacre non reconnu par l’Etat à ce jour…], etc…

L’UGTG adresse sa solidarité aux Travailleurs et au Peuple français.

Et déclare que :

  • DAESH est le fruit de la guerre en Lybie, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Centrafrique, au Mali, organisée par les puissances occidentales au service des multinationales et du grand capital international
  • Cette barbarie est la conséquence de la déstabilisation de ces nations orchestrées par les grandes puissances dans le but de piller les ressources naturelles et asservir les peuples
  • Cette barbarie est la résultante de la dislocation des nations et des peuples laissant place au chaos, laissant place à des pays sans gouvernement, sans institution, livrés à des groupes armés financés et équipés par les grandes puissances au rang desquels la France, les USA, la Grande-Bretagne, la Russie notamment
  • Pour combattre la barbarie, il faut avant tout oeuvrer pour la paix et la souveraineté des nations et non pour la guerre comme le font les grandes puissances toupatou si latè [partout sur terre]
  • Le combat pour la paix passe inexorablement par la défense des libertés fondamentales, par la défense des syndicats et du droit du travail, protecteur des salariés, sans cesse attaqué par le patronat et l’Etat,
  • Le combat pour la paix passe inexorablement par la défense des libertés syndicales sans cesse bafouées, et qui le seront encore plus dans le cadre de l’état d’urgence décrété en France et en Guadeloupe
  • Le combat pour la paix passe inexorablement par la réussite scolaire et l’insertion professionnelle durable de nos enfants, par l’amélioration des conditions de vie des travailleurs et du peuple pou timoun annou pa tobé adan men a pon fanatik [afin que nous enfants ne se laissent embrigader par quelque fanatisme que ce soit].

L’UGTG invite les Guadeloupéens à faire preuve de compassion et d’esprit critique en se demandant pour les guerres s’invitent en France et pourquoi de jeunes français tirent sur d’autres français.

 

Le Secrétaire Générale de l’UGTG

Elie Domota

 

 

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Rappel d’importance sur une autre affaire : la CGTG, autre syndicat de Guadeloupe subit de plein fouet actuellement la justice coloniale et patronale, en se voyant condamné à  verser 53 000 à des békés pour avoir dit qu’ils se sont enrichi via l’esclavage. Plus d’informations ici et , par exemple.