Pour une politique du projet et non du positionnement

L’exercice auquel j’essaie de me soumettre depuis près d’un an maintenant consiste à traduire en des termes concrets quelques énoncés généraux de la politique dont je me servais pour décrire mes engagements. Je ne parle pas de luttes locales ou concernant des sujets précis comme le logement, les violences policières, l’accès à la santé, etc, mais d’énoncés sur des questions macros qui peuvent prendre les formes suivantes : « lutter pour l’émancipation des noirs », « décoloniser la République/le monde », « en finir avec l’eurocentrisme, la suprématie blanche ». Je prends ici l’exemple du racisme et du  colonialisme, mais cela peut s’étendre à tous les autres énoncés généraux (« abolir le patriarcat », « lutter contre toutes les oppressions », « faire la révolution », etc.)

S’organiser politiquement et diriger son soutien conformément à des objectifs clairs

Après la remise en question décisive à laquelle cet exercice m’a invité, voici par exemple ce que j’essaie de dire en lieu et place des énoncés initiaux : « soutenir les luttes pour l’évolution statutaire de la Guadeloupe » , « soutenir et lutter pour la création des Etats-Unis d’Afrique ». Il n’est donc pas seulement question pour moi de dire que je ne souhaite pas rester dans la contestation mais de m’astreindre dorénavant à définir le plus clairement, sans bien sûr prétendre à l’exhaustivité, ce que je veux voir advenir. Il ne suffit pas de dire que l’on a un projet politique pour qu’il y en ait réellement un : il faut pouvoir en présenter les contours, et répondre à certaines questions très précises abordées plus loin dans le texte, notamment sur sa mise en oeuvre. La clarté à propos de ce contre quoi on se bat ne suffit pas : comprendre clairement également ce que l’on souhaite construire (quitte à ce que cela soit repensé à mesure que la lutte avance) est crucial. Nous sommes dans des sociétés racistes et fondées ou traversées par le colonialisme, que nous vivions en France, en Guadeloupe ou sur le continent africain. Sur quelles bases seront donc fondées les sociétés nouvelles débarrassées du racisme que nous appelons de nos voeux ? Ce changement de perspective oblige me semble-t-il à prendre ses responsabilités de façon plus poussée. Car en restant plus généralement pour « l’émancipation des noirs » ou « contre la suprématie blanche » sans vraiment savoir ce que cela demande de construire comme autre monde, je pouvais avoir l’impression de remplir cet objectif par le simple fait de prendre position à droite à gauche sur les questions d’actualité relatives aux afrodescendants et africains, en France, en Guadeloupe, et parfois sur le continent africain (principalement l’Afrique de l’ouest). Donner son avis sur tel sujet, participer à des manifestations, intervenir en conférence ou ateliers, voici toutes ces choses dont je ne rejette absolument pas l’utilité, mais qui ont été amenées à être repensées, pour leur donner un contenu plus tangible.

Comprendre par exemple que je ne pouvais plus me contenter d’égrainer la liste des méfaits de la France en Guadeloupe, m’a obligé à me demander quelles organisations locales formulent, non pas des critiques de tel problème par ci ou tel problème par là, ou encore un positionnement fut-il très radical contre la France, mais plutôt, un projet alternatif pour la Guadeloupe. Comme le dit si bien l’adage, qui cherche trouve. Voilà donc que je découvre le travail du CIPPA (Comité d’Initiative pour un Projet Politique Alternatif), qui propose une évolution statutaire afin que la Guadeloupe devienne autonome, avec un statut de Pays et Territoire d’Outremer, et non plus de Département Région d’Outremer.  Bien souvent, en présentant avec enthousiasme les travaux de cette organisation à des camarades, ils se sont étonnés de mon soutien envers un projet guadeloupéen qui n’était pas l’indépendance. A cela je rétorquais que je reste indépendantiste en terme d’horizon, mais que cela ne peut être un simple slogan ou une posture pour me faire bien voir auprès de camarades radicaux. S’il m’est donné un jour l’opportunité de tomber sur un projet indépendantiste aussi pointu que celui de ces autonomistes, j’évaluerai les deux et choisirai. Désormais, je discute des projets, et non plus uniquement des positionnements; le mot important ici étant « uniquement ». Par exemple les réflexions très poussées sur l’économie en Guadeloupe et les solutions proposées dans l’ouvrage d’Alain Plaisir du CIPPA, Conquête du marché intérieur, méritent plus qu’une disqualification pure et simple au motif qu’il ne prend pas position pour l’indépendance, mais un statut d’association.

Pour ce qui est du néocolonialisme en Afrique, j’ai adopté la même démarche. J’ai compris la limite à penser la critique du colonialisme comme porteuse en elle-même d’alternatives. Je me suis donc là encore interrogé, non pas sur quelles organisations auraient la critique la plus poussée de l’assujettissement de l’Afrique, mais lesquelles formuleraient un projet alternatif de souveraineté. Je suis tombé cette fois sur les travaux de la Ligue Panafricaine-Umoja que je connaissais déjà, mais à qui j’ai commencé à accorder plus de temps. Grâce à elle, je renoue avec la puissance politique du projet d’Etats-Unis d’Afrique découvert dans mes lectures antérieures sous la plume de Kwame Nkrumah, célèbre panafricaniste et ancien président du Ghana. Ce qui signifie donc l’urgence de « mettre le panafricanisme au pouvoir» petit à petit dans chaque pays africain ou d’ascendance africaine (et écarter les tendances réactionnaires, libérales ce revendiquant de ce courant). J’ai également découvert que la LP-U est organisée en sections aussi bien sur le continent africain, et en Europe, en France notamment (en plus de liens tissés dans la Caraïbe, ou en Amérique du Nord). Un internationalisme des peuples d’ascendance africaine. Et surtout : être présent en occident sans que l’activité se réduise à l’occident, mais vise au contraire l’organisation continentale et diasporique.

Se confronter aux impasses et contradictions du positionnement par l’élaboration d’un projet 

Avant d’avoir à cœur les évolutions statutaires pour la Guadeloupe ou les Etats-Unis d’Afrique, je me perdais dans de vaines discussions sur ce qui serait eurocentré ou ne le serait pas. Souvent cela ressemblait à un tri assez arbitraire sur ce que l’on considère être, pour le dire rapidement,  des « trucs de blancs » ou pas. Telle lutte est-elle eurocentrée  ? Telle pratique culturelle est-elle eurocentrée ? Où trouver ce qui serait épargné par l’eurocentrisme ? Comment cela se mesure-t-il ?  Par exemple, lorsqu’une pratique pré-coloniale dans un pays africain existe encore, mais est exposée, diffusée (c’est-à-dire montrée sur des réseaux sociaux), utilisée comme un symbole identitaire dans des contextes qui diffèrent de sa pratique originelle, portée comme l’emblème d’une nation (disons le Nigéria), alors qu’avant elle était celle d’un peuple (disons les Igbos) et qu’en plus l’État-nation est une création moderne européenne, et enfin, que ladite pratique fait l’objet d’une marchandisation, etc, peut-on au regard de toutes ces transformations, mais en vertu son existence pré-coloniale, la considérer comme non-eurocentrée  ? Ou alors ces transformations auraient-elles eu raison d’elle ? Bref plein de questions qui en fonction du regard peuvent aboutir à l’idée que tout est eurocentré et qu’il faudrait donc « tout décoloniser ». Certes. Probablement. Mais cela ne répond pas à certaines questions fondamentales : que faut-il faire exactement ? Prendre le pouvoir en France ? Si oui, en participant aux élections ? Si oui, en s’alliant avec qui ? Si oui, croit-on que l’accession aux pouvoirs de noirs (comme cela existe depuis un bail aux USA sans aucune avancée) modifiera le système français ou créera simplement une élite noire dont les intérêts s’éloigneront de la « base » à mesure que leur position dans ce système politique augmentera ? A l’inverse si l’idée n’est pas de prendre le pouvoir en France, s’agirait-il donc de le prendre ailleurs ? Si oui, où et comment ? Enfin, s’il n’est carrément pas question d’une « prise de pouvoir », quel est donc le plan à suivre ? Pour mettre quoi à la place de quoi ? Bref, des questions qui mettent à nu certaines impasses.

La logique de positionnement a ceci de trompeur que la radicalité de l’énoncé anti-France et anti-eurocentrisme fait croire à la radicalité du projet, alors que parfois il n’y en a pas. Elle est aussi trompeuse en ce sens qu’elle fait croire que « l’intégrationnisme » est seulement limité aux afros et non blancs qui chantent les louanges de la République. Or il concerne aussi le fait de concevoir sa politique, même radicale, uniquement dans les frontières de la France ou de l’occident, quand bien même il s’agit de les critiquer fermement ou d’évoquer fréquemment le Sud mais sans aucun lien réel. Je précise une fois de plus, afin d’éviter tout malentendu, que je ne parle pas des luttes pour améliorer nos conditions de vie dans les pays occidentaux où nombre d’entre nous se trouve. Celles-ci, par définition, impliquent des engagements locaux et pris dans des logiques nationales. S’engager par exemple sur des combats relatifs à l’amélioration de vie dans les quartiers populaires, ou contre les réformes de l’éducation, entre plein d’autres choses, voilà des sujets qui se pensent dans leur logique française propre. Il s’agit de s’opposer à des politiques publiques, des lois, élaborées en France et déterminant la vie de ceux qui y résident. En revanche, pour des projets politiques de libération plus large, est-il possible d’en finir avec l’hégémonie occidentale en restant uniquement dans des logiques de pouvoir intra- occidentales, des  alliances intra-occidentales ? Par exemple, en étant honnête, malgré la pertinence qui leur a été trouvées par de nombreux camarades et lecteurs, si je devais aujourd’hui refaire mes pancartes #LeRacismeDeGaucheCest, je ne crois pas que répéterais l’exercice. Je partage pourtant toujours les mêmes constats, mais je ne considère plus comme un intérêt premier – le mot important est premier – le fait de m’égosiller à propos du racisme de la gauche. Pas parce qu’il n’est pas destructeur, mais parce que non seulement je ne crois pas à la prise de pouvoir par les noirs en France, à part quelques individus, c’est surtout qu’une question me taraude désormais : pourquoi est-ce principalement ou uniquement avec les gauches européennes que les mouvements antiracistes en France devraient essayer de s’allier pour construire un projet politique de libération du colonialisme ? Plus précisément, pourquoi les énergies devraient être principalement tournées vers ces gauches d’Europe, et de façon moindre voire inexistante vers des mouvements populaires de l’Afrique ou du Sud ? On me répondra sûrement que cela est très compliqué. Certes, mais les alliances avec les gauches d’Europe le sont elles-mêmes or personne ne semble à ma connaissance renoncer à leur accorder la priorité (à l’exception peut-être des panafricains), malgré l’extrême sévérité (plus que méritée !) qu’on leur témoigne.

Là encore je ne parle pas des luttes sur des enjeux précis liés à nos conditions en occident (violences policières, chômage etc), car par exemple s’il faut faire plier une mairie, ou une décision du Sénat, les alliances avec les gauches sont plus qu’utiles ; lorsqu’elles sont possibles. Je parle de la lutte contre l’hégémonie occidentale : pourquoi serait-il plus important pour nous dont les pays sont colonisés mais vivant en occident, de la mener principalement avec… des occidentaux blancs, fussent-ils de gauche ? C’est-à-dire, ceux qui, même à gauche, ont de par leur position dans la hiérarchie de classe et de race à l’échelle mondiale, le moins d’intérêts objectifs à voir cette lutte victorieuse ? J’ai encore en tête en disant cela que ces questions d’alliance avec les gauches ne concernent peut-être pas autant les panafricains qui me semblent avoir déjà choisi une autre voix, à cause d’une tâche déjà bien chargée en complexité : créer les alliances et les réconciliations politiques entre les africains et les afrodescendants que l’esclavage industriel européen a séparés. Quoiqu’il en soit, pour ce qui est des gauches européennes, on répondra que c’est « ici » que l’on vit, et qu’en ce sens il est normal de prioriser les alliances avec ceux « d’ici ». Il y a certes le lieu géographique où l’on réside, mais il y a aussi le lieu politique qu’on souhaite investir. Partageons-nous plus de choses avec des occidentaux blancs, parce que vivant en occident nous-mêmes et occidentalisés nous serions, ou partageons-nous plus avec les non blancs du Sud, parce que non blancs nous sommes et liés nous restons, bien que différemment, à des territoires dont la libération est une urgence ?  C’est une vraie question, et je ne crois pas qu’il existe une réponse définitive et absolue. Une chose est sûre, ce n’est pas l’un ou l’autre, cependant il faut se demander ce qui est prioritaireEt ça, c’est l’identification d’un projet concret qui permet de le trancher.

Logiques concurrentielles et course à la distinction

Il y a un texte sur un blog malheureusement supprimé aujourd’hui, qui avançait l’idée selon laquelle la politique contre hégémonique des temps actuels se résume bien souvent à « intervenir sur » tel ou tel sujet, et donc essentiellement à se positionner. Le problème étant que cela s’y réduise, puisqu’il est normal de prendre position, mais moins pertinent de s’y limiter. Il faut donc bien une politique dans laquelle des positions sont prises, mais pas une politique du positionnement. Puisque j’identifie moi-même la politique à un marché sur lequel chacun (individus et organisations) se place pour y vendre ses « produits », le produit ici c’est le positionnement. Comment se positionne-t-on sur chaque polémique d’actualité, ou chaque sujet de société à même de susciter des remous ? Telle est l’enjeu du placement sur le marché concurrentiel de la politique. Ce sont des mécanismes qui n’ont strictement rien à voir avec la sincérité ou non des individus. Il ne faudrait pas personnaliser ce qui relève de dynamiques collectives, lesquelles très objectivement nous dépassent largement. Tout ceci étant accentué (ou engendré ?) par les réseaux sociaux. Comme le vrai marché, les « produits », donc le positionnement, doivent se singulariser le plus possible. Être un brin novateurs, voire provocateurs, pour passer en tête et écarter la concurrence.

Cette bataille de positionnements entraîne quelque chose d’assez néfaste : l’obsession de la distinction plutôt que celle de la direction. Qu’est ce que la distinction ? Le besoin maladif de signifier par son positionnement que l’on est différent de l’oppresseur blanc, européen, occidental. Il faudra donc affirmer des différences pour tout, tout et tout. Il y a bien sûr un monde qui sépare les expériences non blanches des expériences blanches en France, en raison du racisme. Parfois, c’est comme si nous vivions dans des univers parallèles[1] bien qu’habitant le même pays. C’est par exemple flagrant pour ce qui est du rapport à la police. Prendre acte de ces univers parallèles ne pose donc pas problème. Le problème, c’est de voir en l’affirmation de la différence une fin en soi, plutôt que de saisir qu’en prendre acte n’est qu’une étape, le but final étant de parvenir à en tirer, encore une fois, un projet concret. Autrement dit, à quoi cela sert-il de proclamer matin, midi et soir, sept jour sur sept, que nos combats ne sont pas les mêmes que ceux des blancs, si c’est pour finir par ne rechercher des liens en priorité qu’avec les gauches européennes, et viser la prise de pouvoir en Europe ? C’est en cela que je dis que l’on gagnerait à se focaliser sur la direction à prendre, plutôt que se demander si ce qu’on fait se distingue ou non de ce que fait « le blanc ». Notons d’ailleurs que souvent, ce « blanc » représente les blancs de gauche et pas les blancs dans leur diversité politique.

Je mentirais si je prétendais ne pas avoir versé dans ce travers si répandu, même dans des courants ayant milles et une divergences entre eux. C’est peut-être ce qui nous lie tous. La façon même de se distinguer est d’ailleurs un enjeu de lutte pour l’hégémonie au sein du champ antiraciste sur les questions que le colon nous impose : la fameuse trilogie sexisme-homophobie-antisémitisme. Qui aura le positionnement le plus distinct « du blanc » (de gauche) sera le champion. Plus précisément le but est d’adopter la position inverse, dire l’inverse de ce que dit « le blanc » (de gauche) étant le summum de la distinction recherchée. On s’acharnera donc à trouver des traces de ce « blanc » (de gauche) dans le positionnement de son voisin, méthode ultime de disqualification. Bref… tout cela s’explique évidemment par la violence du racisme et notamment de sa dimension assimilationniste. Ce n’est pas nous qui avons un « problème ». Le seul problème c’est le colonialisme et le racisme qui en est le produit. Non seulement l’oppresseur nous opprime, il oriente aussi nos façons de lui résister, même lorsqu’on est persuadé de naviguer dans les hautes sphères de la radicalité, c’est-à-dire dans ce contexte, de la distinction vis-à-vis « du blanc » (de gauche).

Conclusion

En définitive, adopter une posture critique face aux énoncés généraux dont nous faisons usage en politique n’a pas juste pour fonction de changer simplement nos façons de parler, mais d’approfondir nos manières de concevoir la lutte. C’est-à-dire comprendre comment et où militer en fonction d’un projet clair, même si celui-ci sera appelé à évoluer dans le cadre du combat mené. Cela me semble d’autant plus important que militer a un lourd coût, particulièrement quand on est de classe populaire et/ou appartenant aux peuples que l’occident continuent de piller. Autant donc nous engager en politique là où l’on nous propose de construire des alternatives, des plus petites aux plus grandes, avec un plan identifiable, capable d’évoluer, plutôt que de nous laisser séduire par les frissons que provoque la radicalité de tels énoncés ou positionnements. Car ça, hélas, cela ne produira pas autre chose qu’une élite de la contestation (qui n’a évidemment pas intérêt à remettre en cause ces dynamiques) et en aucun cas en un projet de libération. Comme me l’a dit un être cher il y a quelques années déjà :

« ce qui est flou ne profite jamais aux petits »

 

 


[1] Ici je fais référence aux subjectivités blanches, par opposition aux différentes subjectivités non blanches (noires et arabes notamment). La façon dont blancs et non blancs se représentent le monde en fonction de leurs expériences sociales. En réalité, ces univers ne sont pas « parallèles » ce qui voudrait dire qu’ils ne se « touchent » pas. Ce sont les subjectivités qui le sont, car les expériences y sont très différentes et opposées, mais il y a bien des liens entre les deux univers, l’un se construisant sur l’écrasement de l’autre.

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