« Outre mer » contre « population de l’immigration » : brisons cette segmentation coloniale de l’État français

Profitons de la parution récente d’un article abordant le non accès à l’eau de 30% de la population à Mayotte, non pas pour le commenter lui-même, mais pour plus généralement dire quelques mots de la façon dont sont abordés les problèmes relatifs aux conditions de vie dans ces territoires dont l’appellation «départements français » ne parvient pas à masquer ce qu’ils continuent d’être, à savoir de bonnes vielles colonies. En particulier, et comme le suggère déjà le titre, focalisons-nous sur ce que tout cela dit de la segmentation coloniale entre d’un côté les populations dites de « l’outre mer » et celles que l’on dit issues de « l’immigration post coloniale».

La « francité » comme légitimité 

Au-delà de la gravité du problème traité pour Mayotte (il s’agit ici de l’eau, mais cela pourrait être autre chose), du fait qu’il rappelle l’existence de disparités entre les différents territoires que la France revendique comme les siens, qu’il met à nouveau à nu le mensonge républicain et fait éclater la réalité coloniale, il faut tout de même faire attention à une chose lorsqu’on relate ce type de situations dans le dit « outre mer »: le non accès à l’eau (ou tout autre condition de vie déplorable) n’est pas grave, injuste, ou inacceptable simplement ou particulièrement parce que nous autres « populations ultra-marines » serions des « français ».

« comment expliquer une telle situation de pauvreté dans un département français etc ? » 

« regardez ce qui se passe en 2019 dans un département français ! »

« des français n’ont pas accès à l’eau ! ».

Les intentions qui motivent ces commentaires sont toujours très louables, car il s’agit de s’indigner des inégalités au sein même du pays qui n’a de cesse de chanter les louanges de son universalisme, en réalité oh combien flingué. Malgré tout, cela me gêne d’autant plus quand ces propos émanent de Guadeloupéens, Martiniquais, Guyanais, Réunionnais, Mahorais, bref, de dits « ultra marins » comme moi-même, car il s’agit, même sans s’en apercevoir, de critiquer le sort subit, au nom de notre appartenance toujours officielle à l’Empire. Dit encore plus crûment, il est ainsi suggéré qu’il serait d’autant plus grave pour « nous », en particulier, d’être traités en colonisés. Souvenons-nous, les exemples ne manquant pas, qu’au plus fort des polémiques autour de Miss Guyane faisant l’objet d’une multitude d’invectives négrophobes, nombreux étaient ceux qui croyaient bon de rappeler qu’elle était Guyanaise, donc française, et donc pas (vraiment) étrangère. Aurait-il été plus compréhensible qu’une femme noire, d’origine sénégalaise ou malienne, soit en proie aux mêmes attaques ? Doit-on conditionner le respect de l’humanité et l’accès aux ressources de groupes sociaux en fonction de leur proximité ou non avec la francité ?

Pour revenir au sujet initial, ne pas avoir accès à l’eau, ou plus généralement ne pas pouvoir jouir sainement des ressources de la terre qu’on habite est en soi injuste, pour quiconque le subit. La terre est riche en ressources destinées à assurer nos besoins fondamentaux, mais l’appropriation capitaliste et raciste de ces ressources, telles que l’eau, crée des inégalités dans leur redistribution et des inégalités dans leur teneur qualitative. C’est ainsi qu’en Guadeloupe, pour rester sur un exemple bien connu de moi, au problème de l’accès à l’eau se joint celui de la qualité douteuse de celle-ci.

Différenciation statutaire et hiérarchisation 

S’il est normal de pointer du doigt les mensonges de l’universalisme français, de montrer que ce que l’on jugerait intolérable en France peut faire office de norme dans « l’outre mer », et donc d’exposer les dynamiques coloniales toujours à l’oeuvre, nous devons refuser la segmentation coloniale des existences établissant que des conditions de vie déplorables seraient plus inacceptables pour certains («outre mer»), en raison de leur degré de proximité administrative et politique avec le colon, et qu’implicitement donc, elles seraient en revanche plus acceptables pour les autres (« immigrés»).

Cette segmentation raciale entre d’un côté les populations dudit «  outre mer», et de l’autre celles de l’immigration post coloniale est un des piliers du maintien de la domination française : ces statuts et traitements différenciés impliquent des rapports différents (et parfois antagonistes) à l’Etat français malgré des résistances de part et d’autres. Ils rendent plus complexes l’élaboration de terrains de luttes communs. Ces différents statuts (« ultra marins », «immigrés», « enfant d’immigrés », « sans papier ») sont autant de modalités par lesquelles nous expérimentons le colonialisme, et donc tout autant de manières différentes de façonner notre rapport au monde en tant que colonisés. Il existe ainsi une géographie coloniale, contredisant la géographie réelle, où par exemple, entre autres aberrations, on discutera du sort de Mayotte, sans s’intéresser à la situation des autres îles des Comores alors qu’il y a bien plus de proximité de tous ordres entre elles qu’avec d’autres départements français; on discutera d’un tremblement de terre  « en Martinique et en Guadeloupe », comme s’il était possible que l’île de la Dominique qui les sépare en ait magiquement été épargnée; on aura l’impression depuis la Guadeloupe que «Trinidad c’est loin », et Paris nous semblera plus proches, parce que les rouages aussi bien matériels qu’idéologiques de l’assimilation nous empêchent de nous penser et nous vivre caribéens.

L’urgence politique 

Si à première vue le problème soulevé pourrait apparaître comme n’étant « pas grand chose », il me semble que l’aborder a au moins le mérite de rappeler une fracture entre différentes situations coloniales qu’il faut s’employer à « réconcilier ». Non pas parce qu’il serait possible de les confondre, de nier leurs spécificités fondamentales, mais simplement pour répondre à une urgence politique : s’organiser contre l’Etat français en affrontant le fossé et les divergences d’intérêts engendrés par toutes ces disparités statutaires.

Poursuivons ainsi les combats amorcés par celles et ceux qui nous ont précédés et qui, notamment dans le cadre du panafricanisme pour ce qui est des populations afros, ont tenté de construire des luttes communes aux peuples des deux côtés de cette frontière coloniale, et surtout un projet d’émancipation commun.

A cet égard et pour rester sur le panafricanisme, l’un des enjeux à long terme est la constitution d’un État panafricain incluant les diasporas afros. A plus moyen terme, la reconquête d’espaces de souveraineté politique dans les colonies départementalisées dites d’outre mer (évolution statutaire, indépendance…), ainsi que la prise de pouvoir par des forces panafricaines sur le continent africain. A court terme cette fois, l’urgence est de favoriser les rencontres et la reconnaissance de nos intérêts communs, en pleine lucidité de nos intérêts divergents, ainsi qu’une réorientation de nos implications stratégiques : même lorsque nous vivons en occident, le but est de nous (re)politiser autour des enjeux propres à la périphérie (« outre-mer », Afrique) pour déstabiliser le centre (l’Etat français impérialiste), les colonies étant le coeur de la puissance française. Bref, de dé-occidentaliser nos priorités politiques, en quelque sorte.

Le combat continue ✊🏿


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Mise à jour : 16h49. 17h27.

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