Festival Nyansapo : dépasser le débat sur la non mixité et rencentrer la discussion sur le racisme

Beaucoup de choses ayant déjà été dites en soutien au collectif Mwasi, je vais me concentrer en particulier sur un point que j’avais déjà abordé ultérieurement et sur lequel je pense qu’il n’est pas vain d’insister : dans ce débat, il ne faudrait pas s’en tenir à une défense de la non mixité en soi – qui en elle-même n’a aucune valeur particulière positive ou négative – mais plutôt se focaliser sur le racisme qui est au cœur de cette chasse aux sorcières. Françoise Vergès et d’autres l’ont rappelé : si la non mixité femmes dérange, il n’a jamais été question de faire appel aux forces de l’ordre pour l’interdire. La non mixité ne peut donc pas se penser abstraitement, comme un outils qui en lui-même impose un rapport de force menaçant les élites au pouvoir. Ici c’est l’organisation entre noires, et donc entre noirs tout court, qui dérange. Ce n’est pas un outils, une méthode qui est attaquée, mais une lutte – l’antiracisme, même quand celui-ci s’accompagne d’une pensée féministe – et un corps social – les non blancs mis en position « d’ennemis intérieurs » (même si selon la racialisation, le stigmate change bien sûr, j’y reviendrai plus bas). On ne peut pas laisser cette réalité se dissoudre dans une défense de la non mixité pour tous les opprimés, alors que les attaques dont il est question ne vise pas indistinctement tous les opprimés.

Pour rappel, l’an dernier, deux initiatives non blanches, le Camp d’été décolonial et les cycles de rencontre « Paroles non blanches » à Paris 8 ont subi dans des formes proches le même type d’invectives et de menaces que le Festival Nyasanpo organisé par Mwasi, or l’une d’entre elles, celle de Paris 8, n’était pas non mixte. Elle a pourtant été décrite comme non mixte et « racialiste » et a fait l’objet de discussions, comme le camp d’été, à l’Assemblée Nationale. D’autres exemples sont aussi éclairants : la criminalisation déjà bien connue et conduisant à des résultats terribles du soutien à la Palestine, les pressions récurrentes pour faire annuler des conférences académiques ou militantes contre le racisme, les poursuites fréquentes contre des militants antiracistes pour des motifs toujours plus aberrants, la répression systématique contre les familles en lutte contre les violences ou crimes policiers, etc. Tout cela n’a ici strictement rien à voir avec la non mixité. Ce que l’on observe de façon constante, ce sont des tentatives plus ou moins abouties de criminalisation du mouvement antiraciste autonome, et ce, quelque soit le courant, dès lors qu’il y a rupture avec les institutions et/ou rupture avec l’idéologie assimilationniste, ou encore prise de position claire contre la suprématie blanche, identification de l’Etat comme faisant partie du problème et pas juste Mr et Mme Dupont qui votent Le Pen, etc.

Mon hypothèse est que la non mixité était ici une opportunité politique pour attaquer des mouvements féministes non blancs qui ne rentrent pas dans l’agenda « Ni Pute Ni Soumise », dans un contexte où la posture étatique « pro femmes » (mais en réalité fémonationaliste, donc raciste), ne permet pas de s’y attaquer directement car ce serait contredire de façon trop flagrante les principes affichés de se tenir du côté des femmes, surtout celles qu’on construit comme « à sauver » : les arabes, les musulmanes, les noires, les migrantes…Autrement dit, là où il est possible pour des politiciens et officines de « l’antiracisme d’Etat » de s’en prendre directement au contenu, ou de diaboliser les acteurs de la lutte – notamment musulmans, vu comment le matraquage islamophobe a très largement préparé le terrain d’une diabolisation avant même qu’ils n’ouvrent la bouche – ils ont peut-être, selon mon hypothèse, besoin d’attaquer la forme quand il s’agit des féminismes non blancs dont ils veulent combattre la ligne. Et c’est en cela que la non mixité ouvre une fenêtre politique permettant de pouvoir faire tenir l’équilibre suivant : maintenir la posture supposément pro femmes, en particulier pro femmes non blanches à soit disant sauver de leurs hommes/cultures/quartiers, mais attaquer ces femmes-là, parce que celles là s’y prennent de la mauvaise façon, d’une façon dangereuse pour la République etc. Le contexte fémonationaliste explique l’intérêt pour le pouvoir envers des féminismes non blancs reconduisant les logiques racistes et donc, à l’inverse, explique la hargne du pouvoir, lorsque ce n’est pas le cas. C’est d’ailleurs ce contexte fémonationaliste qui explique aussi pourquoi c’est du côté du féminisme que le besoin est ressenti de trouver des appellations qui se démarquent du féminisme complice de l’Etat. Parce que c’est dans le champ du féminisme qu’une frontière doit être tracé, pour se distinguer du féminisme bourgeois et raciste, c’est aussi simple que ça.

Le mouvement social dans son ensemble est pluriel, et l’antiracisme autonome aussi. Les causes sont nombreuses, les façons de s’y attaquer aussi, et forcément, la façon dont l’Etat va réprimer sera à l’image de la diversité politique du mouvement. Ce n’est pas le même répertoire qui est mobilisé pour attaquer tous les courants de l’antiracisme. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner que lorsqu’il s’agit de s’en prendre au mouvement pour la Palestine, on ne parle quasiment pas de « racialisme » et de « racisme anti blancs ». Pourtant, ce sont les arguments préférés lorsqu’il était question de Mwasi, mais également avant du Camp d’été décolonial, de Parole non blanches, etc. Contre les pro palestiniens, en revanche on puise dans les très puissants répétoires du racisme anti arabe et de l’islamophobie qui construisent les maghrébins impliqués dans cette lutte comme fondamentalement antisémites et dangereux. Le stigmate de « terroriste » qui voyage du Nord au Sud et est appliqué aussi bien au résistant palestinien qu’au militant maghrébin pro palestinien en France contribue aussi largement à créer le consensus pour qu’il semble acceptable de réprimer le soutien à la Palestine. C’est un répertoire bien spécifique qui ne fonctionnerait pas dans d’autres contextes, notamment s’il s’agit d’attaquer le mouvement noir. C’est un exemple pour montrer que selon les formes de la lutte, ou les acteurs impliqués, le pouvoir y répond différemment. Que les argumentaires invoqués et les stigmates mobilisés ne seront pas les mêmes. C’est la raison pour laquelle une concurrence entre différents courants de l’antiracisme autonome, se fondant sur la comparaison entre les différentes façons dont le pouvoir s’attaque aux uns et aux autres n’est pas toujours pertinent.

Ce qui s’est passé ces derniers jours avec Mwasi est un rappel que c’est bien l’ensemble de nos auto-organisations qui sont visées et que les élites ont plus d’un tour dans leur sac pour cela. A nous d’en tirer des conclusions. Pas besoin par exemple de souscrire soi-même à la non mixité, ni de se reconnaître de A à Z dans les militantes qui étaient visées cette fois, mais c’est aussi valable dans d’autres contextes : je n’ai pas besoin en tant que noir étant plus porté sur l’impérialisme en Caraïbes et en Afrique subsaharienne, de me reconnaître parfaitement dans un militant criminalisé pour des textes ou des tweets sur le Moyen-Orient pour savoir lire le racisme à l’œuvre et comprendre que la force qui le vise aujourd’hui me visera demain, même si, j’insiste, en plus de ne pas avoir les mêmes intérêts principaux que lui, je pourrai également avoir des divergences de fond sur la façon de penser le racisme, l’impérialisme etc. Il suffit juste de faire preuve de lucidité politique sur le fait que dans ces polémiques, celle contre Mwasi incluse, nous assistons à d’énième séquences d’affrontements explicites – car au fond c’est toujours là, mais de façon larvée – entre « l’antiracisme moral » et « l’antiracisme politique ». D’où l’intérêt de garder le racisme au cœur du débat, et d’empêcher que la discussion ne s’oriente sur une banale divergence stratégique résumable comme suit « pour ou contre la non mixité », alors qu’en réalité il s’agit plutôt d’un pouvoir blanc hystérique, mobilisant des acteurs de l’extrême droite à l’extrême gauche, s’acharnant tous à nous empêcher d’exister politiquement et de façon autonome.


Communiqué de Mwasi : https://mwasicollectif.com/2017/06/04/festival-nyansapo-avoir-laudace-detre-une-organisation-noire-politique-et-autonome/

Photo : une pancarte de Mwasi à la Marche de la Dignité de 2015.

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Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine

Ajout (26/11/16) : Cet article est le premier d’un dossier que je veux consacrer à la racialisation des questions de genre et de sexualité, et plus globalement à la manière dont les questions de genre et sexualité sont prisonnières des logiques néocoloniales et néolibérales.


Selon un article paru le 15 novembre de cette année, s’appuyant lui-même sur des sources allemandes, l’affaire des « viols de masse » en Allemagne se révèle de plus en plus être une construction médiatique s’appuyant sur de faux témoignages de policiers ou de témoins :

[…] la décision du tribunal de Hambourg affirme que les accusations et les preuves avancées ont été trafiquées par la police.[…] De fil en aiguille, autorités judiciaires, politiques mais aussi médias ont tricoté de toutes pièces l’« affaire de Cologne » pour « renforcer l’appareil policier, étendre la surveillance de la population et durcir les lois visant les étrangers et les réfugiés dans le but de pouvoir expulser aussi rapidement que possible les réfugiés du pays », écrit le journaliste du World Socialist Web Site Dietmar Henning. En plus du petit nombre des personnes condamnées pour agression (une seule), la décision du tribunal laisse donc entendre que les « événements survenus la nuit de la Saint-Sylvestre » ont été en grande partie une invention des médias. Un verdict effarant au vu de l’encre déversée autour de cette affaire, fustigeant les réfugiés syriens et dénonçant des « valeurs » et une « culture » non compatibles avec celles de l’Europe.

Le verdict de Hambourg est tombé, viendra ensuite celui de Cologne, où vraisemblablement on se dirige vers un résultat similaire, ou en tout cas bien loin de ce que la construction médiatique de cette affaire laissait penser. Profitons de cette funeste occasion pour aborder les mécanismes de production par l’idéologie raciste des immigrés comme « problèmes » ; processus qui dépasse de loin cette seule affaire. Revenons aussi dans un  second temps sur la manière bien connue dont les hommes non blancs sont présentés, là encore par l’idéologie raciste, comme des « menaces » pour l’intégrité sexuelle des femmes blanches européennes ; constructions dont il me semble que les fondements ne sont pas sapés, même par des pensées antiracistes radicales. Et c’est à ce dernier point que j’aimerais tenter de proposer des analyses et discours alternatifs.

La construction de l’immigré (musulman) comme danger pour les femmes (blanches)

Ils ont donc été nombreux à débattre d’une chimère, d’une construction raciste ayant fabriqué elle-même ses « faits ». Rappelez-vous tous ces gens qui ont débattu sur des plateaux TV ou ont écrit des articles pour « comprendre » ce qui s’est passé à la Saint-Sylvestre en Allemagne, mais qui semble-t-il, ne s’est pas passé. Ou alors, pas comme ça l’a été raconté. Si ce n’est dans l’imaginaire raciste. Quantité d’articles furent diffusés sur le sujet avec en toile de fond toujours cette question : sont-ils des sauvages par nature ou culture? Voici la seule alternative et offre généreuse que vous laisse l’idéologie raciste – le mal qui vous ronge est-il naturel ou culturel ? – mais pour sûr, un fait reste indubitable : vous êtes un sauvage. Seule la cause reste à déterminer. Voilà pourquoi il est nécessaire de vous constituer en objet d’études (mais en réalité de fantasmes du blanc) : le viol est-il dans leur nature ou leur culture ? Est-ce l’islam ou l’arabité/l’africanité le problème? Là encore, rien n’est sûr, si ce n’est qu’il y a bien un problème.

Et voilà qu’il faut faire appel à des experts pour y répondre. Mais, prenant garde de ne pas passer pour racistes, les idéologues de la blanchité feront une fois de plus preuve de générosité en confiant le sale boulot à ceux qui sont aussi de la race des sauvages, mais ont réussi à s’élever en grâce par le miracle de l’assimilation : ainsi entrèrent en scène les Kamel Daoud et autres du même acabit nous expliquant être « bien placés » pour connaître le mal qui ronge ces sauvages, l’ayant connu « de l’intérieur ». Et c’est alors que la « position située », la « parole des premiers concernés » que rejettent avec ardeur les idéologues blancs de droite comme de gauche, dès lors qu’il s’agit de prendre la parole contre le racisme, devient dans ce cas un étendard pour affirmer avec force la « véracité » de l’état de sauvagerie propre aux peuples du Sud, et en particulier musulmans dans le cas qui nous occupe. « Mais il est Algérien, et il le dit lui-même ! » nous dit-on. Bien sûr, si c’est un Algérien qui le dit, c’est que c’est sûrement vrai… Enfin, uniquement quand il s’agit de renforcer le racisme. En d’autres occasions, cela serait tenu pour du « communautarisme », mais voilà, c’est la blanchité qui fixe les règles du jeu racial et selon que cela l’arrange ou pas, se positionner comme « premiers concernés » étant plus à même de savoir le pourquoi du comment, sera ou non légitime.

Il s’agit là d’un cas d’école de la construction raciste du « péril étranger », du « danger immigré », et de l’altérité radicale entre les civilisés et les sauvages, notamment sur la sexualité et le viol. Et plus particulièrement, un exemple terrifiant de ce qu’est le fémonationalisme (usage d’une rhétorique antisexiste pour justifier le racisme).

Contre la déshumanisation des hommes non blancs : refuser l’ensemble de la grille de lecture raciste

Il est crucial de défaire cette construction raciste pour l’ensemble des mesures elles aussi racistes et sécuritaires qu’elle vient justifier. Mais prenons garde à ne pas nous tromper de stratégies. Par exemple, l’antiracisme, ou plutôt certaines mouvances de celui-ci, s’échinent à « expliquer » ce qui serait la cause du « comportement des hommes non blancs »,  et la réponse trouvée est la suivante : il s’agit de frustrations et comportements virilistes en réaction au racisme. Ce discours n’est pas une spécificité française. On le retrouve aux Antilles chez des anticolonialistes, aux Etats-Unis chez des leaders afro-américains, et sûrement ailleurs.

Le problème, c’est qu’avoir recours à ce type « d’explications » revient, malgré des allures de résistance, à capituler face à cet imaginaire raciste qui nous impose une grille de lecture – les hommes non blancs sont virilisteset nous laisse uniquement la possibilité d’en expliquer « les raisons ». Or il n’y a aucune raison à donner pour expliquer ce qui n’existe pas. Pas parce que les hommes non blancs ne sont pas sexistes, mais parce que l’idée qu’ils le seraient plus que les autres relève de l’idéologie, qu’importe comment on le justifie (par racisme ou pour les défendre). Il nous faut refuser d’accepter que le seul champ d’intervention du discours antiraciste sur la pensée qui racialise le sexisme consiste à expliquer pourquoi les hommes non blancs sont amenés à être virilistes, car le raisonnement est piégé dès le départ. En effet, il y a l’acceptation implicite que ceux-ci sont donc effectivement plus sexistes et donc en creux, que les hommes blancs le seraient moins. L’expliquer en ne passant pas par le racisme biologique ou culturaliste mais par l’expérience du racisme n’est pas moins problématique.

Loin de moi l’idée qu’il existe un patriarcat universel. Le sexisme se construit selon les structures sociales des sociétés dans lesquelles il se déploie et on ne peut le détacher de l’histoire et des rapports économiques qui les régissent. De plus dans une société donnée, l’appartenance de classe et de race détermine aussi bien le sexisme vécu par les femmes selon leur condition, que le sexisme pratiqué par les hommes toujours selon les mêmes conditions. En l’occurrence, en France où des populations non blanches aux racialisations, trajectoires, et histoires diverses sont dominées, tous leurs faits et gestes, et en particulier leur genre et sexualité, réels ou supposés, font l’objet d’une attention du groupe majoritaire blanc. Et la conjoncture actuel réserve aux musulmans et aux musulmanes une attention particulière, et c’est peu de le dire. Je ne considère donc pas qu’il suffit de dire que « tous les hommes sont sexistes » pour régler la question. En revanche, et c’est l’objet de l’article, je refuse les réponses qui expliquent ce qui seraient les raisons du supposé virilisme des hommes dominés, alors que c’est l’idée de départ – ils sont plus sexistes que les autres – qu’il faut absolument rejeter, de même que le sous-entendu selon lequel on peut « comparer » ce qui seraient « différents sexismes ».

Parce que s’il y a bien des situations variables, ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question.

  • les conditions de possibilité d’exercice du sexisme.

Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ?

D’ailleurs il serait bon que les tenants de la vision selon laquelle le sexisme des hommes dominés s’explique en réaction à l’exploitation et au racisme subis, nous expliquent pourquoi les femmes dominées, exploitées et opprimées par le racisme, n’ont pas elles aussi envie de se « venger » sur leurs époux en assassinant ceux-ci, au même rythme que ces derniers peuvent tuer les femmes avec qui ils partagent ou ont partagé leur vie ? Et c’est là que pour le justifier, on se verra obligés de dire que c’est peut-être parce que les hommes dominés sont plus opprimés que les femmes de leur race/classe qu’ils les violentent. Il faudra alors sélectionner et insister sur les violences spécifiques aux hommes dominés et invisibiliser/minimiser celles spécifiques aux femmes dominées pour que le raisonnement tienne. Pour ma part j’ai choisi : l’explication sur les possibilités d’exercer le sexisme selon sa race/classe me semble bien plus pertinente (et moins infâme, pour être honnête).

A ces conditions différentes d’exercice du sexisme pour les hommes, s’ajoutent les conditions pour les femmes de pouvoir ou non s’en extraire, variable là encore selon leur position de race et classe. Pouvoir fuir sans s’appauvrir n’est pas donné à toutes les femmes. Cette question a déjà été traitée par les courants féministes attentifs aux conditions de race/classe des femmes et mérite un développement à elle seule. Il serait donc moins question pour les femmes des classes dominées lorsqu’elles subissent des violences mais ne partent pas de « solidarité avec leurs hommes » ou « d’esprit de sacrifice » que d’impossibilité structurelle de pouvoir se barrer.

  • Perceptions et réactions à géométrie variable

Selon que l’acte ou le comportement sexiste est celui d’un blanc ou d’un non blanc, d’un riche ou d’un pauvre, les perceptions et réactions aussi bien médiatiques, politiques que judiciaires sont très différentes et penchent irrémédiablement pour l’absolution de l’homme dominant, et la condamnation (non pas par antisexisme mais par haine des pauvres et racisme) de l’homme dominé. Lorsque ce dernier en plus n’est pas blanc, vit en banlieue, et « pire » est musulman, la condamnation se fait d’autant plus féroce. L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.

Regardez tous ces scandales politiques, ceux qui par le passé ont impliqué des DSK, des Polanski, pour ne citer qu’eux, ceux qui aujourd’hui impliquent des Trump aux Etats-Unis, des Baupin en France… Regardez comment les députés ont il y a quelques mois rejeté l’amendement qui prévoit l’inéligibilité d’un homme politique condamné pour agressions sexuelles. Autrement dit, l’idée qu’un homme de leur caste soit pénalisé pour avoir agressé sexuellement une femme leur est insupportable. Il y a donc quelque chose que possède l’homme dominant face au sexisme qu’il pratique et qui est essentielle : l’impunité quasi totale. C’est ainsi qu’à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés.

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Analyser ces deux dimensions (conditions de possibilité d’exercer le sexisme et perceptions/réactions différenciées selon qui est sexiste) permet de lutter contre la déshumanisation des hommes non blancs, chose que ne fait pas l’analyse qui les tient pour plus sexistes en l’expliquant parce qu’ils sont dominés et réagissent au racisme. Analyse qui remplace une justification raciste utilisée pour légitimer une domination, par une justification elle aussi raciste, mais partant cette fois d’une réelle intention antiraciste et de défense communautaire dont la sincérité est certaine…mais malgré tout prisonnière de ce dont elle entend pourtant se libérer. A la volonté de stigmatiser, on veut substituer l’empathie : vu tout ce qu’ils subissent, comprenez leur besoin de se montrer virilistes…Or, les hommes non blancs n’ont pas besoin d’une empathie qui caresse dans le sens du poil la perception dominante à leur égard, mais d’analyses robustes capables de saper les fondements de l’idéologie raciste  qui les vise en particulier depuis des siècles (et qui possède aussi son pendant féminin). Mais préoccupée par le fait d’apporter des réponses à ce qu’elle accepte comme une donnée de départ – les hommes non blancs sont virilistes – l’analyse qui « explique » le virilisme supposé des hommes non blancs par leurs frustrations d’hommes opprimés par le racisme ne parvient pas à démystifier le sexisme des hommes dominants de manière concrète. Elle se limite  à des déclarations de principe du type  « il faut aussi montrer le sexisme de l’homme blanc ». Mais cette volonté d’exposer la violence sexiste du dominant ne peut se transformer en un réel potentiel critique que si l’on s’extirpe du piège tendu par la racialisation des questions sexuelles qui nous en enjoint à accepter ses prémices.

Par ailleurs, pour nous accompagner dans la sortie de ce piège qui nous est tendu, et comme nous y invite ce texte salutaire intitulé Critique de la critique du virilisme, il est temps d’arrêter de tenir pour viriliste que ce qui est bruyant, voyant et fait référence aux culture populaires. Autrement dit, arrêtons d’avoir une perception bourgeoise de ce qu’est la virilité. Et nous verrons que les comportements dits « expressifs », plus bruyants ou voyants des hommes dominés ne méritent pas plus « d’explications » que les attitudes plus subtiles mais non moins sexistes et viriles des hommes dominants. C’est cette perception bourgeoise à laquelle nous avons cédé qui nous fait croire que les propos d’un rappeur qui parle explicitement de « sa bite » sont particulièrement virilistes. Et puisque nous sommes antiracistes, nous allons déceler un message passant par ce que nous acceptons être, telle que nous y invite la pensée bourgeoise, une masculinité excessive, un virilisme débordant. Et puisque ça déborde il faudra expliquer pourquoi. Avec des arguments antiracistes, bien sûr. Mais, si on se libère de cette pensée bourgeoise, parler de « sa bite » sera-t-il réellement plus viriliste que de parler de « galanterie à la française », sans aucune grossièreté ou parole crue, mais pour défendre un violeur de la classe dominante comme l’ont fait dans plusieurs affaires des bourgeois français qui sévissent à la télévision ? En clair la bourgeoisie blanche a construit et imposé une idée de ce qu’est le virilisme, en choisissant de pointer des types de comportements qui ne relèvent pas de ses propres codes mais visent ceux des classes dominées.  Et voilà que nous, sûrs de lui résister, nous partons de cette idée bourgeoise pour confirmer que oui, le virilisme c’est ça, (et qu’il s’agit donc bien d’une affaire de pauvres et de racisés) mais que, attention, cela ne s’explique pas pour les raisons que l’on croit. Nous  voilà persuadés d’avoir attaqué l’idéologie blanche bourgeoise, alors que nous ne faisons que nous débattre dans la prison qu’elle nous a construite. C’est tout simplement un comble.

Disons-le donc le plus fermement possible : il n’y a aucune issue non raciste à tous types d’argumentations qui se demandent et entreprennent d’expliquer pourquoi les hommes non blancs sont virilistes, fussent-elles motivées et argumentées par une critique du racisme. La seule issue est la suivante :  analyser des discours, des représentations et des politiques qui à la fois fabriquent des imaginaires sur le sexisme quand il est porté par des non blancs et condamnent symboliquement ou pénalement ces derniers de façon plus sévère alors qu’un boulevard d’impunité est offert aux hommes dominants.  Par exemple, sur un autre sujet mais proche, pour combattre la construction islamophobe du « problème musulman » (Hajjat, Mohammed, 2013) nous savons qu’il ne s’agit pas de réfléchir aux « comportements des musulmans », même lorsqu’on ne les naturalise pas et qu’on les analyse comme des constructions sociales, mais de combattre les logiques politiques et médiatiques qui fabriquent l’islam et les musulmans comme un problème. En revanche, partir des « comportements des musulmans » revient à entériner l’idée qu’il y a effectivement un problème. Le raisonnement est le même s’agissant de la racialisation du sexisme et des hommes non blancs.

En définitive, entre faire comme les non blancs au service de la blanchité, qui au moyen d’arguments foncièrement racistes veulent confirmer le sexisme supposé plus féroce de nos frères de condition et de luttes, et des réponses antiracistes qui, tout en voulant sincèrement les défendre de la violence qui les vise, se contentent de fournir des raisons plus acceptables car pointant le racisme, mais sans contester l’idée de départ qui sous-tend tous ces faux débat, choisissons la rupture. Rupture avec la racialisation des questions sexuelles et tout ce qu’elle engendre comme grille de lecture raciste, et déshumanisation des hommes et femmes non blancs.  Rupture avec la nécessité d’expliquer ce qui en réalité n’existe pas mais  dont on renforce la croyance  par ces « explications » aussi antiracistes soient-elles dans leur intention. Rupture avec la pensée coloniale qui imprègne l’ensemble des représentations et imaginaires. Pour commencer à décoloniser. Véritablement.


Ajout (20/11/16) : j’ai oublié de parler des liens qui peuvent être faits entre une dite « virilité bafouée » par l’impérialisme et le jihadisme. Là encore je prends des distances avec cette analyse et préfère penser que la dimension quasi exclusivement masculine de la prise des armes pour s’opposer à l’Occident – qu’il s’agisse des formes jihadistes, ou plus traditionnellement anticoloniales – est sûrement plus liée au fait que l’accès aux armes et aux outils de la guerre est lui aussi quasi exclusivement masculin. Je n’apprends rien à personne en disant que dans bon nombre de sociétés, impériales ou colonisées, ce sont les hommes qui se sont appropriés la maîtrise et la circulation des armes. Ceci dit, il faut ajouter que certains épisodes de révoltes anticoloniales passées et présentes, entre autres, montrent des femmes dans les combats armés. Mais c’est plus rare, sûrement encore une fois en raison de la division sexuée du travail, des tâches,  des rôles sociaux et …de l’accès aux armes.

#LeRacismeDeGaucheCest : Analyse et toutes les pancartes

Les organisations des luttes de l’immigration, des quartiers populaires et de l’antiracisme politique savent que la droite, et en particulier l’extrême droite, servent toujours d’alibi pour masquer le racisme de gauche. Récemment est paru un article de blog qui décortique les récentes saillies racistes des milieux d’extrême gauche face à une visibilité nouvelle de l’antiracisme politique. L’auteur y décrit remarquablement comment plutôt que de s’en prendre directement à l’immigration en tant que telle, comme c’est le cas avec les idéologies de droite, le racisme de gauche prend le détour supposé plus respectable de s’attaquer aux antiracistes (autonomes).  Ainsi, là où les premiers assument de vouloir nous exclure de la nation, les autres, à gauche, s’échinent plutôt à nous exclure de la politique.

Or si on se réfère à la célèbre citation de Sayad selon laquelle « exister c’est exister politiquement », on comprend que les attaques pleines de rage d’une certaine extrême gauche qui invite les racisés à s’en aller de la politique participent en fin de compte à nous exclure également de la nation, comme le souhaitent les droites. Quelle est alors le sens de cette exclusion ? Il s’agit de nous construire/reproduire/maintenir comme corps illégitimes, puisque physiquement nous allons rester dans ce pays. Il s’agit donc surtout d’une exclusion symbolique (pour l’instant…).Et qu’est-ce qu’un corps illégitime ? C’est celui sur lequel peut s’exercer une violence qu’on ne se permettrait pas sur un corps légitime. Celui à qui on peut faire subir l’humiliation de se dévêtir à la plage, que l’on peut blesser, tuer sans raison, sans avertir la famille, parce que de toutes les façons sa vie vaut moins que celles des véritables humains.

Voici donc la position dans laquelle droites et gauches souhaitent nous maintenir. Les premiers car ils nous pensent inassimilables, les autres car ils entendent mener à notre place un combat contre le racisme que nous ne saurions mener seuls, non seulement par incapacité, mais aussi parce que cela serait dangereux pour l’antiracisme lui-même, dans la mesure où nous sommes, selon eux, particulièrement réactionnaires. On a notamment pu voir, publier sur des sites d’extrême gauche, un texte (parmi tant d’autres…), véritable archétype du racisme de gauche, qui invite les « racialisateurs », à s’en aller, et donc à abandonner la lutte politique que leurs théories ne feraient que salir. Or, sachant que l’une des particularités de l’antiracisme politique est d’être mené par les racisés, ce sont bien ces derniers qui sont, une fois de plus, inventer à s’en aller. Il s’agit là du vocabulaire raciste de base (« allez vous-en », « cassez-vous » etc) qui, mélangé à du bavardage sur la « lutte des classes » passe pour une « réflexion critique sur le racisme » dans certains milieux (voir note en fin d’article pour plus de précisions).

Bref, après cette longue introduction, place à un ensemble de pancartes que j’avais réalisées initialement sur facebook. Dans la continuité des critiques émises de longue date par l’antiracisme autonome, elles ont pour but d’attaquer des expressions banales du racisme post colonial, prenant simplement les atours de la pensée émancipatrice de gauche. Les pancartes sont organisées de la façon suivante : 1) racisme en général 2) négrophobie 3) islamophobie. Et comme chaque pancarte peut se comprendre toute seule, n’hésitez donc pas à vous en servir à votre guise!

Racisme en général

 

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Négrophobie

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Islamophobie

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Et pour vous, les frères et soeurs, c’est quoi le racisme de gauche ?


Note : pour la petite histoire, l’un des sites qui a publié ce morceau de racisme et de mauvaise foi, Marseille info, n’a pas jugé utile de prendre des distances avec ce texte, alors que lorsque quelque mois plus tard, cette plateforme décide de publier le récit à la première personne de violences policières subies par un garçon maghrébin , on peut y lire la chose suivante : « Le témoignage d’une personne racisée, glanné sur internet. Si nous ne partageons pas certaines perspectives citoyennistes de l’auteur ainsi que quelques jugements trop hatifs , nous pensons qu’il apporte de nombreuses pistes de réflexion à certains de nos débats et à certaines de nos questions… » Autrement dit, il est moins choquant de publier un texte écrit à coups sûrs par des blancs, uniquement ou en majorité, issu d’un blog invitant les racialisateurs présumés, c’est à dire les racisés qui mènent les luttes antiracistes autonomes, à s’en aller (« racialisateurs go home »), que de publier les propos d’une victime de violences policières qui ferait preuve de « citoyennisme ». Dans le premier cas, pas besoin de prendre ses distances avec le racisme, dans le second cas, le citoyennisme, attention c’est trop grave. On est face à l’énième illustration du fait que le purisme politique n’est attendu que des racisés, là où les blancs d’extrême gauche (aimant se cacher derrière un alibi noir ou arabe) ont des passes-droit affolants.

Que révèle l’idée selon laquelle «l’islamophobie n’est pas un racisme car les musulmans ne sont pas une race » ?

Une des bases de la rhétorique islamophobe est de refuser que l’islamophobie soit qualifiée de racisme, parce que « les musulmans ne sont pas une race ». L’argument, porté aussi bien par individus allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant bien sûr par Gilles Clavreul le nouveau grand patron du DILCRA, nouvelle arnaque de l’antiracisme d’Etat, se veut d’une logique implacable. Du moins, pour ceux qui le diffusent.

Parce qu’il y a pourtant une faiblesse conséquente à cet argument comme nous le verrons, particulièrement lorsqu’on se prétend « universaliste », et  en mission contre les « racialistes » supposés. Entendez par là, tout le spectre de mouvements antiracistes autonomes vis à vis du pouvoir, dont la première des particularités est d’être menés par les victimes du racisme elles-mêmes en tant que corps politique constitué – et non pas individus isolés dans une grande soupe « universaliste », c’est à dire blanche. Son autre particularité est de cibler un racisme dit systémique, mettant en cause l’Etat entre autres, et non pas uniquement des individus qui seraient méchants et dont les idées seraient simplement à corriger par des campagnes appelant à l’amour de son prochain. Cet antiracisme autonome, c’est l’ensemble de mouvements qui ont été obligés de requalifier leur lutte en accolant le terme de « politique » après antiracisme, donnant ainsi l’antiracisme politique, afin de se réapproprier un combat dont la captation par des officines d’Etat n’a fait que dépolitiser et vider de tout sens les mots « racisme » et « antiracisme ». Et c’est bien cette dépolitisation qui explique que tout et n’importe quoi puisse être dit au sujet de l’islamophobie, notamment des remarques indignées que l’on « confonde racisme et islamophobie ».

En effet, lorsqu’on refuse à l’islamophobie le qualificatif de racisme, parce que, je cite, « les musulmans ne sont pas une race », c’est a priori admettre qu’on pense tout au fond, même inconsciemment, malgré l’universalisme proclamé, que d’autres groupes sont des races pour de vrai.

Plus précisément, considérons l’alternative suivante :

  • soit ceux qui utilisent cet argument considèrent que les termes « noir », « arabe », contrairement à « musulman », renvoient à des groupes qui seraient des races pour de vrai et là ils sont indubitablement racialistes.

 

  • soit ils pensent que « noir » « arabe » sont bien des catégories construites et non pas des races, mais que le mot « musulman » tout en renvoyant lui aussi à une construction historique relèverait d’une réalité trop différente pour que le traitement discriminant des populations auquel il renvoie puisse être qualifié de « racisme ».

Dans le premier cas, les choses sont plutôt claires, même si bon nombre de ceux qui braillent à longueur de temps que « les musulmans ne sont pas des races » (avec l’idée implicite que d’autres types de catégorisation en sont) ne se rendent pas compte du fait qu’ils se révèlent tels qu’ils sont : des racialistes. Les vrais racialistes. Ils croient au fond qu’il existe des catégories qui sont réellement des races, et que le racisme est le fait d’avoir des préjugés les unes envers les autres. Cette idée a des implications graves, notamment le fait de tenir le racisme, non pas pour une construction historique produite par un système d’exploitation et d’oppression,  mais pour une réaction négative aux « différences entre les humains »; ce qui revient à valider encore une fois l’existence des races, ontologiquement parlant, et à simplement regretter qu’elles ne soient pas traitées toutes pareilles. Or en réalité, s’il y a bien des différences réelles entre les peuples, le racisme produit des formes de différenciation qui reposent sur de l’idéologie, du fantasme qui ensuite marquent les corps et les esprits et se font passer pour des « vérités », éternelles, mais qui ne renvoyaient à rien de réellement « déjà là ». Ce ne sont pas les différences qui produisent le racisme, mais ce dernier qui re-signifient les différences existantes et en créent d’autres à partir de théories fumeuses. A l’heure actuelle il est presqu’impossible de se départir des visions que le racisme a construites pour appréhender aussi bien les peuples qu’il a consacré supérieurs que ceux qu’il a déclaré inférieurs. Ici bien sûr, il s’agit de considérer essentiellement les aspects idéologiques du racisme. La base matérielle du racisme renvoie quant à elle aux besoins de justifier l’exploitation des peuples et le pillage de leurs ressources. Ainsi, si on s’autorise à planter son drapeau chez Autrui, et à administrer ses richesses, c’est parce que cet Autre  n’est pas civilisé disait-on avant, et pas assez démocratique ou progressiste dit-on aujourd’hui. Avec toutes ces implications contenues dans le fait de dire que « contrairement à d’autres catégories, les musulmans ne sont pas races » n’est-ce pas savoureux de voir de supposés « anti racialistes » réaffirmer implicitement qu’au fond ils croient en la race ? C’est à la fois savoureux et édifiant car ça dit long sur leur prétendu anti racisme et leur « universalisme »…

Le second cas de figure de l’alternative présentée plus haut amène deux réflexions. Premièrement, cela voudrait dire que les gens qui déclarent que « les musulmans ne sont pas une race »  reconnaissent cette fois que les catégories raciales n’existent pas en soi et sont produites par le racisme. Que les races n’ont pas besoin d’exister pour que le racisme existe, car il faut bien insister, c’est lui qui produit les races et non l’inverse. Jusque-là tout va bien. Mais pour ceux qui adhèrent à cette lecture, tout en invectivant constamment les militants de l’antiracisme politique, cela montre qu’ils sont particulièrement hypocrites lorsqu’ils font semblant de ne pas comprendre quand les gens parlent de « races sociales », ou de « race comme une construction sociale ». Cela veut dire qu’ils sont aptes à comprendre que la mobilisation politique de catégories produites par l’histoire ne signifie pas nécessairement qu’on les légitime, mais peut aussi servir à contester l’ordre social qu’elles ont produit. Savoir si oui ou non cette stratégie est efficace, dans quelle mesure, et en s’y prenant de quelle façon est une autre discussion. Toujours est-il, en acceptant de mobiliser l’idée de racisme contre les « noirs » ou contre les « arabes » – même si c’est de la façon la plus pathétique qui soit – les antiracistes universalistes auto proclamés  reconnaissent eux-mêmes que nommer les catégories visées le racisme, n’est pas ce qui constitue le racisme, et peut être aussi une manière d’y répondre.

En second lieu, si justement ils croient à des catégories raciales produites par le racisme, s’ils admettent qu’il n’existe pas de « vraies races » et que ce sont les contextes qui produisent les catégories raciales, pourquoi rejettent-ils d’emblée l’idée que la catégorie « musulman » peut être elle aussi recodée, redéfinie, réappropriée par l’idéologie raciste ? Bien sûr, « musulman » désigne une catégorie religieuse choisie par ceux qu’elles désignent, et n’est pas à son origine, un terme d’assignation « raciale » dirons-nous, au risque d’être anachronique, à l’image de ceux choisis par les peuples eux-mêmes (comme « arabe ») ou de ceux assignés dans l’expérience moderne du racisme (comme « noir »). Donc oui, à l’origine « musulman », cela désigne le fidèle d’une religion. Mais entre le début de cette religion et aujourd’hui, il s’est passé beaucoup de choses, comme notamment l’apparition de la suprématie blanche comme produit historique que nous n’allons pas détailler ici. La colonisation européenne est à ce propos un moment de racialisation de l’islam et des musulmans, construit comme l’envers obscur de la modernité occidentale. Seuls des hypocrites peuvent prétendre que lorsqu’on dit « musulman », on pense à une catégorie purement religieuse, absolument neutre et aucunement liée à une quelconque « origine« . Arrêtons de nous mentir :  quand on dit musulman, on pense à arabes, voire parfois à ouest africains, à comoriens dans certaines villes comme Marseille, à turcs, en tout cas on pense aux Autres, au Sud, à « l’orient », à « là-bas ». Pas à « chez nous », et encore moins à « nous » quand ce nous signifie « l’europe », « l’occident ».. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la grande majorité des actes islamophobes sont accompagnées d’insultes de type « sale arabe », « rentre chez toi! », « casse-toi dans ton pays avec ton voile »! …bref, le vocabulaire raciste habituel qui invite ceux qu’on dit étrangers à « rentrer chez eux ». Donc oui, entre le temps de son apparition en tant que religion et aujourd’hui, l’islam a été racialisé et ses fidèles aussi. Et c’est bien en cela que le contexte produit le « musulman » comme une « race » c’est à dire une catégorie qui d’un point de vue raciale n’existe pas en dehors du contexte de stigmatisation qui la produit, comme pour « noir », pour « arabe », même si les modalités de construction de ces deux dernières catégories sont différentes. Mais c’est justement parce que les catégories raciales sont construites par des contextes – tous différents – qu’elles ne sont pas forcément identiques et ne sont pas régies par les mêmes mécanismes.

Frantz Fanon, grand théoricien du colonialisme qu’on ne présente plus, nous a livré dans son immense production théorique, quelques éléments qui peuvent éclairer la compréhension de ces différentes modalités par lesquelles adviennent les catégories raciales. Cela s’explique par des évolutions du contexte et des rapports de force :

  • « Le racisme vulgaire, primitif, simpliste prétendait trouver dans le biologique, les Ecritures s’étant révélées insuffisantes, la base matérielle de la doctrine. […] De telles affirmations, brutales et massives, cèdent la place à une argumentation plus fine. Çà et là toutefois se font jour quelques résurgences. C’est ainsi que la « labilité émotionnelle du Noir »,  » l’intégration sous-corticale de l’Arabe » la « culpabilité quasi générique du Juif » sont des données que l’on retrouve chez quelques écrivains contemporains. […] Ces positions séquellaires tendent en tout cas à disparaître. Ce racisme qui se veut rationnel, individuel, déterminé génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel. L’objet du racisme n’est plus l’homme en particulier mais une certaine forme d’exister. A l’extrême on parle de message, de style culturel. Les « valeurs occidentales » rejoignent singulièrement le déjà célèbre appel à la lutte de la « croix contre le croissant ». (Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, p.40)

C’est ainsi que « musulman » devient une catégorie raciale, et que par exemple, le hijab communément appelé voile fonctionne comme une métaphore de la question raciale. Ce n’est évidemment pas le tissu qui dérange, mais ce qu’il dit de la présence – et pire, de la résistance à l’assimilation, même non pensée comme telle(1) – de l’Autre « chez nous ».

Quant aux personnes qui concèdent que l’islamophobie peut être un racisme, mais qui pensent qu’il ne s’explique qu’en réaction à ce qu’on appelle « terrorisme » uniquement quand ce sont des musulmans qui commettent des crimes contre l’occident (pas quand c’est Bush qui lance à la face du monde une guerre mensongère en Irak tuant des millions de personnes et ouvrant un terreau fertile à ceux qui finiront par former Daesh), ils n’ont qu’à se plonger dans l’histoire coloniale, puis dans celles des luttes de l’immigration, bien avant le 11 septembre 2001 pour voir s’il leur est réellement possible de soutenir que « l’islamophobie est une réaction au terrorisme », et pas un produit de la modernité occidentale en générale, et du colonialisme français en particulier.

 

…..

 

(1) ici il n’est pas question de dire que le port du hijab (ou de tout autre marqueur extérieur d’appartenance à l’islam) est le fruit d’une volonté de résistance à l’assimilation du point de vue des concernées, mais plutôt que c’est ainsi que cela est construit médiatiquement et politiquement, ce qui révèle qu’il y a bien un projet d’assimilation français que certains comportements mettent à mal. Pas besoin d’expliquer en quoi l’assimilation est un des avatars du racisme, de la croyance en la supériorité de certains sur d’autres, car en effet, parle-t-on de la nécessité de s’assimiler pour ceux des européens qu’on dit expatriés (et non immigrés) vivant en Afrique ? Non, l’assimilation, c’est bien dans un seul sens, précisément parce qu’il s’agit d’un rapport de domination.

Les « origines » comme patrimoine génétique pour les peuples du Sud selon la pensée raciste

En Europe et en Amérique du Nord, une « personne non blanche » – jugée « Autre » pour sa couleur, ses origines et/ou sa religion – même quand elle nait et grandit en Occident, même quand elle n’est jamais allée dans le pays de ses parents (ou grand-parents) autrement que pour des vacances, voire même quand elle n’y est jamais allée tout court, sera pourtant considérée, dès lors qu’elle commettra un acte répréhensible, comme un produit du fameux pays d’origine des parents (ou grand-parents) plutôt que comme un produit de la société européenne ou américaine qui l’a façonnée, la seule société dans laquelle cette personne s’est construite. En clair : si vos parents sont d’origine africaine ou afghane (pour rester sur un triste exemple récent) et que vous commettez un crime, même si vous avez toujours vécu en Europe ou aux Etats-Unis, que vous ne connaissez que ces sociétés, vous êtes renvoyées à cette origine qui serait sensée expliquer votre méfait.

Selon cette logique – disons le, raciste – ce serait donc moins votre environnement immédiat qui serait un élément déterminant dans votre parcours, mais un environnement extérieur, lointain, parfois connu de vous qu’à travers quelques visions fantasmées et idéalisées. Les origines seraient donc – lorsqu’ils s’agit de populations issues du Sud – comme des gênes qui se transmettraient. Et c’est bien là que se trouve le racisme de ce raisonnement. Mais rappelons-nous, ledit raisonnement s’applique que si vous commettez un crime, ou êtes dérangeant pour quelques raisons que ce soit. Parce qu’autrement, si on a au contraire de quoi être fiers de vous, on effacera les fameuses origines du Sud, comme pour expliquer que si vous vous en êtes sorti, malgré elles, c’est bien parce que vous vivez en Europe ou aux Etats-Unis. Ainsi le musulman criminel ayant toujours vécu en Europe ou aux USA est surtout « d’origine afghane » quand ceux qu’on adule (un Zidane par exemple, notamment par rapport à Benzema renvoyé à ses origines de « race » (Algérie) et de « classe » (banlieue) ) sont vus comme surtout « français ». Si le premier est mauvais, c’est à cause de ses origines, si le second est bon, il n’a pas d’origine, il est un produit français.

Cette réflexion me rappelle ce que ma mère m’avait dit quand j’étais enfant, à propos d’un exemple ne renvoyant pas à une tragédie, mais qui reste tout de même révélateur de ce processus généralisé aux non blancs : « quand Marie José-Pérec [star antillaise de l’athlétisme dans les années 90/début 2000] gagnait, on disait toujours « la française », mais depuis le fiasco de Sydney on dit « la Guadeloupéenne »! Dès que c’est pour dire du mal c’est une Guadeloupéenne ! « 

C’est le principe d’insister sur une origine – ou une religion – lorsqu’on veut stigmatiser, mais de l’effacer lorsqu’on veut suggérer que ce n’est que l’assimilation dans le modèle occidental qui peut produire quelqu’un de bien ou qu’on y a un intérêt idéologiquement parlant même quand les personnes ne sont pas occidentales. Par exemple, regardez comment les médias n’arrêtent pas de présenter les crimes de Daesh comme ceux de musulmans contre « les autres » alors que Daesh tuent surtout et d’abord d’autres musulmans puisque c’est surtout au Moyen-Orient qu’ils commettent des massacres. Pareil, quand les kurdes combattent Daesh, ces derniers sont « les musulmans face aux autres », et jamais on ne prend le temps de rappeler que la majorité des kurdes est musulmane. Et que oui, encore une fois, la majorité des gens qui subissent ou se battent contre Daesh sont des musulmans. Mais c’est parce qu’il s’agit bien de ce que je décris : on insiste sur l’islamité des uns (les mauvais) et on efface l’islamité des autres (les bons) car le but est de nous maintenir dans la funeste grille de lecture du choc des civilisations qui nous fait croire à la guerre entre « l’islam et l’occident » alors que les choses sont plus complexes et renvoient aussi à l’impérialisme occidental – qui n’est, lui, jamais qualifié de terrorisme – ainsi qu’aux enjeux de domination entre puissances régionales (Arabie Saoudite, Iran etc).

Bref, avoir des « origines » ou une religion – uniquement quand il s’agit de celles du Sud – c’est lorsqu’on a quelque chose à te reprocher.

« Ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs » : rencontre avec les PanAfroRévolutionnaires du Collectif Cases Rebelles

Cases Rebelles est un collectif composé de noirEs africainEs et caribéenNEs se définissant comme « PanAfroRévolutionnaires », c’est à dire, selon leurs propres termes : « des panafricainEs qui veulent tout révolutionner en même temps. Avec amour ». Ce collectif produit énormément de contenus écrits et audio sur les luttes noires. De plus, certainEs membres sont associéEs à la dynamique panafricaine du côté de Nantes, et le collectif fait également alliance avec des groupes sur d’autres villes. En effet, à la mobilisation contre les violences policières prévue le 18 juin à Paris, pour Lamine Dieng ainsi que les autres victimes, Cases Rebelles proposera des portraits de 100 victimes de la police (Plus d’infos sur cet important projet à diffuser, ici).  Après plusieurs années d’appréciation mutuelle, j’ai proposé il y a quelques mois au collectif de changer de casquette : cette fois, plutôt que d’en poser, il répondra aux questions. Au programme : négrophobie, luttes panafricaines, Caraïbes, santé mentale, lutte des classes et bien d’autres choses. Bonne lecture !

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  • Vous avez fêté en 2015 vos 5 ans d’existence. Premièrement, bravo d’avoir duré et je vous souhaite encore d’exister le plus longtemps et le plus sainement possible. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

L’une des principales constatations c’est sans doute que l’on a appris, découvert beaucoup de choses dans ce travail d’auto-éducation et de récupération de nos histoires. La deuxième c’est la difficulté d’agir et de sortir de l’isolement, de se connecter à plus de personnes dans la vraie vie quand on est hors de Paris/IDF. Notre objectif n’était pas de devenir un média mais un groupe militant. Et là-dessus on est un peu frustréEs. Ensuite, exister sainement en petit collectif sur le long terme ce n’est pas toujours facile mais on résiste.

  • Lors de ces 5 ans, vous avez produit quelques petites « phrases d’anniversaire » très stimulantes politiquement. J’aimerais bien revenir sur une en particulier « Pas de leaders, pas de porte paroles, mais du collectif et de l’amour ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

5years4On croit vraiment que la question de la circulation du pouvoir, de la parole, des prises initiatives sont des enjeux cruciaux dans les modes d’organisation politique. L’idée de leaderEUSEs naturelLEs est problématique. Elle tend à entériner des privilèges : capacité à s’exprimer, à convaincre, voire à manipuler. La question du porte-parole est emblématique en ce qu’elle implique de validisme et de capacitisme : est-ce qu’un porte-parole peut-être muet, peut-il bégayer, peut-il faire des fautes de français, peut-il parler lentement, à voix basse ? La représentation du porte-parole est hyper normée et ces normes sont validistes, ethnocentrée et virilistes, même dans des organisations féministes, etc. Et puis il y’a les slogans, les formules qui souvent doivent avoir une efficacité publicitaire. Bref, le combat implique pour nous que l’on embrasse nos diversités et donc nos diversités d’expression. Qu’on accepte que tel exposé soit fait par X même si X n’est pas très à l’aise à l’oral. Le charisme, l’éclat projeté sur les leaderEUSEs effacent systématiquement le travail de toutes les personnes autour sans qui il n y’aurait pas de mouvement ; cela recrée donc des classes. Les leaderEUSEs ont d’ailleurs une tendance à monopoliser la parole, on trouve ça très fatigant. Ils confondent «  libérations » et« lavages de cerveaux ».

Notre attention au collectif vient aussi du fait qu’on se définit comme groupe anti-autoritaire et qu’on tient à l’horizontalité dans les décisions.

L’amour doit être par ailleurs pour nous le ciment des luttes : nous devons avoir de l’amour pour nous-mêmes, lutter contre notre propre négrophobie, avoir de l’amour pour les autres noirEs avec toutes leurs complexités. Mais ça veut dire aussi aimer tous les êtres vivants et la planète ; tout cet amour est important. Il s’agit d’essayer de ne pas se laisser envahir par la haine. La haine rend obsessionnelLE, empoisonne ; ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs. L’amour permet de croire aux possibilités de changements, de déconstructions, de constructions… Dans la mesure où nous bénéficions nous aussi de privilèges – en fonction de nos situations personnelles – nous pouvons être dominantEs – nous avons aussi du travail de déconstruction à faire et nous avons plutôt intérêt à ce que les dominéEs dans ces rapports sociaux-là ne conçoivent pas leur possible libération qu’à travers notre disparition en tant que personne. Les nombrilistes focaliséEs sur les rapports sociaux qui les désavantagent l’oublient souvent : on est rarement dominéE intégralE.

  • J’aimerais revenir sur février 2008 au Cameroun, événement qui revient assez souvent sur votre site où dans vos publications sur les réseaux sociaux. Comment avez-vous été amené à en parler ? Pourquoi il est important pour les noir(e)s en France de s’y intéresser ?

D’un point de vue panafricain il est important de comprendre que nos émancipations se jouent toujours dans un « ici » et dans des « ailleurs » auxquels nous sommes liés symboliquement, affectivement et concrètement. C’est capital de suivre et partager les luttes d’émancipation en Afrique, toutes, pas uniquement celles qui semblent victorieuses. Les silences français sur ce qui se passe au Cameroun témoignent d’une collusion de longue date entre les régimes autocratiques camerounais et la France. Et tout cela protège les intérêts de l’ancien pays colonisateur et de multinationales dont il sert également les intérets, comme le groupe Bolloré par exemple, largement implanté au Cameroun. On a d’un côté la France qui exerce encore une puissante domination économique, politique et culturelle, et de l’autre un régime quasi sans alternance depuis 1960 et qui tire sa légitimité originelle de l’écrasement, l’anéantissement de la lutte pour une véritable indépendance. Le continuum colonial ici est aussi celui du crime ; le pouvoir se maintient chaque jour par la force et dans le sang. Et cet état de fait n’a jamais été sanctionné : ni par un changement de régime, ni par la justice.

Actuellement Paul Biya manœuvre encore pour se représenter en 2018, après 34 ans de pouvoir et une modification de la Constitution il a 8 ans. C’est d’ailleurs cela qui a déclenché les révoltes, la dernière semaine de février 2008. Ce que les médias occidentaux ont appelés « les émeutes de la faim » pour les vider de leur sens politique ne rejetaient pas seulement Biya l’homme politique ; il s’agissait de libération, de justice sociale, de libertés publiques. La force de ce mouvement résidait dans son caractère absolument politique, populaire, et jeune. Les témoignages que nous avons recueillis racontent à la fois une chronologie du mouvement mais aussi sa formation, les formes d’organisations qui l’ont rendu possible. Ils racontent aussi la répression, la réponse militaire à une crise politique, ou comment la violence d’Etat protègent les intérets impérialistes internationaux (la France n’est plus la seule en course ici). Mais Février 2008 n’est pas un exemple isolé de fort mouvement de contestation à l’époque sur le continent ; on peut aussi parler du Sénégal, de la Côté d’Ivoire, ou du Burkina Faso, et plus récemment du Togo ou de la RDC.

Ce qui reste important pour nous, à travers les manifestations de 2008 et d’autres luttes contemporaines sur le continent africain, c’est de comprendre ce qui structure les régimes post-coloniaux autoritaires, quels sont les liens entre la répression des mouvements politiques, l’enfermenent massif des opposants, des pauvres, et le maintien de l’exploitation des ressources du continent et de ses populations. Et comment cette mécanique coloniale, capitaliste repose sur et se nourrit de l’impunité de dirigeants criminels et du silence des États et consortium bénéficaires. Les vies noires continuent d’être dévalorisées ici aussi. À ce jour il n’y a aucune enquête intérieure ou internationale sur les 150 victimes (bilan a minima) de la répression de 2008 au Cameroun, et il n’est pas permis de commémorer leur mémoire dans le pays.

  • Vous produisez également du contenu de qualité sur les caraïbes, en particulier la Guadeloupe. Chauvinisme oblige étant Guadeloupéen, j’aimerais bien qu’on discute du fait qu’il y a soit une forme de mépris, soit un grand désintérêt pour l’activité politique, syndicale et anticoloniale, pourtant très intense là-bas alors que dans le même temps on se borne à réduire « l’Antillais » à une forme d’apolitisme qui ne reflète pas la réalité. Etes-vous d’accord avec mon constat ?

Le mépris et l’ignorance sur ce qui s’est passé, se passe en Guadeloupe c’est affligeant. Certaines personnes préfèrent garder une image doudouiste datant de la colonisation, ou alors l’image de la rubrique faits-divers de France-Antilles… Le grand public a ouvert les yeux pendant le mouvement de 2009 mais l’intérêt a été bref. Au final, nombre de personnes conservent un rapport colonial aux Antilles dites françaises comme si rien ne pouvait s’y passer de déterminant, comme si son destin se jouait encore en France. Caricaturer ces territoires et les personnes qui y vivent ou qui en sont issues est au final une position politique qui va fondamentalement à l’encontre du panafricanisme et de toute forme d’unité noire. C’est aussi un sacré manque respect pour les populations issues de la déportation esclavagiste de même que pour les populations indiennes et africaines victimes du système d’exploitation qu’était l’engagisme et tout cela sans même parler du silence total sur l’annihilation des populations amérindiennes.

On entend beaucoup de jugements à l’emporte-pièce sur « les antillais ». Quand ça vient de personnes qui ne connaissaient pas l’UGTG avant 2009, qui ne connaissent pas les multiples mouvements sociaux de ces territoires, c’est la honte. Les gens en général connaissent 3, 4 martiniquais : Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau parfois. Ils les ressassent et parfois les lisent bien mal – quand ils les lisent – construisant des oppositions idéologiques grossières. Quant à la Guadeloupe la diversité des mouvements, la pluralité des courants politiques, des écrits, tout cela reste largement méconnu… Ces dernières années, lire par exemple les travaux de quelqu’un comme Marie-Héléna Laumuno autour du Gwoka c’est passionnant. Les trajectoires et les œuvres d’individuEs comme Sonny Rupaire, Gerty Dambury, Gérard Lauriette, Simone Schwarz-Bart, Eugène Plumasseau sont passionnantes. Un livre comme « Le couteau seul » de France Alibar et Pierrette Lembeye-boy est un classique pour nous. Bref, on pourrait citer beaucoup de noms…

Aujourd’hui en termes de luttes, en Guadeloupe toujours, un groupe comme Rebelle est une sacrée leçon de militantisme. Mais c’est comme si les Caraïbes restaient en permanence des terres vierges d’histoires, constamment effacées par le ressac des vagues et des clichés : plages, zouk, hyper-sexualisation, footballeurs, violence, etc. Et après ? Rien que sémantiquement, c’est problématique le nombre de faux décoloniaux qui parlent de « DOM-TOM », de « métropole », ou qui disent que là-bas c’est la France. Mais c’est aussi cette forme de pensée impérialiste, de logique de Centre, qui fait que nombre de militantEs ne pensent pas qu’il puisse se passer du politique là-bas ; du politique qui joue sur la Guadeloupe, mais aussi sur la France, le pays colonisateur. Glissant, par exemple, a pas mal écrit contre les logiques de Centre. Il faut le lire au lieu de s’accrocher aux interprétations qui aplatissent son œuvre, aux raccourcis. Le fait que ce que nous produisons sur la Guadeloupe ou même les Caraïbes en général ne suscite pas toujours un grand intérêt montre qu’au fond un certain nombre de personnes tiennent à conserver leurs idées reçues. Mais les antillaisEs ne sont pas les seulEs à être piégéEs dans des visions tropicales exotisantes ; la police brésilienne tue par exemple les noirEs à un rythme effroyable et pourtant l’image de carte postale et le mythe de la démocratie raciale demeurent en dépit du racisme meurtrier contre les noirEs et les amérindienNEs.

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Pour en revenir aux Caraïbes, on trouve cela gravissime quand des personnes qui se disent touchées par l’esclavage, voire qui revendiquent cette histoire en tant que noirEs, se complaisent largement dans la représentation caricaturale et le jugement des personnes qui descendent des populations déportées. Même Les aliénations antillaises sont à prendre, comprendre, analyser au regard de l’histoire esclavagiste et coloniale…

Revendiquer, se réclamer d’une déportation tout en méprisant les victimes premières et leurs cultures c’est terrible. C’est comme tous les gens qui se permettent de juger Haïti et les haïtienNEs ; honte à vous ! Si vous n’avez pas habité les corps directement porteurs de cette histoire d’émancipation unique au monde dont nous héritons touTEs, bref si vous n’êtes pas haïtienNEs, vous n’avez aucun droit de juger, conseiller, généraliser, en faisant abstraction de ce qu’il en a couté et coute encore à Haïti d’avoir ouvert la voie de la libération.

  • Pour poursuivre sur la Guadeloupe, et puisque vous vivez en France, comment répondez-vous à l’idée que n’étant pas sur place, vous n’êtes pas légitimes pour vous positionnez sur la vie politique et militante locale  guadeloupéenne ?

Pour ce qui est de la légitimité de nos positions en étant hors du pays nous allons essayer d’être clairEs. La sincérité de l’engagement patriotique ne se mesure pas à la durée de maintien en continu sur le territoire, sinon les vieilles familles békés seraient parmi les nationalistes les plus radicaux ; ce n’est pas le cas. Notre présence en France est complètement liées au fait que la Guadeloupe n’est pas indépendante et souveraine et donc à l’incidence que ça a sur la situation économique, sur l’exil organisé via le système universitaire, la fonction publique ou assimilée et bien entendu tout l’héritage du BUMIDOM. Nous n’avons pas fui par amour de la France et par détestation de la Guadeloupe. Mais ce qui est certain c’est qu’y retourner – ce à quoi certainEs d’entre nous aspirent – nécessite de l’humilité et la conscience des mécanismes de domination qui peuvent se mettre facilement en place entre nous et nos frères et sœurs là-bas. Cela veut dire aussi être attentifVE à nos privilèges sur le marché du travail, etc. Bien entendu nombre d’« expatriéEs » blancHEs qui débarquent en Guadeloupe ne se posent pas du tout ce genre de question ; certainEs arrivent même à militer sans mettre à perspective leur place, leur privilèges et le rôle qu’ils jouent dans cette recolonisation permanente. C’est typique d’une certaine forme de bonne conscience coloniale.

En tous cas, pour revenir aux « antillaisES » en France, ceux qu’Alain Anselin appelle « la troisième île »  l’idée qui voudrait qu’ils sont forcément sur des positions assimilationnistes et républicaine est fausse. Nos vues, nos perspectives, nos lectures sont bien évidement à mettre en perspective avec celles de ceux qui y vivent en permanence. Mais c’est cela aussi qu’implique les réalités transnationales et diasporiques : le peuple est sur le territoire mais aussi ailleurs. Et il porte aussi le pays en lui. Il y a toujours eu des individuEs en exil plus ou moins volontaire qui croyaient fermement  aux libérations nationales. Les personnes qui pensent qu’on est à côté de la plaque n’ont qu’à nous attaquer sur nos positions politiques, sur notre connaissance sociale, historique, politique du contexte. Mais de toute façon l’argument : « vous ne vivez pas ici donc vous ne savez pas » est un classique des arguments impérialistes. A ce compte là, il n’y a plus qu’à croire et répéter les mensonges des médias dominants vendus aux bourgeoisies coloniales.

  • Que pensez-vous du fait que dans les milieux militants non noirs, les penseurs, symboles de luttes et cultures noirs sont omniprésents alors que les noirs n’y sont pas toujours les bienvenus, ou pire, qu’on ne s’intéresse même pas à comprendre profondément pourquoi les noirs ne rejoignent pas telle ou telle groupe ou mobilisation où pourtant l’héritage révolutionnaire noir est encore une fois omniprésent ?

La fétichisation des noirEs, l’appropriation, ça va de pair avec la négrophobie. C’en est un revers qu’on nous présente comme positif. Cela permet aux concernéEs de ne pas se remettre en cause et ça nous oblige à lutter en permanence contre une universalisation lénifiante de ces symboles, leur neutralisation et l’effacement de nos corps bien réels. Cette tension rappelle pas mal cet amour franchouillard pour les artistes noirs américains exilés par exemple, une affection très limitée qui masquait une négrophobie globale. C’est également dû aux liens entre le monde noir et le divertissement ; comme si nous restions des biens de consommation, des otages d’une Revue nègre, ou coincés dans les cages de l’expo colonial ; nous sommes là et notre subjectivité est absente. On ne considère pas nécessairement que la culture noire américaine nous « appartienne » : mais ce qu’il s’y dit va influer sur la perception de nos corps et cela couvre nos voix. Quand Omar Sy oppose la France aux Etats-Unis sur la représentation des noirs à l‘écran, arguant qu’on ne peut pas comparer parce que «  Les Noirs américains ont été des esclaves dans un passé encore récent. Leurs descendants le ressentent toujours dans leur chair. » il montre bien à quoi servent les films sur les esclaves américains ici : à cacher les histoires esclavagistes de la France que ce soit dans les Caraïbes ou au Congo. Cela renvoie à l’incapacité sur ce territoire à assumer cette histoire et ça aide à masquer les continuum. On peut pleurer Prince : il ne risquait pas d’interpeller la France sur les activités de Bolloré au Cameroun. On peut même faire venir Angela Davis à Nantes, l’y faire applaudir à son Mémorial révisionniste à l’Abolition, et on peut même lui faire dire – aux mépris des luttes locales – que des réparations pour une population particulière ce n’est pas pertinent. Bref, les noirEs d’ailleurs –sans les noirEs concernéEs – c’est pratique, on peut leur faire dire ce qu’on veut.

Il est vrai que ce tandem appropriation-invisibilisation peut venir aussi d’autres non blancHEs et ça n’est pas moins néfaste et problématique.

  • Vous avez plusieurs fois émis des critiques très fortes sur la recherche de visibilité dans les grands médias, la recherche de « place » et sur une conception élitiste et petite bourgeoise des luttes noires. Comment faire pour garder une lecture de classe dans nos luttes ?

II y a plusieurs éléments dans ta question, il nous semble.

Certaines luttes dites antiracistes ne se définissent pas comme anticapitalistes et se résument à des revendications de places dans le système ; ces luttes-là utilisent donc les formes qui correspondent à leurs buts. Mais cet « antiracisme » là ne représente, selon nous, aucune menace pour la suprématie blanche.

Mais on veut bien revenir sur un autre élément de ta question : « nos luttes ».

On le redit, dans Cases Rebelles on est regroupéEs en tant que noirEs pour lutter contre toutes les formes de domination. Nous ne sommes donc pas un groupe exclusivement « antiraciste ». La lutte anti-capitaliste, la lutte contre le salariat, ne sont pas moins prioritaires pour nous que la lutte contre la suprématie blanche ; le truc c’est qu’on veut essayer de mener initialement ces luttes-là dans un contexte où nous sommes assez fortEs pour ne pas nous faire agresser par la violence raciale de supposéEs alliéEs.

Pour garder une lecture de classe dans toutes les luttes il faut sans aucun doute qu’elles soient enracinées dans les classes populaires. Il faut aussi éviter, il nous semble, la spécialisation et l’exploitation dans le travail militant, c’est-à-dire la création d’autres classes. Et ça va de soi pour nous qu’il faut éviter de devenir des spécialistes qui vont faire de leur savoir un produit à vendre à des prestataires ; médias, institutions, etc.

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  • Dès votre création il y a 5 ans, vous avez développé des idées afroféministes. Comment l’afroféminisme s’intègre-t-il à votre vision révolutionnaire ?

Il n’était pas question pour nous de penser un projet révolutionnaire sans mettre les femmes noires au cœur de cette émancipation, sans hériter des luttes des femmes noires qui nous avaient précédéEs, et des résistances de celles de nos familles et entourages. C’est crucial selon nous de se pencher sur ces luttes passés et d’apprendre d’elles. Repenser une historiographie qui ne soit pas basée sur des « héroïnes », des femmes d’exception, cela permet de déconstruire l’idée même de ce qu’est la résistance. Là comme ailleurs il faut sortir de l’axe Reines d’Afrique, Rosa Parks, Angela Davis… Nos mères, tantes, grands-mères ont été, sont des résistantes à leur façon.

De plus, c’est profondément libérateur pour tout le vivant de repenser, et tenter de démanteler les constructions issues du patriarcat, et à plus forte raison au regard de nos histoires. Il s’agit de s’attaquer aux essentialisations et aux injonctions qu’esclavage, colonisation, migration ont forgés ou accentués. Il faut aussi en finir avec l’idée d’un patriarcat unique, universel et solidaire, de normes de genre uniques et universelles, sans bien entendu virer dans ces conceptions idéalisées –souvent par des hommes noirs- qui voient du matriarcat partout en lieu et place bien souvent de matrifocalité, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Par ailleurs, notre collectif, même s’il est mixte, a toujours été majoritairement féminin et les rencontres se sont souvent faites autour de questions afroqueers et afroféministes.Image4

  • Selon vous, quelles positions les noir(e)s en France peuvent-ils/elles tenir en ce moment contre l’Etat d’urgence ?

Encore une fois, dans une telle situation, les positions des unEs et des autres sont révélatrices des visions, des aspirations politiques et aussi des privilèges ; on peut donc être noirE et s’accommoder d’un régime répressif, d’un état d’exception qui après Novembre a énormément ciblé des musulmanEs.

Si l’on se réfère à nos histoires de descendantEs d’esclaves et de colonisées ce régime d’exception devrait viscéralement nous interpeller et nous rappeler comment dans le passé la circulation de nos corps fut strictement contrôlée et instrumentalisée. Tout ce qui passe au niveau migratoire devrait également nous faire bondir au regard de ces histoires que nous portons en nous. Par ailleurs, il nous semble plutôt évident que dans un Etat où le droit régresse les moins privilégiéEs seront à terme les plus touchéEs, même si une partie de la société va aussi découvrir une violence d’Etat dont elle était préservée jusque-là. Dans tous les cas, se satisfaire d’être temporairement indemnes dans un contexte profondément injuste ça craint. Mais en même temps, on ne pense pas que c’est pertinent d’essayer de pousser les gens à se bouger en leur disant qu’ils seront les prochaines victimes. Il n’y a pas de recettes et ce n’est pas comme si il existait en France de nombreux groupes politiques noirs qui pourraient articuler des positions spécifiques.

  • Comment penser les alliances transnationales entre noir(e)s, alors que les contextes diffèrent, et que souvent les réalités afro-américaines écrasent la pluralité des vécus en dehors des Etats-Unis (et de l’Amérique du Nord plus généralement) ?

Ce que nous appelons transnational c’est avant tout comment nous-mêmes, nos histoires, sommes liéEs à divers territoires qui co-existent en nous, et qui doivent jouer conjointement dans nos actes. LocaliséEs ici, en France, nous sommes liés à des pays d’Afrique, des Caraïbes par la migration, par l’esclavage, etc.

La question des alliances pour nous relève plus de l’internationalisme, c’est-à-dire à la connexion dynamique des mouvements d’émancipation au niveau mondial, des convergences, des solidarités, des relais.

La diffusion des réalités et des luttes afro-américaines se fait sur un mode impérialiste. Cela parasite fortement les possibilités d’établir des liens équilibrés : nous avons souvent interviewé des noirEs des Etats-Unis mais il a toujours été difficile de maintenir un contact et leur intérêt pour nos réalités est souvent très temporaire et biaisé, habituéEs qu’ils sont à être les tenants d’une expérience noire hégémonique. Nous souhaitons à l’avenir travailler prioritairement des connexions d’un point de vue afroeuropéen ou avec des noirEs des Amériques mais pas des Etats-Unis. Cela nécessite aussi que nous-mêmes nous nous décolonisions ; parce que nous avons effectivement beaucoup été nourries au hip-hop, aux luttes de libérations afro-amércaines, aux écrivainEs, aux essayistes… Et nombre de concepts aussi que nous utilisons ont été formuléEs dans ce contexte-là.

  • Pour finir, vous êtes actuellement, à ma connaissance, l’un des rares collectif noir – sinon le seul ? – à penser la question de la santé mentale et de ce que la médecine appelle handicap, en articulation avec l’expérience du racisme (Par exemple ici, ou ). En quoi s’agit-il pour vous de questions politiques ayant tout à fait leur place dans une perspective noire, panafricaine et révolutionnaire ?

Les questions de santé mentale concernent certaines personnes du  collectif et donc la question d’avoir accès à des soins, à une psychiatrie qui serait décoloniale, cette question-là précède l’existence de Cases Rebelles. Et ça nous semblait donc évident dans le collectif de faire écho non seulement à la façon dont le racisme, les vécus migratoires, héritages historiques, etc.  fabriquent des traumas et de la souffrance mentale, mais comment aussi il est très difficile ici en tant que noirEs d’avoir accès à des approches qui incluent tout ces paramètres ; et cette difficulté renforce l’isolement. Par ailleurs, ce n’est pas nécessairement « naturel » dans les classes défavorisées de considérer la souffrance comme légitime, ou comme légitime d’être prise en compte. À cela s’ajoute encore le fait que matériellement ce n’est pas nécessairement accessible et même quand ça l’est toute la machine psy produit énormément de violence de classe, de racisme, sexisme, d’injonctions à la norme, etc. En parler c’est vital pour nous parce que tout d’abord les silences et les dénis de nos souffrances mentales sont des poisons pour nos vies de groupe : familles, couples, groupes militants. Nos souffrances individuelles et les surcompensations qui en découlent sont des obstacles majeurs aux élans panafricains.

On ne fait pas de révolution si on ne travaille pas en même temps à son bien-être : l’idée que la révolution apaisera tout c’est illusoire. Et puis dans l’immédiat  on sait aussi que la souffrance mentale expose à plus de violences policières –  il y a de nombreux cas de personnes en crises tuées par les forces de l’ordre – et à plus de violence du système en général. Les questions handies on a essayé dès le début d’en faire écho même s’il n’y a pas de personnes se définissant comme handies dans le collectif. Mais ça a toujours été pour nous une question majeure du fait d’histoires personnelles, familiales. Les enjeux sont énormes et multiples mais vu que l’institutionnalisation est une forme très forte de ghettoïsation, les personnes handies sont relativement peu visibles et donc les noirEs sont plus que rares. On ne peut pas généraliser mais Leroy Moore, activiste handi des Etats-Unis, parlaient de conceptions dans la communauté noire qui considéraient le handicap comme quelque chose de honteux, à cacher. Nos expériences ne sont pas complètement en adéquation avec ça mais nous observons aussi cette tendance. En conséquent, les approches handies manquent au monde noir francophone : ces sœurs et frères nous manquent. Et de plus les questions handies noires posent par exemple de manière radicale l’assignation à la performance du corps noir héritée de l’esclavage bien entendu, et perpétuée dans le sport, la danse. Tout cela est extrêmement validiste. On ne démontera pas cet enfermement dans la performance sans nos sœurs et frères handies. Révolutionner c’est remettre en question les évidences et le validisme c’est une succession d’évidences jamais remises en question, parce qu’on les entérine  quotidiennement.

***

Je remercie très chaleureusement le collectif Cases Rebelles pour le temps qu’il m’a accordé, pour toutes ces réflexions toujours très stimulantes, ainsi que pour l’artiste – Titica, une femme noire trans angolaise – avec laquelle il proposer de clôturer en musique cet entretien. Souhaitons à ce collectif de continuer à durer car je suis sûr qu’il participe, avec beaucoup d’humilité, de discrétion, mais aussi de puissance, à construire un mouvement noir fort qui prendra son essor dans les années à venir : « on entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse » (proverbe Touareg).

Serrage de main pour tous ou comment fabriquer l’ennemi intérieur

Ceci devait être un post facebook sur les polémiques concernant Idriss Sihamedi, le président de BarakaCity passé dans l’émission Le Supplément. Puis, le propos prenant considérablement du volume, j’ai décidé de le publier ici.


 

A part l’irrationalité de l’idéologie raciste – servant toutefois des projets de domination économique et politique bien rationnels – il n’y a absolument rien qui explique qu’on en ait quelque chose à faire qu’un type serre la main ou pas à des femmes. C’est à dire quelque chose qui ne change absolument pas le cours de la vie des autres. Qui peut, au pire, agacer celles qui veulent absolument lui serrer la main (nous y reviendrons en fin d’article), mais rien de criminel, car qu’on me reprenne si j’ai tort, le fait d’agacer ne tombe pas encore sous le coup de la loi. Surtout que des femmes de son courant religieux refusent aussi de serrer la main aux hommes. Et puis, surtout, lorsqu’il est invité pour parler de la vie d’un membre de son ONG emprisonné au Bangladesh et très vraisemblablement en danger. Bah ouais, la priorité, ça devrait être Moussa Tchatchuing, mais passons.

Sommes-nous descendus si bas à force de matraquages idéologiques racistes, sous fond de « choc des civilisations », qu’on en arrive à devoir rappeler que se serrer la main ou se faire la bise n’a rien d’universel ? Cela constituera-t-il bientôt une marque de civilisation ou d’arriération ? Ben allez-y traitez d’arriérés tous les peuples, ou certains groupes dans des peuples, qui ont des approches très genrées dans leurs gestes de salutations ou autres.

Faisons un petit détour, voulez-vous. Cela pourra vous semblez étrange au départ, mais vous finirez par comprendre où je veux en venir : chez moi, en Guadeloupe, lorsque les gens se connaissent, les mecs ne se font pas la bise, ils se serrent la main et font la bise aux filles, et les filles se font la bise entre elles (se faire la bises entre gars = « pédé »). Y a-t-il un problème du coup pour vous ? Ah non, là ça vous va, parce que ça ressemble un peu à ce que vous connaissez, donc dès que vous vous reconnaissez, que vous vous voyez un peu dans les Autres, ça passe même si ces Autres marquent aussi une très nette démarcation de genre, avec un petit fond hétérocentré voire homophobe, mais bon au moins ça se touche. Si c’est pas la bise, lorsque les gens ne se connaissent pas, au moins il y a le serrage de main. Saluer = se toucher désormais. Donc ouf, ça rentre dans le cadre des comportements civilisés. Mais c’est surtout que comme nous, antillais, ne sommes pas vos ennemis principaux du moment, du coup pas besoin de nous chercher constamment la petite bête. C’est pour cela qu’en lisant ces quelques lignes, beaucoup d’entre vous doivent bondir : « mais ça n’a rien à voir! ». Ben oui, ça n’a rien à voir, car pour l’heure, encore une fois, nous ne sommes pas ceux qui vous obsèdent. C’est la seule et unique différence. La seule qui compte et qui fait que des façons de se saluer passent de normes relationnelles plutôt sans conséquences à attentat contre les valeurs de la République. 

Mais qui sait, si l’Antillais devient l’ennemi du moment dans 20 ans – mettons si on se décide à exproprier les békés par exemple – la propagande qui va être construite sur nous va forcément, comme pour les musulmans, trouver les moindres détails pour dire qu’on est trop des sauvages et que c’est normal qu’on veuille continuer à nous dominer parce que si on se libère des békés, de la France, ce sera pour installer une dictature, pas la démocratie. On fera des gros plans sur des images où des indépendantistes sont énervés, histoire de faire peur et de dire qu’ils son des barbares qui n’augurent rien de bon. Puis forcément, les femmes seront en danger (on prendra par exemple les chansons misogynes de dance hall, le nombre familles monoparentales sans père, ou des cas particulièrement violents de violence conjugale pour dire « mon Dieu si on laisse les femmes de Guadeloupe à ces hommes là, que deviendront-elles ? la colonisation doit continuer! »), puis les homos aussi seront utilisés (même principe, on parlera des chansons homophobes, de telle agression violente, de l’absence totale de visibilité gay occidentale, c’est à dire de bar gay, de quartiers ouvertement gay, de mecs se tenant la main publiquement etc ), puis on verra que beaucoup d’anticolonialistes ne sont plus chrétiens, mais dans les spiritualités africaines donc on dira sorcellerie, magie noire, danger pour les enfants etc, on prendra les communiqués de l’UGTG ou de Rebelle qui condamnent l’impérialisme en disant  « ils soutiennent les djihadistes » etc etc.

Je ne suis pas naïf hein, je sais qu’on pense déjà que nous sommes des sauvages, mais ce n’est pas notre supposée sauvagerie à nous antillais qui obsède en ce moment – un peu de répit pour notre peuple né de l’attentat colonial, de la déportation, de 400 ans d’esclavage et d’atrocités non stop – du coup nous sommes des sauvages gentils, exotisés, vu de France. Mais dès qu’on fait une grève de ouf style LKP, qu’on se rebelle – parce que bien que n’étant pas au centre de toutes les obsessions racistes,  on reste sur exploités et vachement dans la merde économiquement – le ton change à notre sujet et là nous devenons sauvages version méchants, fainéants enragés, racistes anti blancs etc. En clair : les préjugés (positifs ou négatifs) sur un groupe donné dépendent vraiment de l’intérêt que le pouvoir a à calmer le jeu ou à diaboliser.

Et du coup, fin du détour, revenons à notre affaire initiale, voici ce qu’il me semble urgent de comprendre et c’est le coeur de cet article : dans chaque culture, chaque société, il y a toujours des éléments – réels ou déformés- qui peuvent être utilisés pour diaboliser, pour projeter l’image d’une altérité absolue, lorsque celui qui domine y a intérêt.

Diaboliser, ce n’est pas juste par plaisir sadique, c’est pour légitimer des choses violentes : le moyen orient est détruit par les occupations, guerres occidentales, et maintenant le djihadisme qui en est un produit ? « on s’en fout ces gens-là ne serrent pas la main aux femmes, ils sont ultra sexistes, homophobes, pas de bar gay etc », pensera intérieurement – ou pas  – celui qui aura été entraîné pendant des années de propagandes à altériser les populations concernées. Et évidemment, l’efficacité d’une propagande c’est qu’elle se présente comme une évidence, et pas comme un acte fondamentalement politique consistant à imposer une lecture de la réalité. En effet, construire une altérité absolue a pour principe d’empêcher toute possibilité d’empathie pour la souffrance des peuples du Sud dominés par l’impérialisme occidental, ou subissant le racisme dans un pays occidental, et surtout, d’empêcher toute compréhension, légitimation, de leurs révoltes sur le fond, même quand on peut avoir X désaccord avec la forme.

C’est une erreur de croire que ces polémiques actuelles ont quelque chose à voir avec les moeurs, l’égalité hommes/femmes, etc, et c’est donc une erreur de répondre sur ce terrain-là. Nous atteignons en plus le comble de l’hypocrisie sur cette affaire, dans la mesure où, j’en suis absolument convaincu, aucune des personnes, hommes ou femmes, qui s’indignent des normes de salutations de Idriss Sihamedi n’auraient en réalité voulu lui serrer la main, vu le barbu qu’il est et ce que ça déclenche comme imaginaire dans le contexte qui est le nôtre.

La vérité, c’est que c’est sûrement lui qui se serait pris un vent s’il venait serrer la main à Fourest, Vallaud-Belkacem ou autre,  qui auraient pu lui balancer quelque chose comme « je ne touche pas d’islamiste, moi! ». Qu’on arrête donc de nous prendre pour des idiots.

Pour finir, rappelons-le, cette focalisation sur Idriss Sihamedi illustre également l’absence totale d’intérêt pour la vie de Moussa Tchatchuing. Celle-ci n’a pas de valeur au préalable. La valeur, elle ne peut l’acquérir que si l’ONG pour laquelle il travaille est jugée irréprochable, et surtout, semblable aux attentes des occidentaux blancs qui ont besoin de se voir dans tout ce qui est produit. S’ils ne se reconnaissent pas, ce n’est pas simplement différent, c’est que c’est mauvais. Nous comprenons donc pourquoi, à tous les coups, en tant que noir musulman travaillant pour une ONG musulmane, Moussa T. ne peut être que perdant.

C’est ainsi que, malgré les conditions qui sont actuellement les siennes, une polémique outrageusement vulgaire sur des affaires de main à serrer aura pris le pas sur l’attention plus que nécessaire à lui accorder.


Source photo : « a-t-on le droit de serrer la main gauche de son interlocuteur ? » terrafemina.com. (LOL)

 

Qui peut se permettre d’être indifférent(e) ? Réflexions d’un Guadeloupéen sur le fascisme qui vient

« Fascisme » ? Mais voyons n’exagères-tu pas ?

Voici ce qu’il m’est souvent rétorqué en parlant, entre autres, de fascisme pour qualifier l’état d’urgence et les violences étatiques à l’encontre d’une partie des habitants de ce pays qui, loin d’être de supposées « dérives », après l’émotion  des attentats, sont des pratiques qui existaient bien avant, mais ont été « simplement » renforcées1.

Je sais qu’on peut d’emblée me rétorquer qu’il est « normal » de prendre des mesures « exceptionnelles » vu le contexte. Mais là, ça oblige à parler des causes du terrorisme, de la naissance de Daesh, du rôle des occupations occidentales dans les pays moyent-orientaux et africains, montrant que ce ne sont pas des perquisitions ici qui vont mettre fin à ce que les terroristes perçoivent comme une réponse à l’impérialisme. Impérialisme bien réel. Et comme il s’agit d’une longue discussion, je préfère vous inviter à écouter cette conférence.



Revenons donc au sujet qui me préoccupe dans cet article. Peut-être ne devrait-on pas utiliser le mot « fascisme », parce qu’il s’agirait de formes précises qu’on ne vivrait pas aujourd’hui. Pourquoi pas. Mais il me semble que le refus de l’emploi de ce terme par la plupart des gens d’après ce que j’ai observé est moins lié à un soucis de précision qu’à une minimisation de ce qui a cours en ce moment même. Voilà pourquoi, que l’on décide ou non de conserver ce mot, il me semble important d’être clair sur ce qui est en train de se passer.

L’idée selon laquelle il s’agirait d’une « exagération » lorsqu’on voit et nomme la situation actuelle pour ce qu’elle peut s’expliquer en deux points :

  • une vision caricaturale de l’avènement du fascisme : cela consiste à croire qu’il ne peut advenir qu’avec fracas, de façon subite, et surtout de manière très limpide, c’est à dire revendiqué comme tel, dans toute sa brutalité. Or, bien loin de cette caricature, le fascisme n’est pas une entité obscure qui débarque en hurlant ME VOILA JE SUIS LE FASCISME. Il s’agit au contraire d’un ordre qui s’installe petit à petit, à coups de lois, de traités, d’arrêtés, de disours racistes décomplexés (« La colonisation j’en suis fier ! »2, « la France est un pays de race blanche ! »3 etc) de banalisation de l’arbitraire, de nouvelles mesures, toujours supposées « exceptionnelles », mais qui au fond s’enracinent…Ce que nous vivons, ce qui est déjà là, en ce moment même, c’est la création des conditions de possibilité d’un vrai Etat fasciste décomplexé dans quelques années ou moins… Et ce ne sera pas faute d’avoir eu des gens qui ont tiré la sonnette d’alarme. « Politiquement correct », les appelle-t-on souvent.

  • une forme d’égoïsme : comme cet arbitraire qui grandit vise principalement les musulman(e)s, les quartiers populaires, les réfugiés africains, syriens etc, les Rroms et puis des SDF par ci par là, beaucoup s’en fichent et ne se sentent pas concernés (ou tout simplement, pour être moins dur, ne se rendent pas compte avec précision de l’état actuel des choses). Toujours est-il, indifférence ou insouciance, il est question de se rendre complices passivement du fascisme qui vient (et qui est déjà un peu là).

A Ajaccio (pour l’exemple le plus récent), des individus ont manifesté en criant « il faut les tuer » en parlant des musulmans, rappelant des pogroms anti juifs d’autrefois. « Oui mais ce qui a déclenché cela c’est… ». STOP. Une personne qui justifie la haine qui s’est exprimée à Ajaccio peut s’estimer mûre pour le fascisme. Cela veut dire que le lavage de cerveau a été efficace. Je suis désolé, mais les racistes sont toujours convaincus d’avoir des raisons les poussant à haïr.

Chague agression en Corse contre des biens, des institutions ou des personnes, déclenche-t-elle de telles manifestations de haine, des condamnations à mort ? Un peu de sérieux : des haineux, racistes, galvanisés par l’ambiance raciste décomplexée au plus haut niveau de l’Etat français (oui il ne s’agit pas d’une « haine Corse », le mal étant français, européen) ont trouvé un prétexte pour rappeler à tous les musulmans de Corse, n’ayant rien à voir avec tel ou tel fait de la veille, qu’ils n’étaient pas les bienvenus sur leur île. On peut aussi mentionner les violences, notamment négrophobes contre les réfugiés à Calais, ou cet acharnement contre les Roms dans je ne sais plus quelle ville. Ah oui, c’est un peu partout en fait.

Cela veut bien dire qu’on a quitté la phase de la mise en place du fascisme et qu’on commence à entrer dedans. Etre raciste est un acte de résistance désormais. C’est faire preuve de « liberté d’expression », celle-ci étant bien évidemment toujours dans le sens du vent raciste. Et puis, que dire de cette phrase de ce cher Valls : « la différence entre Madame Le Pen et moi, c’est que je gouverne » . Que voulons-nous de plus comme preuve de la gravité de notre situation, quand un socialiste reconnaît lui-même que ce qui le différence d’une leader d’extrême droite, ce n’est pas le contenu d’une politique, mais le fait qu’il gouverne et pas elle ? Que voulons-nous de plus, lorsque le maire de Béziers qui a fiché les élèves musulmans (ou présumés tels car ayant des noms arabes) de sa commune, est toujours en place, malgré la vive polémique ? Soyons honnêtes, que le cas Ménard et le fichage d’enfants musulmans se soit limité à des concerts d’indignation dans les médias prouvent à quel point ce pays est foutu. Dans un Etat où « le musulman » ne serait pas à ce point déshumanisé, le racisme à ce point banalisé, un tel maire serait trainé en justice et ne serait plus maire b*rdel ! Réveillons-nous…

Bref, être indifférent à tout ce qui se passe aujourd’hui c’est autoriser passivement le mal qui est déjà là et qui peut empirer. Vous me trouverez peut-être paternaliste, mais vu la gravité des enjeux, je m’en fiche complètement et je dirais les choses telles que je les pense : je ne crois pas qu’il soit possible de se dire aujourd’hui « engagé(e)s politiquement » et de n’avoir aucun mot, aucune prise de position individuelle peut-être, mais surtout collective (si on a la possibilité de rejoindre un collectif, bien sûr) sur le drame que vivent une quantité croissante de musulmans, d’habitants des quartiers populaires (surtout celles et ceux noirs, arabes, musulmans, immigrés), de réfugiés etc.

Voulons-nous que dans 70 ans, des élèves qui étudient l’histoire de l’Europe se demandent – comme on l’a fait parfois nous-mêmes quand il s’agissait des cours sur le nazisme à l’école – « pourquoi les gens n’ont pas vu que ça devenait grave ? ».

Effectivement, c’est une fois toutes les horreurs déroulées, les milliers voire millions de vies perdues, que cela parait toujours évident qu’il y avait un monstre qui sommeillait depuis lontemps, pendant que les indifférents étaient plus occupés à « ne pas exagérer ». Pourtant, il y a de plus en plus de personnes qui elles, n’ont pas le luxe de « ne pas exagérer ». Et ici, je parle bien de « personnes », pas de « citoyens », car on se fiche complètement de savoir si elles ont des papiers, si elles ont le « droit » d’être ici : la France a-t-elle le droit d’avoir son armée et ses multinationales chez les autres ?! Oui, il est crucial de mettre en relation ce qui se passe en France, et ce qui se passe à l’étranger, notamment en terme de guerres, d’occupations militaires, ou de ventes d’armes où la France joue un rôle actif4.

Il n’y a donc pas à tergiverser : quelles sont nos positions face à ce fascisme déjà là ? Là où on l’on se trouve, avec les moyens dont on dispose (oui j’ai conscience qu’on n’a pas tou(te)s les mêmes possibilités), que peut-on faire pour se protéger et protéger les siens, ou protéger celles et ceux qui sont plus dans le viseur quand on ne l’est pas soi-même ?

Là où il y a encore une forme d’insouciance – quel privilège de pouvoir l’être par les temps qui courent !- il est grand temps de prendre la mesure de ce qui se passe déjà, afin d’être à la hauteur de ce qui vient. « Oui mais la preuve que nous sommes encore libres, toi-même tu écris ce texte sur le net, c’est la preuve qu’on peut dire ce qu’on veut ». Bof…allez le dire aux personnes (dont un garçon en Guadeloupe) qui passent devant les tribunaux pour « apologie du terrorisme » ou autres qualificatifs parce qu’ils ont dit ce qu’ils pensaient, que cela soient des abominations ou non, et certains faisant de la prison ferme. Renseignez-vous, cherchez sur internet. Que je sache, Eric Zemmour, ou d’autres dans le même genre, n’ont jamais été condamnés à de la prison ferme : cette « liberté d’expression » est bien à géométrie variable. Donc non, le fait de pouvoir écrire un texte n’annule pas la violence qui a cours (et rien ne dit qu’on pourra toujours écrire ce qu’on veut dans 5 ou 10 ans).

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Pour finir, en tant que Guadeloupéen, et donc non concerné de fait par la mesure de déchéance de nationalité visant les bi-nationaux –  mesure qui pourra être utilisée à tort et à travers au-delà du terrorisme, comme l’état d’urgence – j’aimerais réfléchir aux positions que l’on peut tenir dans cette période qui annonce des temps encore plus effrayants. J’invite les personnes issues des colonies départementalisées (« Outre mer ») qui me liraient à s’inspirer de la position de certains Juifs Algériens anticolonialistes, à propos de la nationalité qu’ils pouvaient posséder contrairement aux Algériens musulmans depuis le décret Crémieux qui a instauré, pour l’intérêt des colons, une hiérarchie entre Juifs et Musulmans. Le contexte et l’époque sont forts différents de ce sur quoi nous devons nous positionner aujourd’hui, mais un principe demeure: il s’agit des tactiques de divisions inscrites dans les logiques d’un pouvoir colonial toujours en place, quoique sous des formes renouvelées que nous payons nous aussi très chers, non pas toujours en « métropole », mais surtout dans nos pays « outre-mer »3.

Tout ce qui conforte le système néo colonial français, nous le payons tôt ou tard chez nous. Tout ce qui renforce le racisme et l’impérialisme français, et plus généralement occidental, est mauvais pour nous, qu’importe que nous n’en soyons pas les cibles les plus directes dans le cadre de cet état d’urgence, qu’importe que nous n’ayons pas vraiment de connexions et de connaissances mutuelles profondes avec ces cibles sur lesquelles la violence s’abat principalement. Preuve s’il en fallait, le fait que les mobilisations en cours en Guadeloupe contre la décision scandaleuse de la « justice » condamnant la CGTG à indemniser des békés à hauteur de 53000 euros pour avoir écrit dans un tract qu’ils ont tiré leur fortune de la traite négrière, sont empêchées au nom de l’état d’urgence. Bien pratique, n’est-ce pas. Pourtant quel rapport entre cette affaire et le terrorisme ? Aucun. L’état d’urgence de la  métropole  est donc un outils aussi bien de répression sur son territoire, qu’un outils pour brider l’activité politique dans la colonie. Rien de nouveau.

Voilà pourquoi aujourd’hui, nous issus d’« outre mer », qui ne sommes pas concernés par la déchéance de nationalité mais qui sommes concernés, avec d’autres, par la condition de néo-colonisés (qu’on le veuille ou non) nous pouvons méditer sur ce que ces Juifs algériens anticolonialistes avaient écrit en 1957, conscients des divisions entre colonisés qui servent le pouvoir, et ayant choisi de soutenir la justice contre l’ordre colonial, plutôt que de rester passifs au nom de quelques différences ou petits avantages :

« Vous n’aurez pas notre cœur contre un certificat de nationalité dont vous vous servez comme d’un couperet de guillotine. »5

Je fais mienne cette phrase aujourd’hui, en tant que « français des DOM TOM » : la France n’aura pas mon cœur, ma passivité ou complicité face à ses politiques migratoires ignobles, son néocolonialisme en Afrique, sa participation ou son soutien à la destruction du Moyen Orient, au nom de la nationalité qu’elle nous impose (en situation coloniale, même un avantage est une imposition, car c’est pour mieux maintenir sous domination, en fonction des intérêts du dominant). Non, cette nationalité acquise ne doit pas nous faire taire. Choisissons le camp de l’anticolonialisme, de la justice!

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Mise à jour : 17/04/2017

Notes :

1Les logiques liées à l’état d’urgenre remonte à l’époque coloniale http://orientxxi.info/magazine/l-etat-d-urgence-en-france-de-l-algerie-coloniale-a-aujourd-hui,1113

De plus les agressions islamophobes et anti-arabes n’ont rien de nouveau en France et ne sont pas un phénomène « post attentats de 2015 », pas plus que « post 11 septembre ».

2Philippe Devilliers, sur RMC en octobre 2015.

3Les terres de la Martinique et de la Guadeloupe sont empoisonnés par le chloredécone que l’Etat français a sciemment laisser les békés utiliser sans aucun problème, les terres agricoles appartiennent encore aux descendants d’esclavagistes, les postes de haut niveau sont donnés à des personnes venant de l’hexagone, et notre jeunesse connait des taux exhorbitants de chômage, une dépendance est volontairement maintenue afin que nos îles ne soient pas auto suffisantes etc.

4Voir par exemple le communiqué de l’UGTG sur les attentats du 13 novembre 2015.

« L’Occident vu par un Africain »

Je diffuse ici un petit texte que j’ai vu circuler sur internet et qui renverse le regard : c’est celui que l’Occident a défini comme Autre, ici Africain, inférieur, barbare, pour se voir comme un Occident, civilisé, avancé, qui est cette fois en position d’obversateur, de décortiqueur de discours,  de juge même, et ça déboite! 

L’OCCIDENT VU PAR UN AFRICAIN :

Quand ils font la guerre, elle devient mondiale.
Quand ils ont une opinion, elle est internationale.
Quand ils s’expriment, ils le font au nom de la communauté internationale.
Quant à leurs valeurs, elles sont universelles.
Quand ils ont une crise, elle est mondiale.
Quand ils parlent d’eux c’est une langue.
Quand ce sont les autres c’est
forcément des dialectes.
Leurs fruits ont des noms du genre pomme, abricots, pèche. Ceux de
l’Afrique sont exotiques, sauvages.

Ils se sont installés de force en Amérique, au Canada, en Australie, en
Afrique du sud, Amérique du sud et ils nous traitent d’immigrés.
Lamentable !

Quand ils viennent chez nous ils disent qu’ils sont expatriés et quand
c’est nous qui allons chez eux ils nous traitent d’immigrés. Mesquinerie quand tu nous tiens.

Ils disent d’eux qu’ils sont en situation irrégulière dans un autre
pays. Et quand il s’agit de nous, ils disent que nous sommes des sans papiers, des clandestins.

Quand ils s’attaquent à l’occupant, ce sont des résistants.
Et quand nous on s’attaque à l’occupant, nous sommes des terroristes.

Ils sont les seuls à pouvoir se doter des bombes atomiques et bizarrement ce sont les autres qui fabriquent et utilisent des « armes de destruction massive ».

Quand ils croient en Dieu, le monde entier doit croire en Dieu. Et maintenant qu’ils n’y croient plus y croire est devenu ringard.

Quand on se met tout nu avec un cache sexe, nous sommes des sauvages.
Et quand c’est eux, ils font du naturisme.

Quand nos femmes se voilent, nous les opprimons. Quand les leurs se voilent, ce sont des saintes (sœurs).

Quand ils usent de violence on parle de noble art. Mais quand nous les terrassons, on parle alors d’acte barbare et de violence gratuite.

Quand ils nous prêtent de l’argent, ils parlent d’aide. Quand ils viennent nous piller, ils nous parlent de partenariat ou d’accord de partenariat.

Quand ce sont eux qui le font, c’est du lobbying. Quand c’est nous, c’est de la corruption, du clientélisme, du népotisme.

Ils traitent nos scarifications (marque de reconnaissance ethnique) de sauvage. Aujourd’hui ils pratiquent le tatouage à outrance et c’est devenu de l’art et une façon d’être « branché »..

Ils disent chez eux que la femme est plus libre, mais ils oublient que le corps de la femme se vend en vitrine à Amsterdam* et ailleurs et que le star système leur impose d’être squelettiques et des femmes-objet. Quel culot !!

 

Source

*dommage pour ce passage a priori moraliste, mais qui ne se comprend que si on l’analyse en réponse à la prétention occidentale à être « plus avancé » sur les droits des femmes. 

L’urgence de la dé-essentialisation : peut-on réduire les « musulmans » à la seule lecture du Coran ?

Le contexte tragique des attentats survenus en France – sur lequel je ne souhaite, pour l’heure, écrire de manière approfondie, parce qu’il y a tant de choses à dire – m’a amené à me pencher sur une tendance très largement partagée, visible notamment sur les réseaux sociaux, et ce bien avant les attentats du week end dernier, qui consiste à réduire les « musulmans » au seul fait de pratiquer ou d’être rattachés à l’islam, et en particulier aux seuls propos contenus dans le Coran.

Ma problématique ici est donc la suivante : peut-on expliquer les opinions, pensées, actions, modes de vie et choix de milliards de musulmans sur cette planète (parmi lesquels certains sont pratiquants, quand d’autres ne le sont pas mais sont de culture musulmane), à travers UNIQUEMENT la seule lecture du Coran ?

La réponse est simple : NON.

Ajout : Il s’agit ici de s’attaquer à  un essentialisme produit par les structures du pouvoir et dont la finalité est la domination d’un groupe.  Il est donc question de combattre cet essentialisme-là, celui qu’il faut déconstruire le plus radicalement, et non pas de critiquer les attachements ou les sentiments d’appartenance de personnes se revendiquant de l’islam.

D’autres se sont déjà employés bien avant moi à déconstruire de manière poussée, et à travers les outils des sciences sociales, le processus qui conduit à croire qu’il serait possible de réduire les musulmans à une vision figée de « l’islam » et du « Coran ». Ici, il ne s’agit pas d’aller aussi loin, mais de rappeler ce qui pour les musulmans est une évidence, mais qui ne l’est pas pour les non musulmans, alors que dans un contexte aussi trouble, il faut combattre radicalement toutes les pensées réductrices (à commencer peut-être par celles qui partagent de manière fondamentale le monde entre « musulmans » et « non musulmans », les premiers étant condamnés à la barbarie tandis que les seconds seraient naturellement programmés pour s’éléver en grâce par le miracle du « progrès » et de la « liberté »).

Voici donc deux raisons se recoupant qui contredisent la thèse diffuse, portée bien souvent par des invididus que l’on qualifie « d’intellectuels », qui voudrait que le Coran soit l’élement déterminant permettant de « comprendre » les « musulmans ».

Premier obstacle : les nombreux biais de lecture 

Quand des journalistes, ou pseudo intellectuels se lancent dans l’aventure ambitieuse qui consiste à lire le Coran,  ils opèrent 9 fois sur 10 une lecture décontextualisée, en plus d’affirmer avec applomb ce qui au fond ne sont que des contresens, ou des réductions déformantes. Par exemple, le mot jihad a été réduit, au même titre que tant d’autres, dans ce processus de mise en procès médiatique du Coran à la seule dimension guerrière, alors qu’il signifie l’effort à mener contre soi pour observer les lois de Dieu dans la vie courante (en matière religieuse, relationnelle, professionnelle) etc. Il suffit de prendre le temps de faire des recherches honnêtes pour s’en rendre compte, dans la mesure où beaucoup de musulmans s’efforcent de répondre aux attaques médiatiques par des réponses théologiques et des explications du Coran, alors que nous le verrons, on a moins affaire à un débat théologique qu’à la force d’une idéologie raciste dont l’intérêt est la justification de l’impérialisme euro-américain dans les pays musulmans. En effet, s’ils sont si arriérés et barbares, c’est bien que nous avons le droit de les gouverner, renverser les dirigeants qui nous dérangent, placer ceux qui nous arrangent et nous occuper à leur place des richesses de leur sol n’est-ce pas ?

Mais ces lectures biaisées, décontextualisées et déformantes ne sont pourtant pas surprenantes : ces personnages médiatiques qui les entreprennent ne sont ni des savants de l’islam en particulier, ni des religions en général. De même, ils ne sont pas non plus des historiens spécialistes du contexte historique qui a produit le Coran. Enfin, ils ne sont pas  des musulmans pratiquants ou de culture, ce qui explique leur déconnection totale soit avec le sens communément partagé par les musulmans sur des notions basiques,  soit avec la diversité des interprétations communément reconnues au moins comme existantes lorsqu’elles ne sont pas admises et validées comme faisant partie des points de vue possibles.

Comment peut-on alors considérer comme pertinente la réduction du groupe social « musulman » à des interprétations aussi erronées de son livre de référence ?

De plus, comment expliquer la crédibilité de telles « analyses » dans les médias, portées par des personnages reconnus, ce qui entraine un phénomène similaire par les invididus lambdas, visible notamment sur les réseaux sociaux ? La réponse est là encore très simple : les musulmans sont racialisés, au travers de leur religion, et la base de la racialisation, et donc du racisme c’est de procéder à une essentialisation, à une homogénéïsation. Et, puisqu’ils sont racialisés de manière négative, il s’agit d’une essentialisation déshumanisante, à l’inverse du groupe racialisé de manière positive que l’on va essentialiser comme fondamentalement bon, avancé, ouvert, tolérant, civilisé etc. Dans d’autres contextes c’est l’origine ou la couleur de peau qui donne lieu à ces essentialisations et homogénéïsation.

Le christianisme étant par exemple associé à la suprématie blanche bien qu’il ne soit pas né en Europe, et que beaucoup ont développé des lectures non eurocentrées du christianisme, voire même des lectures antiracistes du christianisme), il se trouve que les chrétiens ne sont jamais essentialisés et réduits à leur seule lecture de la Bible. Si on procédait aux mêmes caricatures qui sont faites sur les musulmans, on pourrait dire que les occupations militaires nombreuses des pays occidentaux de culture chrétienne (France, USA, Angleterre, etc) dans d’autres pays non occidentaux sont dues à tous ces passages bibliques invitant à « aller partout dans le monde » pour apporter « la bonne nouvelle », et à soumettre les « impurs ». Or on sait bien que c’est plus compliqué que ça : des enjeux économiques et politiques sont derrières. Pourquoi alors refuser aux milliards de musulmans de cette planète la possibilité également d’être aussi traversés par des questions politiques, entre autres, et pas uniquement religieuses ?

Second obstacle : l’implacable diversité 

Comme le christianisme, l’islam s’est répandu sur des surfaces larges de la planète, dans le sang avec les armes, ou alors sans les armes à la faveur de la convertion des élites qui commerçaient avec des musulmans, et qui ont ensuite déclaré l’islam comme religion d’Etat, entre autres. Donc, c’est une évidence : là où il y a « islam » cela s’explique par des histoires spécifiques à chaque endroit. L’islam du Sénégal n’est pas l’islam de l’Egypte, qui n’est pas celui de l’Iran, qui lui n’est pas celui de l’Indonésie etc etc. Ces pays ont des histoires propres, mais qui encore une fois ne se réduisent pas à l’islam. Par contre, ils ont en commun, pour beaucoup d’entre eux, d’avoir été colonisés par les Européens, et aujourd’hui par les Etats-Unis. Donc oui, il y a en ce sens des destins et histoires politiques croisées, mais malgré tout de fortes spécificités locales.

Ainsi, à part le racisme et sa vision essentialiste, il n’y a rien qui puisse expliquer que toutes ces histoires, tous ces peuples (et qui plus est tous ces différents courants dans l’islam lui-même) soient réduits au seul fait qu’ils pratiquent l’islam. Mais à force d’être assignés uniquement à cette religion, et de justifier l’occupation militaire, l’ingérence politique et la domination économique des pays musulmans par la supposée arriération qui serait induite par cette religion, il ne faut pas s’étonner des réactions défensives qui consistent à se réduire soi-même à travers cette religion et uniquement elle.

Les contextes propres à chaque pays sont donc déterminants. Il suffit pour s’en convaincre de prendre en compte quelque chose d’extrêmement banal : les pays musulmans ont tous des lois et des normes différentes (nées de contextes spécifiques, encore une fois). Les lois au Maroc ne sont pas les mêmes en Algérie, pas plus qu’elles ne sont identiques à celles du Mali, qui elles ne sont pas non plus semblables à celles du Pakistan, etc etc. N’est-ce pas là une des preuves les plus flagrantes qu’on ne peut pas faire de tous ces pays, parce que musulmans, un bloc homogène explicable par un islam figé depuis sa création au 7e siècle jusqu’à aujourd’hui ?

Ensuite, pour ce qui est des musulmans, de foi ou de culture, vivant dans des pays européens ou nord américains n’ayant pas pour religion officielle l’islam, aussi bien la diversité historique des pays d’origine, comme mentionné dans le pagraphe qui précède, que celle du pays d’accueil, et enfin du contexte migratoire fera prendre à l’islam des places très différentes dans les communautés aussi bien que dans la société majoritaire, et donnera lieu à différentes modalités de pratiques. En Europe, les musulmans appartiennent majoritairement aux classes populaires issues de l’immigration post coloniale ouvrière, contrairement aux musulmans américains dont beaucoup appartiennent aux classes moyennes, cadres, et professions intellectuelles supérieures appartenant à l’immigration dite régulière des années 1970. Dans des contextes socio-économiques et migratoires aussi différents, le rapport à l’islam n’est pas le même.

Les musulmans américains bien que proportionnellement inférieurs au nombre de musulmans dans des pays européens comme la France et l’Angleterre où ils sont majoritaires numériquement parmi les non blancs, ont beaucoup plus de moyens d’organisation (aussi bien dans leurs pratiques, la diffusion de leur message, que dans la résistance à l’islamophobie), en raison de l’histoire des Etats-Unis, mais aussi des capitaux dont ils disposent, en comparaison avec les seconds. Par ailleurs, là où dans les deux pays européens cités, France et Angleterre, les musulmans – de même que les noirs musulmans ou non – sont proportionnellemnt sur-représentés dans les prisons, en tant que garçons et hommes des quartiers populaires hélas sociologiquement déterminés à être plus criminalisés, aux Etats-Unis, les musulmans sont une minorité à être en prison (à l’exception évidemment de celles spécialisées dans la « lutte contre le terrorisme »), les noirs, les latinos et les natifs étant proportionnellement ceux qui sont les plus incarcérés, précisément parce que comme les musulmans d’Europe, ils partagent la condition de prolétaires racisés.

Peut-on sincèrement réduire tous ces contextes à une seule et même expérience « du fait d’être musulman » ? Dans toutes ces expériences (la migration, la catégorie socio-professionnelle, l’incarcération), quel est le rapport avec le Coran ? Quel serait le pouvoir explicatif de « la religion » pour comprendre ces trajectoires de groupe ? Aucun, si ce n’est un pouvoir de nuisance politique.

Conclusion

Au vu des deux points développés, il n’est pas possible de croire que partager des vidéos de tels imams, de tels hommes ou femmes musulman(e)s, ou  brandir tel verset permet de détenir la « vérité » sur les « musulmans ». Cela n’a aucun sens de croire qu’on peut définir un groupe entier aussi vaste et varié à travers les propos de quelques individu(e)s. Pas plus que cela n’a de sens de le faire à travers la lecture (bancale) du livre auquel ils se réfèrent, et pour lequel non seulement les fidèles ont des interprétations variées, mais qui n’explique pas tout : l’histoire politique, sociale et économique des pays musulmans (ou des immigrés musulmans et de leurs enfants, dans un pays non musulman), sont déterminantes.

Il est donc urgent, en vue de le stopper, de comprendre le chaos actuel au travers des contextes géopolitiques et historiques, pour lesquels nous devons tenir pour responsables principaux nos gouvernants européens et nords américains, et pas une prétendue haine congénitale des musulmans pour « nos » libertés ou « notre » supposé mode de vie.

Paix aux âmes des morts des attentats du 13 novembre 2015.

Condoléances, force et lucidité à celles de ceux qui restent.