8 mars Afro-Révolutionnaire (2) : THOMAS SANKARA

Après Assata Shakur, place à Thomas Sankara dont je mettrai ici des extraits de plusieurs discours rassemblés dans un ouvrage dont la source se trouve en fin d’article. Comme toujours, chacun est invité.e à aller plus loin que des extraits et à se saisir lui/elle-même de toute la pensée des militant.e.s ; les extraits présentés ici n’en donnent qu’un aperçu à partir de ce avec quoi je suis d’accord (car j’ai aussi des points de désaccords, comme avec n’importe quel penseur, notamment ses envolées lyriques sur le féminin, le masculin, la façon de poser la problème de la prostitution etc). Quoiqu’il en soit connu comme l’un des hommes noirs ayant poussé le plus loin la réflexion sur l’émancipation des femmes, dans le cadre de la Révolution burkinabè, le discours de ce révolutionnaire est clair : il n’est pas possible dans un véritable projet d’émancipation de nier la dimension spécifique de l’oppression des femmes, qui ne saurait se réduire au racisme et à l’exploitation, quand bien même on ne peut l’en dissocier.


Solidaire de l’homme exploité, la femme l’est. Toutefois cette solidarité dans l’exploitation sociale dont hommes et femmes sont victimes et qui lie le sort de l’un et de l’autre à l’histoire ne doit pas faire perdre de vue le fait spécifique de la condition féminine. La condition de la femme déborde les entités économiques en singularisant l’oppression dont elle est victime. Cette singularité nous interdit d’établir des équations en nous abîmant dans les réductions faciles et infantiles. Sans doute, dans l’exploitation, la femme et l’ouvrier sont-ils tenus au silence. Mais dans le système mis en place, la femme de l’ouvrier doit un autre silence à son ouvrier de mari. En d’autres termes, à l’exploitation de classe qui leur est commune, s’ajoutent pour les femmes des relations singulières avec l’homme, relations d’opposition et d’agression qui prennent prétexte des différences physiques pour s’imposer. […]

Pour lutter et vaincre, les femmes doivent s’identifier aux couches et classes sociales opprimées : les ouvriers, les paysans, etc. […]

Femmes source de vie, mais femme objet. Mère, mais servile domestique. Femme nourricière, mais femme alibi. Taillable aux champs et corvéable au ménage, cependant figurante sans visage et sans voix. […] Pilier du bien-être familial, elle est accoucheuse, laveuse, balayeuse, cuisinière, messagère, matrone, cultivatrice, guérisseuse, maraîchère, pileuse, vendeuse, ouvrière. Elle est une force de travail à l’outil désuet, cumulant des centaines de milliers d’heures pour des rendements désespérants. […]

Le capitalisme avait besoin de coton, de karité, de sésame pour ses industries. Et c’est la femme, ce sont nos mères qui en plus de ce qu’elles faisaient déjà se sont retrouvées chargées d’en réaliser la cueillette. Dans les villes, là où était sensée être la civilisation émancipatrice de la femme, celle-ci s’est retrouvée obligée de décorer les salons de bourgeois, de vendre son corps pour vivre ou de servir d’appât commercial dans les productions publicitaires.[…]

Les régimes politiques néocoloniaux qui se sont succédés au Burkina n’ont eu de la question de l’émancipation de la femme que son approche bourgeoise, qui n’est que l’illusion de liberté et dignité. […]. Mais avait-on conscience de cette condition féminine. Avait-on conscience que la condition féminine c’est la condition de 52% de la population burkinabè ? Savait-on que cette condition était déterminée par les structures sociales, politiques, économiques et par les conceptions rétrogrades dominantes ?

En contribuant à résoudre partout le problème de l’eau, en contribuant aussi à l’installation des moulins dans les villages, en vulgarisant les foyers améliorés, en créant des garderies populaires, en pratiquant la vaccination au quotidien, en incitant à l’alimentation saine, abondante, variée, la révolution contribue sans nul doute à améliorer les conditions de vie de la femme burkinabè. Aussi, celle-ci doit-elle s’engager davantage dans l’application des mots d’ordre anti-impérialistes […]

Cette nouvelle approche multidimensionnelle de la question de la femme découle de notre analyse scientifique de son origine, ses causes et de son importance dans le cadre de notre projet d’une société nouvelle, débarrassée de toutes formes d’exploitation et d’oppression. Il ne s’agit point d’implorer la condescendance de qui que ce soit en faveur de la femme. Il s’agit d’exiger, au nom de la révolution qui est venue pour donner et non pour prendre, que justice soit faite aux femmes. […]

La libération de la femme est une exigence du futur et le futur, camarades, est porteur de révolutions. Si nous perdons le combat pour la libération de la femme, nous aurons perdu tout droit d’espérer une transformation positive supérieure de la société. Notre révolution n’aura donc plus de sens. Et c’est à ce noble combat que nous sommes tous conviés, hommes et femmes. […]

Les femmes ont besoin des hommes pour vaincre. Et les hommes ont besoin des victoires des femmes pour vaincre. […]

Camarades, il n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. Que jamais mes yeux ne voient une société, que jamais mes pas ne me transportent dans une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. J’entends le vacarme de ce silence dans des femmes, je pressens le grondement de leur bourrasque, je sens la furie de leur révolte. J’entends et espère l’irruption féconde de la révolution, elles traduiront la force et la rigoureuse justesse sorties de leurs entrailles d’opprimées.

Camarades, en avant pour la conquête du futur.

Le futur est révolutionnaire.

Le futur appartient à ceux qui luttent.

La patrie ou la mort, nous vaincrons !

(p.30-65)
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