En quoi le panafricanisme pourrait-il nous concerner, nous les « Antillais »? 

Image : tableau « Mendé » acrylique châssis /30x30cm /11/12/2019. Par Cangou Rhalis Rodrigue, artiste peintre guadeloupéen.


Voilà une question à laquelle je suis de plus en plus invité à répondre, parfois sur le ton de l’invective, d’autres fois sur un ton plus moqueur. Plus rarement, c’est une curiosité sincère qui la motive, mais à tous les coups une forme de suspicion persiste.[1] C’est qu’en réalité, plutôt qu’une vraie question, il s’agit implicitement d’affirmer l’incohérence d’un positionnement panafricaniste lorsque l’on est « Antillais »[2]. Nous vivons dans la Caraïbe ou en sommes originaires, quel serait donc le rapport avec l’Afrique, si ce n’est une origine lointaine, me dit-on ? Et puis nos populations sont « métissées », ajoute-t-on aussitôt… Selon cette logique, le rapport au continent africain ne renverrait qu’au passé. Pourquoi alors associer notre présent et surtout notre futur à celui de ce continent ? 

La discussion sur l’implication des Caribéens dans le panafricanisme, de même que celle des Africains et Afrodescendants vivant en occident n’est pas nouvelle. Ce texte s’inscrit alors dans des débats très anciens, mettant en lumière les tensions entre panafricanistes et nationalistes, mais renvoyant aussi à des débats qui dépassent largement les cercles militants. Je pense par exemple aux inépuisables questionnements sur les identités « antillaises », caribéennes, dans leur rapport à l’Afrique, à l’Europe, au monde. Ce n’est pas vraiment ce dont il sera question ici. Je veux surtout aborder la question du devenir politique de pays comme la Guadeloupe et la Martinique et le fait que l’on m’objecte fréquemment l’impertinence pour eux d’une option panafricaine.

Dans mon expérience, ce positionnement vient de deux types d’interlocuteurs  :

  • d’un côté des « antillais » se considérant comme français avant toute chose. De ce fait nous devrions selon eux profiter des bénéfices engendrés par le statut de « départements » et laisser l’Afrique à son propre sort, puisque nous n’aurions aucun intérêt à nous y associer;
  • de l’autre, des Caribéens anticolonialistes, n’ayant pas du tout un rejet négrophobe de l’Afrique, mais considérant par exemple que le terrain de lutte d’un Guadeloupéen (même vivant à l’étranger) doit être la Guadeloupe. Celui d’un Guyanais, la Guyane, ainsi de suite. Autrement dit, ce n’est pas tant le panafricanisme qu’ils rejettent que l’importance qu’ils donnent à lutter exclusivement ou principalement dans les territoires caribéens ou sud-américains d’où nous sommes issus lorsqu’on y vit. Ou lutter pour eux, en solidarité avec les combats qui y ont cours, lorsque nous n’y vivons pas.

On ne répond évidemment pas de la même manière aux premiers (assimilationnistes) et aux seconds (anticolonialistes/nationalistes). Mais d’abord, commençons par rappeler l’essentiel : le panafricanisme est né dans la Caraïbe. Se replonger dans l’histoire longue de ce mouvement, au travers notamment de l’ouvrage d’Amzat Boukari-Yabara qui en fait une riche synthèse critique[3], est crucial pour qui veut comprendre son versant caribéen. Un retour aux origines du panafricanisme montre donc que ce mouvement parfois perçu comme étranger aux préoccupations caribéennes, trouve au contraire ses racines dans l’histoire de cette région marquée par le génocide des peuples autochtones et l’esclavage industriel de peuples africains devenus afrodescendants.

Sur le métissage

Avant de proposer des réponses adaptées aux spécificités de chacun de ces deux discours dont la disqualification commune du panafricanisme n’empêche pas des objectifs fondamentalement différents voire antagonistes, je veux m’arrêter sur une croyance qu’ils ont en partage : les panafricanistes seraient fondamentalement des racialistes qui vomissent le métissage des peuples caribéens. Pour ma part, je considère au contraire que c’est précisément faire l’éloge du dit métissage, ou plus modestement, le considérer comme une caractéristique déterminante qui finalement revient à faire preuve de racialisme.

Dire que certaines sociétés sont métissées revient implicitement à postuler qu’ailleurs, il y aurait une «pureté ». Il faut s’interroger sur les raisons de la célébration du mélange dans le contexte caribéen, quand il s’agit là d’un trait commun à un vaste ensemble de peuples. Simplement, ce sont les conditions ayant produit les mélanges qui varient : dans notre cas c’est la colonisation et l’esclavage, dans d’autres ils sont le résultat de certaines formes de nomadisme, de migrations massives, et sont moins marqués par la violence. Certes. Toujours est-il, le mélange est partout, ou presque. En Afrique aussi. En Europe aussi. L’insistance sur le métissage dans le contexte caribéen, malgré sa prétention à se situer en dehors d’une pensée de la race, est au contraire profondément enraciné dans une lecture raciale du monde. Si on ne passe pas mille ans à disserter sur le métissage des peuples européens, eux dont la longue histoire de conquêtes et de guerres internes à l’Europe, a produit des déplacements de populations, des exterminations, des transformations culturelles, c’est parce qu’au fond on considère que ça se passe entre blancs. Idem pour l’Afrique, ça se passe entre noirs. Pour la Caraïbe, cela se passe entre noirs, blancs, indiens, autochtones, dès lors, cela devient du métissage, du mélange.

Finalement, l’insistance sur le métissage de l’espace caribéen est une manière d’exceptionnaliser ce qui, sans être tout à fait universel, est tout de même très largement répandu. Et c’est ce processus d’exceptionnalisation qu’il faut questionner : à quoi, et surtout à qui sert-il ? Contre qui ? Je crois que la réalité irréfutable de la diversité culturelle en Caraïbe n’empêche pas de pointer du doigt son instrumentalisation politique. À quelles fins ? Neutraliser les revendications afrodescendantes quant à la distribution inégale des richesses à notre désavantage et nier la persistance de la négrophobie. Même dans nos territoires à majorité afro, même lorsqu’on répète à tout à va que le mélange est une chose magnifique. En faire la critique ne relève ni du racialisme, ni d’une nostalgie africaine déconnectée : c’est garder un esprit critique sur la fonction politique de certains discours dont on souhaite postuler l’évidence et la neutralité, alors qu’il n’en est rien.

Le rejet du panafricanisme en raison de la « francité » 

Lorsque l’on m’explique qu’il est fondamentalement incohérent de souhaiter lier le sort de la Guadeloupe à celui de pays africains, au motif que ceux-ci sont situés à des milliers de kilomètres et n’auraient « rien à voir avec nous » puisque nous sommes français (et « métisses » bien sûr, comme toujours), je m’empresse de faire remarquer à mes contradicteurs que l’inclusion dans la République française qu’ils chérissent tant implique d’être liés au sort de pays…européens. Ne sont-ils pas eux aussi situés à des milliers de kilomètres ? N’ont-ils pas des langues, cultures et modèles de développement différents, voire contradictoires, c’est-à-dire opposés à nos intérêts? Les richesses de l’Europe ne reposent-t-elles pas sur l’assujettissement d’un ensemble de populations, Caribéennes incluses ?  Comment dès lors trouver logique l’adhésion à une Guadeloupe «  européenne », mais juger farfelue que son sort puisse aussi être lié à celui de pays africains ? Elle partage pourtant avec ces derniers un objectif fondamental : achever le processus de décolonisation, et donc, se libérer du joug des mêmes grandes puissances. An pa ka konpwann lojik a zòt.

Si j’entends les arguments de ceux qui opposent au panafricanisme dont je me revendique, l’urgence d’une construction pancaribéenne, puisque c’est l’environnement immédiat de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane, j’ai moins de sympathie pour des positions qui ne consistent ni à être panafricaines, ni panacaribéennes, mais toujours plus françaises, et donc européennes. Sa pa tini pon sans ! Les gens qui tiennent ces discours peuvent par exemple considérer comme « ouvert sur le monde » un Guadeloupéen qui s’établirait en Suède, Australie ou que sais-je, mais demanderont « ce que va chercher » un Guadeloupéen qui déciderait de faire sa vie au Sénégal ou Mali. Dès lors que l’engagement est tourné vers l’Afrique, il n’y a plus d’éloges envers le « citoyen du monde » qui tienne.

Le problème posé par le panafricanisme aux personnes pensant ainsi est donc qu’il propose des voies d’avenir qui contredisent le prétendu destin français, européen et assimilationniste de la Guadeloupe. Ces personnes souhaitent que nous soyons à jamais liés à ceux qui nous ont esclavagisés et colonisés sous prétexte qu’il faudrait « avancer » et « mettre le passé derrière soi ». Ce mantra ne résiste toutefois pas à l’état des lieux, même rapide, du présent portant la marque de ce passé : chlordécone, CHU en pangal, monopole économique béké, hégémonie du tourisme, bataille pour le littoral, économie asphyxiée à cause de l’inclusion dans l’UE, etc, tout ceci rappelle que le colonialisme n’est pas mort avec la loi de départementalisation de 1946. En conséquence, il faut des réponses politiques ne consistant évidemment pas seulement à brailler contre le colon, mais à proposer des alternatives.

Le panafricanisme, sous la forme d’une entité politique qui serait les États-Unis d’Afrique, et qui regrouperaient aussi sous des formes administratives contextualisées, des territoires où vivent une population significative d’ascendance africaine, est l’une de ces propositions. Proposition parmi d’autres, qui n’exige en rien l’exclusivité : la Guadeloupe peut faire partie d’une fédération africaine au nom de sa population majoritaire d’ascendance africaine ET faire partie d’une organisation pancaribéenne au nom de sa position géographique. Proposition qui en l’état actuel des choses n’est pas plus aberrante que de faire partie de l’Union Européenne, encore une fois…Désolé, mais pour l’instant, le principal frein à l’intégration politique et économique dans l’espace caribéen, autant de la Guadeloupe que de la Martinique, et à l’espace sud américain pour ce qui est de la Guyane, n’est pas le panafricanisme, mais bien l’appartenance à l’Europe.

Objections autonomistes et indépendantistes caribéennes au panafricanisme 

Il est bien plus intéressant de se pencher sur les objections d’anticolonialistes caribéens au panafricanisme, qu’ils soient indépendantistes ou autonomistes. Parce que contrairement au premier ensemble de discours auquel je me suis attaqué, il y a de vrais arguments qui s’inscrivent dans une volonté de sortir nos pays du marasme et de la dépendance. Rien que pour cela, malgré des désaccords, dépassables ou non, cela appelle le respect. Mais il faut tout de même en finir avec certains clichés qui collent parfois à la peau des panafricanistes dans ces cercles-là.

Il existe effectivement sur le « marché » de la politique des courants se revendiquant du panafricanisme qui ne proposent aucune voie politique, appréhendent la problématique coloniale essentiellement voire exclusivement sous l’angle culturel ou spirituel, et minimisent ainsi le rôle du mode de production capitaliste dans la perpétuation de la domination coloniale.  Mon problème n’est donc pas tant la critique de ces écueils que le fait d’y réduire toutes les formes panafricaines d’engagement caribéen. Par exemple, il existe une instrumentalisation par les békés de la catégorie « créole », notamment au travers de leur association « Tous créoles » qui vise au nom d’une « caribéanité » partagée à neutraliser la lutte contre leurs intérêts de classe. Si l’on peut admettre que cela ne doit pas disqualifier toutes positions se disant créoles ou caribéennes, on peut aussi admettre qu’il n’est pas juste de réduire le panafricanisme à un mouvement marginal de « noiristes » incapables de comprendre les défis politiques qui se posent à la Guadeloupe ou à la Martinique.

Prenons aussi garde à l’argument selon lequel un mouvement n’aurait pas droit de cité sous prétexte que « la population n’en veut pas ». Que je sache, la population guadeloupéenne – du moins celle qui se déplace pour voter – ne veut ni de l’autonomie ni de l’indépendance. Faudrait-il alors que les autonomistes ou indépendantistes arrêtent de partager leurs idées ? De toutes les façons, pour l’instant, l’option politique hégémonique traduite dans les urnes est l’assimilationnisme, et bien plus significatif encore est le désengagement vis-à-vis des formes politiques et institutionnelles actuelles, puisque l’écrasante majorité ne vote pas. Cela signifie concrètement que les populations de nos pays ne voient pour l’instant aucune offre politique à laquelle adhérer massivement. Il n’y ni engagement massif dans le jeu électoral colonialiste français, ni engagement massif pour les voies autonomistes et indépendantistes alternatives. C’est donc toute la question des conditions de mobilisation pour un projet politique global qui est à repenser. Pour l’instant les forces politiques alternatives peuvent mobiliser sur des points de contestation bien précis (CHU, chlordécone, etc), ce qui aboutit parfois à des manifs conséquentes, des grèves impressionnantes, mais sans traduction politique organisée par la suite autour, encore une fois, d’un projet. Or pour changer l’ordre des choses, on ne peut se contenter d’égrainer la liste des maux qui gangrènent nos pays : il faut changer le cadre. Un minimum d’honnêteté oblige donc au constat suivant : puisque personne ne peut se revendiquer d’une mouvance qui incarne massivement l’alternative, et quand bien même rien n’est perdu, tout reste donc à faire. En clair, aucun courant politique ne peut dire aux autres « taisez-vous, nous avons la solution que le peuple désire ! ».

Dans ce contexte, l’engagement de Caribéens dans le panafricanisme, sur le plan culturel ou politique, vivant en Caraïbe ou à l’étranger, n’est ni aberrant, ni contradictoire avec le développement de projets politiques propres à la Guadeloupe et la Martinique. Si de grandes puissances comme la France ou l’Allemagne, sans renoncer à leur souveraineté nationale, comprennent l’importance d’alliances régionales européennes (type UE), mais aussi internationales plus larges pour assurer la défense de leurs intérêts entre occidentaux (avec l’OTAN), pourquoi la Guadeloupe ou la Martinique devraient-elles se penser seulement dans une dynamique mono insulaire ou uniquement caribéenne ? Pourquoi cela ne pourrait-il pas être aussi dans leur intérêt  de faire partie d’une coalition africaine et diasporique (quand bien même ce dernier terme fait débat) sachant, au risque de me répéter, que nous partageons les mêmes colons historiques, des problématiques communes (l’empoisonnement des populations notamment), de même que de nombreux traits culturels malgré des différences ? Qui peut par exemple vraiment croire que seuls, Martiniquais et Guadeloupéens, allons faire plier l’État français sur la question du chlordécone (soins, indemnisation, politique de décontaminations etc) ? Ce pays, la France, se fout royalement de nos têtes et ses gesticulations sur le sujet n’augurent rien de bon. Ainsi, malgré la force combattive dont nous savons faire preuve, il ne pliera pas à la faveur de nos contestations isolées. Une alliance anti impérialiste sur la question sanitaire et environnementale que met à nu le scandale du chlordécone chez nous, mais aussi l’atrazine dans des pays du Sud, notamment africains, peut en revanche changer la donne[4].

De même, la question des réparations n’aura d’impact dérangeant pour les anciennes puissances esclavagistes que si elle est pleinement prise en charge des deux côtés de l’Atlantique (et c’est en cela qu’on peut saluer le travail du MIRMouvement International pour les Réparations – avec son Konvwa Pou Réparasyon ayant conduit des Caribéens au Sénégal[5]). Je rappellerais aussi à la suite de réflexions antérieures  qu’à mes yeux, la question des réparations nécessite également d’être à long terme posée sous un angle global. Voici ce que j’écrivais en 2017 : « (les réparations) font partie d’un impératif révolutionnaire plus large contre le système capitaliste occidental et l’ordre racial qui le produit. Les chances de voir aboutir les luttes pour les réparations dépendent donc sans doute de leur capacité à s’arrimer à une pensée plus générale de l’exploitation et du néocolonialisme, sans que ne se dilue leur spécificité. » [6]

Notons que les communistes européens ont bien souvent une approche trop eurocentrée de la lutte des classes pour comprendre que le combat pour les réparations – sûrement trop « identitaires » à leurs yeux parce que formulé sous un angle afrocentré – est un des leviers les plus puissants de la dynamique révolutionnaire qu’ils appellent de leur vœu. Quoiqu’il en soit, loin d’être une forme de rumination sur le passé, le combat pour les réparations dans un perspective panafricaniste et anticapitaliste peut contribuer de façon déterminante à une remise en question des sociétés de classe.

Bref, se dire panafricaniste en étant caribéen, c’est pour beaucoup penser en terme géopolitique. C’est considérer urgent un bouleversement des équilibres mondiaux, d’où la conviction qu’une entité fédérale forte capable de tenir tête à l’UE, l’OTAN, le FMI et consort est une nécessité fondamentale. Rien à voir donc avec des « lubies pharaoniques » (sic) comme cela m’a été une fois dit par un anticolonialiste caribéen, alors même que je ne me suis jamais référé à une quelconque histoire de pharaons (non pas par mépris, mais parce que la tâche est immense et qu’on doit définir des priorités). Rien à voir non plus avec une approche supposément racialiste : ce n’est pas parce que les Afro-caribéens ont été rendus noirs par la racialisation produite par l’esclavage qu’une option politique panafricaine peut être pertinente, mais bien parce qu’ils partagent avec les Africains des intérêts contre les grandes puissances qui les exploitent. Dans ce cas pourquoi pas des alliances avec l’Asie, si ce n’est pas une question de couleur me dira-t-on ? A cela je répondrai que si la racialisation ne peut pas être le plus solide des fondements sur lequel une politique panafricaine peut s’appuyer, il n’empêche qu’elle contribue bien souvent à rendre impossibles ou particulièrement difficiles certaines coalitions. La négrophobie des autres peuples colonisés rend extrêmement compliquées les alliances : il y a donc, malgré des spécificités, une communauté d’intérêts politiques, économiques ET une expérience de la racialisation comme noir, dans un monde où la négrophobie est opérante partout, qui justifient que les Afrodescendants privilégient les convergences avec les Africains noirs, et vice versa. Forts ensemble, au travers d’entités politiques et économiques fédérales, les alliances avec d’autres (à commencer par les Africains du nord) pourront devenir moins défavorables à nos intérêts.

Conclusion

C’est la préoccupation pour le futur et non la soit disant prison du passé qui motive un engagement panafricaniste politique ; j’insiste bien sur ce dernier mot : politique. C’est à dire, un investissement dans la construction de rapports de force pour changer le statut global d’un pays, d’une région, d’un continent. En réponse à ceux des « Antillais » pour qui rester dans le giron de la France est la seule option valable, certains militants guadeloupéens ou martiniquais proposent que le futur se nomme soit « autonomie », soit « indépendance », et pour d’autres encore, « fédération caribéenne » ou « États-Unis d’Afrique ». Entre autres.

Je reste convaincu qu’il n’y a rien de contradictoire entre toutes ces propositions, justement parce que l’intégration de la Guadeloupe par exemple dans des institutions internationales autres qu’européennes et occidentales, et donc notamment caribéennes et africaines, suppose qu’elle ne soit plus statutairement un (prétendu) département français. L’autonomie ou l’indépendance sont donc les conditions nécessaires à une intégration fédérale quelle qu’elle soit. C’est en cela qu’il faut penser le développement par étapes. Mais puisque les engagements sont multiples et qu’il n’est pas possible d’être partout à la fois, pendant que certains militants se concentrent sur la transformation du statut de la Guadeloupe, d’autres peuvent se concentrer sur la construction de liens à un niveau régional, fédéral : entre Caribéens, et aussi entre Caribéens et Africains. C’est en cela qu’il faut cette fois penser des développements spécifiques, mais de manière simultanée. Défaire l’apparent paradoxe entre ces deux dynamiques – l’action par étapes et en simultané – est la tâche principale d’une pensée politique dialectique. C’est à dire qui reconnait le caractère inséparable de dynamiques contradictoires et en proposent pourtant une synthèse cohérente.

La guerre contre l’impérialisme se mène en livrant différentes batailles, sur de multiples fronts. D’une certaine façon, pour rester dans le registre belliqueux parfaitement approprié au vu des enjeux dont il est question, on peut considérer que les combats de types « nationalistes » consistent à mener contre l’impérialisme une guerre de positions, c’est-à-dire à bâtir des sociétés en se focalisant sur leurs dynamiques endogènes, quand les combats de types « fédéralistes » prennent plutôt la forme de guerre de mouvements, c’est-à-dire en faisant des va-et-vient entre différentes sociétés pour construire les entités capables d’assurer la défense de leurs intérêts communs.

Tout cela pour dire que les divergences tactiques ne sont pas toujours indépassables. Il existe bien sûr des désaccords irréconciliables, de même que des manipulations politiciennes ici ou là à dénoncer, ou encore des impasses aussi bien idéologiques que stratégiques. Mais, la focalisation sur celles-ci – sûrement liée aux logiques concurrentielles de la politique – empêche de donner de l’importance aux possibles coalitions à construire. A nous donc de faire le choix d’être à la hauteur des engagements dont on se réclame.

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Pour aller plus loin :

  • Exemple de Caribéens engagés dans des démarches panafricaines et/ou anticoloniales en Afrique :

« Sonny alias Soni Ripè alias Kanmarad Max fut un extraordinaire poète-combattant : anti-impérialiste de l’Algérie à Cuba, indépendantiste guadeloupéen, syndicaliste, ardent défenseur de la langue créole et de la culture antillaise » par le Collectif Cases Rebelles http://www.cases-rebelles.org/neg-move-sije-se-nou-en-memoire-de-sonny-rupaire/

  • Sur le panafricanisme plus généralement, et la question des États-Unis d’Afrique :

Mise à jour : 24.12.2019 : 09h01. 30.12.2019 : 11h08.


[1] Je n’ai jamais eu cette discussion avec des Guyanais, des Réunionnais, ou des Mahorais par exemple, donc j’approcherai la question par le biais des deux pays auxquelles cette question se réfère – Guadeloupe et Martinique – mais j’imagine que des panafricanistes originaires de Guyane, Réunion ou Mayotte, y sont aussi confrontés.

[2] Le terme « Antillais » est ici entre guillemets, car contrairement à « Caribéen », il ne décrit pas seulement une appartenance géographique, mais une appartenance politique et coloniale à la France. Quand on parle « d’Antillais », on parle de Martiniquais et Guadeloupéens, pas d’Haïtiens par exemple.

[3] Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, Paris, 2014. https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Africa_Unite__-9782707196408.html Cet entretien de l’auteur sur Médiapart, mérite aussi l’attention, notamment à partir de 1min55 où la question spécifique de l’implication des Afrodescendants dans l’édification du mouvement panafricain est posée :  https://www.youtube.com/watch?v=CZNfST-dYNI&t=356s

[4] Autant dire que j’ai hâte de lire le livre de Malcom Ferdinand sur l’écologie décoloniale. En attendant, on peut l’écouter dans le podcast d’Afrotopiques https://podcasts.apple.com/us/podcast/malcom-ferdinand-penser-une-%C3%A9cologie-d%C3%A9coloniale-une/id1467043608?i=1000452522032

[5]« Martinique. MIR : 18yèm konvwa pou Réparasyon », Caraib Creole News,  http://www.caraibcreolenews.com/index.php/service-presse/item/13598-martinique-mir-18yem-konvwa-pou-reparasyon

[6] Joao Gabriel, « L’esclavage atlantique, plus qu’un simple enjeu de mémoire, un enjeu contemporain de luttes », Critique Panafricaine, 10 mai 2017 https://critiquepanafricaine.net/2017/05/10/lesclavage-atlantique-et-son-abolition-plus-quun-simple-enjeu-de-memoire-un-enjeu-contemporain-de-luttes/ J’avais également  abordé cette question lors de la présentation intitulée « Impérialisme, racisme systémique et capitalisme » que j’ai donnée à l’Université de Lausanne, le 3 mai 2017, à l’invitation du Groupes Regards Critiques (GRC) qui fait vivre une pensée politique radicale au sein de cette institution.