Race, classe et confinement

Publié le 20 mars sur ma page FB


Que nous dit la séquence actuelle en france :

➡️ Parmi les choses que la gestion étatique du virus montre, c’est qu’un Etat a les moyens d’utiliser les crises pouvant possiblement le faire vaciller, comme justification de son renforcement. Ce dernier prend notamment les formes suivantes : accroitre les prérogatives de sa police (alors même qu’elle ne se gênait pas de façon générale pour aller au-delà de cadres légaux qu’il lui étaient déjà pourtant très largement favorables…) ; élaborer un projet de loi d’urgence autorisant une remise en cause des congés payés et du repos hebdomadaire, jusqu’à une période indéterminée après la fin de la crise. (https://tinyurl.com/yx332nr3). La gestion du virus n’invente rien, mais elle aggrave la violence sociale et renforce l’Etat.

➡️ Quand, entre autres exemples, au nom du virus, un Etat impose des attestations pour sortir, que sa police effectue des contrôles ciblant, principalement, les quartiers populaires et immigrés mais pas, par exemple les bords de seine, ou disons avec bien moins de zèle (https://tinyurl.com/qpgeoky), alors qu’il menace les ouvriers* du BTP de ne pas être éligibles au chômage partiel pour leur imposer le maintien ou le retour sur les chantiers (https://trib.al/64rAfFI)*, etc, nul doute que sa gestion relève moins d’une volonté de « stopper le virus », que de renforcer sa dimension sécuritaire, en préservant la production. Et bien sûr, rien ne dit qu’une fois les risques redescendus, il ne prolongera pas ce moment sécuritaire, là encore pour de très « bonnes raisons », comme il l’a fait avec les prolongations répétées de l’état d’urgence depuis 2015 jusqu’à 2017 avec à la sortie une loi sur la « sécurité intérieure ».

Conclusion ? Le confinement général, qui est bel et bien le moyen de réduire la propagation du virus, fonctionne à la fois comme un alibi et une opportunité. Car en réalité, l’Etat n’applique pas un confinement général mais met en place un dispositif opérant un tri en fonction d’intérêts économiques et politiques. Il ne faudrait d’ailleurs pas voir de paradoxe entre le fait de mettre des amendes ou tabasser, au nom du confinement, et dans le même temps, imposer aux ouvriers de rester sur les chantiers. Au contraire, cela va ensemble : renforcer la ségrégation territoriale et le flicage des populations cibles d’un côté, et assurer la production de l’autre, c’est consolider les bases racistes d’une exploitation qui doit se poursuivre sans trop d’entraves. La focalisation sur les habitants de Saint Denis, de Barbès ou Château Rouge, n’est pas sans lien avec, par exemple, le maintien d’ouvriers sur des chantiers à Saint Nazaire pour construire des paquebots…Le flicage des premiers prend la forme d’une injonction prétexte (interdiction de sortir) qui est précisément ce qu’interdit le flicage des seconds, qui lui prend la forme inverse (obligation de sortir, pour produire). Ce n’est pas la même chose, les conséquences ne sont pas les mêmes, on pourrait en débattre longuement, mais ici l’essentiel est de noter que cela sert le même but.

Bref, triste à dire, mais ce moment particulier illustre des dimensions particulièrement saillantes de la relation dynamique entre classe et race…Peut-on espérer qu’il contribue à en avoir une meilleure compréhension, ou alors va-t-on assister, du côté de l’extrême gauche, à la répétition des mêmes impasses conceptuelles (classe = le « vrai » problème ; racisme = front « secondaire » ; avant tout « une idéologie » pour faire « diversion » etc) ?

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*il y a aussi des employés subalternes, des « indépendants » de statut (mais en réalité, salariés sans le nom, soumis à des pressions patronales) et pas que des ouvriers obligés à travailler. Je prends tout de même l’exemple du BTP car ici on voit carrément l’intervention de l’Etat pour forcer à bosser (ce sera d’ailleurs intéressant d’observer les divergences d’approches entre l’Etat et certains chefs d’entreprises).

Source de la photo originale : AFP / Ludovic Marin (17 mars 2020)