Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

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(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)

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Pour une lecture anticoloniale de la polémique raciste sur Miss France

Il y a une infinité de réactions à l’élection d’Alicia Aylies, mais arrêtons-nous sur deux en particulier. La première, souvent par des gens de sensibilité droitière ou extrême droitière, consiste à voir dans cette élection une catastrophe car une miss France noire et guyanaise prouverait leurs thèses sur le « grand remplacement », autrement dit le fait que la France n’appartiendrait plus aux blancs. Ces gens disent aussi que « la Guyane n’est pas la France » ou pas « la vraie France ».

Face à eux, des gens souvent de gauche estiment cette fois que cette élection est une victoire du « progrès », de la « diversité » et se réjouissent qu’une miss France puisse être noire et guyanaise. De même, pour répondre à l’argument des premiers selon lequel « la Guyane n’est pas la France », ces gens de gauche répondent au contraire que non « la Guyane EST la France ». Et cette « inclusion » est vue comme une preuve d’antiracisme.

Pour moi c’est deux discours sont eurocentrés et racistes, mais ils sont simplement issus de deux traditions politiques différentes : les droites et extrêmes droites réactionnaires et les gauches républicaines. Le racisme des premières se manifeste par le fait de considérer explicitement que les colonisés sont d’une essence radicalement différente, alors que le racisme des seconds consiste cette fois à assimiler les colonisés, c’est à dire à considérer qu’ils peuvent être transformés par les « belles valeurs de la République », bref, qu’ils peuvent être civilisés. Malgré les précautions langagières prises, au fond c’est bien de ça dont il s’agit. Se plonger dans l’histoire de la gestion des colonies permet aussi de voir ces différences idéologiques entre colonialisme de droite et colonialisme de gauche.

Sur le fond de l’affaire, que l’on dise en parlant de la Guyane que « ce n’est pas la France » ou que « c’est la France », il y a dans les deux cas négation de la Guyane en tant que telle, c’est à dire en tant que territoire et peuple existant pour lui-même (mais colonisé par la France). Et malgré la dimension raciste évidente qui émane de l’idée que « la Guyane n’est pas la France » quand cela sort de la bouche d’un raciste d’extrême droite, l’autre idée selon laquelle « la Guyane c’est la France » constitue malgré tout une anormalité, d’un point de vue anticoloniale en tout cas (donc certes, encore faut-il l’être pour que cela paraisse dérangeant).

L’homme de droite ou d’extrême droite qui dit que « la Guyane n’est pas la France » le dit parce que pour lui « la Guyane appartient à la France » (idée assumée de la Guyane en tant que propriété française) donc elle ne peut pas l’être, car il est évident que ce n’est pas la croyance dans le droit à la souveraineté des Guyanais qui motive ce propos. L’homme de gauche en revanche qui dit « la Guyane c’est la France », le dit parce que pour lui « la Guyane est devenu/ doit devenir la France » (processus d’assimilation, à la fois passé, présent et futur, car en perpétuel renouvellement). Ce discours ne s’oppose à celui de droite qu’en ce qui concerne la gestion de la réalité néocoloniale française, mais le fond reste inchangé : dans les deux cas on considère normal que la France possède des territoires, véritables bien mal acquis. Pire, l’homme de gauche paré de ses prétendus bon sentiments a en plus l’impression qu’il nous fait l’honneur de nous « inclure »…

C’est sûrement parce qu’il faudrait, paraît-il, mettre le passé derrière-nous… Pourquoi pas, mais dans ce cas il faut redistribuer les richesses amassées durant cette histoire soit disant « finie » mais dont certains profitent encore. Autrement dit, s’il faut que nous les afrodescendants nous mettions l’histoire de l’esclavage et de la colonisation « derrière nous », la condition non négociable c’est que (au moins dans le cas qui nous concerne) les békés et autres colons mettent « derrière eux » les monopoles qu’ils ont pu injustement constituer. Parce que ce ne sont pas seulement les horreurs qui se sont produites pendant l’esclavage et qui sont donc passées qui nous mobilisent aujourd’hui, mais aussi et je dirais surtout le présent inégalitaire où les descendants d’esclavagistes jouissent de fortunes jusqu’à ce jour et ont une population afrodescendante, entre autres, qui travaillent pour eux. Puis au-delà des békés, c’est aussi le présent et la réalité du néocolonialisme qui appauvrit toujours l’Afrique. Faut-il que les Africains mettent « derrière eux » la colonisation ? Pourquoi pas, mais dans ce cas que la France « mette derrière elle » son franc CFA, véritable monnaie coloniale d’assujettissement, entre autres problèmes. Donc nous ne sommes pas du tout dans du « passé » et des problématiques mémorielles, mais bien dans du « présent » inégalitaire contre lequel il faut lutter.

Revenons à Miss France. D’autres réactions gênantes consistent à répondre aux discours racistes des fachos pour qui la France a élu une « étrangère »,  en disant que puisque les Guyanais naissent français sur le papier, on ne peut pas considérer illégitime l’élection d’une miss Guyane à miss France. Ce discours me gêne car il sous-entend qu’une miss noire d’origine sénégalaise ou malienne, enfant d’immigrée, pourrait être questionnée sur sa légitimité, son statut « de départ » étant différent de celui d’une Guyanaise. Ici voyons bien le rôle symbolique que joue cette farce appelée « DOM-TOM » dans l’imaginaire néocoloniale de la France d’aujourd’hui : un moyen de construire différents types de légitimité entre les peuples issus des colonies et ce faisant, de créer des intérêts politiques divergents, ce qui rend plus difficile une union contre le racisme et le néocolonialisme. Diviser pour mieux régner n’est pas quelque chose de dépassé… Ainsi défendre une noire « mais » des Antilles, de la Guyane ou de la Réunion, coûte bien moins à nos soit disant amis de gauche que défendre une noire d’origine africaine. Puis quand on voit ce qui arrive à la famille Traoré comme à tant d’autres des quartiers populaires, nous parler de « France de la diversité » heureuse etc, est tout simplement indécent. C’est utiliser politiquement le résultat de cette élection – donc je ne dis pas que c’est l’élection elle-même qui a cette fonction – pour masquer le racisme plus profond du pays, dans le fonctionnement social même. En gros, ceux qui utilisent le résultat de cette élection veulent nous vendre du rêve : tenez une miss noire, donc la France n’est pas raciste. Comme si défaire le racisme passait par des choses aussi superficielles que de la représentation. Même un président noir n’a pas changé la condition noire populaire aux États-Unis…

Autre chose très importante pour moi, c’est inadmissible de voir dans l’élection d’une miss noire guyanaise une « preuve » du progressisme français quand la France continue de bafouer (entre autres exemples) les droits des peuples dits amérindiens (mais qui ne se sont pas nommés ainsi) vivant en Guyane. Est-ce que ceux qui célèbrent la « diversité » grâce à cette élection savent que la problématique des peuples indigènes vivant dans des conditions déplorables ne concernent pas que les États-Unis ou le Canada mais aussi la France ?

Conclusion : réaffirmer une pensée anticoloniale autonome

Au final mon point de vue est qu’on n’est pas obligé de se cantonner à la triste affirmation selon laquelle « la Guyane c’est la France » pour répondre aux racistes disant qu’elle ne l’est pas. Il y a une troisième option qui consiste à refuser évidemment le racisme dirigé contre la nouvelle miss France, tout en réaffirmant que si une miss France peut être originaire de Guyane, c’est précisément parce que la Guyane est un pays qui ne s’appartient pas et que cela n’a rien de naturel. C’est le résultat d’une histoire violente et d’un présent fait d’assimilation, d’une dépendance économique organisée et non naturelle, d’un projet de société étouffant toute possibilité de s’entrevoir en dehors de la France. Et ça me semble important qu’en France les gens aient conscience que dans ce qui est appelé « DOM-TOM », il n’y a pas que le seul discours du « restons sous la domination française car autrement on périra ».  Il y a toujours des anticolonialistes, qui sont très conscients des problématiques économiques et qui travaillent à penser un projet de société viable, économiquement, socialement, culturellement.

Nous pouvons chérir l’ambition, pour contester les discours racistes de droite, dans cette polémique comme dans d’autres, d’avoir notre propre discours et pas de reprendre ou faire corps avec les discours assimilationnistes de gauche. Décoloniser notre imaginaire politique est une urgence. Ce n’est pas parce que les droites ne veulent pas de nous qu’il faut dire « merci » à la gauche de trouver que c’est normal que des pays et des peuples appartiennent à la France ou soient la France, c’est à dire soient empêchés d’être ce qu’ils sont, pour se conformer à un projet d’assimilation perpétuel (et pour lequel paradoxalement on nous fera toujours remarquer qu’au final on n’y arrive pas tant que ça – à être vraiment français – le jeu étant piégé dès le départ) . Il faut donc arracher l’idée que « la Guyane n’est pas la France » (de même que la Guadeloupe, Martinique etc) de la bouche des fachos d’extrême droite. Car ce propos – « ce n’est pas la France » – dit par d’autres bouches et en l’occurrence par nous-mêmes, revêt une puissante dimension anticoloniale qu’il ne faut pas abandonner. Non, nous ne sommes pas la France. Au-delà de cette affirmation, nos réalités sociales, culturelles, économiques et politiques parlent d’elles-mêmes. Nous sommes des caribéens, des sud-américains, et pas des européens (sauf si nous vivons et/ou avons été socialisés en France évidemment). Quand nous disons que « nous ne sommes pas la France », ce n’est pas pour les mêmes raisons que l’extrême droite, c’est pour affirmer notre droit à disposer de nous-mêmes, à prendre le parti de nous-mêmes, à exister selon nos réalités propres. A refuser de se laisser dissoudre par une politique d’assimilation, et à laisser nos terres, forces de travail, espaces maritimes exploités par une « métropole » par qui nous avons été liés dans la violence. Autrement dit, nous, issus des colonies françaises aujourd’hui départementalisés, nous pouvons nous battre pour d’autres perspectives que nous concevoir uniquement dans le cadre de la tutelle française. Projet ambitieux, d’autant que la France a toujours voulu faire payer cher ceux qui se sont soustrait à sa domination, mais projet totalement légitime. La remise en question radicale de la domination occidentale par les peuples du Sud étant inévitable et de plus en plus forte à l’avenir, quittons ce navire dans lequel nous n’avions pas à l’origine choisi d’embarquer.

« Ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs » : rencontre avec les PanAfroRévolutionnaires du Collectif Cases Rebelles

Cases Rebelles est un collectif composé de noirEs africainEs et caribéenNEs se définissant comme « PanAfroRévolutionnaires », c’est à dire, selon leurs propres termes : « des panafricainEs qui veulent tout révolutionner en même temps. Avec amour ». Ce collectif produit énormément de contenus écrits et audio sur les luttes noires. De plus, certainEs membres sont associéEs à la dynamique panafricaine du côté de Nantes, et le collectif fait également alliance avec des groupes sur d’autres villes. En effet, à la mobilisation contre les violences policières prévue le 18 juin à Paris, pour Lamine Dieng ainsi que les autres victimes, Cases Rebelles proposera des portraits de 100 victimes de la police (Plus d’infos sur cet important projet à diffuser, ici).  Après plusieurs années d’appréciation mutuelle, j’ai proposé il y a quelques mois au collectif de changer de casquette : cette fois, plutôt que d’en poser, il répondra aux questions. Au programme : négrophobie, luttes panafricaines, Caraïbes, santé mentale, lutte des classes et bien d’autres choses. Bonne lecture !

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  • Vous avez fêté en 2015 vos 5 ans d’existence. Premièrement, bravo d’avoir duré et je vous souhaite encore d’exister le plus longtemps et le plus sainement possible. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

L’une des principales constatations c’est sans doute que l’on a appris, découvert beaucoup de choses dans ce travail d’auto-éducation et de récupération de nos histoires. La deuxième c’est la difficulté d’agir et de sortir de l’isolement, de se connecter à plus de personnes dans la vraie vie quand on est hors de Paris/IDF. Notre objectif n’était pas de devenir un média mais un groupe militant. Et là-dessus on est un peu frustréEs. Ensuite, exister sainement en petit collectif sur le long terme ce n’est pas toujours facile mais on résiste.

  • Lors de ces 5 ans, vous avez produit quelques petites « phrases d’anniversaire » très stimulantes politiquement. J’aimerais bien revenir sur une en particulier « Pas de leaders, pas de porte paroles, mais du collectif et de l’amour ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

5years4On croit vraiment que la question de la circulation du pouvoir, de la parole, des prises initiatives sont des enjeux cruciaux dans les modes d’organisation politique. L’idée de leaderEUSEs naturelLEs est problématique. Elle tend à entériner des privilèges : capacité à s’exprimer, à convaincre, voire à manipuler. La question du porte-parole est emblématique en ce qu’elle implique de validisme et de capacitisme : est-ce qu’un porte-parole peut-être muet, peut-il bégayer, peut-il faire des fautes de français, peut-il parler lentement, à voix basse ? La représentation du porte-parole est hyper normée et ces normes sont validistes, ethnocentrée et virilistes, même dans des organisations féministes, etc. Et puis il y’a les slogans, les formules qui souvent doivent avoir une efficacité publicitaire. Bref, le combat implique pour nous que l’on embrasse nos diversités et donc nos diversités d’expression. Qu’on accepte que tel exposé soit fait par X même si X n’est pas très à l’aise à l’oral. Le charisme, l’éclat projeté sur les leaderEUSEs effacent systématiquement le travail de toutes les personnes autour sans qui il n y’aurait pas de mouvement ; cela recrée donc des classes. Les leaderEUSEs ont d’ailleurs une tendance à monopoliser la parole, on trouve ça très fatigant. Ils confondent «  libérations » et« lavages de cerveaux ».

Notre attention au collectif vient aussi du fait qu’on se définit comme groupe anti-autoritaire et qu’on tient à l’horizontalité dans les décisions.

L’amour doit être par ailleurs pour nous le ciment des luttes : nous devons avoir de l’amour pour nous-mêmes, lutter contre notre propre négrophobie, avoir de l’amour pour les autres noirEs avec toutes leurs complexités. Mais ça veut dire aussi aimer tous les êtres vivants et la planète ; tout cet amour est important. Il s’agit d’essayer de ne pas se laisser envahir par la haine. La haine rend obsessionnelLE, empoisonne ; ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs. L’amour permet de croire aux possibilités de changements, de déconstructions, de constructions… Dans la mesure où nous bénéficions nous aussi de privilèges – en fonction de nos situations personnelles – nous pouvons être dominantEs – nous avons aussi du travail de déconstruction à faire et nous avons plutôt intérêt à ce que les dominéEs dans ces rapports sociaux-là ne conçoivent pas leur possible libération qu’à travers notre disparition en tant que personne. Les nombrilistes focaliséEs sur les rapports sociaux qui les désavantagent l’oublient souvent : on est rarement dominéE intégralE.

  • J’aimerais revenir sur février 2008 au Cameroun, événement qui revient assez souvent sur votre site où dans vos publications sur les réseaux sociaux. Comment avez-vous été amené à en parler ? Pourquoi il est important pour les noir(e)s en France de s’y intéresser ?

D’un point de vue panafricain il est important de comprendre que nos émancipations se jouent toujours dans un « ici » et dans des « ailleurs » auxquels nous sommes liés symboliquement, affectivement et concrètement. C’est capital de suivre et partager les luttes d’émancipation en Afrique, toutes, pas uniquement celles qui semblent victorieuses. Les silences français sur ce qui se passe au Cameroun témoignent d’une collusion de longue date entre les régimes autocratiques camerounais et la France. Et tout cela protège les intérêts de l’ancien pays colonisateur et de multinationales dont il sert également les intérets, comme le groupe Bolloré par exemple, largement implanté au Cameroun. On a d’un côté la France qui exerce encore une puissante domination économique, politique et culturelle, et de l’autre un régime quasi sans alternance depuis 1960 et qui tire sa légitimité originelle de l’écrasement, l’anéantissement de la lutte pour une véritable indépendance. Le continuum colonial ici est aussi celui du crime ; le pouvoir se maintient chaque jour par la force et dans le sang. Et cet état de fait n’a jamais été sanctionné : ni par un changement de régime, ni par la justice.

Actuellement Paul Biya manœuvre encore pour se représenter en 2018, après 34 ans de pouvoir et une modification de la Constitution il a 8 ans. C’est d’ailleurs cela qui a déclenché les révoltes, la dernière semaine de février 2008. Ce que les médias occidentaux ont appelés « les émeutes de la faim » pour les vider de leur sens politique ne rejetaient pas seulement Biya l’homme politique ; il s’agissait de libération, de justice sociale, de libertés publiques. La force de ce mouvement résidait dans son caractère absolument politique, populaire, et jeune. Les témoignages que nous avons recueillis racontent à la fois une chronologie du mouvement mais aussi sa formation, les formes d’organisations qui l’ont rendu possible. Ils racontent aussi la répression, la réponse militaire à une crise politique, ou comment la violence d’Etat protègent les intérets impérialistes internationaux (la France n’est plus la seule en course ici). Mais Février 2008 n’est pas un exemple isolé de fort mouvement de contestation à l’époque sur le continent ; on peut aussi parler du Sénégal, de la Côté d’Ivoire, ou du Burkina Faso, et plus récemment du Togo ou de la RDC.

Ce qui reste important pour nous, à travers les manifestations de 2008 et d’autres luttes contemporaines sur le continent africain, c’est de comprendre ce qui structure les régimes post-coloniaux autoritaires, quels sont les liens entre la répression des mouvements politiques, l’enfermenent massif des opposants, des pauvres, et le maintien de l’exploitation des ressources du continent et de ses populations. Et comment cette mécanique coloniale, capitaliste repose sur et se nourrit de l’impunité de dirigeants criminels et du silence des États et consortium bénéficaires. Les vies noires continuent d’être dévalorisées ici aussi. À ce jour il n’y a aucune enquête intérieure ou internationale sur les 150 victimes (bilan a minima) de la répression de 2008 au Cameroun, et il n’est pas permis de commémorer leur mémoire dans le pays.

  • Vous produisez également du contenu de qualité sur les caraïbes, en particulier la Guadeloupe. Chauvinisme oblige étant Guadeloupéen, j’aimerais bien qu’on discute du fait qu’il y a soit une forme de mépris, soit un grand désintérêt pour l’activité politique, syndicale et anticoloniale, pourtant très intense là-bas alors que dans le même temps on se borne à réduire « l’Antillais » à une forme d’apolitisme qui ne reflète pas la réalité. Etes-vous d’accord avec mon constat ?

Le mépris et l’ignorance sur ce qui s’est passé, se passe en Guadeloupe c’est affligeant. Certaines personnes préfèrent garder une image doudouiste datant de la colonisation, ou alors l’image de la rubrique faits-divers de France-Antilles… Le grand public a ouvert les yeux pendant le mouvement de 2009 mais l’intérêt a été bref. Au final, nombre de personnes conservent un rapport colonial aux Antilles dites françaises comme si rien ne pouvait s’y passer de déterminant, comme si son destin se jouait encore en France. Caricaturer ces territoires et les personnes qui y vivent ou qui en sont issues est au final une position politique qui va fondamentalement à l’encontre du panafricanisme et de toute forme d’unité noire. C’est aussi un sacré manque respect pour les populations issues de la déportation esclavagiste de même que pour les populations indiennes et africaines victimes du système d’exploitation qu’était l’engagisme et tout cela sans même parler du silence total sur l’annihilation des populations amérindiennes.

On entend beaucoup de jugements à l’emporte-pièce sur « les antillais ». Quand ça vient de personnes qui ne connaissaient pas l’UGTG avant 2009, qui ne connaissent pas les multiples mouvements sociaux de ces territoires, c’est la honte. Les gens en général connaissent 3, 4 martiniquais : Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau parfois. Ils les ressassent et parfois les lisent bien mal – quand ils les lisent – construisant des oppositions idéologiques grossières. Quant à la Guadeloupe la diversité des mouvements, la pluralité des courants politiques, des écrits, tout cela reste largement méconnu… Ces dernières années, lire par exemple les travaux de quelqu’un comme Marie-Héléna Laumuno autour du Gwoka c’est passionnant. Les trajectoires et les œuvres d’individuEs comme Sonny Rupaire, Gerty Dambury, Gérard Lauriette, Simone Schwarz-Bart, Eugène Plumasseau sont passionnantes. Un livre comme « Le couteau seul » de France Alibar et Pierrette Lembeye-boy est un classique pour nous. Bref, on pourrait citer beaucoup de noms…

Aujourd’hui en termes de luttes, en Guadeloupe toujours, un groupe comme Rebelle est une sacrée leçon de militantisme. Mais c’est comme si les Caraïbes restaient en permanence des terres vierges d’histoires, constamment effacées par le ressac des vagues et des clichés : plages, zouk, hyper-sexualisation, footballeurs, violence, etc. Et après ? Rien que sémantiquement, c’est problématique le nombre de faux décoloniaux qui parlent de « DOM-TOM », de « métropole », ou qui disent que là-bas c’est la France. Mais c’est aussi cette forme de pensée impérialiste, de logique de Centre, qui fait que nombre de militantEs ne pensent pas qu’il puisse se passer du politique là-bas ; du politique qui joue sur la Guadeloupe, mais aussi sur la France, le pays colonisateur. Glissant, par exemple, a pas mal écrit contre les logiques de Centre. Il faut le lire au lieu de s’accrocher aux interprétations qui aplatissent son œuvre, aux raccourcis. Le fait que ce que nous produisons sur la Guadeloupe ou même les Caraïbes en général ne suscite pas toujours un grand intérêt montre qu’au fond un certain nombre de personnes tiennent à conserver leurs idées reçues. Mais les antillaisEs ne sont pas les seulEs à être piégéEs dans des visions tropicales exotisantes ; la police brésilienne tue par exemple les noirEs à un rythme effroyable et pourtant l’image de carte postale et le mythe de la démocratie raciale demeurent en dépit du racisme meurtrier contre les noirEs et les amérindienNEs.

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Pour en revenir aux Caraïbes, on trouve cela gravissime quand des personnes qui se disent touchées par l’esclavage, voire qui revendiquent cette histoire en tant que noirEs, se complaisent largement dans la représentation caricaturale et le jugement des personnes qui descendent des populations déportées. Même Les aliénations antillaises sont à prendre, comprendre, analyser au regard de l’histoire esclavagiste et coloniale…

Revendiquer, se réclamer d’une déportation tout en méprisant les victimes premières et leurs cultures c’est terrible. C’est comme tous les gens qui se permettent de juger Haïti et les haïtienNEs ; honte à vous ! Si vous n’avez pas habité les corps directement porteurs de cette histoire d’émancipation unique au monde dont nous héritons touTEs, bref si vous n’êtes pas haïtienNEs, vous n’avez aucun droit de juger, conseiller, généraliser, en faisant abstraction de ce qu’il en a couté et coute encore à Haïti d’avoir ouvert la voie de la libération.

  • Pour poursuivre sur la Guadeloupe, et puisque vous vivez en France, comment répondez-vous à l’idée que n’étant pas sur place, vous n’êtes pas légitimes pour vous positionnez sur la vie politique et militante locale  guadeloupéenne ?

Pour ce qui est de la légitimité de nos positions en étant hors du pays nous allons essayer d’être clairEs. La sincérité de l’engagement patriotique ne se mesure pas à la durée de maintien en continu sur le territoire, sinon les vieilles familles békés seraient parmi les nationalistes les plus radicaux ; ce n’est pas le cas. Notre présence en France est complètement liées au fait que la Guadeloupe n’est pas indépendante et souveraine et donc à l’incidence que ça a sur la situation économique, sur l’exil organisé via le système universitaire, la fonction publique ou assimilée et bien entendu tout l’héritage du BUMIDOM. Nous n’avons pas fui par amour de la France et par détestation de la Guadeloupe. Mais ce qui est certain c’est qu’y retourner – ce à quoi certainEs d’entre nous aspirent – nécessite de l’humilité et la conscience des mécanismes de domination qui peuvent se mettre facilement en place entre nous et nos frères et sœurs là-bas. Cela veut dire aussi être attentifVE à nos privilèges sur le marché du travail, etc. Bien entendu nombre d’« expatriéEs » blancHEs qui débarquent en Guadeloupe ne se posent pas du tout ce genre de question ; certainEs arrivent même à militer sans mettre à perspective leur place, leur privilèges et le rôle qu’ils jouent dans cette recolonisation permanente. C’est typique d’une certaine forme de bonne conscience coloniale.

En tous cas, pour revenir aux « antillaisES » en France, ceux qu’Alain Anselin appelle « la troisième île »  l’idée qui voudrait qu’ils sont forcément sur des positions assimilationnistes et républicaine est fausse. Nos vues, nos perspectives, nos lectures sont bien évidement à mettre en perspective avec celles de ceux qui y vivent en permanence. Mais c’est cela aussi qu’implique les réalités transnationales et diasporiques : le peuple est sur le territoire mais aussi ailleurs. Et il porte aussi le pays en lui. Il y a toujours eu des individuEs en exil plus ou moins volontaire qui croyaient fermement  aux libérations nationales. Les personnes qui pensent qu’on est à côté de la plaque n’ont qu’à nous attaquer sur nos positions politiques, sur notre connaissance sociale, historique, politique du contexte. Mais de toute façon l’argument : « vous ne vivez pas ici donc vous ne savez pas » est un classique des arguments impérialistes. A ce compte là, il n’y a plus qu’à croire et répéter les mensonges des médias dominants vendus aux bourgeoisies coloniales.

  • Que pensez-vous du fait que dans les milieux militants non noirs, les penseurs, symboles de luttes et cultures noirs sont omniprésents alors que les noirs n’y sont pas toujours les bienvenus, ou pire, qu’on ne s’intéresse même pas à comprendre profondément pourquoi les noirs ne rejoignent pas telle ou telle groupe ou mobilisation où pourtant l’héritage révolutionnaire noir est encore une fois omniprésent ?

La fétichisation des noirEs, l’appropriation, ça va de pair avec la négrophobie. C’en est un revers qu’on nous présente comme positif. Cela permet aux concernéEs de ne pas se remettre en cause et ça nous oblige à lutter en permanence contre une universalisation lénifiante de ces symboles, leur neutralisation et l’effacement de nos corps bien réels. Cette tension rappelle pas mal cet amour franchouillard pour les artistes noirs américains exilés par exemple, une affection très limitée qui masquait une négrophobie globale. C’est également dû aux liens entre le monde noir et le divertissement ; comme si nous restions des biens de consommation, des otages d’une Revue nègre, ou coincés dans les cages de l’expo colonial ; nous sommes là et notre subjectivité est absente. On ne considère pas nécessairement que la culture noire américaine nous « appartienne » : mais ce qu’il s’y dit va influer sur la perception de nos corps et cela couvre nos voix. Quand Omar Sy oppose la France aux Etats-Unis sur la représentation des noirs à l‘écran, arguant qu’on ne peut pas comparer parce que «  Les Noirs américains ont été des esclaves dans un passé encore récent. Leurs descendants le ressentent toujours dans leur chair. » il montre bien à quoi servent les films sur les esclaves américains ici : à cacher les histoires esclavagistes de la France que ce soit dans les Caraïbes ou au Congo. Cela renvoie à l’incapacité sur ce territoire à assumer cette histoire et ça aide à masquer les continuum. On peut pleurer Prince : il ne risquait pas d’interpeller la France sur les activités de Bolloré au Cameroun. On peut même faire venir Angela Davis à Nantes, l’y faire applaudir à son Mémorial révisionniste à l’Abolition, et on peut même lui faire dire – aux mépris des luttes locales – que des réparations pour une population particulière ce n’est pas pertinent. Bref, les noirEs d’ailleurs –sans les noirEs concernéEs – c’est pratique, on peut leur faire dire ce qu’on veut.

Il est vrai que ce tandem appropriation-invisibilisation peut venir aussi d’autres non blancHEs et ça n’est pas moins néfaste et problématique.

  • Vous avez plusieurs fois émis des critiques très fortes sur la recherche de visibilité dans les grands médias, la recherche de « place » et sur une conception élitiste et petite bourgeoise des luttes noires. Comment faire pour garder une lecture de classe dans nos luttes ?

II y a plusieurs éléments dans ta question, il nous semble.

Certaines luttes dites antiracistes ne se définissent pas comme anticapitalistes et se résument à des revendications de places dans le système ; ces luttes-là utilisent donc les formes qui correspondent à leurs buts. Mais cet « antiracisme » là ne représente, selon nous, aucune menace pour la suprématie blanche.

Mais on veut bien revenir sur un autre élément de ta question : « nos luttes ».

On le redit, dans Cases Rebelles on est regroupéEs en tant que noirEs pour lutter contre toutes les formes de domination. Nous ne sommes donc pas un groupe exclusivement « antiraciste ». La lutte anti-capitaliste, la lutte contre le salariat, ne sont pas moins prioritaires pour nous que la lutte contre la suprématie blanche ; le truc c’est qu’on veut essayer de mener initialement ces luttes-là dans un contexte où nous sommes assez fortEs pour ne pas nous faire agresser par la violence raciale de supposéEs alliéEs.

Pour garder une lecture de classe dans toutes les luttes il faut sans aucun doute qu’elles soient enracinées dans les classes populaires. Il faut aussi éviter, il nous semble, la spécialisation et l’exploitation dans le travail militant, c’est-à-dire la création d’autres classes. Et ça va de soi pour nous qu’il faut éviter de devenir des spécialistes qui vont faire de leur savoir un produit à vendre à des prestataires ; médias, institutions, etc.

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  • Dès votre création il y a 5 ans, vous avez développé des idées afroféministes. Comment l’afroféminisme s’intègre-t-il à votre vision révolutionnaire ?

Il n’était pas question pour nous de penser un projet révolutionnaire sans mettre les femmes noires au cœur de cette émancipation, sans hériter des luttes des femmes noires qui nous avaient précédéEs, et des résistances de celles de nos familles et entourages. C’est crucial selon nous de se pencher sur ces luttes passés et d’apprendre d’elles. Repenser une historiographie qui ne soit pas basée sur des « héroïnes », des femmes d’exception, cela permet de déconstruire l’idée même de ce qu’est la résistance. Là comme ailleurs il faut sortir de l’axe Reines d’Afrique, Rosa Parks, Angela Davis… Nos mères, tantes, grands-mères ont été, sont des résistantes à leur façon.

De plus, c’est profondément libérateur pour tout le vivant de repenser, et tenter de démanteler les constructions issues du patriarcat, et à plus forte raison au regard de nos histoires. Il s’agit de s’attaquer aux essentialisations et aux injonctions qu’esclavage, colonisation, migration ont forgés ou accentués. Il faut aussi en finir avec l’idée d’un patriarcat unique, universel et solidaire, de normes de genre uniques et universelles, sans bien entendu virer dans ces conceptions idéalisées –souvent par des hommes noirs- qui voient du matriarcat partout en lieu et place bien souvent de matrifocalité, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Par ailleurs, notre collectif, même s’il est mixte, a toujours été majoritairement féminin et les rencontres se sont souvent faites autour de questions afroqueers et afroféministes.Image4

  • Selon vous, quelles positions les noir(e)s en France peuvent-ils/elles tenir en ce moment contre l’Etat d’urgence ?

Encore une fois, dans une telle situation, les positions des unEs et des autres sont révélatrices des visions, des aspirations politiques et aussi des privilèges ; on peut donc être noirE et s’accommoder d’un régime répressif, d’un état d’exception qui après Novembre a énormément ciblé des musulmanEs.

Si l’on se réfère à nos histoires de descendantEs d’esclaves et de colonisées ce régime d’exception devrait viscéralement nous interpeller et nous rappeler comment dans le passé la circulation de nos corps fut strictement contrôlée et instrumentalisée. Tout ce qui passe au niveau migratoire devrait également nous faire bondir au regard de ces histoires que nous portons en nous. Par ailleurs, il nous semble plutôt évident que dans un Etat où le droit régresse les moins privilégiéEs seront à terme les plus touchéEs, même si une partie de la société va aussi découvrir une violence d’Etat dont elle était préservée jusque-là. Dans tous les cas, se satisfaire d’être temporairement indemnes dans un contexte profondément injuste ça craint. Mais en même temps, on ne pense pas que c’est pertinent d’essayer de pousser les gens à se bouger en leur disant qu’ils seront les prochaines victimes. Il n’y a pas de recettes et ce n’est pas comme si il existait en France de nombreux groupes politiques noirs qui pourraient articuler des positions spécifiques.

  • Comment penser les alliances transnationales entre noir(e)s, alors que les contextes diffèrent, et que souvent les réalités afro-américaines écrasent la pluralité des vécus en dehors des Etats-Unis (et de l’Amérique du Nord plus généralement) ?

Ce que nous appelons transnational c’est avant tout comment nous-mêmes, nos histoires, sommes liéEs à divers territoires qui co-existent en nous, et qui doivent jouer conjointement dans nos actes. LocaliséEs ici, en France, nous sommes liés à des pays d’Afrique, des Caraïbes par la migration, par l’esclavage, etc.

La question des alliances pour nous relève plus de l’internationalisme, c’est-à-dire à la connexion dynamique des mouvements d’émancipation au niveau mondial, des convergences, des solidarités, des relais.

La diffusion des réalités et des luttes afro-américaines se fait sur un mode impérialiste. Cela parasite fortement les possibilités d’établir des liens équilibrés : nous avons souvent interviewé des noirEs des Etats-Unis mais il a toujours été difficile de maintenir un contact et leur intérêt pour nos réalités est souvent très temporaire et biaisé, habituéEs qu’ils sont à être les tenants d’une expérience noire hégémonique. Nous souhaitons à l’avenir travailler prioritairement des connexions d’un point de vue afroeuropéen ou avec des noirEs des Amériques mais pas des Etats-Unis. Cela nécessite aussi que nous-mêmes nous nous décolonisions ; parce que nous avons effectivement beaucoup été nourries au hip-hop, aux luttes de libérations afro-amércaines, aux écrivainEs, aux essayistes… Et nombre de concepts aussi que nous utilisons ont été formuléEs dans ce contexte-là.

  • Pour finir, vous êtes actuellement, à ma connaissance, l’un des rares collectif noir – sinon le seul ? – à penser la question de la santé mentale et de ce que la médecine appelle handicap, en articulation avec l’expérience du racisme (Par exemple ici, ou ). En quoi s’agit-il pour vous de questions politiques ayant tout à fait leur place dans une perspective noire, panafricaine et révolutionnaire ?

Les questions de santé mentale concernent certaines personnes du  collectif et donc la question d’avoir accès à des soins, à une psychiatrie qui serait décoloniale, cette question-là précède l’existence de Cases Rebelles. Et ça nous semblait donc évident dans le collectif de faire écho non seulement à la façon dont le racisme, les vécus migratoires, héritages historiques, etc.  fabriquent des traumas et de la souffrance mentale, mais comment aussi il est très difficile ici en tant que noirEs d’avoir accès à des approches qui incluent tout ces paramètres ; et cette difficulté renforce l’isolement. Par ailleurs, ce n’est pas nécessairement « naturel » dans les classes défavorisées de considérer la souffrance comme légitime, ou comme légitime d’être prise en compte. À cela s’ajoute encore le fait que matériellement ce n’est pas nécessairement accessible et même quand ça l’est toute la machine psy produit énormément de violence de classe, de racisme, sexisme, d’injonctions à la norme, etc. En parler c’est vital pour nous parce que tout d’abord les silences et les dénis de nos souffrances mentales sont des poisons pour nos vies de groupe : familles, couples, groupes militants. Nos souffrances individuelles et les surcompensations qui en découlent sont des obstacles majeurs aux élans panafricains.

On ne fait pas de révolution si on ne travaille pas en même temps à son bien-être : l’idée que la révolution apaisera tout c’est illusoire. Et puis dans l’immédiat  on sait aussi que la souffrance mentale expose à plus de violences policières –  il y a de nombreux cas de personnes en crises tuées par les forces de l’ordre – et à plus de violence du système en général. Les questions handies on a essayé dès le début d’en faire écho même s’il n’y a pas de personnes se définissant comme handies dans le collectif. Mais ça a toujours été pour nous une question majeure du fait d’histoires personnelles, familiales. Les enjeux sont énormes et multiples mais vu que l’institutionnalisation est une forme très forte de ghettoïsation, les personnes handies sont relativement peu visibles et donc les noirEs sont plus que rares. On ne peut pas généraliser mais Leroy Moore, activiste handi des Etats-Unis, parlaient de conceptions dans la communauté noire qui considéraient le handicap comme quelque chose de honteux, à cacher. Nos expériences ne sont pas complètement en adéquation avec ça mais nous observons aussi cette tendance. En conséquent, les approches handies manquent au monde noir francophone : ces sœurs et frères nous manquent. Et de plus les questions handies noires posent par exemple de manière radicale l’assignation à la performance du corps noir héritée de l’esclavage bien entendu, et perpétuée dans le sport, la danse. Tout cela est extrêmement validiste. On ne démontera pas cet enfermement dans la performance sans nos sœurs et frères handies. Révolutionner c’est remettre en question les évidences et le validisme c’est une succession d’évidences jamais remises en question, parce qu’on les entérine  quotidiennement.

***

Je remercie très chaleureusement le collectif Cases Rebelles pour le temps qu’il m’a accordé, pour toutes ces réflexions toujours très stimulantes, ainsi que pour l’artiste – Titica, une femme noire trans angolaise – avec laquelle il proposer de clôturer en musique cet entretien. Souhaitons à ce collectif de continuer à durer car je suis sûr qu’il participe, avec beaucoup d’humilité, de discrétion, mais aussi de puissance, à construire un mouvement noir fort qui prendra son essor dans les années à venir : « on entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse » (proverbe Touareg).

De l’exploitation esclavagiste, à l’exploitation capitaliste coloniale, puis « post » coloniale

En ce jour de commémoration de la révolte d’esclaves du 22 mai 1848 qui a conduit à l’abolition immédiate de l’esclave en Martinique et par suite dans les autres colonies françaises, il ne faut surtout pas oublier que cette même année 1848 correspond, non pas à la « généreuse abolition de l’esclavage par la France » mais à l’année où la France a indemnisé les esclavagistes.

En effet, l’article 5 du décret d’abolition de 1848 prévoit l’indemnisation des propriétaires d’esclaves à hauteur de 6 millions de francs versés immédiatement, plus 6 millions versés sur 20 ans. Plus de détails sur ce lien.

Cette indemnisation permet, une fois l’esclavage aboli, de garantir la survie du système d’exploitation coloniale mais sous une autre forme : les esclavagistes deviennent des patrons, les esclaves deviennent des ouvriers, et de plus en plus des employés, avec la disparition des usines et le développement du secteur tertiaire.

La hiérarchie économique et raciale reste donc préservée et cela abouti jusqu’à ce jour aux monopoles békés : en effet ces derniers possèdent 42% des grandes surfaces, 90% de l’agro alimentaire, 65% des terres agricoles, alors qu’ils représentent moins de 1% des sociétés martiniquaises et guadeloupéennes.

Il existe donc une lutte pour la redistribution du pouvoir économique détenu par les békés, d’où l’impératif de réparation, qui semble bien plus crucial que les demandes de reconnaissance purement symbolique (jours fériés, musées etc) qui comme c’est le cas pour le 10 mai ou le Mémorial ACTe en Guadeloupe sont des occasions pour l’Etat français d’installer sa propagande négationniste. Il est temps que l’on s’interroge : pourquoi la France préfère dépenser l’argent dans le symbole et refuse de réparer ? Tout simplement parce que les symboles, bien que coûteux n’ébranlent en rien la hiérarchie raciale et économique, et comme je le disais sont des opportunités pour revisiter la mémoire de l’esclavage dans un sens avantageux pour l’Etat français. En revanche les réparations (redistribution) proposent des transformations structurelles qui mettent à mal l’exploitation économique « post » coloniale.

Sachons donc prendre le problème à la racine (exploitation économique raciste), et prenons garde à ne pas nous empêtrer dans d’éternels débats identitaires qui ne représentent aucune menace pour le pouvoir.

La lutte continue !

Qui peut se permettre d’être indifférent(e) ? Réflexions d’un Guadeloupéen sur le fascisme qui vient

« Fascisme » ? Mais voyons n’exagères-tu pas ?

Voici ce qu’il m’est souvent rétorqué en parlant, entre autres, de fascisme pour qualifier l’état d’urgence et les violences étatiques à l’encontre d’une partie des habitants de ce pays qui, loin d’être de supposées « dérives », après l’émotion  des attentats, sont des pratiques qui existaient bien avant, mais ont été « simplement » renforcées1.

Je sais qu’on peut d’emblée me rétorquer qu’il est « normal » de prendre des mesures « exceptionnelles » vu le contexte. Mais là, ça oblige à parler des causes du terrorisme, de la naissance de Daesh, du rôle des occupations occidentales dans les pays moyent-orientaux et africains, montrant que ce ne sont pas des perquisitions ici qui vont mettre fin à ce que les terroristes perçoivent comme une réponse à l’impérialisme. Impérialisme bien réel. Et comme il s’agit d’une longue discussion, je préfère vous inviter à écouter cette conférence.



Revenons donc au sujet qui me préoccupe dans cet article. Peut-être ne devrait-on pas utiliser le mot « fascisme », parce qu’il s’agirait de formes précises qu’on ne vivrait pas aujourd’hui. Pourquoi pas. Mais il me semble que le refus de l’emploi de ce terme par la plupart des gens d’après ce que j’ai observé est moins lié à un soucis de précision qu’à une minimisation de ce qui a cours en ce moment même. Voilà pourquoi, que l’on décide ou non de conserver ce mot, il me semble important d’être clair sur ce qui est en train de se passer.

L’idée selon laquelle il s’agirait d’une « exagération » lorsqu’on voit et nomme la situation actuelle pour ce qu’elle peut s’expliquer en deux points :

  • une vision caricaturale de l’avènement du fascisme : cela consiste à croire qu’il ne peut advenir qu’avec fracas, de façon subite, et surtout de manière très limpide, c’est à dire revendiqué comme tel, dans toute sa brutalité. Or, bien loin de cette caricature, le fascisme n’est pas une entité obscure qui débarque en hurlant ME VOILA JE SUIS LE FASCISME. Il s’agit au contraire d’un ordre qui s’installe petit à petit, à coups de lois, de traités, d’arrêtés, de disours racistes décomplexés (« La colonisation j’en suis fier ! »2, « la France est un pays de race blanche ! »3 etc) de banalisation de l’arbitraire, de nouvelles mesures, toujours supposées « exceptionnelles », mais qui au fond s’enracinent…Ce que nous vivons, ce qui est déjà là, en ce moment même, c’est la création des conditions de possibilité d’un vrai Etat fasciste décomplexé dans quelques années ou moins… Et ce ne sera pas faute d’avoir eu des gens qui ont tiré la sonnette d’alarme. « Politiquement correct », les appelle-t-on souvent.

  • une forme d’égoïsme : comme cet arbitraire qui grandit vise principalement les musulman(e)s, les quartiers populaires, les réfugiés africains, syriens etc, les Rroms et puis des SDF par ci par là, beaucoup s’en fichent et ne se sentent pas concernés (ou tout simplement, pour être moins dur, ne se rendent pas compte avec précision de l’état actuel des choses). Toujours est-il, indifférence ou insouciance, il est question de se rendre complices passivement du fascisme qui vient (et qui est déjà un peu là).

A Ajaccio (pour l’exemple le plus récent), des individus ont manifesté en criant « il faut les tuer » en parlant des musulmans, rappelant des pogroms anti juifs d’autrefois. « Oui mais ce qui a déclenché cela c’est… ». STOP. Une personne qui justifie la haine qui s’est exprimée à Ajaccio peut s’estimer mûre pour le fascisme. Cela veut dire que le lavage de cerveau a été efficace. Je suis désolé, mais les racistes sont toujours convaincus d’avoir des raisons les poussant à haïr.

Chague agression en Corse contre des biens, des institutions ou des personnes, déclenche-t-elle de telles manifestations de haine, des condamnations à mort ? Un peu de sérieux : des haineux, racistes, galvanisés par l’ambiance raciste décomplexée au plus haut niveau de l’Etat français (oui il ne s’agit pas d’une « haine Corse », le mal étant français, européen) ont trouvé un prétexte pour rappeler à tous les musulmans de Corse, n’ayant rien à voir avec tel ou tel fait de la veille, qu’ils n’étaient pas les bienvenus sur leur île. On peut aussi mentionner les violences, notamment négrophobes contre les réfugiés à Calais, ou cet acharnement contre les Roms dans je ne sais plus quelle ville. Ah oui, c’est un peu partout en fait.

Cela veut bien dire qu’on a quitté la phase de la mise en place du fascisme et qu’on commence à entrer dedans. Etre raciste est un acte de résistance désormais. C’est faire preuve de « liberté d’expression », celle-ci étant bien évidemment toujours dans le sens du vent raciste. Et puis, que dire de cette phrase de ce cher Valls : « la différence entre Madame Le Pen et moi, c’est que je gouverne » . Que voulons-nous de plus comme preuve de la gravité de notre situation, quand un socialiste reconnaît lui-même que ce qui le différence d’une leader d’extrême droite, ce n’est pas le contenu d’une politique, mais le fait qu’il gouverne et pas elle ? Que voulons-nous de plus, lorsque le maire de Béziers qui a fiché les élèves musulmans (ou présumés tels car ayant des noms arabes) de sa commune, est toujours en place, malgré la vive polémique ? Soyons honnêtes, que le cas Ménard et le fichage d’enfants musulmans se soit limité à des concerts d’indignation dans les médias prouvent à quel point ce pays est foutu. Dans un Etat où « le musulman » ne serait pas à ce point déshumanisé, le racisme à ce point banalisé, un tel maire serait trainé en justice et ne serait plus maire b*rdel ! Réveillons-nous…

Bref, être indifférent à tout ce qui se passe aujourd’hui c’est autoriser passivement le mal qui est déjà là et qui peut empirer. Vous me trouverez peut-être paternaliste, mais vu la gravité des enjeux, je m’en fiche complètement et je dirais les choses telles que je les pense : je ne crois pas qu’il soit possible de se dire aujourd’hui « engagé(e)s politiquement » et de n’avoir aucun mot, aucune prise de position individuelle peut-être, mais surtout collective (si on a la possibilité de rejoindre un collectif, bien sûr) sur le drame que vivent une quantité croissante de musulmans, d’habitants des quartiers populaires (surtout celles et ceux noirs, arabes, musulmans, immigrés), de réfugiés etc.

Voulons-nous que dans 70 ans, des élèves qui étudient l’histoire de l’Europe se demandent – comme on l’a fait parfois nous-mêmes quand il s’agissait des cours sur le nazisme à l’école – « pourquoi les gens n’ont pas vu que ça devenait grave ? ».

Effectivement, c’est une fois toutes les horreurs déroulées, les milliers voire millions de vies perdues, que cela parait toujours évident qu’il y avait un monstre qui sommeillait depuis lontemps, pendant que les indifférents étaient plus occupés à « ne pas exagérer ». Pourtant, il y a de plus en plus de personnes qui elles, n’ont pas le luxe de « ne pas exagérer ». Et ici, je parle bien de « personnes », pas de « citoyens », car on se fiche complètement de savoir si elles ont des papiers, si elles ont le « droit » d’être ici : la France a-t-elle le droit d’avoir son armée et ses multinationales chez les autres ?! Oui, il est crucial de mettre en relation ce qui se passe en France, et ce qui se passe à l’étranger, notamment en terme de guerres, d’occupations militaires, ou de ventes d’armes où la France joue un rôle actif4.

Il n’y a donc pas à tergiverser : quelles sont nos positions face à ce fascisme déjà là ? Là où on l’on se trouve, avec les moyens dont on dispose (oui j’ai conscience qu’on n’a pas tou(te)s les mêmes possibilités), que peut-on faire pour se protéger et protéger les siens, ou protéger celles et ceux qui sont plus dans le viseur quand on ne l’est pas soi-même ?

Là où il y a encore une forme d’insouciance – quel privilège de pouvoir l’être par les temps qui courent !- il est grand temps de prendre la mesure de ce qui se passe déjà, afin d’être à la hauteur de ce qui vient. « Oui mais la preuve que nous sommes encore libres, toi-même tu écris ce texte sur le net, c’est la preuve qu’on peut dire ce qu’on veut ». Bof…allez le dire aux personnes (dont un garçon en Guadeloupe) qui passent devant les tribunaux pour « apologie du terrorisme » ou autres qualificatifs parce qu’ils ont dit ce qu’ils pensaient, que cela soient des abominations ou non, et certains faisant de la prison ferme. Renseignez-vous, cherchez sur internet. Que je sache, Eric Zemmour, ou d’autres dans le même genre, n’ont jamais été condamnés à de la prison ferme : cette « liberté d’expression » est bien à géométrie variable. Donc non, le fait de pouvoir écrire un texte n’annule pas la violence qui a cours (et rien ne dit qu’on pourra toujours écrire ce qu’on veut dans 5 ou 10 ans).

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Pour finir, en tant que Guadeloupéen, et donc non concerné de fait par la mesure de déchéance de nationalité visant les bi-nationaux –  mesure qui pourra être utilisée à tort et à travers au-delà du terrorisme, comme l’état d’urgence – j’aimerais réfléchir aux positions que l’on peut tenir dans cette période qui annonce des temps encore plus effrayants. J’invite les personnes issues des colonies départementalisées (« Outre mer ») qui me liraient à s’inspirer de la position de certains Juifs Algériens anticolonialistes, à propos de la nationalité qu’ils pouvaient posséder contrairement aux Algériens musulmans depuis le décret Crémieux qui a instauré, pour l’intérêt des colons, une hiérarchie entre Juifs et Musulmans. Le contexte et l’époque sont forts différents de ce sur quoi nous devons nous positionner aujourd’hui, mais un principe demeure: il s’agit des tactiques de divisions inscrites dans les logiques d’un pouvoir colonial toujours en place, quoique sous des formes renouvelées que nous payons nous aussi très chers, non pas toujours en « métropole », mais surtout dans nos pays « outre-mer »3.

Tout ce qui conforte le système néo colonial français, nous le payons tôt ou tard chez nous. Tout ce qui renforce le racisme et l’impérialisme français, et plus généralement occidental, est mauvais pour nous, qu’importe que nous n’en soyons pas les cibles les plus directes dans le cadre de cet état d’urgence, qu’importe que nous n’ayons pas vraiment de connexions et de connaissances mutuelles profondes avec ces cibles sur lesquelles la violence s’abat principalement. Preuve s’il en fallait, le fait que les mobilisations en cours en Guadeloupe contre la décision scandaleuse de la « justice » condamnant la CGTG à indemniser des békés à hauteur de 53000 euros pour avoir écrit dans un tract qu’ils ont tiré leur fortune de la traite négrière, sont empêchées au nom de l’état d’urgence. Bien pratique, n’est-ce pas. Pourtant quel rapport entre cette affaire et le terrorisme ? Aucun. L’état d’urgence de la  métropole  est donc un outils aussi bien de répression sur son territoire, qu’un outils pour brider l’activité politique dans la colonie. Rien de nouveau.

Voilà pourquoi aujourd’hui, nous issus d’« outre mer », qui ne sommes pas concernés par la déchéance de nationalité mais qui sommes concernés, avec d’autres, par la condition de néo-colonisés (qu’on le veuille ou non) nous pouvons méditer sur ce que ces Juifs algériens anticolonialistes avaient écrit en 1957, conscients des divisions entre colonisés qui servent le pouvoir, et ayant choisi de soutenir la justice contre l’ordre colonial, plutôt que de rester passifs au nom de quelques différences ou petits avantages :

« Vous n’aurez pas notre cœur contre un certificat de nationalité dont vous vous servez comme d’un couperet de guillotine. »5

Je fais mienne cette phrase aujourd’hui, en tant que « français des DOM TOM » : la France n’aura pas mon cœur, ma passivité ou complicité face à ses politiques migratoires ignobles, son néocolonialisme en Afrique, sa participation ou son soutien à la destruction du Moyen Orient, au nom de la nationalité qu’elle nous impose (en situation coloniale, même un avantage est une imposition, car c’est pour mieux maintenir sous domination, en fonction des intérêts du dominant). Non, cette nationalité acquise ne doit pas nous faire taire. Choisissons le camp de l’anticolonialisme, de la justice!

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Mise à jour : 17/04/2017

Notes :

1Les logiques liées à l’état d’urgenre remonte à l’époque coloniale http://orientxxi.info/magazine/l-etat-d-urgence-en-france-de-l-algerie-coloniale-a-aujourd-hui,1113

De plus les agressions islamophobes et anti-arabes n’ont rien de nouveau en France et ne sont pas un phénomène « post attentats de 2015 », pas plus que « post 11 septembre ».

2Philippe Devilliers, sur RMC en octobre 2015.

3Les terres de la Martinique et de la Guadeloupe sont empoisonnés par le chloredécone que l’Etat français a sciemment laisser les békés utiliser sans aucun problème, les terres agricoles appartiennent encore aux descendants d’esclavagistes, les postes de haut niveau sont donnés à des personnes venant de l’hexagone, et notre jeunesse connait des taux exhorbitants de chômage, une dépendance est volontairement maintenue afin que nos îles ne soient pas auto suffisantes etc.

4Voir par exemple le communiqué de l’UGTG sur les attentats du 13 novembre 2015.

Communiqué de l’Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens (UGTG) : A propos des attentats de Paris

Afin de visibiliser l’activité syndicale de Guadeloupe totalement méconnue en France, aussi bien en terme d’action que de production de discours et d’idées, je reproduis ici un communiqué de l’UGTG concernant les événements tragiques survenus en France. Comme vous le verrez, la condamnation ferme ne se prive pas d’une certaine lucidité, notamment sur la politique étrangère de la France, entre autres.

COMMUNIQUE DE PRESSE

A propos des attentats de PARIS 

L’UGTG condamne avec la plus grande fermeté le carnage perpétré à Paris le 13 novembre dernier mais ne participera à aucune union sacrée ni avec l’Etat colonial français, ni avec ses valets locaux, ni avec le patronat.

Une fois de plus, ce sont les travailleurs, des victimes innocentes qui sont frappées par la barbarie.

Nous, Travailleurs et Peuple de Guadeloupe, savons ce qu’est la barbarie pour avoir été frappés à de nombreuses reprises par le terrorisme d’état.

Sonjé,  les 300 guadeloupéens décapités par le général Richepanse sur la place de la victoire en 1802. Plus près de nous, la centaine de personnes massacrés par les militaires français en mai 1967 [massacre non reconnu par l’Etat à ce jour…], etc…

L’UGTG adresse sa solidarité aux Travailleurs et au Peuple français.

Et déclare que :

  • DAESH est le fruit de la guerre en Lybie, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Centrafrique, au Mali, organisée par les puissances occidentales au service des multinationales et du grand capital international
  • Cette barbarie est la conséquence de la déstabilisation de ces nations orchestrées par les grandes puissances dans le but de piller les ressources naturelles et asservir les peuples
  • Cette barbarie est la résultante de la dislocation des nations et des peuples laissant place au chaos, laissant place à des pays sans gouvernement, sans institution, livrés à des groupes armés financés et équipés par les grandes puissances au rang desquels la France, les USA, la Grande-Bretagne, la Russie notamment
  • Pour combattre la barbarie, il faut avant tout oeuvrer pour la paix et la souveraineté des nations et non pour la guerre comme le font les grandes puissances toupatou si latè [partout sur terre]
  • Le combat pour la paix passe inexorablement par la défense des libertés fondamentales, par la défense des syndicats et du droit du travail, protecteur des salariés, sans cesse attaqué par le patronat et l’Etat,
  • Le combat pour la paix passe inexorablement par la défense des libertés syndicales sans cesse bafouées, et qui le seront encore plus dans le cadre de l’état d’urgence décrété en France et en Guadeloupe
  • Le combat pour la paix passe inexorablement par la réussite scolaire et l’insertion professionnelle durable de nos enfants, par l’amélioration des conditions de vie des travailleurs et du peuple pou timoun annou pa tobé adan men a pon fanatik [afin que nous enfants ne se laissent embrigader par quelque fanatisme que ce soit].

L’UGTG invite les Guadeloupéens à faire preuve de compassion et d’esprit critique en se demandant pour les guerres s’invitent en France et pourquoi de jeunes français tirent sur d’autres français.

 

Le Secrétaire Générale de l’UGTG

Elie Domota

 

 

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Rappel d’importance sur une autre affaire : la CGTG, autre syndicat de Guadeloupe subit de plein fouet actuellement la justice coloniale et patronale, en se voyant condamné à  verser 53 000 à des békés pour avoir dit qu’ils se sont enrichi via l’esclavage. Plus d’informations ici et , par exemple.

Guadeloupe : l’arnaque idéologique et économique du Mémorial ACTe

Notre pays, la Guadeloupe, est ravagé par le chômage (60% pour les moins de 25 ans), des terres polluées par le chlordécone – pesticide toxique interdit mais qui a été autorisé par la « République » aux békés pendant de nombreuses années – on note aussi des phénomènes de violences qui dépassent ceux de département comme la Seine Saint-Denis etc. Bref, comme souvent la Guadeloupe va mal. Mais la France qui refuse de donner des réparations d’ordre structurel qui auront un profond impact transformateur sur l’île, s’est mise à dépenser autant d’argent pour la construction d’un mémorial sur l’esclavage : le Mémorial ACTe. Dans ce contexte, il n’est pas déplacé de se poser cette question : qu’est-ce qui nous vaut cette apparente générosité, puisque tout comme pour les réparations, la France aurait pu refusé d’investir dans ce projet ?

J’imagine déjà les réflexes qui peuvent vous envahir en lisant ces quelques lignes « pourquoi faire des histoires ! nous ne sommes jamais content.e.s! ». Sauf qu’il faut en finir avec ces réflexes : il n’y a que dans des relations parents-enfants qu’on estime que l’enfant à qui on a offert un jouet doit être reconnaissant, accepter son cadeau sans avoir à faire des remarques, parce que ce sont les parents qui décident. Cette posture est donc révélatrice des rapports paternalistes qui nous lient à la France: papa-la-france a donné le Mémorial ACTe, on ne va quand même pas avoir le toupet de broncher! Sauf qu’il faut se rappeler d’une chose : des fois, les parents donnent des cadeaux pour calmer les enfants, pour avoir la paix. Tu me saoules, tu pleures pour un gros cadeau que je ne veux pas te donner, bon ben je vais te tranquilliser avec un p’tit repas chez Mac Do…

Ne soyons donc pas dupes : arrêtons de nous réjouir de ce qui nous est « donné » comme si nous étions des enfants, mais réfléchissons plutôt à tout ce qui nous est pris, et à tout ce qui nous est dû mais pas restitué.  La France a accepté de dépenser autant pour construire le Mémorial ACTe parce que :

  • cela permet de dire « on leur a donné un truc en dépensant plein d’argent, preuve que ce sujet est important pour nous » (du coup toute remise en question passera pour « victimaire », « jamais content »). Aussi quoi de mieux pour maintenir les Antilles dans une posture de soit-disant « pilleuses » de la « métropole », dans une période de crise et de chômage qui augmente en France (12%) – en Guadeloupe nous sommes à 26,2 % (INSEE, avril 2014) – que de montrer que beaucoup d’argent ont été mis dans la construction d’un simple Mémorial ?

    Je ne dis pas que le Mémorial a été conçu pour ça, je dis que le fait que la France a accepté d’investir dans ce projet, alors qu’elle aurait pu le refuser – comme elle persiste à le faire pour les réparations ou le remboursement de la dette à Haïti – peut clairement avoir ce type d’intérêts politiques au niveau national : on donne beaucoup aux Antilles sur la mémoire de l’esclavage donc ce serait la preuve que 1) on se dévoue pour les Antilles, 2) l’esclavage n’est pas du tout un sujet qu’on délaisse. Et donc pendant ce temps les questions économiques, vestiges d’une relation coloniale qui nous lie à la France sont mises de côté. 

    Aussi pour éviter tout faux débat, je tiens à préciser ceci : je ne dis pas qu’un Mémorial sur l’esclavage est inutile ou néfaste en soi. Ou que commémorer le passé ne sert à rien. Je dis juste que les commémorations et le rapport au passé ne peuvent pas être uniquement symboliques. Cela me semble bien plus utile de comprendre notre passé en vue de transformer de manière active la Guadeloupe (ainsi que la Martinique, la Guyane, la Réunion) telles qu’elles sont aujourd’hui : sur-dépendantes, non développées (surtout au niveau de leurs propres ressources, et c’est le résultat d’une volonté politique d’empêcher qu’elles soient auto-suffisantes), avec un chômage endémique, et une répartition socio-économique encore ethno-raciale. Cette transformation passe entre autres par des choses comme des redistributions équitables des terres agricoles dont ont hérité les descendant d’esclavagistes. Bref, des réparations. Le sujet des réparations est sérieux, mais caricaturé dans les médias. Il faut donc aller chercher à la source ce qu’il en est, et lire ceux qui se battent sur ce terrain. Par ailleurs, le mémorial était une idée de Luc Reinette (membre du MIR, Mouvement International pour les Réparations) et il n’est pas allé à son inauguration, parce que son idée a été complètement transformée pour servir les intérêts idéologiques français.

  • L’idéologie qui est dans le Mémorial ACTe sert à dépolitiser la question de l’esclavage en quelque chose qui peut être résumé comme suit : tout le monde peut faire du mal, tout le monde peut faire du bien, il y avait des gentils et des méchants des deux côtés. Voilà pourquoi la France ne prenait pas trop de risques en acceptant d’investir. Cela coûte certes beaucoup d’argent, mais le tour de force idéologique est lui aussi énorme. Je ne prendrai ici rapidement que deux exemples à partir de plusieurs critiques du Mémorial ACTe (voir en fin d’article) qui véhicule ceci :

– « les africains se sont vendus eux-mêmes » : cela fait longtemps que cette rengaine est utilisée pour détourner la question des vrais enjeux qui sont ceux-ci : qui a planifié l’esclavage, qui en a tiré profit. Point final. Est-ce la seule fois dans l’histoire qu’un crime donne lieu à une collaboration ? A qui la traite et l’esclavage ont-ils profité ? Aux quelques africains qui ont collaboré ou aux nations occidentales qui ont amassé des profits considérables (pas juste avec la traite, mais avec tout ce travail gratuit effectué pendant des siècles) ? Qui a planifié ce crime et cette exploitation de masse, en lui donnant des justifications raciales? Une fois transportés aux Amériques qui a fait subir les pires atrocités aux esclaves ? Les Européens ou les quelques africains collaborateurs ? 

– « La République a libéré les esclaves » : ah bon ? C’est bizarre, un an après l’abolition de 1848 Victor Schoelcher dit lui-même dit que la France a été obligée de libérer les esclaves « pour protéger » les maîtres dans la mesure où les révoltes d’esclaves se multipliaient (voir vidéo en fin d’article). Il le dit lui-même dans le texte qui prépare l’indemnisation des esclavagistes ( oui oui, ceux-là furent indemnisés). La logique est claire : il vaut mieux avoir un ouvrier que tu exploites en le payant peu, mais en le payant quand même, qu’un esclave à qui tu ne donnes rien, car l’ouvrier réfléchira à deux fois avant de se révolter, de te tuer (puisque tu le « paies » et est donc sa source de revenus quand bien même tu l’arnaques au regard de la valeur du travail qu’il produit). Bref, raisonnement capitaliste totalement cohérent. Se mettre en grève c’est perdre de l’argent, et donc prendre des risques, tandis que se révolter en tant qu’esclaves, devient au bout d’un moment plus concevable, puisque l’esclave n’a absolument rien à perdre, dans la mesure où il ne tirait rien comme profit, même pas des miettes, du système esclavagiste…

Bref, ce Mémorial a tout l’air d’être la consécration de l’offensive idéologique de sabotage de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage entreprise depuis des décennies, depuis certains universitaires jusqu’à certains discours politiques (et pour le coup, là encore la collaboration est à l’oeuvre, puisque certains de nos compatriotes approuveront et défendront bec et ongles ce qui est aussi « leur projet »).

Voici quelques articles et vidéos qui complètent le propos développé ici :

Sur le Mémorial ACTe

Sur les offensives contre l’histoire et la mémoire de l’esclavage en général

  • Vidéo à voir, durée 12 min : à partir de la 9e min Eli Domota, lit le texte dans lequel Victor Schoelcher déclare que c’est bien pour sauver les maîtres des révoltes que la France a aboli l’esclavage.