Les « origines » comme patrimoine génétique pour les peuples du Sud selon la pensée raciste

En Europe et en Amérique du Nord, une « personne non blanche » – jugée « Autre » pour sa couleur, ses origines et/ou sa religion – même quand elle nait et grandit en Occident, même quand elle n’est jamais allée dans le pays de ses parents (ou grand-parents) autrement que pour des vacances, voire même quand elle n’y est jamais allée tout court, sera pourtant considérée, dès lors qu’elle commettra un acte répréhensible, comme un produit du fameux pays d’origine des parents (ou grand-parents) plutôt que comme un produit de la société européenne ou américaine qui l’a façonnée, la seule société dans laquelle cette personne s’est construite. En clair : si vos parents sont d’origine africaine ou afghane (pour rester sur un triste exemple récent) et que vous commettez un crime, même si vous avez toujours vécu en Europe ou aux Etats-Unis, que vous ne connaissez que ces sociétés, vous êtes renvoyées à cette origine qui serait sensée expliquer votre méfait.

Selon cette logique – disons le, raciste – ce serait donc moins votre environnement immédiat qui serait un élément déterminant dans votre parcours, mais un environnement extérieur, lointain, parfois connu de vous qu’à travers quelques visions fantasmées et idéalisées. Les origines seraient donc – lorsqu’ils s’agit de populations issues du Sud – comme des gênes qui se transmettraient. Et c’est bien là que se trouve le racisme de ce raisonnement. Mais rappelons-nous, ledit raisonnement s’applique que si vous commettez un crime, ou êtes dérangeant pour quelques raisons que ce soit. Parce qu’autrement, si on a au contraire de quoi être fiers de vous, on effacera les fameuses origines du Sud, comme pour expliquer que si vous vous en êtes sorti, malgré elles, c’est bien parce que vous vivez en Europe ou aux Etats-Unis. Ainsi le musulman criminel ayant toujours vécu en Europe ou aux USA est surtout « d’origine afghane » quand ceux qu’on adule (un Zidane par exemple, notamment par rapport à Benzema renvoyé à ses origines de « race » (Algérie) et de « classe » (banlieue) ) sont vus comme surtout « français ». Si le premier est mauvais, c’est à cause de ses origines, si le second est bon, il n’a pas d’origine, il est un produit français.

Cette réflexion me rappelle ce que ma mère m’avait dit quand j’étais enfant, à propos d’un exemple ne renvoyant pas à une tragédie, mais qui reste tout de même révélateur de ce processus généralisé aux non blancs : « quand Marie José-Pérec [star antillaise de l’athlétisme dans les années 90/début 2000] gagnait, on disait toujours « la française », mais depuis le fiasco de Sydney on dit « la Guadeloupéenne »! Dès que c’est pour dire du mal c’est une Guadeloupéenne ! « 

C’est le principe d’insister sur une origine – ou une religion – lorsqu’on veut stigmatiser, mais de l’effacer lorsqu’on veut suggérer que ce n’est que l’assimilation dans le modèle occidental qui peut produire quelqu’un de bien ou qu’on y a un intérêt idéologiquement parlant même quand les personnes ne sont pas occidentales. Par exemple, regardez comment les médias n’arrêtent pas de présenter les crimes de Daesh comme ceux de musulmans contre « les autres » alors que Daesh tuent surtout et d’abord d’autres musulmans puisque c’est surtout au Moyen-Orient qu’ils commettent des massacres. Pareil, quand les kurdes combattent Daesh, ces derniers sont « les musulmans face aux autres », et jamais on ne prend le temps de rappeler que la majorité des kurdes est musulmane. Et que oui, encore une fois, la majorité des gens qui subissent ou se battent contre Daesh sont des musulmans. Mais c’est parce qu’il s’agit bien de ce que je décris : on insiste sur l’islamité des uns (les mauvais) et on efface l’islamité des autres (les bons) car le but est de nous maintenir dans la funeste grille de lecture du choc des civilisations qui nous fait croire à la guerre entre « l’islam et l’occident » alors que les choses sont plus complexes et renvoient aussi à l’impérialisme occidental – qui n’est, lui, jamais qualifié de terrorisme – ainsi qu’aux enjeux de domination entre puissances régionales (Arabie Saoudite, Iran etc).

Bref, avoir des « origines » ou une religion – uniquement quand il s’agit de celles du Sud – c’est lorsqu’on a quelque chose à te reprocher.

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