[Vidéo] Sur le bouillonnement salutaire autour des masculinités noires dans le contexte français

L’excellent ouvrage collectif dirigé par Léonora Miano et intitulé Marianne et le Garçon noir qui, il est vrai, mérite un article à lui seul (j’espère trouver le temps de m’y consacrer dans pas trop longtemps), a permis de mettre en lumière un ensemble de réflexions autour des masculinités noires dans le contexte français. Avant d’en dire quelques mots, je voudrais revenir sur un échange filmé que j’ai eu avec un média afro sur cette question, et dont la proposition fait écho à la parution du livre dirigé par Léonora Miano. Et j’aimerais terminer avec un projet du Collectif Cases Rebelles qui permet aussi sous une autre forme d’enrichir les débats actuels.

  • Echange avec By Us Media 

Dans le cadre d’un récent séjour à Paris, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Rokia Dosso pour le média afro « By Us » autour des masculinités noires, comme vous pouvez le voir dans la vidéo (2 min 37) ci-dessous :

Lien si la vidéo ne marche pas pour vous : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1874944309488162&id=1564060383909891

Les quelques propos que je développe là peuvent être (en partie) retrouvés dans certains articles que j’ai écrits sur ce blog, comme notamment celui-ci : Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro (Octobre 2015). D’autres articles qui ne sont pas à proprement parler sur les masculinités noires, mais plutôt sur la position sociale des hommes non blancs dans les pays occidentaux peuvent compléter le propos de la vidéo, notamment pour tout ce qui concerne les supposées « frustrations » des hommes non blancs qui expliqueraient leur sexisme; analyse à laquelle je m’oppose, notamment ici, en ayant pour point de départ les discours qui opposaient les racistes aux antiracistes (pour le dire vite) durant « l’affaire de Cologne » : Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine (Novembre 2016).

  • Marianne et le garçon noir, Léonora Miano (dir.)

Belle œuvre à la fois politique et littéraire, à 10 voix, elle questionne l’expérience noire masculine, et notamment le vécu de la négrophobie visant spécifiquement les hommes : contrôles, violences et crimes policiers, stigmates de « délinquants/criminels », assignation à une virilité débordante avec des connotations voulues « positives » – mais rien n’est positif dans le racisme, qu’on ne s’y trompe pas… – telles que les supposées grandes performances sexuelles, et d’autres plus explicitement négatives, comme la prétendue propension aux violences sexistes et au viol, en comparaison à l’homme blanc construit comme plus « civilisé » sexuellement dans l’imaginaire eurocentré raciste. Ce récit est pourtant fréquemment contredit par la quantité incroyable de scandales et violences sexuelles impliquant d’infâmes mâles blancs bourgeois sûrs de leur impunité.

Aux côtés de ce type de questions d’ordre systémique (rapports aux institutions, notamment la police, etc) s’ajoutent des réflexions bien plus intimes : qu’est-ce qu’être un homme, dans le rapport à soi, à l’amour de soi, de son propre corps, dans le contexte de la suprématie blanche lorsqu’on est un homme noir  ? Comment « profiter » de la morsure infligée par l’expérience du racisme au masculin pour repenser les rapports hommes/femmes, l’amour, l’intimité, la parentalité etc ? Bref, aux antipodes de la réhabilitation d’une masculinité noire patriarcale qui devraient « reprendre sa place », dans ce livre il s’agit au contraire de penser comment partir de la blessure raciale pour inventer du neuf, bien loin du patriarcat blanc et de sa violence qui s’est historiquement déployée aussi bien dans le cadre des rapports familiaux que dans les rapports coloniaux où les colonisés faisaient office de « pôle féminin » face à un « pôle masculin » colonisateur et conquérant. La métaphore du viol, de « l’Afrique pénétrée » est un lieu commun dans les discours de bon nombre de ces barbares que furent les colons… Rappel supplémentaire que le genre codifie les rapports entre les groupes constitués comme des « races » depuis les débuts de la conquête coloniale européenne.

  • « Masculinités Noires X Fragments », par le Collectif Cases Rebelles 

Jamais en reste en matière de bonnes idées, nourrissant toujours autant notre pensée politique que notre humanité noire à réaffirmer contre tous les vents contraires, le Collectif Cases Rebelles a fait connaître en septembre 2017 ce projet qu’il présente ainsi :

« Nous inaugurons ici une série d’entretiens intitulée « Masculinités Noires X Fragments », dans laquelle tous les 15 jours un homme noir répond à 4 questions toujours identiques ».

Chaque série aura son lot de 4 questions, et pour l’instant voici celles auxquelles ont eu à répondre les hommes noirs de la première :

Peux-tu choisir trois mots qui sont pour toi en rapport avec le fait d’être un homme noir et m’expliquer pourquoi ?
Est-ce que tu pourrais me nommer et me parler d’un homme noir important à tes yeux ?
En tant qu’homme noir qu’est-ce que tu aimerais transmettre aux garçons noirs ? Et aux filles noires ?
Te sens-tu différent de l’homme noir qu’enfant tu pensais que tu serais ? et si oui comment ?

C’est un très beau projet qui donne la parole à des hommes noirs, cis et trans, d’âges divers, de milieux sociaux différents, ayant grandi en Europe, en Afrique ou en Caraïbes, impliqués dans des formes de politisation là encore très diverses. Tout comme le fait Marianne et le garçon noir, il s’agit de donner accès à l’intériorité et à la pensée – évidemment toutes deux multiples – d’hommes noirs.

Voici les 4 entretiens de la première série de questions :

S1E1: Yves

S1E2: Régis

 S1E3: Sofiane-Akim

S1E4: Isaac

 

Il y a évidemment plein d’autres choses qui émergent dans ce bouillonnement autour des masculinités noires (et plein d’autres choses qui existaient avant), ce ne sont là que quelques petits exemples. Avec la ré-émergence* de l’afroféminisme, et cette politisation croissante de la condition des hommes noirs, on ne peut que souhaiter que ces réflexions de part et d’autres, et ensemble, sur la condition respective des femmes noires et celle des hommes noirs permettent de fortifier les luttes de libération noire et panafricaine en dégageant des pistes d’actions collectives toujours plus pertinentes.


* je parle de « ré émergence » de l’afroféminisme, car dans les années 1970, il y avait entre en France une dynamique et des mobilisations de femmes noires, et qui dans une version politiquement organisée a été notamment incarnée par un groupe afroféministe marxiste, la Coordination des femmes noires.

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Festival Nyansapo : dépasser le débat sur la non mixité et rencentrer la discussion sur le racisme

Beaucoup de choses ayant déjà été dites en soutien au collectif Mwasi, je vais me concentrer en particulier sur un point que j’avais déjà abordé ultérieurement et sur lequel je pense qu’il n’est pas vain d’insister : dans ce débat, il ne faudrait pas s’en tenir à une défense de la non mixité en soi – qui en elle-même n’a aucune valeur particulière positive ou négative – mais plutôt se focaliser sur le racisme qui est au cœur de cette chasse aux sorcières. Françoise Vergès et d’autres l’ont rappelé : si la non mixité femmes dérange, il n’a jamais été question de faire appel aux forces de l’ordre pour l’interdire. La non mixité ne peut donc pas se penser abstraitement, comme un outils qui en lui-même impose un rapport de force menaçant les élites au pouvoir. Ici c’est l’organisation entre noires, et donc entre noirs tout court, qui dérange. Ce n’est pas un outils, une méthode qui est attaquée, mais une lutte – l’antiracisme, même quand celui-ci s’accompagne d’une pensée féministe – et un corps social – les non blancs mis en position « d’ennemis intérieurs » (même si selon la racialisation, le stigmate change bien sûr, j’y reviendrai plus bas). On ne peut pas laisser cette réalité se dissoudre dans une défense de la non mixité pour tous les opprimés, alors que les attaques dont il est question ne vise pas indistinctement tous les opprimés.

Pour rappel, l’an dernier, deux initiatives non blanches, le Camp d’été décolonial et les cycles de rencontre « Paroles non blanches » à Paris 8 ont subi dans des formes proches le même type d’invectives et de menaces que le Festival Nyasanpo organisé par Mwasi, or l’une d’entre elles, celle de Paris 8, n’était pas non mixte. Elle a pourtant été décrite comme non mixte et « racialiste » et a fait l’objet de discussions, comme le camp d’été, à l’Assemblée Nationale. D’autres exemples sont aussi éclairants : la criminalisation déjà bien connue et conduisant à des résultats terribles du soutien à la Palestine, les pressions récurrentes pour faire annuler des conférences académiques ou militantes contre le racisme, les poursuites fréquentes contre des militants antiracistes pour des motifs toujours plus aberrants, la répression systématique contre les familles en lutte contre les violences ou crimes policiers, etc. Tout cela n’a ici strictement rien à voir avec la non mixité. Ce que l’on observe de façon constante, ce sont des tentatives plus ou moins abouties de criminalisation du mouvement antiraciste autonome, et ce, quelque soit le courant, dès lors qu’il y a rupture avec les institutions et/ou rupture avec l’idéologie assimilationniste, ou encore prise de position claire contre la suprématie blanche, identification de l’Etat comme faisant partie du problème et pas juste Mr et Mme Dupont qui votent Le Pen, etc.

Mon hypothèse est que la non mixité était ici une opportunité politique pour attaquer des mouvements féministes non blancs qui ne rentrent pas dans l’agenda « Ni Pute Ni Soumise », dans un contexte où la posture étatique « pro femmes » (mais en réalité fémonationaliste, donc raciste), ne permet pas de s’y attaquer directement car ce serait contredire de façon trop flagrante les principes affichés de se tenir du côté des femmes, surtout celles qu’on construit comme « à sauver » : les arabes, les musulmanes, les noires, les migrantes…Autrement dit, là où il est possible pour des politiciens et officines de « l’antiracisme d’Etat » de s’en prendre directement au contenu, ou de diaboliser les acteurs de la lutte – notamment musulmans, vu comment le matraquage islamophobe a très largement préparé le terrain d’une diabolisation avant même qu’ils n’ouvrent la bouche – ils ont peut-être, selon mon hypothèse, besoin d’attaquer la forme quand il s’agit des féminismes non blancs dont ils veulent combattre la ligne. Et c’est en cela que la non mixité ouvre une fenêtre politique permettant de pouvoir faire tenir l’équilibre suivant : maintenir la posture supposément pro femmes, en particulier pro femmes non blanches à soit disant sauver de leurs hommes/cultures/quartiers, mais attaquer ces femmes-là, parce que celles là s’y prennent de la mauvaise façon, d’une façon dangereuse pour la République etc. Le contexte fémonationaliste explique l’intérêt pour le pouvoir envers des féminismes non blancs reconduisant les logiques racistes et donc, à l’inverse, explique la hargne du pouvoir, lorsque ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs ce contexte fémonationaliste qui explique aussi pourquoi c’est du côté du féminisme que le besoin est ressenti de trouver des appellations qui se démarquent du féminisme complice de l’Etat. Parce que c’est dans le champ du féminisme qu’une frontière doit être tracé, pour se distinguer du féminisme bourgeois et raciste, c’est aussi simple que ça.

Le mouvement social dans son ensemble est pluriel, et l’antiracisme autonome aussi. Les causes sont nombreuses, les façons de s’y attaquer aussi, et forcément, la façon dont l’Etat va réprimer sera à l’image de la diversité politique du mouvement. Ce n’est pas le même répertoire qui est mobilisé pour attaquer tous les courants de l’antiracisme. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner que lorsqu’il s’agit de s’en prendre au mouvement pour la Palestine, on ne parle quasiment pas de « racialisme » et de « racisme anti blancs ». Pourtant, ce sont les arguments préférés lorsqu’il était question de Mwasi, mais également avant du Camp d’été décolonial, de Parole non blanches, etc. Contre les pro palestiniens, en revanche on puise dans les très puissants répétoires du racisme anti arabe et de l’islamophobie qui construisent les maghrébins impliqués dans cette lutte comme fondamentalement antisémites et dangereux. Le stigmate de « terroriste » qui voyage du Nord au Sud et est appliqué aussi bien au résistant palestinien qu’au militant maghrébin pro palestinien en France contribue aussi largement à créer le consensus pour qu’il semble acceptable de réprimer le soutien à la Palestine. C’est un répertoire bien spécifique qui ne fonctionnerait pas dans d’autres contextes, notamment s’il s’agit d’attaquer le mouvement noir. C’est un exemple pour montrer que selon les formes de la lutte, ou les acteurs impliqués, le pouvoir y répond différemment. Que les argumentaires invoqués et les stigmates mobilisés ne seront pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle une concurrence entre différents courants de l’antiracisme autonome, se fondant sur la comparaison entre les différentes façons dont le pouvoir s’attaque aux uns et aux autres n’est pas toujours pertinent.

Ce qui s’est passé ces derniers jours avec Mwasi est un rappel que c’est bien l’ensemble de nos auto-organisations qui sont visées et que les élites ont plus d’un tour dans leur sac pour cela. A nous d’en tirer des conclusions. Pas besoin par exemple de souscrire soi-même à la non mixité, ni de se reconnaître de A à Z dans les militantes qui étaient visées cette fois, mais c’est aussi valable dans d’autres contextes : je n’ai pas besoin en tant que noir étant plus porté sur l’impérialisme en Caraïbes et en Afrique subsaharienne, de me reconnaître parfaitement dans un militant criminalisé pour des textes ou des tweets sur le Moyen-Orient pour savoir lire le racisme à l’œuvre et comprendre que la force qui le vise aujourd’hui me visera demain, même si, j’insiste, en plus de ne pas avoir les mêmes intérêts principaux que lui, je pourrai également avoir des divergences de fond sur la façon de penser le racisme, l’impérialisme etc. Il suffit juste de faire preuve de lucidité politique sur le fait que dans ces polémiques, celle contre Mwasi incluse, nous assistons à d’énième séquences d’affrontements explicites – car au fond c’est toujours là, mais de façon larvée – entre « l’antiracisme moral » et « l’antiracisme politique ». D’où l’intérêt de garder le racisme au cœur du débat, et d’empêcher que la discussion ne s’oriente sur une banale divergence stratégique résumable comme suit « pour ou contre la non mixité », alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’un pouvoir blanc hystérique, mobilisant des acteurs de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’acharnant tous à nous empêcher d’exister politiquement et de façon autonome.


Communiqué de Mwasi : https://mwasicollectif.com/2017/06/04/festival-nyansapo-avoir-laudace-detre-une-organisation-noire-politique-et-autonome/

Photo : une pancarte de Mwasi à la Marche de la Dignité de 2015.

Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. 

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes » 

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6« J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine

Ajout (26/11/16) : Cet article est le premier d’un dossier que je veux consacrer à la racialisation des questions de genre et de sexualité, et plus globalement à la manière dont les questions de genre et sexualité sont prisonnières des logiques néocoloniales et néolibérales.


Selon un article paru le 15 novembre de cette année, s’appuyant lui-même sur des sources allemandes, l’affaire des « viols de masse » en Allemagne se révèle de plus en plus être une construction médiatique s’appuyant sur de faux témoignages de policiers ou de témoins :

[…] la décision du tribunal de Hambourg affirme que les accusations et les preuves avancées ont été trafiquées par la police.[…] De fil en aiguille, autorités judiciaires, politiques mais aussi médias ont tricoté de toutes pièces l’« affaire de Cologne » pour « renforcer l’appareil policier, étendre la surveillance de la population et durcir les lois visant les étrangers et les réfugiés dans le but de pouvoir expulser aussi rapidement que possible les réfugiés du pays », écrit le journaliste du World Socialist Web Site Dietmar Henning. En plus du petit nombre des personnes condamnées pour agression (une seule), la décision du tribunal laisse donc entendre que les « événements survenus la nuit de la Saint-Sylvestre » ont été en grande partie une invention des médias. Un verdict effarant au vu de l’encre déversée autour de cette affaire, fustigeant les réfugiés syriens et dénonçant des « valeurs » et une « culture » non compatibles avec celles de l’Europe.

Le verdict de Hambourg est tombé, viendra ensuite celui de Cologne, où vraisemblablement on se dirige vers un résultat similaire, ou en tout cas bien loin de ce que la construction médiatique de cette affaire laissait penser. Profitons de cette funeste occasion pour aborder les mécanismes de production par l’idéologie raciste des immigrés comme « problèmes » ; processus qui dépasse de loin cette seule affaire. Revenons aussi dans un  second temps sur la manière bien connue dont les hommes non blancs sont présentés, là encore par l’idéologie raciste, comme des « menaces » pour l’intégrité sexuelle des femmes blanches européennes ; constructions dont il me semble que les fondements ne sont pas sapés, même par des pensées antiracistes radicales. Et c’est à ce dernier point que j’aimerais tenter de proposer des analyses et discours alternatifs.

La construction de l’immigré (musulman) comme danger pour les femmes (blanches)

Ils ont donc été nombreux à débattre d’une chimère, d’une construction raciste ayant fabriqué elle-même ses « faits ». Rappelez-vous tous ces gens qui ont débattu sur des plateaux TV ou ont écrit des articles pour « comprendre » ce qui s’est passé à la Saint-Sylvestre en Allemagne, mais qui semble-t-il, ne s’est pas passé. Ou alors, pas comme ça l’a été raconté. Si ce n’est dans l’imaginaire raciste. Quantité d’articles furent diffusés sur le sujet avec en toile de fond toujours cette question : sont-ils des sauvages par nature ou culture? Voici la seule alternative et offre généreuse que vous laisse l’idéologie raciste – le mal qui vous ronge est-il naturel ou culturel ? – mais pour sûr, un fait reste indubitable : vous êtes un sauvage. Seule la cause reste à déterminer. Voilà pourquoi il est nécessaire de vous constituer en objet d’études (mais en réalité de fantasmes du blanc) : le viol est-il dans leur nature ou leur culture ? Est-ce l’islam ou l’arabité/l’africanité le problème? Là encore, rien n’est sûr, si ce n’est qu’il y a bien un problème.

Et voilà qu’il faut faire appel à des experts pour y répondre. Mais, prenant garde de ne pas passer pour racistes, les idéologues de la blanchité feront une fois de plus preuve de générosité en confiant le sale boulot à ceux qui sont aussi de la race des sauvages, mais ont réussi à s’élever en grâce par le miracle de l’assimilation : ainsi entrèrent en scène les Kamel Daoud et autres du même acabit nous expliquant être « bien placés » pour connaître le mal qui ronge ces sauvages, l’ayant connu « de l’intérieur ». Et c’est alors que la « position située », la « parole des premiers concernés » que rejettent avec ardeur les idéologues blancs de droite comme de gauche, dès lors qu’il s’agit de prendre la parole contre le racisme, devient dans ce cas un étendard pour affirmer avec force la « véracité » de l’état de sauvagerie propre aux peuples du Sud, et en particulier musulmans dans le cas qui nous occupe. « Mais il est Algérien, et il le dit lui-même ! » nous dit-on. Bien sûr, si c’est un Algérien qui le dit, c’est que c’est sûrement vrai… Enfin, uniquement quand il s’agit de renforcer le racisme. En d’autres occasions, cela serait tenu pour du « communautarisme », mais voilà, c’est la blanchité qui fixe les règles du jeu racial et selon que cela l’arrange ou pas, se positionner comme « premiers concernés » étant plus à même de savoir le pourquoi du comment, sera ou non légitime.

Il s’agit là d’un cas d’école de la construction raciste du « péril étranger », du « danger immigré », et de l’altérité radicale entre les civilisés et les sauvages, notamment sur la sexualité et le viol. Et plus particulièrement, un exemple terrifiant de ce qu’est le fémonationalisme (usage d’une rhétorique antisexiste pour justifier le racisme).

Contre la déshumanisation des hommes non blancs : refuser l’ensemble de la grille de lecture raciste

Il est crucial de défaire cette construction raciste pour l’ensemble des mesures elles aussi racistes et sécuritaires qu’elle vient justifier. Mais prenons garde à ne pas nous tromper de stratégies. Par exemple, l’antiracisme, ou plutôt certaines mouvances de celui-ci, s’échinent à « expliquer » ce qui serait la cause du « comportement des hommes non blancs »,  et la réponse trouvée est la suivante : il s’agit de frustrations et comportements virilistes en réaction au racisme. Ce discours n’est pas une spécificité française. On le retrouve aux Antilles chez des anticolonialistes, aux Etats-Unis chez des leaders afro-américains, et sûrement ailleurs.

Le problème, c’est qu’avoir recours à ce type « d’explications » revient, malgré des allures de résistance, à capituler face à cet imaginaire raciste qui nous impose une grille de lecture – les hommes non blancs sont virilisteset nous laisse uniquement la possibilité d’en expliquer « les raisons ». Or il n’y a aucune raison à donner pour expliquer ce qui n’existe pas. Pas parce que les hommes non blancs ne sont pas sexistes, mais parce que l’idée qu’ils le seraient plus que les autres relève de l’idéologie, qu’importe comment on le justifie (par racisme ou pour les défendre). Il nous faut refuser d’accepter que le seul champ d’intervention du discours antiraciste sur la pensée qui racialise le sexisme consiste à expliquer pourquoi les hommes non blancs sont amenés à être virilistes, car le raisonnement est piégé dès le départ. En effet, il y a l’acceptation implicite que ceux-ci sont donc effectivement plus sexistes et donc en creux, que les hommes blancs le seraient moins. L’expliquer en ne passant pas par le racisme biologique ou culturaliste mais par l’expérience du racisme n’est pas moins problématique.

Loin de moi l’idée qu’il existe un patriarcat universel. Le sexisme se construit selon les structures sociales des sociétés dans lesquelles il se déploie et on ne peut le détacher de l’histoire et des rapports économiques qui les régissent. De plus dans une société donnée, l’appartenance de classe et de race détermine aussi bien le sexisme vécu par les femmes selon leur condition, que le sexisme pratiqué par les hommes toujours selon les mêmes conditions. En l’occurrence, en France où des populations non blanches aux racialisations, trajectoires, et histoires diverses sont dominées, tous leurs faits et gestes, et en particulier leur genre et sexualité, réels ou supposés, font l’objet d’une attention du groupe majoritaire blanc. Et la conjoncture actuel réserve aux musulmans et aux musulmanes une attention particulière, et c’est peu de le dire. Je ne considère donc pas qu’il suffit de dire que « tous les hommes sont sexistes » pour régler la question. En revanche, et c’est l’objet de l’article, je refuse les réponses qui expliquent ce qui seraient les raisons du supposé virilisme des hommes dominés, alors que c’est l’idée de départ – ils sont plus sexistes que les autres – qu’il faut absolument rejeter, de même que le sous-entendu selon lequel on peut « comparer » ce qui seraient « différents sexismes ».

Parce que s’il y a bien des situations variables, ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question.

  • les conditions de possibilité d’exercice du sexisme.

Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ?

D’ailleurs il serait bon que les tenants de la vision selon laquelle le sexisme des hommes dominés s’explique en réaction à l’exploitation et au racisme subis, nous expliquent pourquoi les femmes dominées, exploitées et opprimées par le racisme, n’ont pas elles aussi envie de se « venger » sur leurs époux en assassinant ceux-ci, au même rythme que ces derniers peuvent tuer les femmes avec qui ils partagent ou ont partagé leur vie ? Et c’est là que pour le justifier, on se verra obligés de dire que c’est peut-être parce que les hommes dominés sont plus opprimés que les femmes de leur race/classe qu’ils les violentent. Il faudra alors sélectionner et insister sur les violences spécifiques aux hommes dominés et invisibiliser/minimiser celles spécifiques aux femmes dominées pour que le raisonnement tienne. Pour ma part j’ai choisi : l’explication sur les possibilités d’exercer le sexisme selon sa race/classe me semble bien plus pertinente (et moins infâme, pour être honnête).

A ces conditions différentes d’exercice du sexisme pour les hommes, s’ajoutent les conditions pour les femmes de pouvoir ou non s’en extraire, variable là encore selon leur position de race et classe. Pouvoir fuir sans s’appauvrir n’est pas donné à toutes les femmes. Cette question a déjà été traitée par les courants féministes attentifs aux conditions de race/classe des femmes et mérite un développement à elle seule. Il serait donc moins question pour les femmes des classes dominées lorsqu’elles subissent des violences mais ne partent pas de « solidarité avec leurs hommes » ou « d’esprit de sacrifice » que d’impossibilité structurelle de pouvoir se barrer.

  • Perceptions et réactions à géométrie variable

Selon que l’acte ou le comportement sexiste est celui d’un blanc ou d’un non blanc, d’un riche ou d’un pauvre, les perceptions et réactions aussi bien médiatiques, politiques que judiciaires sont très différentes et penchent irrémédiablement pour l’absolution de l’homme dominant, et la condamnation (non pas par antisexisme mais par haine des pauvres et racisme) de l’homme dominé. Lorsque ce dernier en plus n’est pas blanc, vit en banlieue, et « pire » est musulman, la condamnation se fait d’autant plus féroce. L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.

Regardez tous ces scandales politiques, ceux qui par le passé ont impliqué des DSK, des Polanski, pour ne citer qu’eux, ceux qui aujourd’hui impliquent des Trump aux Etats-Unis, des Baupin en France… Regardez comment les députés ont il y a quelques mois rejeté l’amendement qui prévoit l’inéligibilité d’un homme politique condamné pour agressions sexuelles. Autrement dit, l’idée qu’un homme de leur caste soit pénalisé pour avoir agressé sexuellement une femme leur est insupportable. Il y a donc quelque chose que possède l’homme dominant face au sexisme qu’il pratique et qui est essentielle : l’impunité quasi totale. C’est ainsi qu’à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés.

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Analyser ces deux dimensions (conditions de possibilité d’exercer le sexisme et perceptions/réactions différenciées selon qui est sexiste) permet de lutter contre la déshumanisation des hommes non blancs, chose que ne fait pas l’analyse qui les tient pour plus sexistes en l’expliquant parce qu’ils sont dominés et réagissent au racisme. Analyse qui remplace une justification raciste utilisée pour légitimer une domination, par une justification elle aussi raciste, mais partant cette fois d’une réelle intention antiraciste et de défense communautaire dont la sincérité est certaine…mais malgré tout prisonnière de ce dont elle entend pourtant se libérer. A la volonté de stigmatiser, on veut substituer l’empathie : vu tout ce qu’ils subissent, comprenez leur besoin de se montrer virilistes…Or, les hommes non blancs n’ont pas besoin d’une empathie qui caresse dans le sens du poil la perception dominante à leur égard, mais d’analyses robustes capables de saper les fondements de l’idéologie raciste  qui les vise en particulier depuis des siècles (et qui possède aussi son pendant féminin). Mais préoccupée par le fait d’apporter des réponses à ce qu’elle accepte comme une donnée de départ – les hommes non blancs sont virilistes – l’analyse qui « explique » le virilisme supposé des hommes non blancs par leurs frustrations d’hommes opprimés par le racisme ne parvient pas à démystifier le sexisme des hommes dominants de manière concrète. Elle se limite  à des déclarations de principe du type  « il faut aussi montrer le sexisme de l’homme blanc ». Mais cette volonté d’exposer la violence sexiste du dominant ne peut se transformer en un réel potentiel critique que si l’on s’extirpe du piège tendu par la racialisation des questions sexuelles qui nous en enjoint à accepter ses prémices.

Par ailleurs, pour nous accompagner dans la sortie de ce piège qui nous est tendu, et comme nous y invite ce texte salutaire intitulé Critique de la critique du virilisme, il est temps d’arrêter de tenir pour viriliste que ce qui est bruyant, voyant et fait référence aux culture populaires. Autrement dit, arrêtons d’avoir une perception bourgeoise de ce qu’est la virilité. Et nous verrons que les comportements dits « expressifs », plus bruyants ou voyants des hommes dominés ne méritent pas plus « d’explications » que les attitudes plus subtiles mais non moins sexistes et viriles des hommes dominants. C’est cette perception bourgeoise à laquelle nous avons cédé qui nous fait croire que les propos d’un rappeur qui parle explicitement de « sa bite » sont particulièrement virilistes. Et puisque nous sommes antiracistes, nous allons déceler un message passant par ce que nous acceptons être, telle que nous y invite la pensée bourgeoise, une masculinité excessive, un virilisme débordant. Et puisque ça déborde il faudra expliquer pourquoi. Avec des arguments antiracistes, bien sûr. Mais, si on se libère de cette pensée bourgeoise, parler de « sa bite » sera-t-il réellement plus viriliste que de parler de « galanterie à la française », sans aucune grossièreté ou parole crue, mais pour défendre un violeur de la classe dominante comme l’ont fait dans plusieurs affaires des bourgeois français qui sévissent à la télévision ? En clair la bourgeoisie blanche a construit et imposé une idée de ce qu’est le virilisme, en choisissant de pointer des types de comportements qui ne relèvent pas de ses propres codes mais visent ceux des classes dominées.  Et voilà que nous, sûrs de lui résister, nous partons de cette idée bourgeoise pour confirmer que oui, le virilisme c’est ça, (et qu’il s’agit donc bien d’une affaire de pauvres et de racisés) mais que, attention, cela ne s’explique pas pour les raisons que l’on croit. Nous  voilà persuadés d’avoir attaqué l’idéologie blanche bourgeoise, alors que nous ne faisons que nous débattre dans la prison qu’elle nous a construite. C’est tout simplement un comble.

Disons-le donc le plus fermement possible : il n’y a aucune issue non raciste à tous types d’argumentations qui se demandent et entreprennent d’expliquer pourquoi les hommes non blancs sont virilistes, fussent-elles motivées et argumentées par une critique du racisme. La seule issue est la suivante :  analyser des discours, des représentations et des politiques qui à la fois fabriquent des imaginaires sur le sexisme quand il est porté par des non blancs et condamnent symboliquement ou pénalement ces derniers de façon plus sévère alors qu’un boulevard d’impunité est offert aux hommes dominants.  Par exemple, sur un autre sujet mais proche, pour combattre la construction islamophobe du « problème musulman » (Hajjat, Mohammed, 2013) nous savons qu’il ne s’agit pas de réfléchir aux « comportements des musulmans », même lorsqu’on ne les naturalise pas et qu’on les analyse comme des constructions sociales, mais de combattre les logiques politiques et médiatiques qui fabriquent l’islam et les musulmans comme un problème. En revanche, partir des « comportements des musulmans » revient à entériner l’idée qu’il y a effectivement un problème. Le raisonnement est le même s’agissant de la racialisation du sexisme et des hommes non blancs.

En définitive, entre faire comme les non blancs au service de la blanchité, qui au moyen d’arguments foncièrement racistes veulent confirmer le sexisme supposé plus féroce de nos frères de condition et de luttes, et des réponses antiracistes qui, tout en voulant sincèrement les défendre de la violence qui les vise, se contentent de fournir des raisons plus acceptables car pointant le racisme, mais sans contester l’idée de départ qui sous-tend tous ces faux débat, choisissons la rupture. Rupture avec la racialisation des questions sexuelles et tout ce qu’elle engendre comme grille de lecture raciste, et déshumanisation des hommes et femmes non blancs.  Rupture avec la nécessité d’expliquer ce qui en réalité n’existe pas mais  dont on renforce la croyance  par ces « explications » aussi antiracistes soient-elles dans leur intention. Rupture avec la pensée coloniale qui imprègne l’ensemble des représentations et imaginaires. Pour commencer à décoloniser. Véritablement.


Ajout (20/11/16) : j’ai oublié de parler des liens qui peuvent être faits entre une dite « virilité bafouée » par l’impérialisme et le jihadisme. Là encore je prends des distances avec cette analyse et préfère penser que la dimension quasi exclusivement masculine de la prise des armes pour s’opposer à l’Occident – qu’il s’agisse des formes jihadistes, ou plus traditionnellement anticoloniales – est sûrement plus liée au fait que l’accès aux armes et aux outils de la guerre est lui aussi quasi exclusivement masculin. Je n’apprends rien à personne en disant que dans bon nombre de sociétés, impériales ou colonisées, ce sont les hommes qui se sont appropriés la maîtrise et la circulation des armes. Ceci dit, il faut ajouter que certains épisodes de révoltes anticoloniales passées et présentes, entre autres, montrent des femmes dans les combats armés. Mais c’est plus rare, sûrement encore une fois en raison de la division sexuée du travail, des tâches,  des rôles sociaux et …de l’accès aux armes.

Refuser l’argument du contrôle au faciès comme « mal nécessaire vu le contexte des attentats »

Avec la multiplication des attentats, je vois sur les réseaux sociaux l’idée que « avec tout ça » faut pas s’étonner des contrôles au faciès; sous entendus les contrôles au faciès seraient une « réaction », légitime, à une menace. Sauf qu’il n’y a rien de plus faux. Les contrôles au faciès sont une norme, qu’importe le contexte, de la relation entre les flics et les mecs racisés des quartiers poplaires (lire l’enquête du CNRS, tapez « police et minorités visibles »).

Le fait que ces contrôles puissent s’intensifier par période au nom des attentats n’explique pas cependant pourquoi, indépendamment des attentats, les mecs racisés les subissent toute l’année. Donc non, les contrôles au faciès ne sont pas une « réaction légitime » après les attentats : ils ciblent les même populations, et cela toute l’année. Par ailleurs, ces contrôles au faciès ne sont pas apparus après le 11 septembre, ou après janvier 2015 avec charlie hebdo. Ils existaient bien avant (voir les travaux d’Emmanuel Blanchard, de Matthieu Rigouste, de Sidi Mohammd Barkat sur les dispositifs policiers contre les colonisés, devenus par la suite « les immigrés »).

Il y a des gens très sales, au pouvoir ou aspirant à y être, qui profitent du malheur des attentats pour légitimer cet arbitraire, qui encore une fois leur est antérieur, pour faire croire qu’il s’agit là d’une « réaction ». Un « mal nécessaire », « vu le contexte ». Mais non, non et non, gardons ça en tête: loin d’être une « réaction » aux attentats, les contrôles au faciès sont une norme produite par, auparavant l’Etat colonial, et aujourd’hui, l’Etat postcolonial, dans sa relation aux racisés considérés comme les « ennemis intérieurs ». Et oui, ces thèses sur « l’ennemi intérieur » datent de la colonisation, pas du contexte « post attentat »…

9782707169150


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Serrage de main pour tous ou comment fabriquer l’ennemi intérieur

Ceci devait être un post facebook sur les polémiques concernant Idriss Sihamedi, le président de BarakaCity passé dans l’émission Le Supplément. Puis, le propos prenant considérablement du volume, j’ai décidé de le publier ici.


 

A part l’irrationalité de l’idéologie raciste – servant toutefois des projets de domination économique et politique bien rationnels – il n’y a absolument rien qui explique qu’on en ait quelque chose à faire qu’un type serre la main ou pas à des femmes. C’est à dire quelque chose qui ne change absolument pas le cours de la vie des autres. Qui peut, au pire, agacer celles qui veulent absolument lui serrer la main (nous y reviendrons en fin d’article), mais rien de criminel, car qu’on me reprenne si j’ai tort, le fait d’agacer ne tombe pas encore sous le coup de la loi. Surtout que des femmes de son courant religieux refusent aussi de serrer la main aux hommes. Et puis, surtout, lorsqu’il est invité pour parler de la vie d’un membre de son ONG emprisonné au Bangladesh et très vraisemblablement en danger. Bah ouais, la priorité, ça devrait être Moussa Tchatchuing, mais passons.

Sommes-nous descendus si bas à force de matraquages idéologiques racistes, sous fond de « choc des civilisations », qu’on en arrive à devoir rappeler que se serrer la main ou se faire la bise n’a rien d’universel ? Cela constituera-t-il bientôt une marque de civilisation ou d’arriération ? Ben allez-y traitez d’arriérés tous les peuples, ou certains groupes dans des peuples, qui ont des approches très genrées dans leurs gestes de salutations ou autres.

Faisons un petit détour, voulez-vous. Cela pourra vous semblez étrange au départ, mais vous finirez par comprendre où je veux en venir : chez moi, en Guadeloupe, lorsque les gens se connaissent, les mecs ne se font pas la bise, ils se serrent la main et font la bise aux filles, et les filles se font la bise entre elles (se faire la bises entre gars = « pédé »). Y a-t-il un problème du coup pour vous ? Ah non, là ça vous va, parce que ça ressemble un peu à ce que vous connaissez, donc dès que vous vous reconnaissez, que vous vous voyez un peu dans les Autres, ça passe même si ces Autres marquent aussi une très nette démarcation de genre, avec un petit fond hétérocentré voire homophobe, mais bon au moins ça se touche. Si c’est pas la bise, lorsque les gens ne se connaissent pas, au moins il y a le serrage de main. Saluer = se toucher désormais. Donc ouf, ça rentre dans le cadre des comportements civilisés. Mais c’est surtout que comme nous, antillais, ne sommes pas vos ennemis principaux du moment, du coup pas besoin de nous chercher constamment la petite bête. C’est pour cela qu’en lisant ces quelques lignes, beaucoup d’entre vous doivent bondir : « mais ça n’a rien à voir! ». Ben oui, ça n’a rien à voir, car pour l’heure, encore une fois, nous ne sommes pas ceux qui vous obsèdent. C’est la seule et unique différence. La seule qui compte et qui fait que des façons de se saluer passent de normes relationnelles plutôt sans conséquences à attentat contre les valeurs de la République. 

Mais qui sait, si l’Antillais devient l’ennemi du moment dans 20 ans – mettons si on se décide à exproprier les békés par exemple – la propagande qui va être construite sur nous va forcément, comme pour les musulmans, trouver les moindres détails pour dire qu’on est trop des sauvages et que c’est normal qu’on veuille continuer à nous dominer parce que si on se libère des békés, de la France, ce sera pour installer une dictature, pas la démocratie. On fera des gros plans sur des images où des indépendantistes sont énervés, histoire de faire peur et de dire qu’ils son des barbares qui n’augurent rien de bon. Puis forcément, les femmes seront en danger (on prendra par exemple les chansons misogynes de dance hall, le nombre familles monoparentales sans père, ou des cas particulièrement violents de violence conjugale pour dire « mon Dieu si on laisse les femmes de Guadeloupe à ces hommes là, que deviendront-elles ? la colonisation doit continuer! »), puis les homos aussi seront utilisés (même principe, on parlera des chansons homophobes, de telle agression violente, de l’absence totale de visibilité gay occidentale, c’est à dire de bar gay, de quartiers ouvertement gay, de mecs se tenant la main publiquement etc ), puis on verra que beaucoup d’anticolonialistes ne sont plus chrétiens, mais dans les spiritualités africaines donc on dira sorcellerie, magie noire, danger pour les enfants etc, on prendra les communiqués de l’UGTG ou de Rebelle qui condamnent l’impérialisme en disant  « ils soutiennent les djihadistes » etc etc.

Je ne suis pas naïf hein, je sais qu’on pense déjà que nous sommes des sauvages, mais ce n’est pas notre supposée sauvagerie à nous antillais qui obsède en ce moment – un peu de répit pour notre peuple né de l’attentat colonial, de la déportation, de 400 ans d’esclavage et d’atrocités non stop – du coup nous sommes des sauvages gentils, exotisés, vu de France. Mais dès qu’on fait une grève de ouf style LKP, qu’on se rebelle – parce que bien que n’étant pas au centre de toutes les obsessions racistes,  on reste sur exploités et vachement dans la merde économiquement – le ton change à notre sujet et là nous devenons sauvages version méchants, fainéants enragés, racistes anti blancs etc. En clair : les préjugés (positifs ou négatifs) sur un groupe donné dépendent vraiment de l’intérêt que le pouvoir a à calmer le jeu ou à diaboliser.

Et du coup, fin du détour, revenons à notre affaire initiale, voici ce qu’il me semble urgent de comprendre et c’est le coeur de cet article : dans chaque culture, chaque société, il y a toujours des éléments – réels ou déformés- qui peuvent être utilisés pour diaboliser, pour projeter l’image d’une altérité absolue, lorsque celui qui domine y a intérêt.

Diaboliser, ce n’est pas juste par plaisir sadique, c’est pour légitimer des choses violentes : le moyen orient est détruit par les occupations, guerres occidentales, et maintenant le djihadisme qui en est un produit ? « on s’en fout ces gens-là ne serrent pas la main aux femmes, ils sont ultra sexistes, homophobes, pas de bar gay etc », pensera intérieurement – ou pas  – celui qui aura été entraîné pendant des années de propagandes à altériser les populations concernées. Et évidemment, l’efficacité d’une propagande c’est qu’elle se présente comme une évidence, et pas comme un acte fondamentalement politique consistant à imposer une lecture de la réalité. En effet, construire une altérité absolue a pour principe d’empêcher toute possibilité d’empathie pour la souffrance des peuples du Sud dominés par l’impérialisme occidental, ou subissant le racisme dans un pays occidental, et surtout, d’empêcher toute compréhension, légitimation, de leurs révoltes sur le fond, même quand on peut avoir X désaccord avec la forme.

C’est une erreur de croire que ces polémiques actuelles ont quelque chose à voir avec les moeurs, l’égalité hommes/femmes, etc, et c’est donc une erreur de répondre sur ce terrain-là. Nous atteignons en plus le comble de l’hypocrisie sur cette affaire, dans la mesure où, j’en suis absolument convaincu, aucune des personnes, hommes ou femmes, qui s’indignent des normes de salutations de Idriss Sihamedi n’auraient en réalité voulu lui serrer la main, vu le barbu qu’il est et ce que ça déclenche comme imaginaire dans le contexte qui est le nôtre.

La vérité, c’est que c’est sûrement lui qui se serait pris un vent s’il venait serrer la main à Fourest, Vallaud-Belkacem ou autre,  qui auraient pu lui balancer quelque chose comme « je ne touche pas d’islamiste, moi! ». Qu’on arrête donc de nous prendre pour des idiots.

Pour finir, rappelons-le, cette focalisation sur Idriss Sihamedi illustre également l’absence totale d’intérêt pour la vie de Moussa Tchatchuing. Celle-ci n’a pas de valeur au préalable. La valeur, elle ne peut l’acquérir que si l’ONG pour laquelle il travaille est jugée irréprochable, et surtout, semblable aux attentes des occidentaux blancs qui ont besoin de se voir dans tout ce qui est produit. S’ils ne se reconnaissent pas, ce n’est pas simplement différent, c’est que c’est mauvais. Nous comprenons donc pourquoi, à tous les coups, en tant que noir musulman travaillant pour une ONG musulmane, Moussa T. ne peut être que perdant.

C’est ainsi que, malgré les conditions qui sont actuellement les siennes, une polémique outrageusement vulgaire sur des affaires de main à serrer aura pris le pas sur l’attention plus que nécessaire à lui accorder.


Source photo : « a-t-on le droit de serrer la main gauche de son interlocuteur ? » terrafemina.com. (LOL)

 

Réflexion sur la « déconstruction du genre » en contexte afro

 

Nous, Afro-descendants et Africains,  sommes déjà en dehors de la binarité (coloniale) du genre, masculin / féminin, du simple fait d’être « noirs ». Ou plutôt d’avoir été racialisés comme tels, par un processus séculaire de déshumanisation, d’exploitation, d’entreprise génocidaire (bien que certains aient peur de l’emploi de ce mot nous concernant). C’est aussi simple que ça.  Elsa Dorlin l’a expliqué dans La Matrice coloniale. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française (2006)comme j’ai déjà dû le mentionner sur ce blog quelques fois. Plus récemment, Ann L. Stoler confirmait dans La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial (2013),  que l’entreprise coloniale consistait aussi en une production de fantasmes genrés et sexuels sur les colonisés. Racialiser, c’était donc aussi genrer, sexualiser. De façon positive pour les uns, afin de « prouver » l’infériorité des Autres.
Nous n’avons ni « la » bonne masculinité, ni « la » bonne féminité, au regard du référent eurocentré. De plus, dans l’expérience de la traite négrière transatlantique, et la formation de sociétés nouvelles, esclavagistes, les Africains déportés ont connu des bouleversements sans précédents dans l’organisation familiale et les rapports entre les sexes, dont les conséquences sont mesurables à ce jour, avec des spécificités locales comme à chaque fois (voir ici, , ou encore ici).

Etant de plus en plus perçu depuis la transition comme homme noir, à savoir une identité très stimagtisée, tout comme la femme noire, bien que sur des registres et mécanismes différents, je crois que ma révolution (sur ce plan), parmi toutes les options possibles,  consiste à affirmer sans complexe une masculinité afro-descendante, une parmi d’autres, non construite contre les femmes, en particulier afros, mais revendiquant sans sourciller l’humanité inconditionnelle des hommes noirs, donc désormais ma propre humanité, dans un environnement si hostile auquel je dois toujours plus trouver les moyens de m’adapter, n’ayant en plus pas été préparé à cette déshumanisation-là. Etre fier d’être un homme noir n’est pas en soi du masculinisme – même si cela peut l’être parfois vis à vis des femmes noires – mais une affirmation d’humanité.

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Tout doit être contextualisé. C’est pourquoi je suis de moins en moins à l’aise avec des réflexions qui universalisent ce qui serait « la normativité du genre » d’un côté, et sa « déconstruction » de l’autre. Bien sûr, il y a dans le contexte intracommunautaire des bénéfices obtenues grâce à une certaine conformité de genre (et nous devons le reconnaître, car c’est aussi un facteur de violences et de vulnérabilité pour certains d’entre nous, donc un facteur de désunion politique; ce qui ne se règle jamais par l’injonction au silence…). Mais, pour rester sur l’expérience qui est de plus en plus la mienne dans le rapport à l’Etat et aux institutions diverses quel est le bénéfice d’avoir une masculinité « binaire » noire ? Etre plus contrôlé par la police parce que perçu de fait comme plus « menaçant » ? La chance ! Les femmes noires peuvent quant à elles égréner la liste des désavantages sociaux à être perçues, même a priori en conformité de genre « féminin », comme noires; le harcèlement sexuel racialisé, les moqueries racialisées sur le physique notamment les formes du corps – hanches, fesses, etc – les traits, les cheveux et types de coiffures, ainsi que les humiliations au travail (sans que bien sûr il n’y ait de recours les prenant au sérieux) reviennent assez souvent dans les discussions. Etre fière d’être une femme noire et revendiquer d’être belle n’est pas une « soumission » à l’idéal sexiste de la beauté, mais là encore une affirmation d’humanité.

Cela ne veut pas dire que les choses ne se compliquent pas pour les noir.e.s qui ne sont pas conformes en genre, particulièrement au sein de leur famille, mais ça veut dire que penser un « privilège binaire » pour des personnes racialisées comme noires n’a aucun sens. Pourquoi ? Parce que s’il est vrai que certain.e.s d’entre nous ne peuvent échapper à l’assignation à l’un ou l’autre genre, alors qu’iels ne se sentent appartenir à aucun des deux, rappelons-nous qu’aucun parmi nous (excepté en cas de white passing*) ne peut échapper à l’assignation raciale, qui automatiquement nous rend déviant.e.s en genre. Homme noir forcément irresponsable et violent, femme noire forcément moche, agressive, trop vulgaire (si elles sont musulmanes, remplacez « agressive » par « soumise », et « trop vulgaire » par « sexuellement réprimée, sûrement excisée et traumatisée »).

 

Il faut donc en tirer les conséquences : dans ce contexte, en tant qu’afro-descendants, tous nos genres, « binaires ou non binaires » sont captifs de cette racialisation imposée. N’est-il donc pas évident que les discours sur « la déconstruction du genre » se construisant en dehors de cette réalité précise et historiquement chargée,  bien qu’ils paraissent parfois satisfaisants d’un point de vue individuel, portent malgré tout en eux des horizons émancipateurs nécessairement limités d’un point de vue collectif  ?

Je ne dis pas que tous les afros-descendants doivent se réapproprier les masculinités ou féminités binaires (encore faut-il définir ce que c’est dans notre cas). Ou qu’ils ne faudraient pas inventer d’autres possibles. Ce que chaque personne fait, pour elle-même, (comment elle se genre, s’habille, se définit etc) m’intéresse peu.  Je m’intéresse en revanche à la généralisation (très limitée bien évidemment à certains « milieux » dans lesquels j’évolue, et pas à la société dans son ensemble), de certaines visions qui après avoir montré que la « construction » du genre était historiquement et culturellement située, oublient que sa « déconstruction », telle qu’on l’entend communément ici est elle aussi historiquement et culturellement située…

Le côté universaliste de nombreux discours se développant – surtout, mais pas exclusivement aux Etats-Unis – sur la « déconstruction » queer, même of color, du genre passent parfois à côté de 400 ans (au moins) de négrophobie et de traumas post esclavage. Et de nombreuses années de féroces stigmatisations de l’identité noire « masculine » et noire « féminine », dans des spécificités à analyser localement, en fonction de chaque contexte national. Hommes noirs supposément émasculés par des femmes noires castatrices, mais dans le même temps homme noir brutal et femme noir victime. Et tous les deux mauvais pères et mères, à la sexualité débridée. Ne soyons pas (plus) surpris, dans ce contexte, que les nôtres veulent s’approprier des modèles de genre desquels ils furent historiquement exclus, pas seulement par idéologie raciste, mais aussi en raison des conditions qui étaient et sont les leurs : en effet, comment un homme noir peut-il par exemple jouer le rôle de pourvoyeur quand le taux de chômage est si fort, ou qu’il touche peu ? Comment une femme noire peut-elle jouer le rôle de la douceur, le pôle exclusivement supposé féminin de la parentalité, quand elle doit souvent subvenir seule aux besoins de ses enfants ?

Ne qualifions pas la recherche de confirmité  de démarche « essentialiste » ou alors « anti constructivisme ». Parce que oh oui, le genre est bien une « construction sociale » pour nous, mais pleinement inscrite dans notre expérience d’une racialisation imposée et de tous les traumas qui viennent avec. Et je ne crois pas que cela se déconstruit tout simplement en disant « qu’on n’a pas besoin d’être ni homme ni femme », comme s’il s’agissait de décision uniquement individuelle, complètement détachée des conditions matérielles et des contextes dans lesquels nous sommes pris. Comme si cette affirmation avait le même coût selon que l’on blanc ou pas, de classe aisée ou pas.

Il s’agit pourtant d’une réalité déjà vécue (ne se sentir ni hommes ni femmes), à laquelle les afro-descendants ont droit eux aussi. Combattre la déshumanisation, c’est aussi combattre l’essentialisation et reconnaître notre pluralité. Mais à quel prix, pour l’instant ? Comment penser l’ouverture de possibles, de même que la réponse à des violences qui affectent les plus minoritaires d’entre nous, tout en prenant pleinement en compte nos contextes et ce qui nous lie à tous les afro-descendants ou plus restrictivement ceux des communautés auxquelles nous appartenons ?

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Antillais embarquant en direction de la France dans le cadre du BUMIDOM

Il ne s’agit pas de fermer les possibles (qui suis-je pour ça ?), ni de nier des violences matérielles et symboliques affectant les minoritaires en genre (j’en suis un moi-même, matériellement, administrativement, même si cela ne se « voit » plus trop), et encore moins de condamner les tentatives d’y trouver des réponses. C’est d’ailleurs en cela que je prends mes distances avec certaines approches afrocentriques, afrocentrées, panafricaines ou décoloniales qui, tout en partageant des constats justes sur la non universalité des expériences de genre, considèrent illégitimes les minoritaires chez les afro-descendants (ou non blancs en général), ou alors, disqualifient violemment non pas l’existence des minoritaires en genre, mais leur constitution en sujet politique, considérant qu’à l’heure actuelle des non blancs ne peuvent avoir aucune mobilisation en dehors de la race, alors même qu’il est possible de s’inscrire dans les dynamiques collectives qui visent à constituer des mobilisations très massives traitant exclusivement le racisme, tout en participant à d’autres mobilisations sur les questions minoritaires parmi les non blancs. On peut d’ailleurs trouver regrettable d’avoir à le préciser…

On est donc loin, encore une fois, d’un appel à traiter ces questions après – après la Décolonisation totale du monde ou la Révolution, selon les courants – mais à les penser ici et maintenant autrement, pour la simple et bonne raison que cela renvoie à des problématiques et des violences concrètes, qui ne sont pas des abstractions qu’on aurait tous le luxe de mettre de côté par (fausse) radicalité.

Plutôt que ces postures très coûteuses et finalement très abstraites elles-mêmes, parce qu’il est utopique de croire que des oppressions matérielles peuvent mettre mises en hibernation « en attendant », le refus de l’eurocentrisme permet de prendre la mesure du fait qu’ aucune réflexion de « déconstruction du genre » ne peut être détachée de cette condition raciale historique et présente qui nous façonne, et d’en tirer des conséquences politiques, notamment en travaillant à penser une pluralité d’options sur la question du genre, et pas de considérer uniquement celles qui s’offrent à nous avec la force de circulation de la langue anglaise et de ce qui est produit aux Etats-Unis, venant bloquer l’émergence de tout ce que nous pourrions construire localement et contextuellement.

Conséquences politiques pour les afro-descendants minoritaires en genre:

Il y a  donc la responsabilité de penser les violences qui affectent les minoritaires – et qu’ils ne peuvent pas ne pas traiter – dans un contexte plus large où leur devenir est indissociable du devenir de leurs communautés, bien que non irréductibles, et de s’organiser politiquement à partir de ce principe. Cela impose donc de trouver des modalités de luttes fondamentalement différentes de celles proposées par les mouvements féministes et queer majoritaires qui n’ont pas la race, et donc notre expérience fondamentale, comme point de départ.

Outre la non mixité qui garantit un fonctionnement autonome, il faut impérativement, pour ce qui est des questions qui touchent spécifiquement les minoritaires en genre, réfléchir aux discours et aux façons de procéder, pour non pas seulement fonctionner de manière autonome, mais créer une pensée autonome afin de ne pas reconduire la violence de l’universalisme blanc. En effet, être en non mixité ne le garantit pas automatiquement, même si c’est sûrement la condition de base pour y parvenir.

Enfin, même si dans ce texte je défends fermement certaines idées, il n’y a pas non plus de modèles parfaits que je peux proposer, parce qu’ une pensée autonome ne pourra émerger que collectivement et dans la lutte politique réelle. Mais une chose est sûre, et c’est ce que je souhaitais développer ici, le premier pas pour que cela soit possible, c’est reconnaître le racisme, et en particulier l’histoire de l’esclavage et des traumas qui en découlent pour les afro-descendants, comme l’expérience qui détermine fondamentalement la manière dont on expérimente le genre, aussi bien comme norme que comme rapport social.


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