Néocolonialisme, marché du soin et enrichissement sur la misère des peuples

Dans la presse anglophone, deux scandales liés à l’Ouganda méritent notre attention.

Un pasteur américain Robert Baldwin fondateur de « Global Healing » (Guérison globale) et son acolyte britannique Sam Little sont accusés d’avoir promis à de nombreux ougandais qu’ils soigneraient le VIH/SIDA grâce à leur mixture composée… d’eau de javel.

Le recours à l’eau de javel est d’ailleurs historiquement très connoté. Dans l’histoire des publicités négrophobes en France et en Europe par exemple, les savons des marques Dirtoff, la Hève, La Perdrix, les dentifrices ou encore les lessives (Lessive de la ménagère) utilisaient des caricatures négrophobes. Le raisonnement est simple, et bien sûr profondément raciste : tel savon, dentifrice ou lessive est tellement performant qu’il peut laver « le noir » de sa noirceur. Ce que ces deux protagonistes ont fait s’inscrit dans la même histoire, et ne s’est hélas pas limité aux représentations mais s’est traduit en acte : empoisonner pas moins de 50 000 Africains. Sam Little, le britannique et deux ougandais Samuel Albert et Samula Tadeop ont été arrêtés. Affaire à suivre.

Toujours dans la même veine, une « humanitaire » américaine Renee Bach fondatrice de l’organisation « Serving the Children » (Au service des enfants), se faisait passer pour un médecin, et a donc administré des traitements à de nombreux jeunes patients, là où elle était basée dans l’est de l’Ouganda. Elle est maintenant accusée d’être responsable de la mort d’une centaine d’enfants ougandais. Des mères ont entamé une action en justice. Affaire à suivre là encore, donc.

Que conclure de ces deux exemples récents (et il y en a infiniment plus) ?

Au niveau des rappels :

– être occidental c’est un passeport pour l’exercice légitime de la cruauté, bien souvent au nom du fait de vouloir « sauver » les Africains (de la sorcellerie, de la maladie, du mal développement, de cultures rétrogrades etc). Qu’importe les condamnations qui pourraient tomber sur ces individus en particulier, le système néocolonial, dont l’humanitaire à l’occidental n’est qu’une des facettes, n’est pas remis en cause. Aujourd’hui ce sont eux, demain ce seront d’autres, tant que ce système perdure. Le problème ne se limite d’ailleurs pas aux « pratiques illégales » de « faux médecins ». Le problème est plus large : pourquoi faut-il que des convois de médecins étrangers soignent les Africains ? Là encore, pas de fatalité, mais le résultat d’un assujettissement politique et économique.

– l’Afrique est traitée comme une poubelle où l’on peut déverser des produits alimentaires de moindre qualité, des voitures pourries dont l’Europe ne veut plus, et toutes sortes d’autres poisons. L’inverse est impensable. Notons d’ailleurs que les migrants sont construits comme une menace non seulement pour la culture, mais aussi la santé des européens, étant pensés comme des maladies sur pattes. Pourtant qui détruit l’environnement et la santé de qui ?

– penser qu’il existe une séparation binaire entre l’humain et le non humain au détriment des seuls animaux (comme le fait une certaine lecture eurocentrée de l’antispécisme) passe à côté de siècles de déshumanisation de catégories de populations, au premier rang desquelles sont les Africains. Ce qu’ils subissent dans les deux exemples dont on parle ici est de même nature que les tests que l’on fait subir à des animaux pris comme cobayes. On ne peut pas critiquer le fait que le monde moderne est « spéciste » sans voir que nombre de populations ne sont pas humanisées, et qu’à l’inverse, des animaux de compagnie – des chiens, des chats, etc – sont pour le coup humanisés dans les représentations en occident.

– les rapports Nord/Sud sont aussi marquées par une terrible inégalité dans l’accès aux soins, avec des industries pharmaceutiques intéressées uniquement par les profits. Parce que si les « remèdes » de ces charlatans sont ingérés par les populations, c’est bien parce qu’il n’y a rien d’autres, alors on prend ce qu’il y a, surtout si ça vient d’occidentaux qui prétendent être médecins ou envoyés par Dieu…Méprisant serait donc le fait de s’interroger sur la capacité de ces peuples à être manipulés, plutôt que de s’en prendre aux conditions économiques et politiques qui permettent ce désespoir. D’ailleurs, nulle surprise de constater que des ougandais eux-mêmes ont pu prendre part à ces scandales, et ont aurait tort de les mettre sur les mêmes plans que les protagonistes occidentaux. Ce n’est pas pour rien que le trafic de faux médicaments est élevé sur le continent, et ce n’est pas du fait de supposées tendances criminelles des Africains, mais d’un marché du soin duquel ils sont exclus, et qui laisse la place à ce que prospère un marché parallèle mettant leur propre santé en péril. Il faut aussi mentionner d’ailleurs la manière dont l’industrie pharmaceutique met tout en oeuvre pour empêcher la production de remèdes naturels, produits par des Africains eux-mêmes, avec des produits tirés de leurs propres sols.

Au niveau des solutions :

– plus que jamais notre approche du racisme, même quand on vit en occident, doit surtout être une pensée du colonialisme.

– en plus de toutes les luttes pour l’amélioration des conditions de vie en occident, nous devons inclure la question de la souveraineté africaine. Et ça ne peut être abstrait, donc ça veut dire travailler à la construction de liens depuis l’occident avec les mouvements populaires d’Afrique, et pas seulement s’acharner à le faire uniquement ou principalement avec les gauches européennes… La tâche n’aura évidemment rien d’aisée. Elle oblige à repenser tout ce que l’on considère important et à déplacer ses centres d’intérêts. Mais malgré la difficulté évidente, s’autoriser à penser ainsi est un renversement de la perspective, permettant  petit à petit d’emprunter le chemin de la construction avec les différents Suds, à commencer par l’Afrique quand on est d’ascendance africaine.

Qu’importe le lieu géographique où nous habitons, le plus important c’est le lieu politique que nous décidons d’investir. Nous devons nous battre, là où nous nous trouvons, pour qu’il existe une entité africaine (Etats-Unis d’Afrique) capable de résister à de tels assauts illustrant la faillite des Etats indépendants, avec à leur tête des bourgeoisies bonnes à n’être que des médiatrices du colonialisme sous ses formes contemporaines. La constitution d’un tel Etat bouleverserait les équilibres mondiaux. Et c’est de ce dont nous avons besoin pour que les choses décrites ici cessent de se produire.

Mise à jour : 18h09


Quelques liens :

1) En français : « En Ouganda, un pasteur américain prétend soigner les malades à l’eau de javel » https://tinyurl.com/y2petgel

Article original : https://www.theguardian.com/world/2019/may/18/bleach-miracle-cure-uganda-us-pastor-robert-baldwin-sam-little

2) « US Missionary Sued Over The Deaths Of Over 100 Ugandan Children » https://www.theguardian.com/world/2019/may/18/bleach-miracle-cure-uganda-us-pastor-robert-baldwin-sam-little

https://www.iflscience.com/health-and-medicine/a-us-missionary-with-no-medical-training-is-being-sued-over-death-of-ugandan-kids-at-medical-facility-/

 

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