Libye, Israël, Mauritanie…Quelques hypothèses autour des mobilisations noires en France

Je reproduis ici un commentaire que j’ai fait sur facebook pour initier une réflexion sur l’émergence des mobilisations noires, mais aussi leur absence, en fonction des sujets. J’espère pouvoir ultérieurement mener une réflexion de fond sur les dynamiques politiques des noirs en France, aussi bien du point de vue des militants organisés, que des noirs comme sujets sociaux dépassant très largement les mouvements militants. 


« Ils ont fait plein de bruit pour la Libye mais ne disent rien pour Israël et les migrants africains ».

Sur Twitter j’ai réagi à cette idée que j’ai vue plusieurs fois, également sur Facebook ya quelques semaines. Ce n’est pas une autocritique de noirs pour comprendre ce qui nous mobilise ou pas et pour nous améliorer, mais c’est un reproche extérieur qui sous-entend que les motivations du soulèvement pour la Libye étaient suspectes. Décortiquons ça :

1) D’abord c’est inexact : les panaf parlent d’Israel, très durement, et ce n’est pas nouveau, quand bien même ce sujet n’est pas toujours central pour eux et j’en ai déjà expliqué les raisons. Ce qui est vrai en revanche c’est que pour la Libye l’indignation a été massive, a très largement dépassé les milieux militants, et s’est traduite dans la rue.

2) Mais est-ce que, comme le sous-entendent ces remarques, l’absence de mobilisation s’explique parce qu’il s’agit d’Israel, ou à l’inverse qu’il y a eu mobilisation dans le cas Libyen car l’indignation visait des arabes ? Non, l’exemple par excellence pour démontrer la fausseté de l’une ou l’autre de ces idées, c’est le cas mauritanien.

En Mauritanie, selon l’IRA, environ 20% des noirs sont réduits en esclavage par une caste arabo-berbère. De plus, cette situation ne fait pas suite à une invasion de l’OTAN : c’est propre à l’histoire de la Mauritanie, en tant que survivance des traites arabes. Si l’objectif était de se soulever uniquement ou prioritairement afin de « viser les arabes », pour aller dans le sens du sous entendu selon lequel les noirs seraient manipulés par les blancs contre les arabes, la Mauritanie fournirait un support absolument parfait. Or, force est de constater qu’il n’y a pas l’ombre d’un soulèvement pour la Mauritanie, chose fréquemment reprochée de façon on ne peut plus explicite par Biram Dah Abeid, militant anti esclavagiste mauritanien. Cela pourrait changer et il faudra à ce moment-là être attentif aux termes de cet éventuel engagement sur la question mauritanienne.
Mais pour l’instant, la Mauritanie, c’est comme pour Israel, un sujet qui ne fait parler que dans les cercles militants panafs. Et si indignation il y a en dehors du milieu militant, elle restera circonscrite à internet.

Conclusion : prétendre que le moteur des grosses mobilisations en Libye était la haine des arabes et/ou que l’absence des mobilisations pour Israel s’expliquerait par une attitude plus favorable à cet Etat colonial, relève d’une lecture vraiment erronée.

Pourquoi un groupe opprimé se révolte, exprime son indignation en descendant dans la rue parfois, et d’autres non ? Voilà une question à laquelle il n’est jamais simple de répondre. Elle demande un examen minutieux de son histoire dans un contexte donné (ici la France), des conditions et des moyens pour son auto organisation, des formes qu’elle prend, des luttes d’hégémonie au sein de ce groupe social pour imposer une définition de ce que serait ce groupe, de ce que doit être la lutte pour l’émancipation (ex : plutôt culturaliste, plutôt matérialiste etc). On peut faire l’hypothèse que dans le cas libyen, ce sont les conditions de médiatisation (via une grosse chaîne, CNN) ainsi que le fait d’avoir filmé un marché aux esclaves qui ont provoqué un soulèvement aussi massif, mais comme très souvent éphémère. Parce que a) avec CNN, l’humiliation ressentie est très forte; en gros « le monde entier a vu ça »et b) aussi triste soit-il, dans un monde qui fonctionne beaucoup par l’image, le fait de VOIR un marché d’esclaves, et pas juste de lire « en Libye il y a du trafic d’humains » ça marque bien plus fortement je crois. Insistons, il ne s’agit pas « juste » d’une énième scène filmée de mauvais traitements sur des noirs au Sud, comme on en voit fréquemment sur les réseaux sociaux, là il s’agit d’un MARCHÉ D’ESCLAVES, c’est-à-dire une scène qui symbolise plus que tout autre peut-être, ce gros traumatisme propre à la condition noire: le stigmate de l’esclavage (même par des gens qui ne sont objectivement pas descendants d’esclaves). Ensuite, oui réfléchir entre noirs et pour nous-mêmes aux conditions de nos soulèvements d’un côté, et à nos absences de soulèvements de l’autre, à nos stratégies pour dépasser des mobilisations éphémères, c’est effectivement crucial. Mais en nos propres termes, et pas selon des analyses erronées. Bref, c’est pas un secret : on a du boulot et la tâche est immense, mais beaucoup de gens font le taff de formation, d’organisation, de construction, alors quoiqu’il arrive la victoire est à la clef, même si on ne sera pas là nous-mêmes pour le voir !

 

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