En finir avec la dépolitisation de l’héritage de Malcolm X avant et après la Mecque : introduction

« Si tu permets, je vais sortir un peu du sujet car il me semble important de souligner que ce n’est pas Malcolm X qui s’est fait assassiner. Celui qui s’est fait assassiner s’appelait Malek Shabaz. Malcolm X était membre d’une secte, The Nation Of Islam, dont les fondements ne risquaient pas d’être une réelle source de danger pour l’Amérique. Bien que son analyse de la société américaine fût juste à bien des égards, du fait que, dans sa secte, l’homme blanc soit décrit comme étant le diable en personne, il ne risquait pas de fédérer autour de lui le peuple américain. Bien plus, son discours incisif avait de quoi faire frémir. […]. C’est lorsque Malcolm X s’est converti et a adhéré au vrai message de l’Islam, un message universel de justice où les hommes ne sont pas jugés en fonction de leur couleur de peau ou de leur statut social, qu’il fut assassiné. […] Bref, il est devenu Malek Shabaz, s’est écarté de la secte dont il était devenu le leader et a commencé à avoir un message d’une portée beaucoup plus large que la communauté noire-américaine. »

Fabe, ancien rappeur, mars 2013

Cet extrait d’une interview de Fabe dans Générations Hip Hop Soul Radio, faisant le récit d’un homme perverti par la haine raciale, mais qui aurait fort heureusement fini par devenir universaliste, résume à lui seul le discours problématique sur Malcolm X, construit par beaucoup de ceux qui ont pourtant de la sympathie pour lui et qui ne souhaitent pas a priori liquider son héritage politique, au contraire. Ils pensent simplement qu’il est nécessaire d’insister sur les discours de Malcom après La Mecque, moment où il aurait commencé à faire preuve d’universalisme, et à penser au-delà de la communauté noire des Etats-Unis, selon eux. Ici, j’ai cité les propos de l’ancien rappeur martiniquais Fabe désormais converti à l’islam, mais j’aurais pu citer également des passages de conférences de Tariq Ramadan sur Malcolm X, où il délivre, malgré quelques différences, ce qui est sensiblement le même message, notamment lorsqu’il explique vers la 32e minute de cette vidéo que Malcolm est passé du « service des noirs au service de l’humanité ».

Au vu de mes lectures et échanges sur le sujet, ce point de vue que j’appellerai « pro Malek », parce qu’il entend valoriser l’homme qui a fait son pélerinage, le hajj 1– et ceci est clairement illustré par les propos de Fabe disant que c’est « Malek » et pas « Malcolm » qui a été assassiné  – se retrouve principalement chez des antiracistes (non musulmans) de type intégrationnistes et des musulmans (intégrationnistes) sunnites, c’est à dire des musulmans appartenant à la branche majoritaire de l’islam, et non pas orthodoxe comme elle est appelée à tort2. Dans les deux cas, on retrouve l’intégrationnisme, que l’on peut définir rapidement comme le fait pour des opprimés de croire que leur intégration civique (droits de vote, citoyenneté), ainsi que des lois contre les multiples discriminations qui les affectent, et des représentants dans les différentes instances de pouvoir, garantiront une égalité entre eux et ceux qui ont une position plus favorable dans la société. Or, si l’on prend l’histoire des noirs aux Etats-Unis – et on pourrait faire de même en France avec les spécificités du contexte français et les difficultés inhérentes au fait de n’avoir pas de statistiques ethniques – l’intégration n’a souvent été que théorique. C’est pourquoi, après le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, le mouvement Black Power, qui s’inspire en très large partie du travail de Malcolm X proposait d’aller plus loin et d’imaginer des résistances qui ne s’appuient pas sur des institutions (assemblées votant les lois, police, justice, etc) elles-mêmes productrices de violences et d’inégalités, si ce n’est dans leur description officielle, mais dans leur fonctionnement.

Ainsi, musulmans ou pas, ceux qui veulent défendre le Malcolm d’après La Mecque partagent cette lecture inégrationniste des rapports de force, ce qui n’est ni le cas de tous les musulmans, ni de tous les antiracistes. Mais en fonction de leur appartenance ou non à l’islam, une différence plutôt significative est faite par ces personnes. En effet, si des antiracistes non musulmans « pro Malek » mettront simplement en avant la dimension plus universelle des discours de Malcolm après La Mecque, des musulmans sunnites insisteront quant à eux sur la découverte du « vrai islam », à savoir l’islam sunnite dont la doctrine diffère en bien des points de celle de la Nation Of Islam (NOI), notamment par son indifférence à la couleur de peau et à l’origine, en théorie. Ainsi, si pour les premiers, il s’agit du triomphe de Malek l’humaniste contre Malcolm le racialiste, pour les sunnites, il s’agit surtout du triomphe de Malek le sunnite (autrement dit le « vrai musulman »), contre Malcolm l’hérétique. 

Toutefois, dans la mesure où pour beaucoup, si ce n’est une majorité de personnes aux orientations politiques très variées, Malcolm demeure un dangereux « raciste anti blancs », on pourrait se demander pourquoi j’estime nécessaire de contester le discours « pro Malek », à savoir celui qui insiste sur la période après La Mecque. On pourrait me dire que d’une certaine façon, ce discours vient réhabiliter une partie de l’oeuvre de Malcolm face à cette majorité qui le réduit à une figure violente à jeter dans les poubelles de l’histoire. Par exemple, à la fin de la vidéo déjà citée, Tariq Ramadan défend « Malek Shabazz », en disant que la presse n’a jamais voulu reconnaître qu’il était un « homme nouveau », qui proposait désormais une « nouvelle  voix pour les noirs », et a préféré le cantonner dans la position d’un ultra violent. Il est évident qu’il s’agit là de vouloir honorer la mémoire de l’homme dont il est question.

Pourtant, même s’il y a un bien un changement dans le parcours de Malcolm qu’il est important de souligner, je considère que le discours des « pro Malek » est aussi dangereux que celui qui ne fait pas de différences entre Malcolm (pré-Mecque) et Malek (post-Mecque) et le qualifie de « raciste anti blanc » sur toute sa vie. Pour moi il s’agit de deux manières différentes de liquider l’héritage de Malcolm X. Et j’insiste bien ici sur le prénom Malcolm, car c’est bien de ce dont il s’agit : les « pro Malek » saccagent la figure de Malcolm X Little, pour défendre Malek Shabazz, quand d’autres détestent aussi bien l’une que l’autre figure. Or sacrifier Malcolm, même pour Malek, c’est sacrifier une partie importante des analyses sur l’extrême violence de la négrophobie aux Etats-Unis. De plus, qu’il s’agisse de ceux qui veulent sauver une partie de cet héritage en réhabilitant Malek contre Malcolm, ou de ceux qui veulent s’en débarasser entièrement, on retrouve les mêmes travers :

  • la croyance dans une possible « violence » illégitime des opprimés contre les oppresseurs

  • l’idéalisation de l’universalisme, dans sa version laïque ou musulmane sunnite, qui en théorie et seulement en théorie, prône le respect et l’égalité de tous

  • une négation du contexte raciste qui a produit des formes variées, voire contradictoires, de résistance, dont l’efficacité ou l’inefficacité varie elle aussi

  • une vision selon laquelle Malcolm était focalisé sur la situation des noirs américains avant La Mecque, puis se serait intéressé à tous les droits humains, en n’ayant plus la situation des noirs américains comme combat central, après La Mecque

Ces quatre niveaux sont fortement imbriqués dans ces discours, mais on peut dans cette introduction les présenter séparément, même si les allers retours entre chaque niveau sont clairs.

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Sur la violence :

On peut, et on doit, critiquer les erreurs stratégiques, voire les fautes politiques de Malcolm, mais encore faut-il savoir ce qu’on critique et pourquoi on le critique. Il est par exemple totalement inacceptable, au regard de la réalité des rapports sociaux, c’est à dire du fonctionnement mécanique de la société via ses différentes institutions, qu’importe les « intentions » des uns et des autres, de faire le procès d’un supposé « racisme anti blanc » de Malcolm à l’époque de la NOI, quand bien même il qualifiait les blancs de « démons ». Rappelons un fait simple : combien de blancs ont été assassinés directement ou indirectement par la NOI ou Malcolm ? Zéro. Combien furent lynchés, discriminés, à cause de la NOI, de Malcolm ? Zéro. En revanche, combien de noirs durant la même période ont été assasinés, lynchés, par la police, des individus, ou des gropuscules violents et racistes ? Combien de militants noirs furent harcelés ou tués par le FBI ? Combien de noirs furent injustement condamnés à croupir en prison ? Combien de noirs dépérissaient dans des quartiers pauvres, insalubres en étant totalement exploités ? Bref, il faut être sérieux.

La mythologie créée par la NOI traitant les blancs de « démons », et sur laquelle je reviendrai plus en détail dans les articles qui suivent, n’a eu absolument aucun impact sur les blancs en termes concrets. Elle ne les a pas privé de travail, n’a pas entrainé leur mort, et pour ceux qui se sentaient « agressés », ils n’avaient qu’à allumer leur télé, lire la presse, pour entendre des discours décrédibilisant les militants noirs, quel qu’ils soient, bien au-delà de la NOI, ou sortir de chez eux pour se rassurer d’un ordre social anti noir toujours bien en place. Il est donc temps d’arrêter de présenter la métaphore du « démon » comme une violence raciste inouïe. C’était faire appel au surnaturel pour expliquer l’oppression vécus par les noirs ici bas. Dans ce contexte d’oppression raciste féroce, celui qui exploite, lynche, enferme, viole et tue, tenait le rôle du « mal », dans la construction d’une mythologie qui, comme beaucoup de scénarios surnaturels, repose sur les conceptions binaires et essentialistes du bien et du mal. Dans ce contexte, des opprimés ont décidé qu’ils étaient « le bien », et que leur oppresseur étaient « le mal ».

Les limites de cette vision mythologique sont nécessairement à discuter, mais certainement pas en terme de « racisme anti blancs » avec l’idée que les blancs ont réellement été en danger, mais en ce qu’elle a limité le déploiement de stratégies pour les noirs. Si ces stratégies furent limitées, ce n’est absolument pas à cause de la supposée violence de la NOI contre les blancs, mais à cause de son caractère exclusivement religieux, spirituel, mythologique, là où une lutte politique était nécessaire. Et oui, contrairement à ce qu’on croit, la NOI n’avait aucun programme politique de résistance collective (ou presque) et était un mouvement extrêmement conservateur en ce qui concerne l’engagement politique. Nous y reviendrons.

Sur l’universalisme :

A ceux qui se revendiquent de l’universalisme (en ces termes là ou pas), parce que musulmans sunnites, il faut rappeler quelques évidences. Même s’il est absolument compréhensible que des sunnites soient opposés à une doctrine religieuse comme celle de la NOI expliquant que Dieu est descendu sur terre en la personne de son fondateur, cela ne légitime pas selon moi d’idéaliser le sunnisme comme la solution miracle face au racisme, dans la mesure où se revendiquer du sunnisme à l’échelle d’un Etat n’a pas empêché l’esclavage, pas plus que cela n’empêche aujourd’hui une négrophobie féroce dans les pays officiellement musulmans sunnites. Bref, à l’époque de Malcolm comme aujourd’hui, ici où là-bas, la solution pour les noirs, africains et afro-descendants, passent par la lutte politique et pour une justice économique. Etre noir.e dans les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) ne nous a jamais automatiquement garanti l’égalité, au contraire, cela a souvent été un outils d’oppression. Cela ne veut pas dire que nous devons forcément proscrire ces religions de nos vies lorsqu’elles y ont une place, qu’importe la raison3, mais cela veut dire que nous devons rester vigilents et penser en terme politique et économique notre rapport aux autres, au Nord comme au Sud, que nous ayons les mêmes religions qu’eux ou pas.

Maintenant, pour ce qui est des universalistes ne se réclamant pas de l’islam sunnite, il faut simplement rappeler que les critiques sur l’universalisme sont nombreuses, notamment par celles et ceux qui subissent la violence du racisme systémique au Nord, même dans un pays comme la France se revendiquant pourtant de cette doctrine. La République, par exemple, refuse de procéder à des statistiques dites ethniques, de peur « d’assigner » à une « couleur » ou une « origine ». Idée plutôt curieuse, et disons-le, hypocrite, ces assignations étant déjà produites, dans un sens négatif par la République elle-même, en ce qui concerne les contrôles au faciès ciblant de manière disproportionnée des arabes et des noirs, entre autres exemples. Ce ne sont là que quelques exemples, bien connus par les militants, qui comprennent que l’universalisme comme idéal n’a jamais été une solution miracle contre les inégalités. Mais si certains ne trouvent que des failles à l’universalisme, beaucoup de militants contestataires vont plus loin et considèrent que cette idée est piégée à sa base même : il s’agit en réalité d’un ethnocentrisme qui se pare d’un habillage universel. Il s’agit donc bien plus du fait d’imposer partout sa culture, son mode de vie, sa religion et son expression, plutôt que de donner une place équivalente aux cultures, modes de vie etc, venant de partout. Rien à voir donc avec une quelconque égalité politique, économique et culturelle. C’est pourquoi en ce qui concerne le sujet qui nous préoccupe ici, il est fortement problématique de considérer qu’un prétendu « universalisme » aurait sauvé Malcolm d’un supposé « racisme anti blancs» parce que ces termes sont piégés. Nous verrons donc qu’il y a bien eu un changement après La Mecque, mais qu’on ne peut pas l’interpréter comme une conversion à l’universalisme comme doctrine politique, telle qu’on l’entend notamment en France.

Sur le contexte :

Les formes de contestation sont toutes dépendantes du contexte qui les produit. La mythologie créée par la NOI n’est pas sortie de nulle part, et renvoie à la manière dont l’islam, dès son arrivée aux Etats-Unis, étaient liées à l’oppression des noirs. Après les esclaves musulmans qui se sont convertis au christianisme, dans les limites de leur capacité d’agir dans le contexte esclavagiste, ou qui ont été convertis de force à la religion du maître, nous verrons que les premières organisations musulmanes créées aux Etats-Unis après l’esclavage avaient pour fonction affichée de trouver des réponses à la situation des noirs. C’est une histoire particulière, née d’un contexte particulier, qu’il convient d’analyser pour comprendre comment nait la NOI. Il est hautement problématique de lire ou d’entendre des critiques sur la NOI, complètement décontextualisées, et qui en plus de lui prêter un pouvoir qu’elle n’avait et n’a pas – produire du racisme qui affecte les blancs de manière croncrète – présente sa théologie comme un délire que seuls des gens problématiques peuvent suivre. En plus d’être insultant, c’est méconnaître ou nier encore une fois le contexte qui a permi à ses prédications d’ être entendables, et à sa mythologie d’être concevable par des noirs, fussent-ils minoritaires dans leur comunauté.

Aussi, beaucoup de noirs n’étaient pas intéressés par une adhésion à la théologie de la NOI, mais étaient convaincus par la vision politique développée par Malcolm. Par ailleurs, il est très important de rappeler que cette minorité de noirs qui a adhéré officiellement à la NOI se situait dans les couches les plus pauvres (nous le verrons dans les articles ultérieurs), alors que la classe moyenne et la bourgeoise noire couraient après Martin Luther King4…Bref, il est absolument nécessaire de critiquer la NOI – notamment parce qu’il s’agit réellement d’une secte exerçant une emprise quasi totalitaire sur ses membres, et parce qu’effectivement elle ne représente pas un danger contre la structure raciste des Etats-Unis – mais pas en disant n’importe quoi.

Sur un Malcolm qui deviendrait internationaliste seulement après La Mecque :

Ce quatrième point montre l’urgence de se replonger dans le parcours de Malcolm, en prenant en compte aussi bien ce qu’il a dit que ce qu’il a fait. Nous verrons par exemple que Malcolm a toujours été internationaliste, et a toujours conçu l’oppression des noirs en lien avec un contexte plus global d’oppression occidentale blanche et capitaliste. Si sa vision s’est affinée avec les voyages réalisés vers la fin de sa vie, on ne peut sérieusement pas laisser entendre que c’est après La Mecque qu’il s’est ouvert aux autres opprimés, et encore moins, comme le laisse entendre un discours universaliste très creux, qu’il aurait commencé à prêcher l’amour entre tous les groupes, en arrêtant de penser des rapports de domination construisant des situations d’opprimés et d’oppresseurs. Oui, il a arrêté de qualifier les blancs de « démons », mais il a continué à parler d’injustice, notamment raciste. De plus, à son retour de La Mecque, il a créé en juin 1964 l’Organisation de l’Unité Afro-Américaine (OUAA), sur le modèle de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) du panafricaniste et président ghanéen Kwame Nkrumah. Cela vous fait-il réellement penser à quelqu’un qui aurait arrêté d’avoir pour combat central la lutte contre le racisme anti noir aux Etats-Unis ? Soyons sérieux.

Afin, de contrer toutes ces lectures dépolitisantes de l’ensemble de l’oeuvre de Malcolm, même quand elles ont l’air « positives » parce qu’elles insisteraient sur les « bienfaits » de son « changement », je m’appuierai essentiellement sur trois ouvrages :

  • 003250543La biographie critique écrite par Manning Marable, Malcolm X, une vie de réinventions, énorme ouvrage de 700 pages, récemment traduit en français, qui apporte un éclairage intéressant sur l’autobiographie officielle de Malcolm X, se révélant être assez problématique. Dès les premières pages, Manning Marable nous apprend que cette autobiographie écrite à quatre mains appartient plus à Alex Haley, intégrationniste convaincu, qu’à Malcolm. Des chapitres furent enlevés ou ajoutés après la mort de Malcolm, notamment une conclusion qui est une sorte d’hymne à l’intégration. Et, quand bien même Manning Marable semble plus convaincu par le Malcolm d’après La Mecque, l’ampleur de ses recherches donne des éléments à quiconque veut sérieusement saisir la complexité du personnage et de son héritage politique.

  • Le livre de Sohail Daulatzai, Black Star Crescent Moon , paru en 2012, qui traite des liens entre l’islamimage et les luttes et traditions de pensées produites par des afro-descendants. Il passe en revue les productions des rappeurs noirs musulmans, les alliances entre les Black Panthers et des résistants palestiniens, ou encore les liens de Frantz Fanon et la lutte de libération algérienne. Evidemment, en tant que noir musulman, Malcolm X tient une place importante dans cet ouvrage qui lutte aussi contre le récit dépolitisant qui est fait de son héritage. On peut par ailleurs entendre Sohail Daulatzai dire à la fin d’une de ses interventions qu’il est nécessaire de « stop the whitewashing of Post-Mecca Malcolm », autrement dit, qu’il faut arrêter de « blanchir » le parcours de Malcolm une fois son pélérinage accompli. Ici, « blanchir » fait référence à la tentation de ranger son action après la Mecque dans le grand sac de « l’universalisme », dans la mesure où, nous l’avons dit, l’universalisme tel que pensé et pratiqué dans les pays du Nord relève l’ethnocentrisme blanc et occidental. Signalons enfin que Sohail Daulatzai était de passage à Paris, en juillet 2014 pour présenter son livre.

  • La thèse de Maboula Soumahoro soutenue en 2008, et intitulée La couleur de Dieu ? Regards croisés sur la Nation d’Islam et le Rastafarisme, 1930-1950. Dans la mesure où la période étudiée s’arrête aux années 1950, il n’est pas question de l’oeuvre de Malcolm au sein de la NOI (« Nation d’Islam » en français). En revanche, ce travail passionnant nous aidera surtout à comprendre la genèse de cette organisation spécifiquement, mais également pour réfléchir à la place que le religieux, et surtout l’invention d’une mythologie religieuse, peut occuper chez des peuples opprimés, et surtout déplacés, coupés de leurs traditions originelles comme c’est le cas pour les noirs descendants d’esclaves, déportés dans les Amériques.

…………

Voilà pour cette longue introduction qui permet de saisir ce que je compte faire durant cette série d’articles. Il ne s’agira pas de dire que « Malcolm n’a pas changé », mais plutôt de réfléchir sur la nature de ce changement, sur sa portée, et sur les raisons importantes de l’arracher à la lecture dépolitisante qui en est principalement faite.

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1 Malcolm se faisait appeler « Malek » de temps à autre bien avant le hajj et sa rupture avec la NOI. Cependant beaucoup voit dans l’usage de « Malek » après le pélérinage, le symbole de sa conversion à l’islam sunnite. Un nom arabe serait la preuve ultime d’être un « vrai musulman » ? Enfin, le  hajj, c’est le pélérinage à La Mecque qui s’effecture durant une période précise juste après le Ramadan. Accomplir son pélérinage à d’autres moments n’est pas un hajj, mais une omra.

2 AMIR-MOEZZI Mohammad-ALi, LORY Pierre, Petite histoire de l’islam, Ed. J’ai lu, 2007.

3 c’est en cela que je ne me reconnais pas dans les injonctions afrocentriques à suivre ce qui serait LA religion des noirs, puisqu’une nouvelle religion ne garantit pas non plus à elle seule une modifcation des rapports sociaux, et que les noirs ne sont pas un groupe monolithique, homogène façonné par UNE seule culture.

4 Il me semble que ce seul point devrait amener à mettre en veilleuse les condamnations enflammées et les jugements, surtout de la part de ceux qui ne jurent que par la « classe » mais qui font preuve d’un mépris inouï pour ce pan de l’histoire des noirs américains, issus majoritairement des classes populaires, et qui vantent le héros des classes moyennes ou supérieurs noirs, à savoir M.L. King.

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