Esclavage et débat autour des dates de commémoration de l’abolition : sortons de la tutelle de l’État français

Il y a un débat déjà ancien, réactivé en ce moment, entre des associations luttant pour la mémoire de l’esclavage et des représentants de l’Etat français, autour des dates pour commémorer l’abolition.

Un des acteurs guadeloupéens impliqué dans l’affaire, Serge Romana, qui souhaitait qu’au 10 mai (commémorant l’abolition), soit ajouté le 23 mai (date d’une révolte d’esclaves) a même entamé une grève de la faim

Tout ce débat (déprimant, une fois de plus, avec des arguments abjects du genre « insister sur les révoltes d’esclaves, c’est victimaire » …) ne m’inspire que ces interrogations, au-delà d’une discussion sur les dates elles-mêmes :

  • quel est le sens de commémorations « nationales » de l’abolition de l’esclavage, sous l’égide d’une République encore coloniale, même si la forme a changé ?

  • quel est le sens de ces commémorations lorsque les békés, descendants d’esclavagistes, refusant de procéder à des redistributions de terres, et autres formes de réparations économiques, seuls moyen véritables de reconnaître et réparer le crime, assistent eux aussi à ces commémorations ?

Autrement dit, plutôt qu’une discussion sur des dates, qui certes portent chacune des sens bien différents, j’aimerais que notre débat consiste plutôt à interroger le principe même de ces commémorations officielles.

On me dira alors « donc pour toi il ne faut pas commémorer l’abolition de l’esclavage ? il ne faut jamais rien faire du coup ?! ». Et je répondrai ceci : commémorer les résistances anti esclavagistes m’intéresse bien sûr, et même beaucoup ! Mais commémorer « l’abolition », surtout telle qu’elle est pensée en France, c’est à dire, l’histoire abolitionniste européenne ne m’intéresse pas.

Même si de plus en plus, je m’intéresse à  comprendre le contexte économique qui a favorisé cet abolitionnisme européen, notamment d’abord en Angleterre, cela ne m’intéresse pas de le « commémorer ». Le reconnaître, le comprendre, l’étudier, oui, mais le commémorer non.

Seules les luttes de mes ancêtres valent des commémorations.

De plus, en quoi aurions-nous quoique ce soit à commémorer avec la République française qui continue de nourrir des relations coloniales, sous des formes renouvelées et plus ou moins pacifiées (mais de domination quand même) avec ce qu’on appelle « l’outre mer », et qui continue son pillage et sa main mise criminelle sur l’Afrique ? Le Franc CFA contre lequel des mobilisations panafricaines continuent de voir le jour, les viols impunis impliquant des soldats français en Centrafrique  et plus largement les occupations militaires, les ingérences politiques impliquant le soutien de dictateurs pourvu qu’ils servent les intérêts français, Bolloré et toutes les autres multinationales françaises…tout ça, on s’en fout ?

Il y a pourtant un lien entre colonisation, déportation, esclavage, et néocolonialisme. Alors comment commémorer l’abolition d’un crime précis (l’esclavage atlantique) alors que le principe colonial plus général qui lui a donné sa forme historique spécifique perdure ?

De plus, malgré nos divergences d’opinion, posons-nous ces questions : a-t-on vraiment besoin de la République française pour commémorer la mémoire et les luttes de nos ancêtres ? Pourquoi vouloir la reconnaissance de cette République-là, qui (parmi tant d’autres choses, au hasard) n’a pas eu honte de nous empoisonner au chloredécone, et qui plus est,  en toute impunité ? C’est dire à quel point cet État (et ses complices locaux) se fout de nos têtes.

Pourquoi ne pas multiplier des événements, aux dates des révoltes, avec nos artistes, nos politiques (les rares qui valent quelque chose), nos chercheurs, bref avec nous-mêmes, en toute autonomie et sans aucune récupération politicienne française ?

Pourquoi cette haine de nous-mêmes et cette incapacité à croire en notre autonomie, même pour ce qui est de faire honneur à nos ancêtres ?

Malgré le respect que je porte à celles et ceux des associatifs qui se battent pour porter cette histoire, ils se fatiguent énormément pour voir leurs demandes non reconnues, ou alors, certes reconnues, mais pour être ensuite récupérées et instrumentalisées. C’est le lot de toutes les initiatives, même au départ pertinentes, qui sont offertes ou récupérées par les institutions officielles.

Voilà pourquoi pour moi nous n’avons pas besoin de commémoration sous l’égide de la République française. Mais pour ça, c’est vrai qu’il faut réussir à se penser en tant que Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionais, en dehors de la France. A Marseille l’an dernier, un événement a été organisé avec peu de moyens, mais beaucoup de volonté pour commémorer les révoltes des 22 et 23 mai, les révoltes d’esclaves en Martinique. C’était l’occasion de placer l’esclave en lutte (et non l’Européen) ainsi que  la subjectivité afrodescendante au centre du récit. Bien d’autres événements autonomes, non financés par des institutions, existent aussi ailleurs. 

Mieux vaut des tonnes d’événements de ce type, que des couillonnades officielles en grande pompe dans je ne sais quel jardin parisien, où des békés et des politiciens français racistes viennent faire les beaux, alors qu’ils retourneront à leurs habitudes racistes ou d’exploitation, une fois la fiesta terminée.

Continuons à nous prendre en main, à prendre à bras le corps notre histoire et sa commémoration, sans aucune espèce de tutelle et de récupération. Commémorons le 23 mai, sans avoir besoin de l’approbation de Papa-la-France. Cessons de réclamer ce qui nous sera soit refusé, soit accordé pour mieux nous enjoindre ensuite à ne pas être trop « ingrats ». Bref, encore une fois, décolonisons notre imaginaire politique, ça urge !

ob_f596dd_aboli-sons-equitable-cafe-mai-2016

(Flyer de l’événement à Marseille, organisé de façon autonome, par des afro-descendants et des soutiens en 2016)

Publicités

De l’exploitation esclavagiste, à l’exploitation capitaliste coloniale, puis « post » coloniale

En ce jour de commémoration de la révolte d’esclaves du 22 mai 1848 qui a conduit à l’abolition immédiate de l’esclave en Martinique et par suite dans les autres colonies françaises, il ne faut surtout pas oublier que cette même année 1848 correspond, non pas à la « généreuse abolition de l’esclavage par la France » mais à l’année où la France a indemnisé les esclavagistes.

En effet, l’article 5 du décret d’abolition de 1848 prévoit l’indemnisation des propriétaires d’esclaves à hauteur de 6 millions de francs versés immédiatement, plus 6 millions versés sur 20 ans. Plus de détails sur ce lien.

Cette indemnisation permet, une fois l’esclavage aboli, de garantir la survie du système d’exploitation coloniale mais sous une autre forme : les esclavagistes deviennent des patrons, les esclaves deviennent des ouvriers, et de plus en plus des employés, avec la disparition des usines et le développement du secteur tertiaire.

La hiérarchie économique et raciale reste donc préservée et cela abouti jusqu’à ce jour aux monopoles békés : en effet ces derniers possèdent 42% des grandes surfaces, 90% de l’agro alimentaire, 65% des terres agricoles, alors qu’ils représentent moins de 1% des sociétés martiniquaises et guadeloupéennes.

Il existe donc une lutte pour la redistribution du pouvoir économique détenu par les békés, d’où l’impératif de réparation, qui semble bien plus crucial que les demandes de reconnaissance purement symbolique (jours fériés, musées etc) qui comme c’est le cas pour le 10 mai ou le Mémorial ACTe en Guadeloupe sont des occasions pour l’Etat français d’installer sa propagande négationniste. Il est temps que l’on s’interroge : pourquoi la France préfère dépenser l’argent dans le symbole et refuse de réparer ? Tout simplement parce que les symboles, bien que coûteux n’ébranlent en rien la hiérarchie raciale et économique, et comme je le disais sont des opportunités pour revisiter la mémoire de l’esclavage dans un sens avantageux pour l’Etat français. En revanche les réparations (redistribution) proposent des transformations structurelles qui mettent à mal l’exploitation économique « post » coloniale.

Sachons donc prendre le problème à la racine (exploitation économique raciste), et prenons garde à ne pas nous empêtrer dans d’éternels débats identitaires qui ne représentent aucune menace pour le pouvoir.

La lutte continue !

22 mai 1848 : « une révolution, un acte de naissance du peuple Martiniquais »

Source : madjoumbev2.free.fr   puisant dans Histoire de la Martinique (tome 1) de Armand Nicolas.


La lutte des masses populaires [esclaves le 22 mai 1848] a joué un rôle décisif. Ce rôle, le gouverneur, lui-même , le reconnaît .
Dans son rapport au ministre , il justifie ainsi son arrêté d’abolition :

  • « C’était la seule planche de salut qui restât au pays , le seul moyen de sauver la ville de l’incendie et de la dévastation , la seule ressource pour la campagne où les propriétaires laissés sans défense seraient tous égorgés sans pitié si l’on ne prenait cette mesure…Personne ne regrettera plus que moi qui l’ai signé que la nécessité ait contraint à produire un pareil acte dans le siècle où nous sommes » [En clair, l’abolition de l’esclavage c’est surtout pour protéger les maîtres et le système économique…]

L’insurrection de mai est à tous points de vue une Révolution martiniquaise. Elle n’a pas été une révolte spontanée , anarchique , impévue . Elle est l’aboutissement d’un processus révolutionnaire : le point culminant des luttes de classes [esclaves contre maîtres] qui se sont développées dans la première moitié du XIXe siècle .

Révolution consciente , organisée .

La volonté nettement exprimée d’aller jusqu’au bout dans l’épreuve décisive pour imposer la liberté, la coordination et le caractère discipliné des actions le prouvent . Les autorités locales et divers observateurs le reconnaissent . Le gouverneur Rostoland , observant que les « désordres » ont éclaté presque partout en même temps , conclut à « l’existence d’une horrible trame qui , de longue main , a mis la Martinique à deux doigts de sa perte » . Et il ajoute : « Dés que les attroupements commencèrent à Saint-Pierre , des agents provocateurs furent remarqués dans touts les quartiers de l’île ».

Rendant compte d’une mission qu’il avait confiée au capitaine Faron , son chef d’état-major , il écrit :

  • « Le capitaine Faron me soumis cette remarque que sur tous les points où il s’était transporté dans la partie Nord de l’île , l’agitation paraissait avoir été déterminée par la même invitation . Sur diverses habitations , des Noirs d’ateliers lui avaient été endoctrinés à l’avance .Ceci , comme beaucoup d’autres faits , viendrait corroborrer l’opinion que j’ai émise….sur l’existence d’un complot ayant des ramifications sur tous les points de la colonie ».

Une véritable Révolution qui marque la fin d’une période historique , la fin d’un système économique et social ; Révolution parce qu’elle a concerné l’ensemble des classes de la société martiniquaise et provoqué des changements fondamentaux .

A la société esclavagiste , fondée sur la propriété de l’homme par l’homme , sur la domination économique et le pouvoir politique exclusif des maîtres d’esclaves blancs , va se substituer une société nouvelle de type capitaliste .

Certes les maîtres d’esclaves d’hier deviendront les propriétaires capitalistes des moyens de production et d’échange, et de ce fait continueront, sous d’autres formes, l’exploitation économique . Mais de nouvelles couches sociales se constitueront :les esclaves deviendront ouvriers , artisans , petits paysans .

L’abolition de l’esclavage , libérant les forces productives de toutes les entraves du vieux système et mettant à la disposition des capitalistes une main d’œuvre « libre » , créera les conditions pour « la révolution industrielle » et le développement du capitalisme à la Martinique . Après 1848 on assistera à la multiplication des usines centrales utilisant des machines modernes et employant une main d’oeuvre salariée . Un important prolétariat d’ouvriers agricoles salariés et les ouvriers de ces usines formeront une classe ouvrière nombreuse . Une petite paysannerie s’installera sur les terres plus ingrates des mornes .

D’autre part , la Révolution de mai 1848 contraindra le pouvoir colonial français à modifier ses formes et ses méthodes de domination.

 

Rompre avec le paradigme central de « l’abolition » dans l’histoire de l’esclavage occidental


Yo pa ba nou’y fout sé nou ki pran’y! 

(il ne nous l’ont pas donné [la liberté] nous l’avons prise!)
Patrick Chamoiseau,
Texaco


La lutte contre le « schoelcherisme » : l’exemple martiniquais


Au début des années 1980, une lutte s’est engagée à propos de l’abolition de l’esclavage entre les professeurs d’histoire-géographie martiniquais et l’Education nationale, autour de deux moments : le 27 avril 1848 et les 22 et 23 mai 1848. Le premier correspond au vote du décret d’abolition par le Gouvernement provisoire de la République française prévoyant une abolition effective de l’esclavage, deux mois après sa réception dans les colonies. Le second correspond à l’insurrection des esclaves qui amène le gouverneur de la Martinique à signer dès le lendemain un arrêté d’abolition immédiate et définitive de l’esclavage sur l’île. Afin d’éviter une insurrection similaire en Guadeloupe, l’esclavage est officiellement aboli le 27 mai. En 1981 l’Association des Professeurs d’histoire et de géographie de Martinique (APHGM) préface une brochure intitulée 
Documents pour l’étude de la Révolution anti-esclavagiste de mai 1848 en Martinique, dans laquelle ils réclament la valorisation du combat contre l’esclavage mené par les esclaves eux-mêmes pendant ce mois de mai 1848. Il s’agit là de réactions intellectuelles et politiques face au « schoelcherisme », démarche consistant à placer Victor Schoelcher en particulier et les abolitionnistes européens en général, au centre de la mémoire de l’abolition de l’esclavage, comme ceux qui ont « donné » la liberté aux esclaves; et en insistant de surcroît sur les arguments humanistes ayant favorisé l’émergence de l’abolitionnisme européen, alors que des enjeux économiques ont pesé lourdement. C’est ainsi qu’Adam Smith, père du libéralisme se positionnait, comme d’autres figures de l’abolitionnisme anglais, en faveur de l’abolition de l’esclavage, principalement car il considérait que post révolution industrielle, le travail dit libre, sous la forme du salariat deviendrait à terme plus rentable. De plus, en Martinique, comme en Guadeloupe (notamment pour cette dernière en  1656, 1710, 1730, 1752, et la plus connue 1802) et sur d’autres terres d’esclavage, les révoltes d’esclaves, de natures diverses, furent nombreuses et méritent d’avoir une place centrale. Ces révoltes n’eurent d’ailleurs pas lieu uniquement à l’approche des débats sur l’abolition, mais tout au long de l’esclavage même, comme en témoigne une chronologie établie par Nelly Schmidt dans son livre intitulé  L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle.

Fonction du discours sur « l’abolition » à l’aune des enjeux actuels

Erronée serait toute analyse qui réduirait le « schoelcherisme » au seul complexe de supériorité européen. En effet, outre la réduction problématique de l’histoire de l’esclavage à celle de son abolition, glorifier la prétendue héroïque abolition de l’esclavage par la France rend plus aisé d’oublier que cette même France a indemnisé les colons anciens propriétaires d’esclaves une fois ces derniers libérés. Il y a donc des raisons aussi bien idéologiques qu’économiques qui sous-tendent la formation de ce mythe de la France libératrice. Nul besoin pour s’en convaincre de fantasmer un complot généralisé contre la mémoire de l’esclavage, il suffit de reconnaître la base matérielle du consensus autour de ce récit : insister sur une France bienfaitrice est d’autant plus important à une époque où des descendant-e-s d’esclaves réclament des réparations économiques.  Qu’ils en aient conscience ou non, ceux qui promeuvent ce discours contribuent à vider la question de l’esclavage de ses implications économiques. « Politiquement correct!« , « bien -pensance!« , « idéologie dépassée ! », « subjectivité! » hurle-t-on à ceux qui osent faire le lien entre les richesses de l’Europe et les profits amassés durant l’esclavage et la colonisation qui suivit. Il y a donc urgence à bannir les approches exclusivement morales sur l’esclavage. Si les lieux de mémoire, les commémorations et les productions sur le sujet sont importantes, elles ne suffisent pas : seules des réparations d’ordre structurel peuvent transformer le passé, afin notamment d’en finir avec le spectacle scandaleux de la hiérarchisation économique dans les sociétés post esclavagistes, où les descendants de colons esclavagistes, bien qu’ultra minoritaires en nombre, détiennent l’essentiel des terres agricoles et des industries diverses et variées. A la reconnaissance symbolique, il faut sans cesse rappeler l’impératif suivant : redistribution. Redistribution des terres, des industries, des capitaux, selon une logique qui briserait la hiérarchie raciale héritée de l’esclavage. Tout récit qui réduit l’histoire de l’esclavage à l’abolition voire même à la seule Traite, en oubliant les siècles de travail gratuit et d’accumulation par exploitation et dépossesion, empêche de prendre la pleine mesure des implications économiques et structurelles de l’esclavage occidental. Or, tout en ne possédant pas le monopole des atrocités à travers l’histoire, cet esclavage-là, à l’origine de la pensée racialiste moderne, est tout de même celui dont les conséquences sont les plus vastes et surtout les plus déterminantes dans l’émergence du mode de production capitaliste, système économique hégémonique, et dans la formation des rapports de domination Nord/Sud d’aujourd’hui, en tant que précurseur de la conquête coloniale permettant à l’Europe de posséder des empires dont l’étendue demeure à ce jour un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.

Pour aller plus loin, lire : « Quel regard économique sur l’esclavage atlantique ? » par Jonathan Baudoin, pour la revue Critique Panafricaine.

Mise à jour : 10 mai 2017.


Cet article est issu d’un article sur mon ancien blog que j’ai travaillé et réduit, et qui est paru dans le magazine Devoir De Mémoire, sur la question de l’esclavage, pour lequel personne…n’a été payé. Affaire à suivre. 

Source photo

[Etats-Unis] Qui était le Sénégalais Omar Ibn Said (1770-1864) ?

maribnsaidsayyid

Entrer une légende

Omar Ibn Said est né vers1770 au Sénégal, plus précisément au Fouta. Il a étudié le coran durant de nombreuses années et devint enseignant et commerçant.

En 1807, alors qu’il est âgé de 37 ans, il est capturé puis vendu comme esclave et déporté à Charleston (Caroline du Sud) aux Etats-Unis. Après 2 ans de captivité, il réussit à s’enfuir de Caroline du Sud pendant un mois et se rendit à Fayetteville en Caroline du Nord où il sera capturé et jeté en prison. Au cours de cet emprisonnement, il deviendra subitement célèbre après avoir écrit en arabe une complainte sur les murs de sa cellule grâce à du charbon trouvé sur place.

Il a par la suite écrit une autobiographie en arabe :

Il y a de ces lectures dont on ne sort pas indemne, tant le flot d’émotions qu’elles suscitent, bouscule le lecteur jusqu’au tréfonds de son être. Tel est l’effet que procure la lecture de l’ouvrage, A Muslim American slave, The Life of OMAR IBN SAID. Il s’agit de la traduction en anglais de l’autobiographie rédigée en arabe par un natif du Fouta au Sénégal et vendu comme esclave en Amérique. Un livre émouvant où l’on s’imprègne du récit d’un homme qui exprime ses peines et joies, rusant pour garder intacte sa foi dans un milieu hostile, et où l’on découvre que l’esclave pouvait être plus docte que son propriétaire.

Le texte d’Omar Ibn Said occupe une place importante dans l’histoire littéraire américaine. Il est en effet la seule autobiographie en arabe produite par un esclave. Initialement écrit en 1831, il comporte 23 pages et est rédigé avec une calligraphie en style maghribi (généralement adopté par les marabouts et les écoles coraniques de l’Afrique de l’Ouest). (Source)

Les récits de l’époque, plein de négrophobie comme on peut l’imaginer, le présentèrent alors comme une figure d’exception. Pensez-vous, un africain qui épate par ses écrits et sa maîtrise de l’arabe (voire par le simple fait de savoir écrire), c’est comme un diamant au milieu de ceux qu’on qualifiait de sauvages…

A l’encontre de cette vision, il essentiel lorsqu’on raconte l’histoire d’hommes comme Omar Ibn Said, de ne pas verser dans cette mise en exemplarité raciste. Omar Ibn Said ne m’intéresse pas parle qu’il maitrisait l’arabe, et pas plus parce qu’il savait lire et écrire tout court, quelle que soit la langue.

En revanche, il m’intéresse parce que ses écrits – originellement en arabe puis traduit en anglais – sont un témoignage de l’intérieur de ce qu’était la violence de la déportation et du système esclavagiste dans les Amériques. Mais pas uniquement, cela permet aussi d’humaniser, et d’élargir le portrait d’une personne esclavagisée qui n’était pas que ça, même si ce contexte de domination était écrasant : c’est aussi quelqu’un qui aimait, qui pensait, et qui tant bien que mal se recréait un monde parallèle à celui imposé par la servitude. C’est en ce sens que son histoire, à replacer nécessairement dans une histoire de douleur et de résistance collective, est cruciale, comme d’autres récits, pas forcément écrits, pas forcément d’hommes érudits, sont tout aussi cruciaux.

Sur un tout autre plan, les traces qu’il laisse sont également nécessaires afin de rappeler que les premières présences musulmanes aux Etats-Unis étaient africaines, histoire qui a été effacée par différents processus négrophobes :

  • l’esclavage bien sûr
  • les conversions forcées au christianisme (elles ne le sont pas toutes, mais l’esclavage constituait évidemment un univers de contraintes qui pouvaient sinon forcer, mais au moins inciter à se convertir)
  • les nouvelles immigrations musulmanes issues du Moyen-Orient et d’Asie du Sud dans les années 70 qui construisent le récit de ces diasporas comme « pionnières » en ce qui concerne l’islam aux Etats-Unis
  • la volonté de ces musulmans originaires de ces régions (Moyen-Orient et Asie du Sud) de s’intégrer aux Etats-Unis en se dissociant des afros-américains sur lesquels pèsent un très fort stigmate
  • le discrédit de la Nation Of Islam (NOI), qui a attiré et attire encore beaucoup d’afro-américains, parce qu’elle s’écarte beaucoup de « l’orthodoxie » musulmane
  • et enfin plus généralement, la vision profondément négrophobe qui veut que les africains ou afro-descendants ne pratiquent pas un « vrai » islam (même lorsqu’ils sont sunnites, donc « orthodoxes », et pas membres de la NOI). Cette vision semble partagée aussi bien par des islamophobes blancs, que par des musulmans non noirs dans la mesure où l’islam est pensée comme une civilisation (mauvaise et dangereuse aux yeux des islamophobes, bonne, bienfaitrice aux yeux des musulmans) alors que les noirs sont construits par le prisme négrophobe comme en dehors de toute civilisation, bonne ou mauvaise. Cela explique pourquoi alors que des nord africains, des iraniens, ou des indonésiens ne sont pas à l’origine musulmans, et le sont devenus parfois à la suite de guerres, de domination etc, leur « islamité » n’est pas remise en question, car bien que non-blancs, ils restent perçus comme ayant des civilisations, quoique perçues par l’eurocentrisme comme « inférieures » ou « mauvaises ». Alors que les noirs, même quand musulmans depuis des siècles, en sont jamais totalement vus comme de « vrais » musulmans. C’est pourquoi par ailleurs je considère que l’idée portée par les Afrocentriques selon laquelle les noirs ne peuvent être que des aliénés s’ils sont de religion qui ne sont pas ( a priori) d’origine africaine est au fond une forme de négrophobie intériorisée, car c’est le seul groupe qui est présenté comme toujours soumis à l’assimilation, et jamais comme ayant pu s’approprier dans des contextes variés (de contraintes ou non) des élements extérieurs.

En plus de son autobiographie, Omar Ibn Said a aussi écrit d’autres manuscrits dont 13 ont été conservés. La mosquée de Fayeteville où il fut emprisonné porte son nom.

The Masjid Omar Ibn Sayyid mosque located at 2700 Murchison Road. A state historical highway marker honoring Sayyad is scheduled to be unveiled in front of the mosque named for him on Murchison Road. Staff Photo by Marcus Castro

Enfin, je vous laisse avec un extrait de son manuscrit toujours tiré de la même source que pour l’extrait précédent :

Nous sommes restés en mer durant un mois et demi jusqu’à ce que nous arrivions à un endroit appelé Charleston…..Un petit homme chétif nommé Johnson, un infidèle (Kafir) qui ne craignait point Allah, m’acheta. Je suis un homme faible qui ne peut effectuer de dur labeur. Aussi réussis-je à m’échapper durant un mois et me rendis à une place appelée Faydel (Fayetteville). C’est là que j’aperçus des maisons pour la première fois durant tout ce mois.

J’entrai dans une maison pour prier et vis un jeune homme à cheval qui fut rejoint plus tard par son père. Il dit à son père avoir aperçu un Noir dans la maison. Un homme appelé Hindah accompagné d’un autre à cheval et de plusieurs chiens, me demanda de venir avec eux. Après avoir parcouru 19 kilomètres, nous arrivâmes à Faydel. Ils me gardèrent prisonnier dans une grande maison appelée jîl (jail) dans leur langue, durant 6 jours. Le vendredi suivant, un homme vint et ouvrit la porte de la cellule et je vis plusieurs personnes qui parlaient une langue occidentale (nasrani).

ls m’interpellèrent : est-ce votre nom Omar, Said? Je ne comprenais pas leur langue. Je vis un homme qui s’appelait Bob Mumford qui parlait -aux geôliers-. Il décida de me sortir de prison; ce à quoi je consentis avec plaisir. J’ai séjourné à la maison de Mumford plusieurs jours durant. C’est alors qu’un homme nommé Jim Owen, époux de la fille de Mumford, Betsy, me demanda : « Seriez-vous disposé à venir avec moi à Bladen County. Je répondis : « oui ». Depuis lors je suis resté avec Jim Owen…

Avant ma venue au pays des Chrétiens, ma religion était celle de Mohammad, le prophète d’Allah. Qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. J’allais à la mosquée avant l’aube, je lavais ma figure, ma tête, mes mains, mes pieds. J’effectuais les prières de la mi-journée, de la fin de l’après-midi, du coucher du soleil et de la nuit. Je donnais l’aumône chaque année en or ARGENT, en récoltes et bétail : moutons, chèvres, riz, blé et orge.

Je m’engageais chaque année au djihad contre les infidèles. J’allais à La Mecque et à Médine comme l’ont fait ceux qui en avaient les moyens. Mon père a six fils et cinq filles, et ma mère a trois fils et une fille. Quand j’ai quitté mon pays, j’avais trente-sept ans. Je suis resté dans le pays des Chrétiens pendant 24 années…

Omar Ibn Said meurt à 94 ans en 1864 et a été enterré en Caroline du Nord.

91bjezUzdYL

 

Guadeloupe : l’arnaque idéologique et économique du Mémorial ACTe

Notre pays, la Guadeloupe, est ravagé par le chômage (60% pour les moins de 25 ans), des terres polluées par le chlordécone – pesticide toxique interdit mais qui a été autorisé par la « République » aux békés pendant de nombreuses années – on note aussi des phénomènes de violences qui dépassent ceux de département comme la Seine Saint-Denis etc. Bref, comme souvent la Guadeloupe va mal. Mais la France qui refuse de donner des réparations d’ordre structurel qui auront un profond impact transformateur sur l’île, s’est mise à dépenser autant d’argent pour la construction d’un mémorial sur l’esclavage : le Mémorial ACTe. Dans ce contexte, il n’est pas déplacé de se poser cette question : qu’est-ce qui nous vaut cette apparente générosité, puisque tout comme pour les réparations, la France aurait pu refusé d’investir dans ce projet ?

J’imagine déjà les réflexes qui peuvent vous envahir en lisant ces quelques lignes « pourquoi faire des histoires ! nous ne sommes jamais content.e.s! ». Sauf qu’il faut en finir avec ces réflexes : il n’y a que dans des relations parents-enfants qu’on estime que l’enfant à qui on a offert un jouet doit être reconnaissant, accepter son cadeau sans avoir à faire des remarques, parce que ce sont les parents qui décident. Cette posture est donc révélatrice des rapports paternalistes qui nous lient à la France: papa-la-france a donné le Mémorial ACTe, on ne va quand même pas avoir le toupet de broncher! Sauf qu’il faut se rappeler d’une chose : des fois, les parents donnent des cadeaux pour calmer les enfants, pour avoir la paix. Tu me saoules, tu pleures pour un gros cadeau que je ne veux pas te donner, bon ben je vais te tranquilliser avec un p’tit repas chez Mac Do…

Ne soyons donc pas dupes : arrêtons de nous réjouir de ce qui nous est « donné » comme si nous étions des enfants, mais réfléchissons plutôt à tout ce qui nous est pris, et à tout ce qui nous est dû mais pas restitué.  La France a accepté de dépenser autant pour construire le Mémorial ACTe parce que :

  • cela permet de dire « on leur a donné un truc en dépensant plein d’argent, preuve que ce sujet est important pour nous » (du coup toute remise en question passera pour « victimaire », « jamais content »). Aussi quoi de mieux pour maintenir les Antilles dans une posture de soit-disant « pilleuses » de la « métropole », dans une période de crise et de chômage qui augmente en France (12%) – en Guadeloupe nous sommes à 26,2 % (INSEE, avril 2014) – que de montrer que beaucoup d’argent ont été mis dans la construction d’un simple Mémorial ?

    Je ne dis pas que le Mémorial a été conçu pour ça, je dis que le fait que la France a accepté d’investir dans ce projet, alors qu’elle aurait pu le refuser – comme elle persiste à le faire pour les réparations ou le remboursement de la dette à Haïti – peut clairement avoir ce type d’intérêts politiques au niveau national : on donne beaucoup aux Antilles sur la mémoire de l’esclavage donc ce serait la preuve que 1) on se dévoue pour les Antilles, 2) l’esclavage n’est pas du tout un sujet qu’on délaisse. Et donc pendant ce temps les questions économiques, vestiges d’une relation coloniale qui nous lie à la France sont mises de côté. 

    Aussi pour éviter tout faux débat, je tiens à préciser ceci : je ne dis pas qu’un Mémorial sur l’esclavage est inutile ou néfaste en soi. Ou que commémorer le passé ne sert à rien. Je dis juste que les commémorations et le rapport au passé ne peuvent pas être uniquement symboliques. Cela me semble bien plus utile de comprendre notre passé en vue de transformer de manière active la Guadeloupe (ainsi que la Martinique, la Guyane, la Réunion) telles qu’elles sont aujourd’hui : sur-dépendantes, non développées (surtout au niveau de leurs propres ressources, et c’est le résultat d’une volonté politique d’empêcher qu’elles soient auto-suffisantes), avec un chômage endémique, et une répartition socio-économique encore ethno-raciale. Cette transformation passe entre autres par des choses comme des redistributions équitables des terres agricoles dont ont hérité les descendant d’esclavagistes. Bref, des réparations. Le sujet des réparations est sérieux, mais caricaturé dans les médias. Il faut donc aller chercher à la source ce qu’il en est, et lire ceux qui se battent sur ce terrain. Par ailleurs, le mémorial était une idée de Luc Reinette (membre du MIR, Mouvement International pour les Réparations) et il n’est pas allé à son inauguration, parce que son idée a été complètement transformée pour servir les intérêts idéologiques français.

  • L’idéologie qui est dans le Mémorial ACTe sert à dépolitiser la question de l’esclavage en quelque chose qui peut être résumé comme suit : tout le monde peut faire du mal, tout le monde peut faire du bien, il y avait des gentils et des méchants des deux côtés. Voilà pourquoi la France ne prenait pas trop de risques en acceptant d’investir. Cela coûte certes beaucoup d’argent, mais le tour de force idéologique est lui aussi énorme. Je ne prendrai ici rapidement que deux exemples à partir de plusieurs critiques du Mémorial ACTe (voir en fin d’article) qui véhicule ceci :

– « les africains se sont vendus eux-mêmes » : cela fait longtemps que cette rengaine est utilisée pour détourner la question des vrais enjeux qui sont ceux-ci : qui a planifié l’esclavage, qui en a tiré profit. Point final. Est-ce la seule fois dans l’histoire qu’un crime donne lieu à une collaboration ? A qui la traite et l’esclavage ont-ils profité ? Aux quelques africains qui ont collaboré ou aux nations occidentales qui ont amassé des profits considérables (pas juste avec la traite, mais avec tout ce travail gratuit effectué pendant des siècles) ? Qui a planifié ce crime et cette exploitation de masse, en lui donnant des justifications raciales? Une fois transportés aux Amériques qui a fait subir les pires atrocités aux esclaves ? Les Européens ou les quelques africains collaborateurs ? 

– « La République a libéré les esclaves » : ah bon ? C’est bizarre, un an après l’abolition de 1848 Victor Schoelcher dit lui-même dit que la France a été obligée de libérer les esclaves « pour protéger » les maîtres dans la mesure où les révoltes d’esclaves se multipliaient (voir vidéo en fin d’article). Il le dit lui-même dans le texte qui prépare l’indemnisation des esclavagistes ( oui oui, ceux-là furent indemnisés). La logique est claire : il vaut mieux avoir un ouvrier que tu exploites en le payant peu, mais en le payant quand même, qu’un esclave à qui tu ne donnes rien, car l’ouvrier réfléchira à deux fois avant de se révolter, de te tuer (puisque tu le « paies » et est donc sa source de revenus quand bien même tu l’arnaques au regard de la valeur du travail qu’il produit). Bref, raisonnement capitaliste totalement cohérent. Se mettre en grève c’est perdre de l’argent, et donc prendre des risques, tandis que se révolter en tant qu’esclaves, devient au bout d’un moment plus concevable, puisque l’esclave n’a absolument rien à perdre, dans la mesure où il ne tirait rien comme profit, même pas des miettes, du système esclavagiste…

Bref, ce Mémorial a tout l’air d’être la consécration de l’offensive idéologique de sabotage de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage entreprise depuis des décennies, depuis certains universitaires jusqu’à certains discours politiques (et pour le coup, là encore la collaboration est à l’oeuvre, puisque certains de nos compatriotes approuveront et défendront bec et ongles ce qui est aussi « leur projet »).

Voici quelques articles et vidéos qui complètent le propos développé ici :

Sur le Mémorial ACTe

Sur les offensives contre l’histoire et la mémoire de l’esclavage en général

  • Vidéo à voir, durée 12 min : à partir de la 9e min Eli Domota, lit le texte dans lequel Victor Schoelcher déclare que c’est bien pour sauver les maîtres des révoltes que la France a aboli l’esclavage.