Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro

 

Nous, Afro-descendants et Africains,  sommes déjà en dehors de la binarité (coloniale) du genre, masculin / féminin, du simple fait d’être « noirs ». Ou plutôt d’avoir été racialisés comme tels, par un processus séculaire de déshumanisation, d’exploitation, d’entreprise génocidaire (bien que certains aient peur de l’emploi de ce mot nous concernant). C’est aussi simple que ça.  Elsa Dorlin l’a expliqué dans La Matrice coloniale. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française (2006)comme j’ai déjà dû le mentionner sur ce blog quelques fois. Plus récemment, Ann L. Stoler confirmait dans La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial (2013),  que l’entreprise coloniale consistait aussi en une production de fantasmes genrés et sexuels sur les colonisés. Racialiser, c’était donc aussi genrer, sexualiser. De façon positive pour les uns, afin de « prouver » l’infériorité des Autres.
Nous n’avons ni « la » bonne masculinité, ni « la » bonne féminité, au regard du référent eurocentré. De plus, dans l’expérience de la traite négrière transatlantique, et la formation de sociétés nouvelles, esclavagistes, les Africains déportés ont connu des bouleversements sans précédents dans l’organisation familiale et les rapports entre les sexes, dont les conséquences sont mesurables à ce jour, avec des spécificités locales comme à chaque fois (voir ici, , ou encore ici).

Etant de plus en plus perçu depuis la transition comme homme noir, à savoir une identité très stimagtisée, tout comme la femme noire, bien que sur des registres et mécanismes différents, je crois que ma révolution (sur ce plan), parmi toutes les options possibles,  consiste à affirmer sans complexe une masculinité afro-descendante, une parmi d’autres, non construite contre les femmes, en particulier afros, mais revendiquant sans sourciller l’humanité inconditionnelle des hommes noirs, donc désormais ma propre humanité, dans un environnement si hostile auquel je dois toujours plus trouver les moyens de m’adapter, n’ayant en plus pas été préparé à cette déshumanisation-là. Etre fier d’être un homme noir n’est pas en soi du masculinisme – même si cela peut l’être parfois vis à vis des femmes noires – mais une affirmation d’humanité.

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Tout doit être contextualisé. C’est pourquoi je suis de moins en moins à l’aise avec des réflexions qui universalisent ce qui serait « la normativité du genre » d’un côté, et sa « déconstruction » de l’autre. Bien sûr, il y a dans le contexte intracommunautaire des bénéfices obtenues grâce à une certaine conformité de genre (et nous devons le reconnaître, car c’est aussi un facteur de violences et de vulnérabilité pour certains d’entre nous, donc un facteur de désunion politique; ce qui ne se règle jamais par l’injonction au silence…). Mais, pour rester sur l’expérience qui est de plus en plus la mienne dans le rapport à l’Etat et aux institutions diverses quel est le bénéfice d’avoir une masculinité « binaire » noire ? Etre plus contrôlé par la police parce que perçu de fait comme plus « menaçant » ? La chance ! Les femmes noires peuvent quant à elles égréner la liste des désavantages sociaux à être perçues, même a priori en conformité de genre « féminin », comme noires; le harcèlement sexuel racialisé, les moqueries racialisées sur le physique notamment les formes du corps – hanches, fesses, etc – les traits, les cheveux et types de coiffures, ainsi que les humiliations au travail (sans que bien sûr il n’y ait de recours les prenant au sérieux) reviennent assez souvent dans les discussions. Etre fière d’être une femme noire et revendiquer d’être belle n’est pas une « soumission » à l’idéal sexiste de la beauté, mais là encore une affirmation d’humanité.

Cela ne veut pas dire que les choses ne se compliquent pas pour les noir.e.s qui ne sont pas conformes en genre, particulièrement au sein de leur famille, mais ça veut dire que penser un « privilège binaire » pour des personnes racialisées comme noires n’a aucun sens. Pourquoi ? Parce que s’il est vrai que certain.e.s d’entre nous ne peuvent échapper à l’assignation à l’un ou l’autre genre, alors qu’iels ne se sentent appartenir à aucun des deux, rappelons-nous qu’aucun parmi nous (excepté en cas de white passing*) ne peut échapper à l’assignation raciale, qui automatiquement nous rend déviant.e.s en genre. Homme noir forcément irresponsable et violent, femme noire forcément moche, agressive, trop vulgaire (si elles sont musulmanes, remplacez « agressive » par « soumise », et « trop vulgaire » par « sexuellement réprimée, sûrement excisée et traumatisée »).

 

Il faut donc en tirer les conséquences : dans ce contexte, en tant qu’afro-descendants, tous nos genres, « binaires ou non binaires » sont captifs de cette racialisation imposée. N’est-il donc pas évident que les discours sur « la déconstruction du genre » se construisant en dehors de cette réalité précise et historiquement chargée,  bien qu’ils paraissent parfois satisfaisants d’un point de vue individuel, portent malgré tout en eux des horizons émancipateurs nécessairement limités d’un point de vue collectif  ?

Je ne dis pas que tous les afros-descendants doivent se réapproprier les masculinités ou féminités binaires (encore faut-il définir ce que c’est dans notre cas). Ou qu’ils ne faudraient pas inventer d’autres possibles. Ce que chaque personne fait, pour elle-même, (comment elle se genre, s’habille, se définit etc) m’intéresse peu.  Je m’intéresse en revanche à la généralisation (très limitée bien évidemment à certains « milieux » dans lesquels j’évolue, et pas à la société dans son ensemble), de certaines visions qui après avoir montré que la « construction » du genre était historiquement et culturellement située, oublient que sa « déconstruction », telle qu’on l’entend communément ici est elle aussi historiquement et culturellement située…

Le côté universaliste de nombreux discours se développant – surtout, mais pas exclusivement aux Etats-Unis – sur la « déconstruction » queer, même of color, du genre passent parfois à côté de 400 ans (au moins) de négrophobie et de traumas post esclavage. Et de nombreuses années de féroces stigmatisations de l’identité noire « masculine » et noire « féminine », dans des spécificités à analyser localement, en fonction de chaque contexte national. Hommes noirs supposément émasculés par des femmes noires castatrices, mais dans le même temps homme noir brutal et femme noir victime. Et tous les deux mauvais pères et mères, à la sexualité débridée. Ne soyons pas (plus) surpris, dans ce contexte, que les nôtres veulent s’approprier des modèles de genre desquels ils furent historiquement exclus, pas seulement par idéologie raciste, mais aussi en raison des conditions qui étaient et sont les leurs : en effet, comment un homme noir peut-il par exemple jouer le rôle de pourvoyeur quand le taux de chômage est si fort, ou qu’il touche peu ? Comment une femme noire peut-elle jouer le rôle de la douceur, le pôle exclusivement supposé féminin de la parentalité, quand elle doit souvent subvenir seule aux besoins de ses enfants ?

Ne qualifions pas la recherche de confirmité  de démarche « essentialiste » ou alors « anti constructivisme ». Parce que oh oui, le genre est bien une « construction sociale » pour nous, mais pleinement inscrite dans notre expérience d’une racialisation imposée et de tous les traumas qui viennent avec. Et je ne crois pas que cela se déconstruit tout simplement en disant « qu’on n’a pas besoin d’être ni homme ni femme », comme s’il s’agissait de décision uniquement individuelle, complètement détachée des conditions matérielles et des contextes dans lesquels nous sommes pris. Comme si cette affirmation avait le même coût selon que l’on blanc ou pas, de classe aisée ou pas.

Il s’agit pourtant d’une réalité déjà vécue (ne se sentir ni hommes ni femmes), à laquelle les afro-descendants ont droit eux aussi. Combattre la déshumanisation, c’est aussi combattre l’essentialisation et reconnaître notre pluralité. Mais à quel prix, pour l’instant ? Comment penser l’ouverture de possibles, de même que la réponse à des violences qui affectent les plus minoritaires d’entre nous, tout en prenant pleinement en compte nos contextes et ce qui nous lie à tous les afro-descendants ou plus restrictivement ceux des communautés auxquelles nous appartenons ?

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Antillais embarquant en direction de la France dans le cadre du BUMIDOM

Il ne s’agit pas de fermer les possibles (qui suis-je pour ça ?), ni de nier des violences matérielles et symboliques affectant les minoritaires en genre (j’en suis un moi-même, matériellement, administrativement, même si cela ne se « voit » plus trop), et encore moins de condamner les tentatives d’y trouver des réponses. C’est d’ailleurs en cela que je prends mes distances avec certaines approches afrocentriques, afrocentrées, panafricaines ou décoloniales qui, tout en partageant des constats justes sur la non universalité des expériences de genre, considèrent illégitimes les minoritaires chez les afro-descendants (ou non blancs en général), ou alors, disqualifient violemment non pas l’existence des minoritaires en genre, mais leur constitution en sujet politique, considérant qu’à l’heure actuelle des non blancs ne peuvent avoir aucune mobilisation en dehors de la race, alors même qu’il est possible de s’inscrire dans les dynamiques collectives qui visent à constituer des mobilisations très massives traitant exclusivement le racisme, tout en participant à d’autres mobilisations sur les questions minoritaires parmi les non blancs. On peut d’ailleurs trouver regrettable d’avoir à le préciser…

On est donc loin, encore une fois, d’un appel à traiter ces questions après – après la Décolonisation totale du monde ou la Révolution, selon les courants – mais à les penser ici et maintenant autrement, pour la simple et bonne raison que cela renvoie à des problématiques et des violences concrètes, qui ne sont pas des abstractions qu’on aurait tous le luxe de mettre de côté par (fausse) radicalité.

Plutôt que ces postures très coûteuses et finalement très abstraites elles-mêmes, parce qu’il est utopique de croire que des oppressions matérielles peuvent mettre mises en hibernation « en attendant », le refus de l’eurocentrisme permet de prendre la mesure du fait qu’ aucune réflexion de « déconstruction du genre » ne peut être détachée de cette condition raciale historique et présente qui nous façonne, et d’en tirer des conséquences politiques, notamment en travaillant à penser une pluralité d’options sur la question du genre, et pas de considérer uniquement celles qui s’offrent à nous avec la force de circulation de la langue anglaise et de ce qui est produit aux Etats-Unis, venant bloquer l’émergence de tout ce que nous pourrions construire localement et contextuellement.

Conséquences politiques pour les afro-descendants minoritaires en genre:

Il y a  donc la responsabilité de penser les violences qui affectent les minoritaires – et qu’ils ne peuvent pas ne pas traiter – dans un contexte plus large où leur devenir est indissociable du devenir de leurs communautés, bien que non irréductibles, et de s’organiser politiquement à partir de ce principe. Cela impose donc de trouver des modalités de luttes fondamentalement différentes de celles proposées par les mouvements féministes et queer majoritaires qui n’ont pas la race, et donc notre expérience fondamentale, comme point de départ.

Outre la non mixité qui garantit un fonctionnement autonome, il faut impérativement, pour ce qui est des questions qui touchent spécifiquement les minoritaires en genre, réfléchir aux discours et aux façons de procéder, pour non pas seulement fonctionner de manière autonome, mais créer une pensée autonome afin de ne pas reconduire la violence de l’universalisme blanc. En effet, être en non mixité ne le garantit pas automatiquement, même si c’est sûrement la condition de base pour y parvenir.

Enfin, même si dans ce texte je défends fermement certaines idées, il n’y a pas non plus de modèles parfaits que je peux proposer, parce qu’ une pensée autonome ne pourra émerger que collectivement et dans la lutte politique réelle. Mais une chose est sûre, et c’est ce que je souhaitais développer ici, le premier pas pour que cela soit possible, c’est reconnaître le racisme, et en particulier l’histoire de l’esclavage et des traumas qui en découlent pour les afro-descendants, comme l’expérience qui détermine fondamentalement la manière dont on expérimente le genre, aussi bien comme norme que comme rapport social.


Photo  : source.

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