Sur la binarité coloniale homo/hétéro : une ébauche de réflexion

Ce texte peut être compris comme l’introduction d’une réflexion plus large que je souhaite mener sur les liens entre colonialisme et sexualité. Certaines des choses qui sont donc affirmées ici seront développées ultérieurement, le but de cette publication étant de proposer une nouvelle orientation à ces débats et d’en poser quelques prémices ici. 


Les analyses critiques de la modernité occidentale ont montré à propos de sexualité comment la colonisation européenne a imposé les catégories hétéro/homo au reste du monde. Il existait certes avant la colonisation des relations qu’on appellerait « hétéro » ou « homo » aujourd’hui. Celles-ci sont plus ou moins bien documentées en fonction des contextes (peuples autochtones des Amériques, Afrique noire, etc.) mais ce qu’il faut noter c’est qu’il est parfois difficile d’en comprendre le sens en dehors de notre formatage actuel.

Quoiqu’il en soit, ce que la colonisation européenne a imposé, ce ne sont donc pas des pratiques entre des personnes de même sexe par exemple, mais des façons de les concevoir à travers le prisme de la binarité hétéro/homo où l’individu ne peut être que ça,  et surtout où sa pratique sexuelle définit tout son être. Si la remise en question de ce régime sexuel homo/hétéro eurocentrique est crucial, il y a un biais  à éviter me semble-t-il : soumettre uniquement ou prioritairement les sexualités et genres minoritaires (« LGBT », « queer », etc) à cette critique et épargner les formes contemporaines d’hétérosexualité d’une analyse tout aussi explicite.

En effet, dans l’analyse de la modernité capitaliste et des transformations qu’elle a induite sur la sexualité, il ne faudrait pas isoler les sexualités minoritaires et ne penser qu’elles seules en sont le produit. L’hétérosexualité telle qu’elle est vécue aujourd’hui en occident, par blancs et non blancs, même de façon différenciée et bien sûr hiérarchisée, est aussi un produit de ladite modernité capitaliste : le nombre d’enfants, l’âge auquel on fait des enfants, les nouveaux rôles au sein du couple même si la hiérarchie perdure, l’hégémonie d’une conception romantique de l’amour, les transformations du marché du travail et les changements concernant la place des femmes dans la sphère productive, la multiplication des divorces, les nouvelles techniques de procréation (pas accessibles à tou.te.s évidemment), l’effet des migrations pour ceux que ça concerne etc etc. Ces transformations ne sont bien sûr pas uniformes en fonction de la race/classe, mais elles affectent tous les groupes sociaux.

Ce qui est gênant, ce n’est donc pas d’analyser les sexualités minoritaires et leurs expressions sociales et politiques (militantisme, visibilité, codes culturels, etc) comme des produits de la modernité occidentale capitaliste, car c’est effectivement le cas, mais c’est de concentrer la discussion sur elles. Cela contribue à les constituer en « problèmes » qu’il faut analyser, décortiquer or c’est déjà ce que fait l’homophobie occidentale qui est loin d’avoir disparue. Ce que l’on questionne, ce sur quoi on s’attarde, c’est ce qui est quelque part frappé d’illégitimité. En réfléchissant aux liens entre colonialisme et sexualité en se concentrant sur l’émergence des identités et politisations sexuelles minoritaires, cela renforce l’idée qu’elles, et en particulier elles, sont des « nouveautés », ce qui est vrai quelque part, mais cela maintient les formes hétérosexualités – qu’elles soient  bourgeoises, prolétaires, blanches, non blanches etc – comme des références, non questionnées, non problématisées et surtout complètement déshistoricisées. Pourtant, ces hétérosexualités aussi, dans leurs formes contemporaines et expressions sociales et politiques, possèdent une histoire et font figure de « nouveauté » également. Dans un monde homophobe, aisé est la tâche qui consiste à penser l’émergence de ce que est minoritaire, minorisé, délégitimé ou au moins toléré sous conditions. En revanche, ardue est la tâche qui consiste à dire cette chose : les hétérosexualités aussi ont émergé. Au-delà du caractère biologique de la reproduction pour procréer, ce qu’on appelle hétérosexualité, couple, famille, cela a émergé et la version que l’on connait est une version coloniale. Affirmer cela, en même temps qu’on parle de l’impérialisme des mouvements LGBT et queer européen change radicalement la donne et récèle un véritable potentiel critique.

Même si c’est sous la forme de l’homonationalisme que l’impérialisme sexuel occidental se montre le plus explicite aujourd’hui, c’est à dire le fait pour les occidentaux de s’arroger le droit de dire au monde entier comment ils devraient organiser leur société sur le plan sexuel notamment en imposant leur conception de l’homosexualité, la place que cela doit prendre etc, en réalité c’est le couple colonial binaire homo/hétéro qu’il faut attaquer politiquement et réellement, c’est-à-dire en accordant réellement du temps à décortiquer l’hétérosexualité produite par cette modernité occidentale, plutôt que simplement la mentionner formellement mais sans jamais s’adonner à cette tâche complexe. Critiquer uniquement l’impérialisme sexuel dans sa forme homo, LGBT, ou autre est une erreur qui ne participe en rien à combattre l’impérialisme, mais plutôt contribue à rester dans le jeu d’oppositions et de face à face qui profite à l’occident (même si c’est pour le critiquer avec virulence).

Il faut se rappeler d’une chose essentielle : l’hétérosexualité n’a pas besoin de se dire, de se nommer, d’être auto-revendiquée comme une identité pour être hégémonique, car elle est posée en norme. Cela crée un décalage entre les manifestations explicites d’homonationalisme de politiciens occidentaux qui ont besoin de se dire, de se proclamer pour atteindre leur but. Autrement dit, pour que que l’impérialisme sexuel dans sa version homo fonctionne il faut se déclarer explicitement pro homo, menacer de sanctions tel pays africain s’il ne change pas sa législations sur les homos etc. Par contre l’impérialisme dans sa version hétérosexuelle n’a pas besoin de s’annoncer à grand cri en tant qu’il est hétérosexuel, il suffit de dire, entre autres exemples, « les femmes africaines doivent faire moins d’enfants ». Parce que la reproduction a toujours été un enjeu dans le colonialisme ; pour le colon il s’agit de contrôler la sienne et enjoindre les femmes à faire plus d’enfants, et pour les colonisés contrôler également la leur mais en limiter le nombre d’enfants, d’où les épisodes répétés en différents lieux du colonialisme de stérilisations forcées sur des femmes africaines, caribéennes, autochtones, etc. Bien sûr, la critique de ces phénomènes existe, on en trouve qui sont excellentes, sauf par rapport au sujet qui nous préoccupe ici, force est de constater que je n’ai jamais lu qu’elles étaient présentées comme de l’impérialisme hétérosexuel occidental. Au mieux, on mentionnera la dimension patriarcale. Mais on ne nomme le type de sexualité que lorsqu’il s’agit c’est la version homo. Cela crée un biais dangereux. J’y reviendrai. L’impérialisme sexuel version hétéro c’est aussi, là encore sans avoir besoin de le dire comme tel, l’imposition de centres commerciaux dans les grandes capitales africaines, qui transforment les modes de consommation, créent des désirs assimilés aux formes de vie occidentales et donc au bout de la chaine, transforment les relations entre les familles, les hommes et les femmes. Cette extension du marché capitaliste est le vecteur le plus puissant de l’assimilation des populations du Sud aux modèles familiaux occidentaux hétérosexuels majoritairement, et homosexuels ensuite. Contrairement à ce qu’il prétend être pour se faire valoir par rapport aux pays du Sud, l’occident fonctionne encore sur une division capitaliste sexuée et hiérarchisée, patriarcale, du travail, de la vie de famille, bref, de la société.

Nulle revendication de ma part ici de minimiser l’impérialisme occidental dans sa version homosexuelle.  Simplement je défends fermement l’idée qu’il faut aller plus loin que la vision biaisée induite par une critique du seul impérialisme homo dit homonationalisme, impérialisme gay, etc. Notamment parce que politiquement il y a un coût à analyser en profondeur uniquement le côté « homo » de ce colonialisme : faire des homos l’incarnation de la modernité occidentale (c’est d’ailleurs le but même de l’homonationalisme…), et donc pour les homos non blancs l’incarnation de la trahison (ce que beaucoup intériorisent et soit s’en culpabilisent, soit se mettent à le revendiquer, l’homonationalisme étant là pour les accueillir à bras ouverts…), alors que ramener l’hétérosexualité dans le débat c’est voir comment nous sommes tous – de façon différente, avec des contradictions, antagonismes etc – le produit de cette machine de destruction et de transformations qu’est le colonialisme et son relais néocolonial. C’est à dire qu’il ne suffit pas simplement de dire que le colonialisme nous a tous assimilés et transformés « de façon générale » pour contrer ce biais dont je parle, mais il s’agit de pouvoir dire que c’est aussi en tant qu’hétérosexuels, issus de cette modernité capitaliste, qu’il y a eu assimilation, pour sortir cette construction-là de sa position de neutralité.


Publié le 26/06/ 2017. Version augmentée : 02/06/19.

Publicités