Serrage de main pour tous ou comment fabriquer l’ennemi intérieur

Ceci devait être un post facebook sur les polémiques concernant Idriss Sihamedi, le président de BarakaCity passé dans l’émission Le Supplément. Puis, le propos prenant considérablement du volume, j’ai décidé de le publier ici.


 

A part l’irrationalité de l’idéologie raciste – servant toutefois des projets de domination économique et politique bien rationnels – il n’y a absolument rien qui explique qu’on en ait quelque chose à faire qu’un type serre la main ou pas à des femmes. C’est à dire quelque chose qui ne change absolument pas le cours de la vie des autres. Qui peut, au pire, agacer celles qui veulent absolument lui serrer la main (nous y reviendrons en fin d’article), mais rien de criminel, car qu’on me reprenne si j’ai tort, le fait d’agacer ne tombe pas encore sous le coup de la loi. Surtout que des femmes de son courant religieux refusent aussi de serrer la main aux hommes. Et puis, surtout, lorsqu’il est invité pour parler de la vie d’un membre de son ONG emprisonné au Bangladesh et très vraisemblablement en danger. Bah ouais, la priorité, ça devrait être Moussa Tchatchuing, mais passons.

Sommes-nous descendus si bas à force de matraquages idéologiques racistes, sous fond de « choc des civilisations », qu’on en arrive à devoir rappeler que se serrer la main ou se faire la bise n’a rien d’universel ? Cela constituera-t-il bientôt une marque de civilisation ou d’arriération ? Ben allez-y traitez d’arriérés tous les peuples, ou certains groupes dans des peuples, qui ont des approches très genrées dans leurs gestes de salutations ou autres.

Faisons un petit détour, voulez-vous. Cela pourra vous semblez étrange au départ, mais vous finirez par comprendre où je veux en venir : chez moi, en Guadeloupe, lorsque les gens se connaissent, les mecs ne se font pas la bise, ils se serrent la main et font la bise aux filles, et les filles se font la bise entre elles (se faire la bises entre gars = « pédé »). Y a-t-il un problème du coup pour vous ? Ah non, là ça vous va, parce que ça ressemble un peu à ce que vous connaissez, donc dès que vous vous reconnaissez, que vous vous voyez un peu dans les Autres, ça passe même si ces Autres marquent aussi une très nette démarcation de genre, avec un petit fond hétérocentré voire homophobe, mais bon au moins ça se touche. Si c’est pas la bise, lorsque les gens ne se connaissent pas, au moins il y a le serrage de main. Saluer = se toucher désormais. Donc ouf, ça rentre dans le cadre des comportements civilisés. Mais c’est surtout que comme nous, antillais, ne sommes pas vos ennemis principaux du moment, du coup pas besoin de nous chercher constamment la petite bête. C’est pour cela qu’en lisant ces quelques lignes, beaucoup d’entre vous doivent bondir : « mais ça n’a rien à voir! ». Ben oui, ça n’a rien à voir, car pour l’heure, encore une fois, nous ne sommes pas ceux qui vous obsèdent. C’est la seule et unique différence. La seule qui compte et qui fait que des façons de se saluer passent de normes relationnelles plutôt sans conséquences à attentat contre les valeurs de la République. 

Mais qui sait, si l’Antillais devient l’ennemi du moment dans 20 ans – mettons si on se décide à exproprier les békés par exemple – la propagande qui va être construite sur nous va forcément, comme pour les musulmans, trouver les moindres détails pour dire qu’on est trop des sauvages et que c’est normal qu’on veuille continuer à nous dominer parce que si on se libère des békés, de la France, ce sera pour installer une dictature, pas la démocratie. On fera des gros plans sur des images où des indépendantistes sont énervés, histoire de faire peur et de dire qu’ils son des barbares qui n’augurent rien de bon. Puis forcément, les femmes seront en danger (on prendra par exemple les chansons misogynes de dance hall, le nombre familles monoparentales sans père, ou des cas particulièrement violents de violence conjugale pour dire « mon Dieu si on laisse les femmes de Guadeloupe à ces hommes là, que deviendront-elles ? la colonisation doit continuer! »), puis les homos aussi seront utilisés (même principe, on parlera des chansons homophobes, de telle agression violente, de l’absence totale de visibilité gay occidentale, c’est à dire de bar gay, de quartiers ouvertement gay, de mecs se tenant la main publiquement etc ), puis on verra que beaucoup d’anticolonialistes ne sont plus chrétiens, mais dans les spiritualités africaines donc on dira sorcellerie, magie noire, danger pour les enfants etc, on prendra les communiqués de l’UGTG ou de Rebelle qui condamnent l’impérialisme en disant  « ils soutiennent les djihadistes » etc etc.

Je ne suis pas naïf hein, je sais qu’on pense déjà que nous sommes des sauvages, mais ce n’est pas notre supposée sauvagerie à nous antillais qui obsède en ce moment – un peu de répit pour notre peuple né de l’attentat colonial, de la déportation, de 400 ans d’esclavage et d’atrocités non stop – du coup nous sommes des sauvages gentils, exotisés, vu de France. Mais dès qu’on fait une grève de ouf style LKP, qu’on se rebelle – parce que bien que n’étant pas au centre de toutes les obsessions racistes,  on reste sur exploités et vachement dans la merde économiquement – le ton change à notre sujet et là nous devenons sauvages version méchants, fainéants enragés, racistes anti blancs etc. En clair : les préjugés (positifs ou négatifs) sur un groupe donné dépendent vraiment de l’intérêt que le pouvoir a à calmer le jeu ou à diaboliser.

Et du coup, fin du détour, revenons à notre affaire initiale, voici ce qu’il me semble urgent de comprendre et c’est le coeur de cet article : dans chaque culture, chaque société, il y a toujours des éléments – réels ou déformés- qui peuvent être utilisés pour diaboliser, pour projeter l’image d’une altérité absolue, lorsque celui qui domine y a intérêt.

Diaboliser, ce n’est pas juste par plaisir sadique, c’est pour légitimer des choses violentes : le moyen orient est détruit par les occupations, guerres occidentales, et maintenant le djihadisme qui en est un produit ? « on s’en fout ces gens-là ne serrent pas la main aux femmes, ils sont ultra sexistes, homophobes, pas de bar gay etc », pensera intérieurement – ou pas  – celui qui aura été entraîné pendant des années de propagandes à altériser les populations concernées. Et évidemment, l’efficacité d’une propagande c’est qu’elle se présente comme une évidence, et pas comme un acte fondamentalement politique consistant à imposer une lecture de la réalité. En effet, construire une altérité absolue a pour principe d’empêcher toute possibilité d’empathie pour la souffrance des peuples du Sud dominés par l’impérialisme occidental, ou subissant le racisme dans un pays occidental, et surtout, d’empêcher toute compréhension, légitimation, de leurs révoltes sur le fond, même quand on peut avoir X désaccord avec la forme.

C’est une erreur de croire que ces polémiques actuelles ont quelque chose à voir avec les moeurs, l’égalité hommes/femmes, etc, et c’est donc une erreur de répondre sur ce terrain-là. Nous atteignons en plus le comble de l’hypocrisie sur cette affaire, dans la mesure où, j’en suis absolument convaincu, aucune des personnes, hommes ou femmes, qui s’indignent des normes de salutations de Idriss Sihamedi n’auraient en réalité voulu lui serrer la main, vu le barbu qu’il est et ce que ça déclenche comme imaginaire dans le contexte qui est le nôtre.

La vérité, c’est que c’est sûrement lui qui se serait pris un vent s’il venait serrer la main à Fourest, Vallaud-Belkacem ou autre,  qui auraient pu lui balancer quelque chose comme « je ne touche pas d’islamiste, moi! ». Qu’on arrête donc de nous prendre pour des idiots.

Pour finir, rappelons-le, cette focalisation sur Idriss Sihamedi illustre également l’absence totale d’intérêt pour la vie de Moussa Tchatchuing. Celle-ci n’a pas de valeur au préalable. La valeur, elle ne peut l’acquérir que si l’ONG pour laquelle il travaille est jugée irréprochable, et surtout, semblable aux attentes des occidentaux blancs qui ont besoin de se voir dans tout ce qui est produit. S’ils ne se reconnaissent pas, ce n’est pas simplement différent, c’est que c’est mauvais. Nous comprenons donc pourquoi, à tous les coups, en tant que noir musulman travaillant pour une ONG musulmane, Moussa T. ne peut être que perdant.

C’est ainsi que, malgré les conditions qui sont actuellement les siennes, une polémique outrageusement vulgaire sur des affaires de main à serrer aura pris le pas sur l’attention plus que nécessaire à lui accorder.


Source photo : « a-t-on le droit de serrer la main gauche de son interlocuteur ? » terrafemina.com. (LOL)

 

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