Néocolonialisme et Françafrique : décryptage de la mentalité de colons

Un article intitulé «  L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » est paru dans Le Monde aujourd’hui, 13 janvier 2017. C’est l’exemple même de l’article abjecte qui pue la mentalité coloniale. Vous pouvez le lire ici : http://bit.ly/2jg8Wmj

Parmi les choses immondes, on peut noter ceci :

– le titre pose une question d’une grande indécence (pour rappel « L’Afrique a-t-elle encore une importance stratégique pour la France au XXIe siècle ? » ) mais qui est tout à fait rationnelle dans un monde encore colonial : l’Afrique nous est-elle encore utile ? Oui, alors ne la lâchons pas!

– les relations coloniales puis néocoloniales qui lient la France à l’Afrique sont romancées, normalisées, par exemple dans cet extrait :

« Pourtant, parmi les grandes nations, la France est, avec l’Angleterre, la plus proche – par l’Histoire, la langue et la géographie – de l’Afrique ».

Euh… D’où vient cette « proximité » ? N’est-elle pas le produit d’une histoire de domination ?! L’Angleterre et la France ne possédaient-elles pas les deux plus grands empires coloniaux d’Europe ? S’il y a « proximité » linguistique et historique c’est à cause de la violence coloniale. Or dans cet article, pas un mot sur la colonisation qui a créé ces « liens ». C’est à croire que la France et l’Afrique de l’ouest sont « naturellement » liées. Non, ce sont des liens mortels que la France et plus généralement l’Europe ont initié dans le sang.

– ensuite, on a droit à des pleurnicheries parce que la France est concurrencée en Afrique par d’autres prédateurs :

« Mais aujourd’hui, elle [La France] peine à définir une stratégie claire à l’égard du continent, à l’inverse d’autres puissances telles que la Chine, l’Inde, le Japon, voire l’Allemagne. Ces pays ont lancé des projets d’ampleur en Afrique, comme le Japon, qui prévoit d’investir 30 milliards de dollars (28,1 milliards d’euros) en trois ans. Paris peine à s’adapter à la nouvelle donne de la mondialisation. Pour autant, ce déclin n’est pas irrémédiable »

ou encore

« L’élection présidentielle de mai 2017 devrait permettre à la France de reprendre un rôle de précurseur en Afrique, dans l’espace francophone et en Europe pour retrouver la maîtrise de sa vocation universelle »

Vous vous rendez compte ?! C’est la mentalité de colons dans toute sa splendeur. « Vocation universelle », sérieusement ? « rôle précurseur » ?!

En gros, dans cet article ce sont des lamentations concernant le fait que la France n’est plus le prédateur numéro 1 de « l’Afrique francophone » et on insiste à ce qu’elle le redevienne au nom de sa « vocation universelle » (mission civilisatrice ?).

L’idée d’une « vocation », qui plus est « universelle » de la France est en plein de la logique coloniale du droit d’ingérence politique, économique et culturelle. Bref, cette prétention à incarner « l’universel » sensé donner tous les droits sur les Autres et leurs terres.

Qui a donné cette prétendue « vocation » à la France ? Quelle est donc la « vocation » de l’Afrique ? La dépendance éternelle à l’Europe d’abord, puis à ses concurrents d’Asie ?

Enfin, le paragraphe qui suit mérite aussi notre attention :

L’intégration de la verticale Afrique-Méditerranée-Europe sera un succès si l’Europe articule un plan Marshall pour le continent autour de quatre piliers fondamentaux : l’industrialisation, la transformation agricole, les infrastructures de transports et l’électrification de l’Afrique. L’électrification, est la priorité absolue, car cela conditionne l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à la sécurité.

Il s’agit ici, malgré la raison avancée consistant à « aider » la population à accéder à de meilleures conditions de vie, à étendre les marchés européens (dans les domaines des transports, de l’industrie, de l’électrification etc), à transformer les économies traditionnelles pour les intégrer à l’économie de marché capitaliste, et donc à transformer les populations en salariés/consommateurs.

Vu les guignols néolibéraux qui ont écrit l’article, ce n’est étonnant que ce soit leurs points de vue. Mais je voulais quand même m’arrêter sur cet article pour montrer comment la logique néocoloniale peut s’exprimer en tout décomplexion, mais dans un langage qui n’est pas celui de l’outrance (comme Le Pen), du racisme biologique (comme Henry de Lesquen) ou de l’apologie explicite de la colonisation (comme Fillon).

Non, là c’est dans un langage feutré, recouvert du vernis du progrès, de l’amitié entre les peuples, du « développement ». Et ce que je trouve dommage, c’est qu’on s’énerve le plus souvent sur les manifestations très droitières du racisme (celles dont je parlais juste avant, Le Pen, Fillon etc), mais des propos de ce type devraient aussi, sinon plus, nous mettre dans une grande rage, nous africains et afrodescendants.

C’est l’exemple de discours  qui prône tranquillement la poursuite du pillage de notre continent d’appartenance proche ou lointaine et ça, ça me met plus en rogne que des excités d’extrême droite qui tweetent des horreurs négrophobes (qui sont graves certes ) mais qui sont assez exhubérantes pour être dénoncées, alors que le néocolonialisme de cet article passe en finesse. Le tout, publié dans un journal de gauche, et non pas dans Le Figaro, ou Valeurs Actuelles.

Vraiment, continuons à nous battre contre le néocolonialisme, en le dénonçant, en nous organisons, parce que c’est le cœur du problème. La négrophobie que nous subissons ici en France prend sa racine dans l’écrasement de l’Afrique.



 Source photo : http://larumeurmag.com/blog/2014/10/27/total-et-elf-bras-arme-de-la-francafrique-par-cameroonvoice-com/

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