Néocolonialisme et Françafrique : décryptage de la mentalité de colons

Un article intitulé «  L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » est paru dans Le Monde aujourd’hui, 13 janvier 2017. C’est l’exemple même de l’article abjecte qui pue la mentalité coloniale. Vous pouvez le lire ici : http://bit.ly/2jg8Wmj

Parmi les choses immondes, on peut noter ceci :

– le titre pose une question d’une grande indécence (pour rappel « L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » ) mais qui est tout à fait rationnelle dans un monde encore colonial : l’Afrique nous est-elle encore utile ? Oui, alors ne la lâchons pas!

– les relations coloniales puis néocoloniales qui lient la France à l’Afrique sont romancées, normalisées, par exemple dans cet extrait :

« Pourtant, parmi les grandes nations, la France est, avec l’Angleterre, la plus proche – par l’Histoire, la langue et la géographie – de l’Afrique ».

Euh… D’où vient cette « proximité » ? N’est-elle pas le produit d’une histoire de domination ?! L’Angleterre et la France ne possédaient-elles pas les deux plus grands empires coloniaux d’Europe ? S’il y a « proximité » linguistique et historique c’est à cause de la violence coloniale. Or dans cet article, pas un mot sur la colonisation qui a créé ces « liens ». C’est à croire que la France et l’Afrique de l’ouest sont « naturellement » liées. Non, ce sont des liens mortels que la France et plus généralement l’Europe ont initié dans le sang.

– ensuite, on a droit à des pleurnicheries parce que la France est concurrencée en Afrique par d’autres prédateurs :

« Mais aujourd’hui, elle [La France] peine à définir une stratégie claire à l’égard du continent, à l’inverse d’autres puissances telles que la Chine, l’Inde, le Japon, voire l’Allemagne. Ces pays ont lancé des projets d’ampleur en Afrique, comme le Japon, qui prévoit d’investir 30 milliards de dollars (28,1 milliards d’euros) en trois ans. Paris peine à s’adapter à la nouvelle donne de la mondialisation. Pour autant, ce déclin n’est pas irrémédiable »

ou encore

« L’élection présidentielle de mai 2017 devrait permettre à la France de reprendre un rôle de précurseur en Afrique, dans l’espace francophone et en Europe pour retrouver la maîtrise de sa vocation universelle »

Vous vous rendez compte ?! C’est la mentalité de colons dans toute sa splendeur. « Vocation universelle », sérieusement ? « rôle précurseur » ?!

En gros, dans cet article ce sont des lamentations concernant le fait que la France n’est plus le prédateur numéro 1 de « l’Afrique francophone » et on insiste à ce qu’elle le redevienne au nom de sa « vocation universelle » (mission civilisatrice ?).

L’idée d’une « vocation », qui plus est « universelle » de la France est en plein de la logique coloniale du droit d’ingérence politique, économique et culturelle. Bref, cette prétention à incarner « l’universel » sensé donner tous les droits sur les Autres et leurs terres.

Qui a donné cette prétendue « vocation » à la France ? Quelle est donc la « vocation » de l’Afrique ? La dépendance éternelle à l’Europe d’abord, puis à ses concurrents d’Asie ?

Enfin, le paragraphe qui suit mérite aussi notre attention :

L’intégration de la verticale Afrique-Méditerranée-Europe sera un succès si l’Europe articule un plan Marshall pour le continent autour de quatre piliers fondamentaux : l’industrialisation, la transformation agricole, les infrastructures de transports et l’électrification de l’Afrique. L’électrification, est la priorité absolue, car cela conditionne l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la sécurité.

Il s’agit ici, malgré la raison avancée consistant à « aider » la population à accéder à de meilleures conditions de vie, à étendre les marchés européens (dans les domaines des transports, de l’industrie, de l’électrification etc), à transformer les économies traditionnelles pour les intégrer à l’économie de marché capitaliste, et donc à transformer les populations en salariés/consommateurs.

Vu les guignols néolibéraux qui ont écrit l’article, ce n’est étonnant que ce soit leurs points de vue. Mais je voulais quand même m’arrêter sur cet article pour montrer comment la logique néocoloniale peut s’exprimer en tout décomplexion, mais dans un langage qui n’est pas celui de l’outrance (comme Le Pen), du racisme biologique (comme Henry de Lesquen) ou de l’apologie explicite de la colonisation (comme Fillon).

Non, là c’est dans un langage feutré, recouvert du vernis du progrès, de l’amitié entre les peuples, du « développement ». Et ce que je trouve dommage, c’est qu’on s’énerve le plus souvent sur les manifestations très droitières du racisme (celles dont je parlais juste avant, Le Pen, Fillon etc), mais des propos de ce type devraient aussi, sinon plus, nous mettre dans une grande rage, nous africains et afrodescendants.

C’est l’exemple de discours  qui prône tranquillement la poursuite du pillage de notre continent d’appartenance proche ou lointaine et ça, ça me met plus en rogne que des excités d’extrême droite qui tweetent des horreurs négrophobes (qui sont graves certes ) mais qui sont assez exhubérantes pour être dénoncées, alors que le néocolonialisme de cet article passe en finesse. Le tout, publié dans un journal de gauche, et non pas dans Le Figaro, ou Valeurs Actuelles.

Vraiment, continuons à nous battre contre le néocolonialisme, en le dénonçant, en nous organisons, parce que c’est le cœur du problème. La négrophobie que nous subissons ici en France prend sa racine dans l’écrasement de l’Afrique.



 Source photo : http://larumeurmag.com/blog/2014/10/27/total-et-elf-bras-arme-de-la-francafrique-par-cameroonvoice-com/

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[Colloque 30/11/2015] Les approches anti-patriarcales ont-elles leur place dans les luttes décoloniales ?

Cet article est une version complète et  approfondie de l’intervention donnée le 30 novembre 2015 au colloque Luttes coloniales et décoloniales dans la France d’hier et d’aujourd’hui organisé par Sandeep Bakshi et Anouk Guiné à l’Université du Havre.



Le recours à des rhétoriques et des politiques en faveur des « droits des femmes et des homosexuels » comme modalités de stigmatisation et de marginalisation des descendants de colonisés, en particulier musulmans et/ou habitants des quartiers populaires, est de plus en plus débattu dans les mondes académiques et militants, tant il devient difficile d’ignorer ces processus. Dans ce contexte, et d’un point de vue politique, mon interrogation est alors la suivante : étant donné le rôle significatif qui leur est donné dans la production et la justification du racisme, les questions anti patriarcales au sens large, c’est à dire renvoyant à la condition des femmes cisgenres1 et des minoritaires en genre et sexualité2, ont-elles leur place dans la lutte décoloniale ?

J’ai évidemment une réponse à cette question que je formule essentiellement afin de prendre acte de la tension qui existe entre différentes approches, et parce que tout cela ne va pas de soi. Ainsi, même si je réponds sans ambage par l’affirmative, il est nécessaire d’examiner soigneusement les conditions de possibilité et de légitimité de ces questions au sein du combat décolonial, après avoir fait un rapide état des lieux des rapports de forces politiques en France. L’enjeu de cette présentation est donc de dresser un portrait de ce que peut inclure un espace intellectuel et militant décolonial prenant en compte la complexité des sujets de cette lutte – les descendants de colonisés – ce qui amène à penser une pluralité de stratégies, parfois concurrentes, du moins à première vue. En effet, comme c’est le cas pour d’autres combats, définir ce qu’est une lutte décoloniale, de même que définir la « réalité » censée expliquer l’émergence de cette lutte et la forme qu’elle doit prendre, sont des actes politiques en soi. Autrement dit, la définition de la lutte décoloniale est elle-même un enjeu de lutte. Il n’est pas de lutte décoloniale « naturelle » pas plus qu’il n’y a de simple « description » de « la réalité ». En politique, le descriptif et le prescriptif se confondent, qu’importe que l’on s’en défende. Voici donc exposé dans les lignes qui vont suivre le sens que je donne à l’idée de « lutte décoloniale » en général, mais aussi plus spécifiquement dans son rapport aux questions de genre, outils privilégié de l’hégémonie (néo)coloniale, bien qu’il ne soit pas le seul.


Etat des lieux des rapports de force politiques en France : tout sauf la race

a- Le refus de la race comme perspective analytique

Aborder la question raciale dans un contexte français c’est se heurter à des oppositions particulièrement féroces, même, voire surtout, dans les franges voulues les plus radicales et révolutionnaires du militantisme de gauche, tant la lecture en terme de « races sociales »3, est vue comme une hérésie à combattre sans relâches. Assumer de porter la question raciale, et d’un point de vue décolonial, a donc un coût qui n’est semblable à aucun autre dans le champ politique. Arrêtons-nous donc sur ce qui fonde la grille de lecture décoloniale que les franges majoritaires des gauches combattent.

Se situer dans une perspective décoloniale signifie partir de l’idée de Fanon, selon laquelle il existe une division fondamentale entre d’un côté une zone d’être, où sont rangées les populations racialisées comme supérieures, vues comme « humaines », appartenant à la civilisation, au progès, et de l’autre une zone de non être, où sont rangées les populations racialisées comme inférieures, vues comme sous humaines ou non humaines, réduites à la barbarie, à l’obscurantisme4. Cette perspective a un pouvoir explicatif qui a l’avantage de faire ressortir des éléments qu’une lecture strictement anticapitaliste et « color blind » ne permet pas entièrement de comprendre et donc en montre les limites, d’où la hargne d’une extrême gauche empêtrée dans son ethnocentrisme.


Loin d’être une réalité éternelle, et encore moins biologique, cette division fondamentale dont parle Fanon relève d’un processus matérialisé au travers d’un système esclavagiste ayant joué un rôle central dans la formation du capitalisme et au travers de la conquête coloniale la plus étendue dans l’histoire humaine. Il s’agit de la conquête européenne dont les rapports de dominations Nord/Sud actuels sont en grande partie un héritage.

Si à l’échelle internationale, cette division est incarnée par les politiques des institutions qui fondent l’entité « Occident » (FMI, OTAN, UE etc) et dont la finalité est la poursuite de la dépossession des ressources du Sud, à l’échelle d’un pays du Nord, elle prend la forme de ce que les leaders du Black Panther Party ont appelé un « colonialisme intérieur », également nommé « racisme systémique ». Il s’agit de l’ensemble des mécanismes de reproduction sociale s’assurant de la position subalterne des descendants de colonisés, appartenant majoritairement au prolétariat le plus fragilisé. Cela passe entres autres par des discriminations massives et une stigmatisation médiatique et politique continue, et particulièrement vive dans le contexte actuel.

b- Le refus de la race comme point de départ d’une activité politique


Comme déjà évoqué, le genre et la sexualité sont mobilisés, aussi bien par le pouvoir que par des militants, autant dans la production que dans la justification de cette domination. En effet, tenir des populations pour « plus sexistes et plus homophobes » amène à banaliser le racisme systémique et l’impérialisme qu’elles subissent. Pour la construction de l’homophobie comme problème des quartiers populaires en France, il y a le travail de mémoire réalisé par Elena Avdija en 20115, qui décortique la production par SOS homophobie de statistiques biaisées sur les « banlieues » et « l’homophobie ». Elena Avdija alors passé en revue en particulier le travail entre 2004 et 2008 d’une commission à l’intérieur de SOS homophobie qui s’appelle « Groupe banlieues », et analyse l’usage politique et la reprise dans les médias de données qui s’avéraient fausses comme le chiffre des 46% d’agressions homophobes qui auraient lieu en banlieue. Je n’ai pas le temps de détailler ici, mais par exemple elle montre qu’en 2005 seuls 3% des témoignages d’homophobie reçus par l’association concernaient les banlieues, sauf que le rapport annuel consacrait un chapître entier à la banlieue au nom, je cite, « de ses caractéristiques propres » selon l’association. Il s’agit là du processus baptisé homonationalisme. Un mécanisme similaire, et ayant des racines historiques bien plus anciennes, ciblant là encore particulièrement ladite banlieue et les musulmans, existe concernant le sexisme et a été maintes fois décrit.


Il y a aussi un procédé qui consiste au nom du féminisme ou de la lutte contre l’homophobie à s’opposer systématiquement à tout événement antiraciste (meeting du 6 mars 2015 contre l’islamophobie6, Marche de la Dignité, et tant d’autres), parce qu’il y aurait des sexistes, des homophobes (et des antisémites, mais je ne développerai pas ce point cette fois). Pourtant il n’existe à ce jour aucune tribune féministe appelant à ne pas se rendre aux manifestations du 1er mai à cause du racisme présent à gauche, ou même du sexisme, de l’homophobie ou de l’antisémitisme. Preuve qu’il s’agit moins de critiquer des contenus politiques problématiques (sexisme, homophobie, antisémitisme) que de signifier aux populations de la zone de non être qu’elles ne sont pas les bienvenues sur le champ politique dont les frontières sont tenues par les populations de la zone de l’être, seules à même de délivrer ou pas un droit d’entrée.


Conditions de possibilité/impossibilité et de légitimité/ illégitimité de ces questions au sein du combat décolonial

En vertu de ce contexte particulièrement défavorable à l’antiracisme – mené par les premiers concernés, ce point est important – il y a un enjeu en France à forcer la porte du politique et de l’université avec des mobilisations et productions où la race, en tant que catégorie d’analyse, est centrale. C’est une position que je défends farouchement. Seulement, là où il peut y avoir divergence, et où je me situe en zone de tension, c’est quant au fait de savoir si « central » sera ou non synonyme « d’exclusif » pour tous les non blancs sans aucune autre possibilité, définitivement, ou pour l’instant, au nom de ce contexte, ou de ce que devrait être la lutte décoloniale. Par exemple, « décolonial », est-il synonyme de « antiraciste », de « race », ou alors renvoie-t-il plutôt à une manière de regarder l’ensemble des questions qui concernent les descendants de colonisés ? Si on choisit la première option, la dimension exclusive de la race est évidente. Si on choisit la seconde option – c’est mon cas – les choses se compliquent et ce sont toutes ces complications que je vais aborder désormais. Et on comprendra,  je l’espère, en quoi, ce choix n’est pas motivé par une quelconque fantaisie, mais par la volonté de s’attaquer à des problèmes concrets dont le non traitement, plutôt que de favoriser la lutte décoloniale, nuit à celle-ci (ou à des pans de celle-ci) comme je tenterai de le démontrer.

a- La dépolitisation de l’intersectionnalité en France


Concernant l’articulation des rapports sociaux – toujours réduite à l’intersectionnalité7 – elle a été popularisée en France par l’université – et donc un milieu d’élite – et dans le champ militant principalement blanc, elle a été comprise comme la légitimation d’un impératif de « convergence des luttes ». Or, entre groupes marqués par des rapports de domination, et notamment une division fondamentale comme celle théorisée par Fanon, « convergences des luttes » veut dire imposition de l’agenda du plus fort au plus faible8. Il faut aussi critiquer une vision de l’intersectionnalité où les relations interpersonnelles sont mises au même plan que la violence d’Etat, ce qui conduit à faire disparaître petit à petit l’aspect systémique des oppressions et à ne plus penser l’Etat et la violence institutionnelle comme des priorités à combattre. De même, un autre usage problématique consiste à ne plus articuler des rapports de domination, mais à articuler des identités, ou pire, de les penser comme des additions  » femmes + racisées = plus opprimées » , ce qui nuit grandement à la compréhension des mécanismes de domination. En effet, plutôt que de penser en terme de « plus d’oppressions », il me semble que l’intersectionnalité permet de penser les ajustements plus complexes qu’induisent certaines positions rendues invisibles dans les grands mouvements sociaux. Mais la plus grande invisibilité, n’est pas toujours synonyme de plus grosse difficulté. C’est le cas parfois, d’autres fois non. Cela renvoie surtout au fait que certaines questions, prioritaires ou secondaires, ne sont pas traitées, ce qui a des conséquences sur la capacité des luttes à pouvoir être mobilisatrice (en effet, qui est prêt à donner son énergie dans des luttes où l’essentiel de ce qui l’affecte n’a aucune place ?).

Quoiqu’il en soit, additionner les oppressions est impertinent – cette critique a été de nombreuses fois formulées dans le monde anglophone – notamment parce qu’encore une fois on perd de vue la violence systémique et on se replace dans une dimension relationnelle. Cela conduit à essentialiser des phénomènes, occulter leur dimension matérielle. Cela est sûrement dû au fait que, comme le suggère Danièle Kergoat, dans la trilogie « sexe, race, classe », la classe fait souvent figure de « citation obligée », mais en réalité il s’agit surtout d’articuler race et genre. Un autre problème est la trop forte prégnance du référent américain amenant donc à faire des analysées décalées sur le fonctionnement du racisme en France (même si de plus en plus d’activistes afroféministes ou de réseau font émerger une compréhension de l’intersectionnalité à partir d’enjeux locaux), et il y a aussi le fait d’exclure par principe les hommes non blancs (donc les plus incarcérés, et discriminés à l’emploi9; bien que le racisme ne s’y réduisent pas, mais tout de même..), sûrement à cause de l’idée implicite selon laquelle « genre = femmes » ce qui revient à partager avec les antiracistes androcentrés l’autre face de la même médaille qui consiste à faire les jeux olympiques de l’oppression entre les hommes et les femmes non blancs, plutôt que de penser dans une juste mesure le racisme dans sa dimension genré, c’est à dire en tant qu’il affecte de manière spécifique les hommes d’un côté, et les femmes de l’autre.

Il est vrai qu’on a beaucoup plus réfléchi dans l’antiracisme au vécu du racisme en tant qu’hommes, les femmes étant souvent pensées comme victimes du racisme par procuration, c’est à dire victimes parce que leurs hommes sont victimes et se vengent sur elles; vision très limitée et qui nous freine grandement. Notamment, parce qu’elle contribue en fin de compte à invisibiliser la violence des hommes dominants. En effet, si c’est l’expérience de la prolétarisation et de la racialisation négative qui rend violent envers les femmes, comment expliquer la violence des hommes blancs bourgeois ?

Les vécus d’hommes et de femmes non blancs ne sont pas symétriques. Si la violence  qui s’abat sur les hommes est essentiellement policière, judiciaire, carcérale, celles sur les femmes va d’un continuum entre le foyer et la justice. Le contrôle, les pressions, et les crimes sur ces dernières sont surtout concentrées dans la sphère « privée ». Le foyer tue les femmes, qu’elles quelles soient. Les hommes doivent être à l’extérieur pour mourir. Il y a donc tout un travail à faire pour penser la condition des femmes non blanches, non pas seulement comme dommage collatéral, mais comme directement sujet de la violence d’Etat et du capital (puisque c’est celui-ci qui les maintient dans la sphère reproductive du foyer où elles subissent beaucoup des violences sexistes). Mais combattre cette vision ne justifie pas non plus, de tomber dans l’extrême inverse qui consiste à faire des hommes non blancs des « dominants » dans l’absolu10 ce que les indicateurs statistiques des sciences sociales sur les hommes immigrés ou descendants d’immigrés contredisent radicalement.

b- Usage de l’intersectionnalité contre les dispositifs hégémoniques


Peut-on réduire l’articulation des rapports sociaux aux travers que je décris dans le paragraphe qui précède ? Cela fait des années que des féministes non blanches, qu’elles se disent matérialistes, décoloniales, afroféministes, musulmanes, ou d’autres milieux avec par exemple le FUIQP qui commence à aborder ces sujets11, utilisent ce procédé contre les dispositifs hégémoniques, avec des argumentaires et des actions concrètes pour la solidarité avec les hommes non blancs contrairement aux féminismes racistes de type Ni Putes Ni Soumises, la mise en avant de l’urgence d’une politisation de l’antiracisme autour des premiers concernés, le rappel de la nécessité de l’autonomie etc,  comme en attestent différentes productions, mobilisations, événements, contre le fémonationalisme, ou l’homonationalisme, et la présence de collectifs féministes racisées et notamment des quartiers populaires dans le MAFED (LOC’s, Mwasi et Femmes en lutte 93).


Un appel pour se rendre à la Marche de la Dignité a même été écrit par des féministes, queer et trans non blanc.he.s précisément contre la diffamation fémonationaliste et homonationaliste que subissait la marche. La stratégie était simple : mobiliser celles et ceux des non blanc.he.s que lesdits fémonationalismes et homonationalismes tentent de séduire en leur montrant que de notre point de vue, leur place était à la Marche de la Dignité, notre devenir étant indissociable de celui de l’ensemble des non blancs, qu’importe leur genre ou sexualité. Et c’était aussi pour affirmer une solidarité féministe, queer et trans avec ces hommes non blancs, premières victimes des crimes policiers12, que la propagande d’Etat (reprise par des féministes et LGBT blancs) insiste à nous présenter comme nos ennemis principaux. Ainsi au lieu d’y voir une « diversion », qui veut faire preuve de complexité peut voir dans l’affirmation d’une présence féministe, queer et trans non blanche à la Marche de la Dignité, un triple signal chargé de sens : 1) envers les non blancs se reconnaissant dans les mouvements féministes et LGBT hégémoniques et qui ont intégré les lectures racistes sur nos communautés, 2) envers les autres non blancs, la majorité, qui ne voient des homos et queers, que lorsque ceux-ci participent à l’homonationalisme et se font les complices du racisme, d’où l’intérêt de visibiliser autre chose, car la visibilité uniquement par l’homonationalisme a un coût très fort, et 3) envers ceux des blancs qui préfèrent nous voir dans les rangs de Ni Pute Ni Soumise, ou sur les plateaux télés pour raconter « l’homophobie dans les banlieues », n’attendant de nous que la confirmation de leurs thèses racistes.

Il est donc bien question ici de stratégie politique. Ce n’est pas réservé qu’aux antiracistes ne traitant pas les questions spécifiques. Les mobilisations de féministes, queer et trans non blancs portent donc en elles l’échec des projets fémonationalistes et homonationalistes dès lors qu’elles affichent fièrement la rupture avec le rôle qui leur est assigné. Voilà pourquoi il est très étrange, en plus d’être néfaste, que des antiracistes les considèrent comme leurs ennemis plutôt que de voir en eux des alliés même lointains, spécialisés sur des dimensions spécifiques du racisme, pouvant intervenir d’une manière que eux ne pourraient pas. En effet, les antiracistes sont inaudibles auprès de tous ceux des non blancs qui ont intégré le projet raciste de l’émancipation par l’assimilation. En revanche, voir des personnes vivant les mêmes oppressions faire des choix politiques radicalement différents peut ouvrir une brèche dans laquelle on peut faire entrer l’antiracisme. Dans ma propre expérience, je sais de manière très concrète que critiquer les mouvements LGBT hégémoniques en étant trans, m’a rendu audible sur la nécessité d’une lutte antiraciste radicale auprès de noirs qui n’aurait jamais pu y consentir avec des discours soit homophobes de type classique (« l’homosexualité est une déviance »), soit leur expliquant qu’ils sont aliénés à l’occident s’ils se reconnaissent comme homosexuels ou trans.

Le féminisme et l’articulation des rapports sociaux n’ont donc pas des sens ou fonctions univoques et homogènes. En France, il y a par exemple un usage majoritaire du marxisme et de la lutte des classes, pour invisibiliser les problématiques décoloniales. Il n’est pas très difficile de voir que l’usage du marxisme en soutien des luttes décoloniales est extrêmement minoritaire. Est-ce pour autant que le marxisme, ses grilles de lecture et ses apports doivent être entièrement jetés à la poubelle ? Bien sûr que non. Doit-on alors entièrement mettre de côté l’articulation des rapports sociaux ? Il est douteux que des mésusages d’un concept – les concepts n’étant que ce qu’on en fait – conduisent à appeler à son rejet total. Surtout que concernant l’intersectionnalité, ou la consubstantialité, il s’agit de procédés qui sont très jeunes, en tout cas en France. On peut même dire qu’ils sont encore en période d’essai (comparativement au marxisme ou au féminisme bien plus anciens par exemple) donc leur avenir n’est pas scellé. Je suis donc d’avis que l’enjeu principal est de se battre contre l’impératif de convergence des luttes et pour le droit de poser la question du racisme sans avoir à donner des gages féministes ou autres.

Ce qui permet à l’intersectionnalité de ne pas servir à noyer la question raciale, c’est je pense d’insister sur la métaphore fondamentale de Fanon entre zone d’être et zone de non être dont la pertinence est illustrée par le fait même que ce soit particulièrement la question raciale qui soit aussi polémique. Il y a bien des divisions de genre, classe, et sexualité dans la zone d’être, donc entre populations racialisées comme supérieures, mais ces conflictualités sont par exemple représentées dans les champs politiques avec beaucoup plus de légitimité que la question raciale. Le genre, la classe, subissent beaucoup d’attaques, mais surtout venant des droites et autres courants réactionnaires. Concernant la question raciale, c’est l’ensemble du champ politique qui s’y opposent. Ainsi dans ce contexte, si articulation des rapports sociaux il y a, elle doit se penser dans chaque zone d’être et de non être séparément, mais pas en mélangeant les deux. Ça casse de fait l’idée qu’il y aurait une condition féminine, ou homosexuelle, ou autre universellement partagée et empêche les ingérences de la zone d’être  (blancs) dans les affaires de la zone de non être (non blancs) 13. Ainsi, par exemple, les hiérarchies de genre dans la zone d’être (blancs) ne sont pas celles la zone de non être (non blancs), et demandent des traitements radicalement séparés, contextualisés. Politiquement, cela peut se traduire par l’outils bien connu qu’est la non mixité, aussi bien sur le plan de la composition des collectifs, que sur les objectifs, priorités et modalités de lutte.

Sortir des abstractions : nos vies sont plus importantes que le purisme politique

a- Entre fémonationalisme et réalités du patriarcat : sortir de l’impasse

Contre la mise en avant de la question des femmes de l’immigration qui est tout le temps posée sur la place publique dans le but de nuire, et parfois même à l’intérieur des communautés mais en reprenant les logiques dominantes, je crois qu’effectivement on doit réaffirmer certains points. La race et la classe sont comme les contours de l’existence de tous les non blancs, hommes et femmes, et le genre et la sexualité ce qui régule les rapports à l’intérieur de ces contours. En effet, c’est la race et la classe qui déterminent la position sur le marché du travail, dans quel quartier tels groupes vont vivre, à quelle école délabrée les enfants auront accès etc. Le genre et la sexualité, sont des manières spécifiques de vivre à l’intérieur de ces conditions matérielles. Donc oui, il n’est pas possible de régler la question du sexisme subi par les femmes non blanches, si effectivement les groupes non blancs demeurent prolétarisés et racialisés comme inférieurs. Donc les injonctions à l’émancipation des femmes, à la libération sexuelle universelles sont abstraits, et surtout nuisibles.

Mais ne pas pouvoir régler une question ne signifie pas qu’on ne peut pas en traiter les effets immédiats. Cette distinction pour moi est fondamentale. Une lutte décoloniale a pour but de régler la question de la modernité eurocentrée qui justifie le pillage du Sud par le Nord et le racisme systémique. Mais ce n’est pas pour ça qu’il n’est pas possible de traiter les effets immédiats d’un de versants de cette modernité qui est le patriarcat. C’est pourquoi on ne peut réduire ce dernier aux injonctions de l’extérieur pour nuire.

Par exemple en quoi ce serait anti décolonial que des femmes non blanches et migrantes puisssent avoir accès à des ressources psychologiques, matérielles après un viol ou des violences conjugales, en passant par des structures où ce sont des femmes de leur condition qui les acceuillent, à la place des ressources féministes traditionnelles où elles peuvent subir des violences de classe, racisme, et où leur présence sert à valider les thèses les plus culturalistes ? En quoi cela empêche-t-il de rejoindre les hommes pour mener une lutte commune contre le racisme ? Qui a déjà eu l’occasion de connaître les foyers pour femmes sait qu’il n’y a pas que des femmes blanches. Que ce sont des lieux manquant de moyens, surpeuplés, pas adaptés au public faible en ressources et capitaux, et où le culturalisme (et donc le racisme) règne souvent comme grille d’analyse, ce qui vient ajouter à l’horreur des violences subies, la violence de race et de classe.

Imaginer un fonctionnement avec des structures communautaires et alternatives dans la prise en charge des violences conjugales et les médiations, lorsque celles-ci sont souhaitées, est assez énorme. Se pose en effet toujours la question de l’application possible ou non des idées, mais s’interdire de réfléchir à certaines questions parce qu’il est « trop tôt » n’est clairement pas plus pertinent. On aime prendre exemple sur les Etats-Unis et la manière dont les luttes de race ont été et sont menées, mais ces mêmes luttes de race ont vu en leur sein un développement de structures, non institutionnelles, autogérées et communautaires pour traiter les violences de genre. INCITE! en est un très bon exemple. Ce sont des choses longues, difficiles, qui ne peuvent pas mobiliser tous les acteurs d’une lutte, mais que certain.e.s s’y emploient est salutaire et on voit difficilement comment la lutte décoloniale ne pourrait pas en sortir grandie.


Je comprends la peur de mobilisations qui renforcent la stigmatisation et la criminalisation des hommes musulmans, des quartiers populaires, et non blancs plus généralement, surtout en France après le traumatisme Ni Putes Ni Soumise. Mais je pense qu’en stigmatisant dans la zone du non être, c’est à dire entre non blancs, la légitimité pour les femmes non blanches de s’organiser ponctuellement entre elles sur des problématiques de genre, ça laisse tout l’espace du traitement  des violences de genre au féminisme hégémonique raciste. L’espace décolonial ne peut opposer uniquement des discours à cela. Je pense que l’on doit accepter que dans certaines trajectoires, les violences de genre sont centrales, et pour certaines femmes non blanches (comme pour des minoritaires), cela peut être inaudible de leur dire qu’elles n’ont pas d’autres choix que lutter exclusivement sur la race. Autrement dit, tout comme pour les homos et trans non blancs, ce n’est pas en ayant de tels discours que l’on va attirer à rejoindre la lutte décoloniale. Parfois même, c’est à travers le féminisme non blanc, en rupture avec le féminisme hégémonique que certaines personnes non blanches se forment à la lutte antiraciste, puis décoloniale qu’elles n’auraient pas rejointe dans sa forme généraliste. Donc le féminisme non blanc est parfois une porte d’entrée pour la lutte décoloniale. Le fait que toutes les femmes non blanches n’aient pas besoin de ces espaces entre femmes, sur des questions de femmes, ne veut pas dire que cela n’a pas d’intérêt pour certaines d’entre elles. De plus, les individu.e.s peuvent avoir des engagements multiples…

Par ailleurs il est temps d’opposer une réponse à l’argument asséné comme une parole d’évangile voulant que les femmes non blanches seraient beaucoup moins portées à être féministes que les blanches, en raison de leur condition raciale. Premièrement rappelons que les femmes non blanches, comme les non blancs en général, sont très minoritaires numériquement en France. Pour prouver avec exactitude que les femmes non blanches mobilisent moins le féminisme, il faudrait prouver que proportionnellement elles sont moins nombreuses que les femmes blanches dans cette lutte. Or, si effectivement il y a plus de femmes blanches dans les mouvements féministes en nombre total, on ne sait pas si elles sont plus nombreuses parce qu’il y en a plus en France, ou parce que proportionnellement elles ont plus tendance à rejoindre les rangs du féminisme. Si on prend le cas des femmes noires, le CRAN estime qu’il y a environ 3 à 5% de noir.e.s en France, donc disons une moitié de femmes, c’est à dire très peu de femmes noires sur la population totale. On pourrait donc même retourner l’argument initial sur « les femmes non blanches qui mobiliseraient moins le féminisme » en disant que malgré une population noire si minoritaire en France, il y a beaucoup de femmes noires dans les milieux féministes ! Le raisonnement pourrait être repris en remplaçant « noires » par « immigrées ». Pour le peu qu’elles sont en France, leur présence dans ces milieux peut être considérée comme relativement importante.

A l’inverse désormais, il y a-t-il tant de femmes blanches dans le féminisme, par rapport à leur nombre total en France …? On peut affirmer sans trop de risque que le féminisme comme engagement social est mobilisé minoritairement par les femmes blanches, c’est à dire qu’au regard de leur nombre total en France, il n’est pas sûr que celles qui sont féministes, soient si nombreuses (même si certaines ont des positions de pouvoir, ce qui est lourd de conséquences il est vrai sur la manière dont sera perçu le féminisme dans l’opinion publique). De même, la solidarité envers les hommes de sa race/classe est-ce une spécificité des femmes immigrées ou descendantes de l’immigration, ou des femmes prolétaires ? Les Elisabeth Levy, Natacha Polony, Marcela Iacub, Christine Boutin et tant d’autres sont là pour nous rappeler quotidiennement que du côté des femmes blanches aussi, et en particulièrement du côté des femmes blanches bourgeoises, les solidarités de race/classe prévalent sur celles du genre. Quelle conclusion en tirer ? Qu’on ne peut pas en faire une spécificité des femmes non blanches. Que cela en dit moins sur ces dernières et leur « agir » militant qui serait forcément antiraciste et pas féministe en comparaison avec les femmes blanches,  mais plus sur le féminisme qui est une ressource plus difficilement mobilisée que d’autres. Peut-être parce que contrairement aux dominations de race/classe qui concernent les prolétaires et les non blancs dans des lieux de travail, dans des quartiers d’habitation, c’est à dire dans des contextes où ils développent des modes de sociabilité spécifiques dans lesquelles les solidarités peuvent naître, les femmes vivent leur domination en tant que femmes de manière atomisée dans l’isolement des foyers, des charges et responsabilités en tant que mères et épouses, ou mères isolées, par exemple ?14 Cette réflexion fait toucher à des questions de théories politiques qui renvoient à ce que j’évoquais plus haut à savoir la place de la race/classe d’un côté comme dimension englobante et au genre/sexualité comme modalités par lesquelles on vit le cadre race/classe. Et cela a forcément des implications très profondes : par quel levier est-il possible de faire bouger les choses ? Les luttes de type race/classe ont-elles (malgré leurs différences et leur grosses conflictualités) un rôle spécifique qui les différencient de celles mobilisant le genre et la sexualité ? Etc.


Quant à l’argument : « il n’y a pas de féminisme dans les quartiers » on pourrait répondre avec une boutade qu’il n’y a pas non plus une foule de groupes qui se revendiquent de la lutte décoloniale dans les quartiers populaires…On me répondra que le mot « décolonial » n’a pas besoin d’être prononcé pour que les luttes menées reflètent les idéaux de la lutte décoloniale. Pas très difficile alors de voir que le raisonnement peut être appliqué au féminisme… Mais surtout c’est faux. Je vous invite à suivre par exemple le groupe Femmes en lutte 93 qui fait un travail avec des femmes de l’immigration et se revendiquent féministes, tout en étant en lien avec des problématiques plus générales, non féminines, sur l’immigration et les quartiers populaires. Et au-delà de l’appellation « féministe », il faut savoir qu’il y a tout un tissu invisible d’autres femmes en luttes (qui parfois refusent volontairement la visibilité médiatique, c’est important de le souligner), sur des questions variées, générales aux quartiers populaires ou concernant spécifiquement les femmes, mais qui sont ignorées dans les analyses car pas intégrées ni dans les débats universitaires, ni dans le champ médiatique (Exemple : Femmes dans la cité à Stains présentant son action de la sorte :  « Accompagnement des femmes dans leur parcours d’insertion sociale et professionnelle. Agir contre l’isolement des femmes. Lutter contre les discriminations. Informer sur tous les droits des femmes »; Lire également Femmes des quartiers populaires en résistance contre les discriminations (2013)) . Donc non il n’y a pas d’évidence tombant du ciel à ce qu’en soi, dans la lutte décoloniale le militantisme des femmes consiste à ne militer que sur le racisme, et cela n’est pas non plus une vérité historique. C’est une des réalités possibles et nécessaires, mais pas la seule. Par ailleurs, il est nécessaire de rappeler que les quartiers populaires sont des zones dans lesquelles se concentrent un grand nombre de mères isolées, pauvres. Penser une politique à destination des quartiers populaires qui envisagent donc les femmes uniqueme comme épouses/conjointes, et donc comme simplement dommage collatéral comme déjà évoqué, est forcément limité.

Quel intérêt puis-je avoir en tant qu’homme trans à m’employer à de telles réflexions et à défendre de telles idées ? Là encore les choses sont très simples : l’expérience du fait minoritaire m’a fait voir qu’on ne gagne rien à vouloir brider les mobilisations spécifiques au nom de l’intérêt général. Et il me semble que toute personne qui a fréquenté un temps soit peu les milieux féministes peut témoigner avoir vu des femmes (de même que des queers, des trans) qui arrivent dans ces milieux en ayant la haine de leur communauté, en raison de parcours violents sur le genre et la sexualité, et qui trouvent dans ces milieux une légitimité et une attention sur ces points, une reconnaissance qu’elles n’auraient pas eu dans l’antiracisme, mais qui au fur et à mesure de fréquenter des féministes très radicales sur la race, reviennent sur leur vision des choses, recontextualisent les violences subies, politisent de plus en plus la violence d’Etat parfois moins « proche » mais bien plus déterminante. Cette prise de conscience peut évidemment arriver dans d’autres contextes, avec d’autres parcours… Mais la récurrence de ce type d’évolutions dans les milieux féministes non blancs, me laissent penser que ces milieux fonctionnent comme des portes d’entrée vers l’antiracisme pour celles et ceux qui n’y seraient pas allé.e.s directement. En effet, face à ces personnes, s’il s’agit de dire qu’elles sont féministes parce qu’aliénées et pour plaire aux blancs – et pas en raison d’un parcours, de violences subies, ce qui est un comble – l’efficacité est proche de zéro, et la lutte décoloniale est perçue comme une lutte qui ne concerne pas les gens qui s’intéresse au genre. Résultat celles qui n’ont pas pas l’intention d’abandonner le genre ne mobilisent pas ou peu la race. Nous y perdons tous car les populations qui sont la cible du fémonationalisme (et de l’homonationalisme comme nous le verrons dans le paragraphe qui suit) sont des enjeux cruciaux et des armes puissantes pour le pouvoir, et contribuer à leur donner envie de rompre avec les mouvements féministes et LGBT hégémoniques, et de pratiquer une politique de rupture réelle, n’est pas une tâche à négliger. C’est pourquoi plutôt que de discréditer la demande, il faut proposer d’autres offres que le féminisme raciste : un féministe non blanc en rupture avec les logiques hégémoniques.

B – Penser la matérialité des oppressions affectant les minoritaires en genre et sexualité


Sur la sexualité, il faut combattre l’homonationalisme, l’injonction au coming out, et l’imposition de catégories occidentales. Mais la discussion ne s’y réduit pas. Il existe une oppression sexuelle matérielle, qui n’est pas une question identitaire. Les pratiques réelles des individus ne sont pas importantes. La question en revanche, si on veut penser en terme de rapport social de sexualité, est simple : qui est affecté.e négativement dans sa vie parce que assigné.e à ce qui est vu comme une « déviance » du point de vue de la sexualité ? On ne peut pas réfuter ces questions sous prétextes que des personnes ne s’identifient pas aux catégories occidentales, dans la mesure où beaucoup n’ont pas besoin de s’y identifier pour y être assignés à cause d’une « visibilité » de ce qui est vu comme une « déviance ». On ne peut donc pas penser le fait minoritaire sur ces sujets à partir de ceux qui, qu’importent leurs pratiques et identifications réelles, sont des hétérosexuels socialement. C’est à dire des gens qui peuvent effectivement se passer de toute politisation sur ces questions parce qu’ils ne sont jamais perçus comme homosexuels.

Même lorsqu’on n’adhère pas soi-même au régime classant la sexualité de manière dichotomique sous le modèle de l’hétérosexualité/homosexualité, le rapport social dans un contexte donné, ici la France, est déterminant dans l’expérience de la violence sociale, ou le fait d’en être épargné. Une question politique ne peut donc pas être réfutée ou valider à partir de l’expérience de ceux qui n’ont pas le problème ! Pour être encore plus clair : les personnes qui ont des pratiques de même sexe mais qui ont le privilège de ne jamais être perçu comme homosexuel ou tout simplement « déviant », parce que leur hexis corporelle, leur goût, leur « façon d’être », aux yeux des autres, ne soulèvent aucune suspicion ne peuvent pas être celles à partir desquelles on pense les questions sexuelles ! C’est bien celui ou celle qui vit l’assignation et qui ne peut échapper à ses effets concrets qui a son mot à dire, pas celui ou celle qui peut vivre sans que cela ne soit un problème. Or pour l’instant, la pensée décoloniale en France s’est appuyée sur ce sujet épargné par ce type de violence sociale, pour réfuter la légitimité de la politiser, en plus de s’être concentrée quasi exclusivement sur la question identitaire. Encore, une fois, c’est un comble. De plus, comme autre enjeu non identitaire et bien crucial, on peut citer par exemple vulnérabilité des populations opprimées qu’importe leurs identités, au VIH (voir le travail d’Act Up sur les liens entre oppressions et contamination), et une forte proportion de non blancs dans ces catégories. Il se pose aussi la question de l’accès au soin. Que ces questions ne puissent pas être portées par tous au sein de la lutte décoloniale, n’est pas une raison pour disqualifier ceux qui s’y emploient. En quoi ce ne serait pas décoloniale que se développent des ressources communautaires faisant de la prévention VIH adaptée, dénuée des préjugés racistes des mouvements LGBT et de la fonction politique homonationaliste à laquelle ils servent ?

Enfin pour les trans, le raisonnement est similaire. C’est une oppression matérielle. La question du coming out est hors sujet pour les transidentités qui s’accompagnent de modifications physiques, puisqu’elles se voient et ne sont pas des identités mais des faits. Là encore, on voit l’impertinence d’une pensée par l’identité. Ce sont des situations où on n’échappe pas aux conséquences matérielles de la transgression. La sociologie naissante de la transphobie avec des chercheurs comme Karine Espeira et Arnaud Alessandrin, permet d’appréhender le phénomène de grosse marginalisation sociale des trans. Articuler cela à la question raciale et vous trouver un grand nombre de trans non blanches contraintes aux économies parallèles liées à la prostitution (économies très criminalisées, risques VIH, etc), et des hommes trans non blancs au chômage, entre autres, car désormais dans la position de l’homme non blanc (plus discriminés au travail), mais sans les mêmes ressources communautaires, puisqu’il s’agit de trans. Aussi c’est un angle à développer: la transphobie est une des manifestations du besoin pour le capitalisme et en particulier le marché du travail, d’avoir une division sexuée claire et normée, d’où l’expulsion massive des trans du marché du travail légal. Je ne vois pas en quoi il s’agit d’un questionnement identitaire, ou de traitre à la lutte décoloniale.


Souvent, un argument mobilisé comme preuve de la « non politisation » de ces questions par les descendants de colonisés c’est l’absence de mouvements, queers, trans dans les quartiers populaires. Cet argument ne tient pas : les oppressions trans et sexuelles ne sont pas des oppressions territoriales (un trans est généralement le seul dans son quartier et à 1000 km à la ronde…). Ensuite les trans et minorités sexuelles sont très minoritaires numériquement. Donc les mouvements qui traitent ces questions n’ont pas vocation à être des mouvements de masse, mais à s’intégrer dans des mouvements de masse. En quoi cela diminue leur valeur et leur importance dans la vie des populations qu’ils ciblent ? Reprocher à toutes ces luttes, se saisissant ou non de l’intersectionnalité, mais étant minoritaires, de ne pas mobiliser massivement équivaut à mes yeux à reprocher à une bicylette de ne pas voler, autrement dit : c’est absurde. Oui, il est absurde de disqualifier des minoritaires parce que leur potentiel mobilisateur est…minoritaire. L’histoire de l’intersectionnalité (répondre aux besoins concrets des femmes noires, migrantes, latinas dans les foyers pour femmes battues ou dans le droit) rappelle la fonction de traitement de problèmes concrets et non d’impulsion massive révolutionnaire de cet outils. J’espère qu’on a encore le droit de traiter des problèmes spécifiques, c’est à dire qui ne touchent pas les urgences du plus grand nombre, mais visent les urgences de populations pour ce qu’elles ont de spécifiques, avant la Révolution ou la Décolonisation…

N’est pas politique que ce qui a vocation à créer des mouvements de masse. D’ailleurs, ce questionnement sur la présence dans les quartiers populaires ou l’impératif de mobilisation ne concernent pas les minoritaires. Ce sont plutôt les mouvements antiracistes et anticapitalistes qui doivent s’inquiéter de leur absence dans les quartiers populaires, quand ils n’y sont pas, car ce sont eux qui touchent à des sujets qui comprennent une oppression territoriale et un impératif de masse. Les antiracistes et anticapitalistes ont bien raison d’avoir ces angoisses du nombre, de la mobilisation de masse, mais ils devraient les affronter à l’aune de leurs propres failles plutôt que de les reporter sur ceux pour qui ces questionnements sont hors sujets : mobilisez et nous vous rejoindrons. L’impulsion, c’est à vous de la donner, les quartiers populaires, à vous de les investir. Et donc à nous aussi de les investir – ce qui pour certains est déjà le cas – avec une autre casquette que celle de « trans » ou « homo » mais avec celle tout simplement d’antiracistes, comme vous. (Oui, avec le dogmatisme de type « le mouvement de masse ou rien » dans certains milieux, on n’oublie que les personnes peuvent avoir plusieurs casquettes et que leurs engagements minoritaires ne les empechent pas de s’impliquer dans des luttes où sont traitées des questions généralistes…).

Différentes stratégies devront cohabiter


Militer c’est constituer collectivement un rapport de force et proposer une grille de lecture, un constat, des solutions, des modalités de lutte, bref un projet politique. Chaque lutte – antiraciste, féministe, écologiste etc – est comme un marché où les collectifs, organisations, partis, intellectuels « vendent » leurs projets à différents publics, et parfois à un même public, d’où une dimension concurrentielle inévitable surtout lorsque des groupes ont des prétentions en terme de leadership.

Nous l’avons vu, l’espace antiraciste non institutionnel est tellement attaqué par l’extérieur et contraint à devoir légitimer son existence même, qu’il est comme un marché hyper concurrentiel où il n’est pas possible de penser la divergence stratégique, non conflictuelle. Nous participons tous, bien qu’à des degrés et avec des moyens différents, à cette ambiance mais la dimension concurrentielle n’est pas obligatoire, même s’il est évident que des désaccords lourds de sens vont demeurer. Mais il faudra faire avec cette tension inévitable.

C’est parce que chaque public dans la zone de non être (non blancs) trouvera un projet qui lui ressemble et lui donne des outils émancipateur propre, qu’il sera possible de concevoir des alliances avec d’autres groupes de cette même zone racisée, contre le racisme systémique et l’impérialisme. Si l’unité décoloniale de masse n’est pas encore une réalité, ce n’est pas à cause de l’articulation des rapports sociaux ou des minoritaires, mais à cause de la coupure entre les luttes des quartiers populaires et nous qui élaborons des théories décoloniales, féministes, mais aussi antiracistes, en dehors de ces luttes. C’est surtout de ce côté-là que la remise en question est urgente.

 

Réactivée sous le thème de l’articulation des rapports sociaux, il y a donc cacophonie entre deux camps, dont l’opposition à moins à voir avec l’intersectionnalité qu’avec les rapports conflictuels entre mouvements de masse et mouvements minoritaires :

  • les « généralistes » disent : « nous ne pourrons pas régler ces problèmes spécifiques de genre/sexualité si le cadre race/classe dans lequel ils se déploient demeure, race et/ou classe sont donc prioritaires! »

  • les « spécifiques » disent : « les problèmes de  genre/sexualité qui se posent dans le cadre race/classe sont aussi très graves, ont des effets concrets qu’on ne peut pas ignorer et rien ne dit qu’une fois le cadre aboli les problèmes de genre/sexualité vont disparaitre! »

     

Au fond, aucune de ces deux positions n’est fausse. Ce que j’ai alors essayé de proposer dans cet article pour trouver une alternative à ce débat sans fin, prenant un nouvel habillage à chaque nouvel polémique – aujourd’hui c’est « pour ou contre l’intersectionnaltié » – mais ayant toujours le même fond, c’est de faire la distinction entre ce qui consiste à régler un problème à la source (s’attaquer au cadre race/classe en tant que tel), et ce qui a pour but de traiter les effets immédiats de certains aspects du problème (s’attaquer aux régulations par le genre et la sexualité des rapports de race/classe). L’opposition belliqueuse entre ces deux options stratégiques n’est pas obligatoire. C’est le dogmatisme des positions des un(e)s et des autres dans chaque camp, de même que les prétentions hégémoniques à représenter absolument toute une classe sociale, ou des groupes racialisés, sans partage de l’espace intellectuel ou militant de telle ou telle lutte qui donne lieu à ces abbérations. Effectivement, si on pense que l’avenir des non blancs en France ne peut reposer que sur une seule stratégie, il est évident que tout ce qui sera autre sera vu comme une concurrence déloyale à sortir du champ politique, à éradiquer. En revanche, si l’on considère que le partage d’espace, aussi restreint soit-il, est possible et qu’il y a différents moyens d’arriver à un même objectif, il est clair que l’existence de luttes minoritaires dans la lutte décoloniale, ne sera pas vu comme un problème, chaque camp ayant une mission propre, un public différent à cibler ( les non blancs dans leur globalité pour les uns / des sous groupes parmi les non blancs pour les autres). C’est d’ailleurs ce qui se fait déjà : il existe des mobilisations spécifiquement maghrébines, d’autres spécifiquement noires, mais qui se rejoignent pour partie dans les moments clefs. Les mouvements généralistes doivent arrêter de se sentir menacés dès lors que d’autres traitent les problématiques qu’ils refusent eux-mêmes de traiter et la tâche pour les espaces minoritaires est de savoir s’intégrer à des problématiques globales, en plus des enjeux spécifiques qu’ils traitent.


Il faut parfois redescendre sur terre et sortir du purisme : oui, il est fort probable qu’avant d’avoir tout décoloniser, on en vienne pour traiter des problèmes concrets à utiliser des catégories conceptuelles occidentales, qu’on ait des façons de faire s’inspirant de luttes nées en occident. Mais on ne va pas refuser de traiter certaines questions parce qu’elles ne pourront l’être de manière « pure » c’est à dire sans une once de trace eurocentrique. Le purisme politique n’est pas toujours où l’on croit. Il n’y a que dans le mouvement réel et dans la pratique très concrète qu’on trouvera des alternatives aux problèmes posées par les violences de genre et sexualités, au moyen de grille de lecture décolonisée et ce sera le fait de personnes spécialisées sur ces questions, au sein de la lutte décoloniale. Ma position consiste à refuser de croire à l’idée particulièrement abstraite d’une possible mise en hibernation de certaines questions tant qu’on n’a pas régler un problème plus général. C’est comme considérer, s’il faut illustrer cela par le biais d’une métaphore, que tant qu’on n’a pas trouvé un médicament permettant de guérir entièrement d’une maladie, on ne devrait pas traiter la douleur et les effets de celles-ci. Ce n’est pas à la Décolonisation réelle ou à la Révolution que nous allons commencer à nous y mettre sur les alternatives concrètes aux violences de genre et de sexualité. Il n’y a pas de vide en politique : ce dont nous ne nous occupons pas et qui est assez concrets pour ne pas être ignoré, les racistes, les mainstream, les libéraux s’en chargent, sans qu’ils n’aient à faire face à un contre pouvoir réel. En effet, on aura beau critiquer les féministes blanches, si elles sont les seules à s’investir sur la question des foyers dans lesquelles vont aussi des femmes non blanches, elles auront toujours la main mise sur le traitement des violences de genre.

Un consensus patriarcal présenté comme obligatoire aujourd’hui pour des raisons stratégiques afin de faire advenir la Révolution/Décolonisation réelle, pourra être présenté demain comme tout aussi obligatoire parce qu’il faudra cette fois maintenir la dite Révolution/Décolonisation et qu’il sera encore « trop tôt ». Il risque d’être toujours « trop tôt », jamais le « bon moment ». Comme le rappelle R. Connell qui étudie la construction des masculinités et des rapports de genre à l’aune de la violence impérialiste et néo-libérae : « Plus que l’égalitarisme, c’est la hiérarchie de genre qui semble survivre à la fin de la lutte. On observe (Mies 1986, Lazreg 1990) une fréquente mobilisations des femmes dans les mouvements de libération nationale, suivie, une fois l’indépendance obtenue, de l’instauration de régimes patriarcaux ».

Les luttes minoritaires ne sont pas plus promises à un bel avenir dans un contexte révolutionnaire ou décolonisée. Sans décolonisation réelle, il n’y aucune possibilité d’émancipation pour les minoritaires, mais la décolonisation réelle n’apporte pas automatiquement l’émancipation, elle apporte la possibilité d’un changement, mais rien ne dit dans quel sens ce changement aura lieu. Après le renversement d’un système, la mise en place d’un autre peut profiter à la population dans ce qu’elle a de général, mais peut se révéler pire pour certains sous-groupes dans cette population. Donc rien ne dit qu’un avenir radieux nous attend sous un ciel décolonisé. Les généralistes le disent eux-mêmes : ils ne sont pas là pour penser des stratégies à partir des plus vulnérables. Le message est clair. Ils ont leurs raisons aujourd’hui, ils en auront d’autres demain. A nous de nous organiser en conscience de ce fait.

Quelle conséquence en tirer en terme de stratégie politique ? Cela signifie-t-il qu’il n’y a jamais de choix à faire, et notamment des compromis en vertu de contextes particuliers ? Qu’une stratégie généraliste est mauvaise et à combattre ? Absolument pas : cela veut dire qu’il faut effectivement une mobilisation centrale traitant exclusivement la race faisant des compromis sur d’autres points, prise en charge par les généralistes, c’est à dire par ceux qui peuvent se le permettre, mais il faut refuser de se contenter de leur discours à caractère prophétique « attendez, un jour viendra… » : non seulement parce que des sous groupes parmi les non blancs ont des urgences réelles à traiter MAINTENANT, mais parce qu’il y a un risque que le « jour » ne vienne jamais, de nouvelles raisons de le retarder pouvant toujours être trouvées. Que faire alors ? Imposer un rapport de force face à cette mobilisation centrale afin de rappeler qu’il y a certaines limites dans les compromis et qu’ils n’aillent pas trop loin, rester indifférent à leurs procédés disqualifiants (« trucs de blancs! » « vous divisez! »,  » on est plus nombreux que vous » [réjouïssance d’autant plus étrange qu’il n’est pas surprenant que des minoritaires aient un public…minoritaires]), bref continuer à travailler, développer des idées et s’employer à les appliquer.

Conclusion


Notre émancipation est effectivement indissociable de celle de l’ensemble des descendants de colonisés (d’où la nécessité d’une lutte décoloniale générale et centrale), mais elle n’est pas irréductible (d’où la nécessité d’espaces spécifiques; le spécifique n’est pas l’ennemi du global; Les mouvements de masse voient aussi le jour parce que des petits espaces de luttes pansent les plaies du quotidien, éduquent, aident à survivre, bref traitent les effets immédiats d’un problème). C’est bien parce qu’imposer l’articulation à tous et tout le temps n’est pas possible, particulièrement dans la zone de non être si fragilisée, qu’il ne peut pas y avoir qu’un projet centralisateur et unique pour tous se construisant sur l’étouffement des conflictualités. Ceci n’est pas faire l’éloge de la fragmentation à l’infini des luttes car je crois à la nécessité de constituer un front commun autour d’enjeux structurels, avec des mots d’ordre spécifiquement sur le racisme. D’ailleurs ce n’est pas le fait de mobiliser plusieurs questions qui fragmentent, ni en soi le simple fait de multiplier les problématiques, mais le fait de dématérialiser les enjeux auxquels ces questions renvoient. En effet, qu’est-ce qui est plus dangereux pour les luttes : un groupe antiraciste ou féministe, donc traitant chacun une seule question, mais étant clairement dans une optique néo libérale, identitariste, etc ou un groupe de trans non blanc.he.s mobilisé.e.s très concrètement comme il en existe contre la répression du travail du sexe, les lois migratoires répressives, et s’inscrivant dans des enjeux globaux révolutionnaires ? Tout dépend donc du projet autour duquel les collectifs s’organisent, ce n’est pas le fait d’articuler ou de ne pas articuler qui rend pertinent ou impertinent.

La lutte décoloniale peut donc s’envisager comme un espace pluriel, avec un objectif unitaire fédérateur, malgré des divergences stratégiques, parfois en tension, et des façons différentes d’amener à cet objectif. Et, se battre pour imposer la race comme grille de lecture en France dans l’espace politique dominant de la zone d’être, n’a pas à passer, au sein de la zone de non être, par la disqualification de celles et ceux des non blancs pour qui la race est centrale mais pas exclusive. Tout simplement parce que les outils proposés par la race ne sont pas les seuls à même d’assurer leur émancipation, ou encore plus urgent dans de nombreux cas, leur survie. Les ennemis sont ailleurs.

Merci à Al Majnouna, Kalfou Danjé et Leïla pour leurs remarques stimulantes.

1Femmes qui ne sont pas trans, c’est à dire qui n’ont pas connu un parcours de transition d’un sexe social à l’autre

2La formulation « minoritaires en genre et sexualité » renvoie ici aux personnes concernées par les oppressions de genre et de sexualité, qu’importe les identités auxquelles elles se définissent quand c’est le cas, et insiste sur le caractère minoritaire en terme numérique qui est fondamental pour comprendre les défis particuliers qui se posent lorsque ces questions sont politisées.

3Voir Sadri Khiari « la preuve de l’existence des races sociales c’est qu’elles luttent » http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=340

4Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs.

5Elena Avdija, Du chiffre statistique au chiffre politique. Construction de l’homophobie comme problème des banlieues françaises (Partie 2) http://lmsi.net/Du-chiffre-statistique-au-chiffre

6J’ai co-écrit un texte contre les polémiques sur le meeting du 6 mars 2015, diabolisé en raison (officiellement) de la présence de l’UOIF.

7 Danièle Kergoat propose pour sa part le concept de consubstancialité. Voir »Dynamique et consubstancialité des rapports sociaux », dans E. Dorlin (dir.) Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination.

8Chronik de nègre(s) inverti(s), Dossier « L’intersectionnalité en question » (2014).

9Sur la question de l’emploi, il s’agit évidemment du travail salarié, et donc sur ce point même si les hommes non blancs sont plus discriminés en cherchant du travail que les femmes non blanches, ces derrnières connaissent plus le chômage et le sous-emploi dans la mesure où le marché du travail rémunéré est plus petit pour les femmes. http://www.liberation.fr/debats/2016/01/19/les-discriminations-racistes-existent-et-resistent_1427509

10Ils sont évidemment, dans les contextes conjugaux et communautaires, privilégiés par le patriarcat, ou par des formes de domination masculines non patriarcales, mais non moins violentes comme dans le cas des familles antillaises où la matrifocalité n’a jamais empêché les violences de genre. Toutefois, il faut se rappeler que face à l’Etat, les hommes non blancs sont aussi des opprimés, du point de vue de la race bien sûr, mais aussi du point de vue de leur genre, car c’est bien comme HOMMES non blancs qu’ils sont pourchassés par la police.

11 Voir différents textes de Saïd Bouamama ou la récente interview accordée à Quartiers XXI http://quartiersxxi.org/l-autonomie-n-est-pas-un-libre-choix-mais-une-necessite

12Penser les crimes policiers, notamment comme expression violente du racisme d’Etat, est prioritaire. Mais n’oublions pas non plus les violences policières qui touchent, sans forcément les tuer, les populations très vulnérables telles que les travailleuses du sexe de rue, les migrants et les SDF.

13 Grosfoguel Ramón,  Cohen Jim, « Un dialogue décolonial sur les savoirs critiques entre Frantz Fanon et Boaventura de Sousa Santos. », Mouvements 4/2012 (n° 72) , p. 42-53
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2012-4-page-42.htm.

14Il y a des secteurs du bas salariat où les femmes, notamment immigrées, sont entre elles et mènent des luttes entre elles, notamment des grèves. Mais il s’agit de points communs qu’elles peuvent avoir avec des hommes prolétaires, dans d’autres domaines, masculins, du salariat. En revanche, ce qu’elles vivent spécifiquement mais que ne vivent jamais les hommes (violences conjugales, charge maternel, travail domestique) elles le vivent de manière atomisée, et comme groupe social elles sont fragmentées.

Über die nicht-Homogenität der Trans*Kategorie, im Tod und in anderen Gewaltsformen

João Gabriell ist Afrokaribier und Trans*männlich. Auf seinem Blog schreibt er über koloniale Kontinuität und ihre Verschränkung mit Gender und Class, hegemoniale Strukturen (Homonationalismus und Femonationalismus) sowie über die materielle Unterdrückung, der die Nachfahren von kolonisierten Menschen ausgesetzt sind, vor allem die, die im Bezug auf Gender zu Minderheiten gehören (in erster Linie Trans*Menschen).

Sein Text erschien anlässlich des TDoR 2014 und wird 2016 in einer längeren Version im Band Decolonizing Sexualities bei Counterpress erscheinen.

Übersetzung: Laurence Schnitzler und Jayrôme C. Robinet

https://jayromeaufdeutsch.wordpress.com/2015/11/20/uber-die-nicht-homogenitat-der-transkategorie-im-tod-und-in-anderen-gewaltsformen/

http://maedchenmannschaft.net/ueber-die-nicht-homogenitaet-der-transkategorie-im-tod-und-in-anderen-gewaltsformen/

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Jedes Jahr am 20. November ist TDoR (Transgender Day of Remembrance). Dabei geht es darum, Trans*Menschen zu gedenken, die im Laufe des Jahres umgebracht wurden. In Frankreich werden zu diesem Anlass Mobilisierungen in verschiedenen Städten organisiert.

Über trans*diskriminierende Morde: Wer stirbt wirklich?

Die nicht-Homogenität der Kategorie „Trans*“ ist vor allem bei trans*feindlichen Morden zu spüren. In Frankreich ist es schwieriger, die Zahl dieser Morde zu kennen, da es einerseits schwer ist zu wissen, wie viele trans*Menschen es überhaupt gibt, vor allem diejenigen, die nicht die französische Staatsangehörigkeit haben. Andererseits gibt es keine so genannten ethnischen Statistiken, die bemessen würden, inwiefern ethnische Herkunft oder ethnische Zuschreibung mit anderen Faktoren verschränkt sind, die die sozioökonomische Diskriminierung von Migrant*innen und PoC mit französischem Pass beeinflußt. In den USA dagegen gibt es mehrere Studien, die ermöglichen, das Phänomen zumindest teilweise zu verstehen.

So fallen in folgender Studie des National Coalition of Anti-Violence Programs(NCAVP), die im Jahr 2013 erschienen ist, zwei Ergebnisse auf:

  • Wenn wir den Blickwinkel des Geschlechts nehmen: 53% der Hassverbrechen an LSBT Menschen betrafen im Jahr 2012 Trans*Frauen.
  • Wenn wir den Blickwinkel der ethnischen Herkunft nehmen: 73% der Hassverbrechen an LSBT Menschen betrafen PoC, vor allem Schwarze, was im US-amerikanischen Kontext nicht verwunderlich ist.

Somit wird deutlich, dass Trans*Frauen und Queers und Trans* of Color am gefährdetesten sind – bis hin zum Tod. Aber wir können diese Schlussfolgerung noch weiter verfolgen. An der Schnittstelle dieser beiden Ergebnisse bildet sich eine Kategorie genauer heraus: Trans*Frauen of Color. Wenn 73% derjenigen, die umgebracht wurden, nicht weiß sind, liegt es einfach nur daran, dass die Mehrheit der 53% Trans*Frauen, die der Gewalt als Opfer gefallen sind, nicht-weiß war, und umgekehrt.

Das sind also insbesondere Trans*Frauen of Color, die unverhältnismäßig als Opfer der Morde gefallen sind – unverhältnismäßig vor allem, wenn wir bedenken, wie viele Trans*Frauen es überhaupt in der Gesamtbevölkerung und in der „LSBT“ Community gibt. Morde, die nicht nur einen trans*diskriminierenden Hintergrund haben, sonderneiner Verschränkung von Machtverhältnissen zugrunde liegt (Armut, Gewalt aufgrund der Kriminalisierung von Sexarbeit, Erfahrung von Obdachlosigkeit, Gefängnis, usw.). Mehrere Texte befassen sich hier und da mit der besonderen Situation von Schwarzen Trans*Frauen. In Frankreich geben Mobilisierungen von trans*Frauen, insbesondere Migrantinnen und/oder Sexarbeiterinnen sowie Vereine wie ACCEPTESS-T  Auskunft über die spezifische Gewalt, die Frauen of Color trifft. All dies zeigt deutlich, wie sinnlos die Abkürzung „LSBT » ist, welche auf sehr unterschiedliche – mitunter gegensätzliche – Situationen verweist (die Integration der einen erfolgt auf Kosten der anderen). Doch wir müssen feststellen, dass der Ausdruck „Trans*Person“ ebenfalls problematisch ist.

Auch problematisch ist die geringe Vertretung von PoC, vor allem Trans*Frauen of Color oder überhaupt von Trans*Frauen im Film oder in anderen Produktionen, die im Zuge der politischen Ereignisse rund um den T-DOR – oder in anderen Bezügen – sehr stark kritisiert wurden – wie hier auf dem Blog Un bruit de grelot. Nennenswert dieses Jahr sind einige Produktionen, in denen Trans*frauen – mitunter of Color – im Mittelpunkt stehen, und die sehr interessant zu sein scheinen. So beispielsweise das Buch von Lizzie Crowdagger Une autobiographie transexuelle avec des vampires, die in Straßburg präsentiert wurde, oder der Dokumentarfilm Yo Indocumentada (den ich nicht gesehen habe), der in Nizza gezeigt wurde. Ganz zu schweigen vom Film Transamerica, der in Marseille gezeigt wurde und als transdiskriminierend gilt.

Wie dem auch sei. Auf einem breiteren Skala dürfen wir die spezifische Verletzlichkeit von Trans*Frauen of Color einerseits nicht ausblenden (bzw. wir müssen darauf bestehen, dass sie nicht ausgeblendet wird) und wir müssen sie expliziter benennen, in der Art und Weise, wie Trans*Themen politisiert werden, oder generell Themen, die Trans*Frauen betreffen, wie z.B. Morde, das größere Risiko bezüglich HIV, sexuelle Gewalt, und die spezifische Verletzlichkeit von Trans*Männern of Color anderseits, im Bezug auf Polizeikontrolle, den fehlenden Zugang zum Arbeitsmarkt, usw. Mehrere Blogs von Trans*Frauen berichten darüber: La petite murène, die in ihrem letzten Post den T-DOR stark kritisiert, oder Sortir les couteaux, u.a. Auch ich habe mich damit befasst, sowie Douille, im Bezug auf die prekären Lebensverhältnisse und die unterschiedlichen Trans*Lebensläufe. Die Auseinandersetzung mit dem Thema existiert sehr wohl, aber die Resonanz dieser Analysen scheint bisher ziemlich begrenzt zu sein.

Leider ist es eher unwahrscheinlich, dass das Bewusstsein darüber bald in bestimmten Szenen in Frankreich ankommt, wenn wir sehen, wie vor kurzem einige weiße Bourgeois ohne Moral sich die Frage der Trans*diskriminierung angeeignet haben (und dies in angeblich „politischen“ Kreisen), ungeachtet jeglicher konkreter Analyse über die Verortung der einen und der anderen in den sozialen Machtverhältnissen, insbesondere was Ausbeutung betrifft … Und deswegen ist es wichtig, die Bündnisse, die auf dem queeren Markt eingegangen werden, zu überdenken und Alternativen zu schaffen, anstatt zu versuchen die Inklusion zu erreichen oder eine bessere „Repräsentation“ in französischen queeren Kreisen oder sogar in der Trans*Gay*Dyke-Szene, wo die meisten Trans*Menschen, die in der Mitte der Gesellschaft angekommen sind, weder Frauen noch of Color sind, d.h. nicht diejenigen sind, die strukturell am Prekärsten sind (besser: leben). Dies lässt über die Gründe nachdenken, warum die queeren Szenen, die sich eigentlich im Gegensatz zur Mainstream LSBT Szene konstruieren, nicht wirklich ein echter Widerstandsherd sein können (außer symbolisch), da die meisten Trans*Menschen, die strukturell unterdrückt werden, nicht da sind oder nicht bleiben oder durch eine Reihe von mehr oder weniger expliziten Prozessen marginalisiert werden.

Auf einer globaleren Ebene der Trans*Diskriminierung: Wer sind die „trans Männer »?

Genauso wie für trans*Frauen wird die Kategorie „trans*Mann“ auch durch Verhältnisse von Race und Class durchzogen (um nur diese Kategorien zu nennen). Und deswegen ist die Behauptung, wie ich sie schon mal gelesen oder gehört habe, dass trans*Männer „im Allgemeinen“ über Privilegien gegenüber Transfrauen „im Allgemeinen“ verfügen, im Grunde im Trans*Kontext die gleiche Scheiße ist, wie der cis weiße Feminismus seit über einem Jahrhundert sie macht. Und zwar, zu beschliessen, dass eine Frau an sich immer mehr unterdrückt und ausgebeutet ist als ein Typ, auch wenn die Frau Chefin ist, oder Führungskraft, und der Typ Schwarz ist und das Klo putzt, ohne Arbeitsvertrag, ohne Papiere, wie viele Migrant*innen …

Wenn also von männlichen Privilegien gesprochen wird, die bei der Transition erhalten werden, von wem wird dann gesprochen?

Und vor allen Dingen, wem gegenüber sind diese Privilegien denn wirkmächtig? Was kann das „passing“ jemanden verschaffen, der ein Mann of Color wird? Die Möglichkeit im öffentlichen Raum nun mehr racial profiling zu erleiden, nun, wo er als nicht weißer Mann gelesen wird, statt der sexistischen und rassistischen Belästigungen, die er ertragen musste, als er als Cis-Frau gelesen wurde?!

Noch mehr abgewiesen werden bei Vorstellungsgesprächen, da anstatt ihn für eine Person zu halten, die ihr Geschlecht anpasst, wie es bei einem Weißen der Fall wäre, bei einem Schwarzen oder Araber, dessen Ausweis oder Pass nicht mit seiner Identität übereinstimmt, dies sicher bedeutet, dass er keine Papiere hat? Ich muss zugeben, welch ein Glück!

Das „Passing“, welches für trans*Männer eher zugänglich ist, als für Trans*Frauen, unter anderem wegen engeren normativen Einschränkungen zur Konformität für Frauen (es ist noch „problematischer“ und „sichtbarer“ laut dieser Normen, eine große Frau zu sein, als ein kleiner Mann z.B.) ist kein Privileg wenn man eine Person of Color ist: Dieses Passing erlaubt dem Trans*Mann of Color nur ohne Gender – Zweideutigkeit , als der Mann of Color wahrgenommen zu werden. Das heißt als der potentielle Straftäter, Kriminelle, Dieb, Vergewaltiger, Terrorist, ohne Papiere abhängig davon wie wir aussehen, unseres Namens usw. Inwieweit ist es ein Privileg dieses „Passing“ zu haben? Schlimmer noch; es bedeutet ein Mann of Color zu sein aber mit noch mehr Problemen, da da wo Schwarze und Araber Cis Männer Ressourcen und Räume innerhalb der Community haben um die Gewalt abzufedern und von den Communities verteidigt zu werden, wir, Trans*Männer of Color, nichts von alledem haben.

Die unbequeme Position von Trans*Männern of Color kann also wie folgt zusammengefasst werden:

  • Wenn wir laut der herrschenden Normen kein „gutes Passing“ haben, werden wir Genderabweichungen zugeschrieben („maskuline Frauen“, „Lesben“, „Androgyne“, „Travestiten“ usw.), gepaart mit der bereits sichtbaren der ethnischen Zuschreibung, die einen* der Gewalt aussetzt.
  • Wenn wir, immer noch auf der Basis derselben Normen, ein „gutes Passing“ haben, werden wir der Position des Mannes of Color zugeschrieben, der Gewalt ausgesetzt ist aber mit weniger Ressourcen als Cis Männer of Color.

Es ist also im einen wie im anderen Fall klar, dass ein trans*Mann of Color sein keine Zonen von Unsichtbarkeit ermöglicht und somit potentieller Ruhe, in der Welt des weißen Patriachats. Auch wenn dies nicht nihilieren soll, dass trans*Frauen of Color mehr Gewalt – und unter anderem mörderischer Gewalt – ausgesetzt sind, so wird doch klar, wie sinnlos es ist von trans*Männern „generell“ zu sprechen, als wären es Menschen, die Räume von Unsichtbarkeit verhandeln können, wie weiße trans*Männer es können. Vor allem wenn sie nicht aus dem Proletariat kommen und in mehr oder weniger eingeschränkten Kontexten, je nach Fall, der „weiße Mann“ werden können, also derjenige, der von der Neutralität des Gender und Race Privilegs profitiert.

Eher als, wie im weißen cis Feminismus, zu entscheiden, dass ein Sprechakt eines Mannes of Color, besonders eines trans*Mannes, zwangsläufig ein dominanter Sprechakt – und damit ein x-ter Ausdruck der hegemonialen Maskulinität – ist, muss daran erinnert werden, dass soziale cissexistische Verhältnisse sich in einem patriarchalem, rassistischem und kapitalistischen Kontext einschreiben, wo Männer of Color tatsächlich nur von maskulinen Privilegien gegenüber Frauen ihrer Klasse/Race profitieren, in welchem Fall nicht geleugnet werden kann, dass sie Macht über sie haben. In einem Trans*Kontext ist es so, dass im Gegensatz zu Weiblichkeiten of Color, die Situation von Männlichkeiten of Color weit besser ist und es ist in diesem Kontext, dass Genderprivilegien offensichtlich greifen.

Zusätzlich kann die höhere Attraktivität selbst der weißen trans*Männlichkeiten, auf dem queeren Markt, angesprochen werden, die sich auf einer krassen Ablehnung der trans*Feminitäten basiert, auch der weißen.

Ich möchte jedoch anmerken, dass ich, was Rassismusprobleme angeht weit mehr Cis – Verbündete of Color hatte als weiße Trans*. Alles hängt von dem Kontext ab, indem der Platz der weißen Trans*Frauen, der Trans*Männer of Color und deren Verhältnis untereinander analysiert und dies ohne die besondere Position von Trans*Frauen of Color unsichtbar zu machen.

FAZIT: An eine reelle systemkritische Politik denken, ausgehend von einer Trans*Positionierung

Um reelle Politiken zu entwickeln, die die Lebensverhältnisse der prekärsten Trans* verbessern sollen, müssen also folgende Dinge beendet werden:

  • Der Ausdruck „Trans*Mensch“ der alles mögliche einschließen kann und anfällig ist für Instrumentalisierungen (oder der Begriff muss klar eingegrenzt werden können).
  • Die Idee von Kämpfen gegen Trans*Diskriminungen, die von materiellen Herausforderungen losgelöst sind und die, die Trans*Diskriminierungen wie eine Ignoranz auffasst, die durch Erziehung, ein gutes Image und mit Gesetzen wie gegen Rassismus, theoretisch Diskriminierungen verbieten würde (ohne dass das jemals etwas am systemischen Rassismus geändert)

1) Wenn wir über « Trans-Menschen » reden, blenden wir dabei aus, dass einige Menschen aus der Kategorie „Trans“ Privilegien haben und andere werden benachteiligt, oder sogar die Tatsache, dass einige aus der Kategorie « trans » ausbeuten und andere ausgebeutet werden. Es sieht so aus, als würde es reichen, sich als Trans* zu identifizieren, um sich auf magische Weise den sozialen Machtverhältnissen zu entziehen, von denen die einen oder anderen trans*Personen eigentlich profitieren können, manchmal sogar auf Kosten von anderen trans*Menschen. Es ist eine Bezeichnung, die all denjenigen, die nicht weiße TransMänner aus der Mittelschicht, Oberschicht oder Bourgoise sind, schadet. Dass der Begriff « Trans-Person » auch von trans*Frauen und Queers of Color verwendet wird, schliesst nicht aus, dass dieser Begriff uns schadet.

2) Wir müssen die trans*Thematik, genauso wie andere Thematiken (Frauen, nicht-Weißen, etc.) in Bezug auf die ungleiche Verteilung der sozioökonomischen Ressourcen und der Lebenschancen denken, nicht nur der Cis*Kategorie gegenüber, sondern auch unter Trans*Menschen selbst. Transphobie muss als eine der Komponenten betrachten werden, die gekoppelt mit anderen Komponenten, die Grenze zwischen denen ziehen, die besitzen oder eben enteignet werden, zwischen denen, die leben und die, die sterben werden, im Vergleich ja zu cis*Menschen, aber auch zu Trans*, weil, noch einmal, wir nie nur Trans* sind. In der Tat, abgesehen vom Trans*sein, gehören wir zu anderen Gruppen, als Unterdrücker_innen oder Unterdrückten, und die Entwicklungen dieser Gruppen einen Einfluss, positiv oder negativ, auf unsere Zukunft als Trans* haben. Wir dürfen auch nicht vergessen, dass wir in einer Welt leben, in der das Prinzip der ungleichen Verteilung von Ressourcen und Lebenschancen wirkmächtig bleibt, so dass die Bereicherung oder Verbesserung der Existenz einiger auf Kosten der Prekärisierung von Anderen erfolgt.

Von daher: Um die Formen eines politischen Protests aus  Trans*Perspektive und unter Berücksichtigung von Patriarchat, Rassismus und Kapitalismus herauszubilden, stellen wir uns einfach folgende Fragen:

  • Wer wird ärmer nach einer Transition?
  • Wer hat keinen Zugang zu Trans*Solidaritätsnetzwerken?
  • Wer hat Zugang zu diesen Netzwerken aber unter bestimmten Bedingungen (zum Beispiel: nicht zu viel auf Rassismus oder Sexismus hinzuweisen) und kann ausgeschlossen werden, wenn diese „Bedingungen » nicht eingehalten werden?
  • Wer wird entweder exotisiert und marginalisiert oder aus den Räumen von Trans* / queeren Geselligkeit und_oder Konsum ausgewiesen?
  • Wer kann es sich leisten, in großen, öffentlichen, voyeuristischen TV-Sendungen „ein gutes Bild von Transidentität“ zu geben?
  • Bei wem wirkt sich Trans*sein negativ auf den Zugang zum Arbeits- oder Wohnungsmarkt aus?
  • Wer kann nur innerhalb von „LSBT“ oder „queeren“ Communities einen Job finden und ist daher anfällig_er für die Ausbeutung, die innerhalb dieser Communities stattfindet?
  • Wer kann hingegen von der Entwicklung eines „LSBT“ oder „queeren“ Verbrauchermarktes finanziell profitieren?
  • Welche Trans*Personen können nicht einfach in die Apotheke gehen, um sich Hormone zu besorgen, und gehen daher mehr Risiken ein?
  • Wer muss betteln, um chirurgische Operationen zu bezahlen und kann daher explizit oder implizit dazu aufgefordert werden, bei  Leuten dankbar zu sein, die in « Polit-Kreisen » ökonomisch dominant sind?
  • Wer kann sich aussuchen, OPs im Ausland mit dem_r Operateur_in seiner_ihrer Träume zu machen?
  • Wer wird, egal was passiert, das Bild der gewaltvollen, aggressiven und gefährlichen Person  in « Polit-Kreisen » auf sich nehmen müssen?
  • Wer kann eine Transistion machen und dabei auf die Ursprungsfamilie verzichten, emotional und finanziell?
  • Wer darf nach der Transision nicht mehr ins Heimatland zurück?
  • Wer kann von einer Trans*Agenda die integrierend, rassistisch und in perfekter Wechselwirkung mit dem Neoliberalismus funktioniert, profitieren?
  • Für wen ist Personenstandsänderung = das Ende der Scheiße?
  • Für wen bedeutet eine Transition, auf dem Beziehungszirkus der angeblich alternativen, in Wirklichkeit aber ziemlich mondänen Szenen, begehrbarer zu sein?
  • Für wen bedeutet die relative Berücksichtigung der Trans*Thematik an Universitäten, auf Tagungen, Konferenzen, Seminaren, Zeitschriften usw. tatsächlich einen Fortschritt im persönlichen Leben?
  • Wer macht eine Transition, um « Gender zu dekonstruieren »?
  • Wer kann es sich leisten, im Namen des « Undoing Genders » – also der « Genderdekonstruktion » – « zu entscheiden« , kein « Passing » zu haben?
  • Wem bringt eine Transition mehr Gewalt im öffentlichen Raum mit sich?
  • Für wen bedeutet eine Transition, anfälliger für sexualisierte Gewalt zu werden?
  • Wer muss auf den Strich gehen, rauben und / oder Drogen verkaufen um zu leben?
  • Wer wird in überwiegend von weißen Menschen besetzten Häusern, marginalisiert und toleriert (nach dem Zufallsprinzip, solange die Person nicht zu viel auf Rassismus hinweist)?
  • Wer ist bei Trans*Märschen wie Existrans am meisten willkommen, diejenigen, die ausbeuten oder diejenigen, die ausgebeutet werden?
  • Wer wird auf der Straße leben?
  • Wer wird während einer Demo am meisten Probleme haben, wenn die Bullen entscheiden, Maßnahmen zu ergreifen?
  • Wer ist anfälliger für HIV?
  • Wer wird von der Idee profitieren, dass der Kampf gegen Trans*Feindlichkeit und  -Diskriminierungen darin besteht, die Liste der Verbrechen im Gesetz zu erweitern?
  • Wer kann bei der Polizei Unterstützung finden?
  • Wer profitiert von der Tatsache, dass die westlichen Staaten und die homo und trans* Mainstream Bewegungen den Kampf für die „Rechte sexueller Minderheiten und trans*Rechte » gegen Nicht-Weiße konstruieren?
  • Wer wird ins Gefängnis gehen?

Wer stirbt massiv, weil Trans*?