Luttes des quartiers populaires, répression et division de classe parmi les racisés

Sur la lutte pour la justice pour Adama Traoré et le soutien à la famille Traoré qui subit des attaques d’une violence extrême (plainte contre Assa Traore par le maire de la ville, arrestation des frères Traoré, et risque de prison ferme pour l’un d’entre eux)  j’ai envie d’aborder quelque chose d’un peu délicat sur nous qui disons et voulons soutenir ce combat pour la vérité et la justice. Délicat, parce que je pense que ça peut être mal interprété, mais bon allons-y.

Le soutien qui se manifeste sur place autour de la famille Traoré, et virtuellement sur les réseaux pour les gens qui sont loin ou qui ne peuvent pas venir, peu importe, c’est super positif. C’est l’expression d’une des vitalités politiques qu’expriment les racisés dans l’histoire des luttes en France : réagir en tant que corps social après un crime policier. Mais ce dont il faut quand même se rappeler je pense, c’est que la répression va s’abattre particulièrement sur les habitants du quartier où vivent les Traoré, ou dans d’autres quartiers où l’expérience de violences similaires peut raviver les colères. Bref, c’est à dire là où vivent des racisés de quartiers populaires. Je crois qu’il faut bien l’avoir en tête, lorsqu’on dit des trucs comme « CA VA PETER » , « C’EST LA GUERRE » etc. Je ne vise  aucun post Facebook, ou aucun tweet en particulier, mais je parle d’une tendance générale. Ne personnalisons pas les réflexions. Je le dis parce que nous devons être honnêtes : tous les racisés ne vivent pas en quartier populaire et ne sont pas de classe populaire. Quand bien même la majorité des racisés est de couche populaire, il faut l’avoir en tête. Car nous qui ne vivons pas dans le quartier en question, mais surtout quand on ne vit pas dans un quartier populaire tout court, il faut prendre conscience que nos « CA VA PETER », « PAS DE JUSTICE PAS DE PAIX » ne nous coûtent rien. Certains d’entre nous continueront malgré tout ce qui peut se passer à vivre dans des quartiers non populaires où ce sera en réalité la paix, car ce sont des espaces où il n’y a pas l’ombre d’une pression ou même d’une simple présence policière et donc de révoltes suivies de conséquences lourdes à porter. Or il y a déjà des risques de prison ferme pour des membres de la famille Traore, et à mesure que la révolte grandira je ne le souhaite pas, cela peut empirer.

 

Suis-je entrain de dire qu’il ne faudrait pas exprimer colère et soutien ? Ou plus farfelu qu’il faudrait seulement être un habitant de Beaumont ou d’un quartier populaire pour les exprimer ? Pas du tout, je ne dis pas ça. Il faut les exprimer, car cette histoire nous touche en tant que racisés tout court et pas juste en tant que racisés de classe populaire, ou vivant dans tel quartier précis.  Et comprenez bien que ce n’est pas le fait d’utiliser tels ou tels slogans en soi qui me fait réfléchir. Les slogans unitaires, le fait de parler d’une même voix c’est important. Mais on sera combien parmi ceux qui auraient les moyens de faire le déplacement, à scander ça devant les flics, devant une mairie, comme le font déjà ceux qui commencent à subir le retour de bâton ?  Si le sentiment de colère est généralisé aux racisés indépendamment de nos conditions, la répression en revanche sera ciblée sur ceux de classe populaire dans les villes où cela peut s’embraser. Je ne nie pas par ailleurs la répression sur le mouvement antiraciste qui lui n’est pas composé que de racisés de classe pop, mais les risques ne sont pas les mêmes, notamment en ce qui concerne le risque de prison ferme. [Ajout (24/11/16) : mais je le dis sans nier que même les classes moyennes racisées sont beaucoup plus précaires et vulnérables que les classes moyennes blanches, notamment pour ce qui est de conserver son emploi quand on milite].

Ce que je veux dire, c’est que quand on est loin, ou qu’on ne vit pas dans des quartiers populaires, et qu’on sait qu’on n’ira pas aux rassemblements (quelles que soient les raisons), exprimons nos colères mais de manière responsable… De façon concrète ? Par exemple travailler là où on est et si on peut à « organiser la rage » mais dans un cadre, se rapprocher des orgas qui veulent bouger, pour tenter, je dis bien tenter, de donner un cadre, pour que les gens ne soient pas « sans couverture » face à la répression. Que ceux qui risquent le moins essaient de s’exposer un peu plus, ou se rendent utiles, compilent des infos du type « qui contacter en cas de violences policières ? » « quel avocat de confiance recommander » etc ce genre d’infos pratiques. Et puis que ceux qui ont des thunes commencent à épargner pour payer des avocats, apporter toutes formes de soutiens matériels pouvant être nécessaires, bref qu’ils se préparent à redistribuer.

Je suis terrifié à l’idée qu’il y ait des mecs qui fassent de la prison ferme avec des sentences lourdes pour faire des « exemples » (comme en 2005) et ça ne visera pas la classe moyenne racisée, nous le savons très bien (ni les blancs d’extrême gauche). Nous sommes à la fois « ensemble » dans tout ça, et en même temps pas tout à fait. Et pour moi ce serait irresponsable de ne pas au moins y prêter attention, de ne pas y penser pour agir en conséquence. Soyons responsables dans les discours qu’on tient (remarquez que j’ai dit « soyons » et pas « soyez »), quand on sait qu’on ne risque absolument rien. Pire, quand on sait qu’on ne fera rien et qu’on suivra les événements uniquement sur internet, là encore quelles qu’en soient les raisons, et que notre principal taff sera de relayer. C’est déjà bien et je le dis sans critique ni mépris, mais c’est un fait qu’il faut avoir en tête.

Autre chose, si on peut en effet être fiers des révoltes de notre groupe social – et ici je parle du fait d’être racisés qu’importe la classe – j’ai du mal avec les réjouissances en mode « super c’est une opportunité politique pour l’antiracisme  » etc. Non. ça ne l’était pas en 2005, ça ne le sera peut-être pas non plus là. C’est surtout un moment de violence inouïe contre une famille et à mesure que la révolte grandira, même si je ne le souhaite pas là encore, ça peut s’élargir et écraser d’autres personnes en dehors de la famille. Ces moments de violence politique intensifiée – parce qu’elle est déjà intense toute l’année – ne sont pas des opportunités pour l’organisation des racisés.  Organiser les racisés (pour la version pyramidale qui ne marche pas trop, mais passons) et s’organiser entre racisés (pour la version horizontale) c’est toute l’année. Et si en effet dans ces moments-là aussi on peut s’organiser et se politiser, j’avoue que les penser comme des opportunités… ben je n’aime pas du tout. Surtout lorsque le reste de l’année on s’en fiche un peu de l’activité concrète des luttes de quartiers populaires,  voire qu’on méprise les luttes sur les conditions de vie immédiates dans ces quartiers car ce serait moins « politique » que les mobilisations qui ne partent pas des conditions mais qui ciblent le pouvoir en tant que tel et l’oppression raciale dans sa totalité.

C’est aussi très important, sauf que reconnaissons une chose : les luttes sur les conditions de vie immédiate (contre des logements délabrés, pour avoir de la bouffe etc) ce sont toujours les plus pauvres, les plus galériens, les plus écrasés qui les mènent , alors que les luttes qui ne partent pas des conditions dans le but de les traiter là tout de suite mais qui pensent la totalité du problème racial en vue de les résoudre une fois pour toutes, après une Révolution, une Décolonisation etc, c’est cette fois les racisés les moins en galère en terme de thunes, de statut et/ou de capital culturel qui les mènent. Soyons honnêtes. Et c’est pas très compliqué de comprendre pourquoi. La vie et les problèmes qu’engendrent les oppressions ne peuvent pas être suspendus en attendant la Décolonisation totale du monde où la Révolution. Or, les luttes de ce segment socialement supérieur imposent pour les mener qu’on mette tous ses problèmes en suspens pour se concentrer sur un niveau de politique qui ne prend pas en charge leur traitement immédiat. Sauf que vu que ce n’est pas possible de suspendre ces problèmes, ben ce sont les gens qui ont le moins de problèmes ou pas du tout qui peuvent s’engager là-dedans [voir note]. C’est pas plus compliqué. Et je m’inclus là dedans car c’est bien mon parcours d’études élevé et ma socialisation dans des milieux intellos, même si je n’ai pas de thunes, qui fait que je suis plus proche des luttes de ces milieux là, par rapport à celles qui sont très ciblées sur des problèmes du quotidien immédiat.

Donc il faut être honnête sur le fait que les types de luttes auxquelles ont prend part sont socialement déterminées. Il suffit de voir le type de public qui prend part aux deux types de luttes que je cite pour bien voir qu’il y a une dimension de classe, et personnellement je ne considère pas ça comme un problème en soi. Faut bien que les racisés de classe moyenne et supérieure luttent. Le problème c’est d’être dans le déni de ça. Et il faut que les galériens intellos, comme moi donc, on arrête de se cacher derrière le manque de thune réel qui peut aller très loin, je ne le nie pas, car malgré tout il n’empêche que nous avons une socialisation intello et des possibilités de finir par s’en sortir via des professions intermédiaires (instit, bibliothécaires, etc) ou supérieures (prof, chercheurs etc) ce que n’ont pas les racisés qui galèrent en thune ET qui n’ont pas le capital culturel, les diplômes et la socialisation qui va avec. Habiter dans un quartier populaire avec perspectives ou sans perspectives de sortie, c’est pas la même chose non plus. Et tout cela se reflète dans le type de luttes qu’on investit.

****

Tout le monde n’a pas les mêmes choses à perdre dans la révolte en cours  où la répression s’abat déjà de manière tellement forte sur les Traoré, et où la police renforce son occupation de leur quartier pour faire payer aux habitants et à la famille le fait de dire non à l’impunité, non à l’oppression raciste et policière. Il n’y a pas de solutions miracles sur comment faire cohabiter différentes classes sociales dans la lutte antiraciste en général; lutte qui pour moi doit englober tous les segments des racisés, parce que le racisme est une question spécifique qui ne se fondra JAMAIS dans la seule lutte des classes. Il n’y a pas non plus d’idées magiques sur comment réagir en fonction des différents segments qu’on occupe dans un moment comme celui-là. Par contre, pour nous-mêmes racisés, avoir la pleine conscience de cette segmentation par la classe dans nos rangs, c’est important. Pas pour nous diviser, puisqu’on l’est déjà de fait. Mais justement pour espérer s’unir sur des bases réelles. Pour mobiliser plus et en dehors des milieux militants. Donc certes, pas de solutions miracles, sauf qu’en avoir conscience, y prêter attention c’est une manière je pense de limiter la casse. Surtout vu ce qui vient pour certains d’entre nous. C’est bien de nous dont il s’agit, mais à travers la répression de certains parmi nous. Et j’ai l’impression qu’internet nous empêche d’en prendre conscience, car c’est une activité qui donne l’impression d’en faire des tonnes (vu comme c’est chronophage) et de prendre des risques, mais ce n’est vrai qu’en partie… Nos tweets, posts, textes sont importants car on diffuse la vérité que l’Etat, les gendarmes et les médias veulent cacher sur ce crime, on produit des idées et oui, s’organiser passe aussi par une bataille des idées, mais ça reste bien moins dangereux que d’aller au charbon (on peut faire les deux, certes, mais ne nions pas qu’il existe quand même une « division du travail » militant). Et pour toutes les personnes qui risquent de subir une forte répression à venir, je pense que le minimum c’est de l’avoir en tête et essayer de construire ensemble une manière d’y remédier. Il ne s’agit pas d’une réflexion sur les individus, leurs envies ou possibilités de pouvoir individuellement manifester à Beaumont ou ailleurs, mais une réflexion sur les dynamiques des différents segments de classe chez les racisés et le fait que qu’on le veuille ou non, le groupe qui va morfler c’est celui des racisés de classe populaire vivant en quartiers populaires (tout simplement parce que c’est sur ces territoires que les flics ont déclaré la guerre depuis longtemps, et que c’est donc ce groupe qui se prend tout, se révolte, puis en paye le prix). Enfin, il s’agit moins pour moi ici de dire « taisons-nous » si on n’est pas dans un quartier populaire, mais plutôt de dire « sortons de chez nous/de nos conforts » et selon les moyens évidemment, là où on peut, organisons-nous, même loin de Beaumont. Pour que réellement, partout, ce ne soit pas « la paix ». Donc nous qui sommes dans un certain confort intellectuel et/ou économique, ne déclarons pas uniquement une guerre virtuelle enflammée, quand d’autres vont subir une guerre réelle. Et j’ai bien dit « nous », pas « vous ».Réflexion à poursuivre, toutes et tous ensemble.

a

Facebook : La vérité pour Adama / Twitter : La vérité pour Adama


Note : précisons que l’opposition – soit lutter sur les conditions immédiates, soit penser la lutte contre le pouvoir sans traitement immédiats des conditions – n’est pas obligatoire. C’est que faire tenir les deux bouts est compliqué, mais ça a déjà existé (Black Panthers, MIB, Young Lords etc).

Publicités

Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine

Ajout (26/11/16) : Cet article est le premier d’un dossier que je veux consacrer à la racialisation des questions de genre et de sexualité, et plus globalement à la manière dont les questions de genre et sexualité sont prisonnières des logiques néocoloniales et néolibérales.


Selon un article paru le 15 novembre de cette année, s’appuyant lui-même sur des sources allemandes, l’affaire des « viols de masse » en Allemagne se révèle de plus en plus être une construction médiatique s’appuyant sur de faux témoignages de policiers ou de témoins :

[…] la décision du tribunal de Hambourg affirme que les accusations et les preuves avancées ont été trafiquées par la police.[…] De fil en aiguille, autorités judiciaires, politiques mais aussi médias ont tricoté de toutes pièces l’« affaire de Cologne » pour « renforcer l’appareil policier, étendre la surveillance de la population et durcir les lois visant les étrangers et les réfugiés dans le but de pouvoir expulser aussi rapidement que possible les réfugiés du pays », écrit le journaliste du World Socialist Web Site Dietmar Henning. En plus du petit nombre des personnes condamnées pour agression (une seule), la décision du tribunal laisse donc entendre que les « événements survenus la nuit de la Saint-Sylvestre » ont été en grande partie une invention des médias. Un verdict effarant au vu de l’encre déversée autour de cette affaire, fustigeant les réfugiés syriens et dénonçant des « valeurs » et une « culture » non compatibles avec celles de l’Europe.

Le verdict de Hambourg est tombé, viendra ensuite celui de Cologne, où vraisemblablement on se dirige vers un résultat similaire, ou en tout cas bien loin de ce que la construction médiatique de cette affaire laissait penser. Profitons de cette funeste occasion pour aborder les mécanismes de production par l’idéologie raciste des immigrés comme « problèmes » ; processus qui dépasse de loin cette seule affaire. Revenons aussi dans un  second temps sur la manière bien connue dont les hommes non blancs sont présentés, là encore par l’idéologie raciste, comme des « menaces » pour l’intégrité sexuelle des femmes blanches européennes ; constructions dont il me semble que les fondements ne sont pas sapés, même par des pensées antiracistes radicales. Et c’est à ce dernier point que j’aimerais tenter de proposer des analyses et discours alternatifs.

La construction de l’immigré (musulman) comme danger pour les femmes (blanches)

Ils ont donc été nombreux à débattre d’une chimère, d’une construction raciste ayant fabriqué elle-même ses « faits ». Rappelez-vous tous ces gens qui ont débattu sur des plateaux TV ou ont écrit des articles pour « comprendre » ce qui s’est passé à la Saint-Sylvestre en Allemagne, mais qui semble-t-il, ne s’est pas passé. Ou alors, pas comme ça l’a été raconté. Si ce n’est dans l’imaginaire raciste. Quantité d’articles furent diffusés sur le sujet avec en toile de fond toujours cette question : sont-ils des sauvages par nature ou culture? Voici la seule alternative et offre généreuse que vous laisse l’idéologie raciste – le mal qui vous ronge est-il naturel ou culturel ? – mais pour sûr, un fait reste indubitable : vous êtes un sauvage. Seule la cause reste à déterminer. Voilà pourquoi il est nécessaire de vous constituer en objet d’études (mais en réalité de fantasmes du blanc) : le viol est-il dans leur nature ou leur culture ? Est-ce l’islam ou l’arabité/l’africanité le problème? Là encore, rien n’est sûr, si ce n’est qu’il y a bien un problème.

Et voilà qu’il faut faire appel à des experts pour y répondre. Mais, prenant garde de ne pas passer pour racistes, les idéologues de la blanchité feront une fois de plus preuve de générosité en confiant le sale boulot à ceux qui sont aussi de la race des sauvages, mais ont réussi à s’élever en grâce par le miracle de l’assimilation : ainsi entrèrent en scène les Kamel Daoud et autres du même acabit nous expliquant être « bien placés » pour connaître le mal qui ronge ces sauvages, l’ayant connu « de l’intérieur ». Et c’est alors que la « position située », la « parole des premiers concernés » que rejettent avec ardeur les idéologues blancs de droite comme de gauche, dès lors qu’il s’agit de prendre la parole contre le racisme, devient dans ce cas un étendard pour affirmer avec force la « véracité » de l’état de sauvagerie propre aux peuples du Sud, et en particulier musulmans dans le cas qui nous occupe. « Mais il est Algérien, et il le dit lui-même ! » nous dit-on. Bien sûr, si c’est un Algérien qui le dit, c’est que c’est sûrement vrai… Enfin, uniquement quand il s’agit de renforcer le racisme. En d’autres occasions, cela serait tenu pour du « communautarisme », mais voilà, c’est la blanchité qui fixe les règles du jeu racial et selon que cela l’arrange ou pas, se positionner comme « premiers concernés » étant plus à même de savoir le pourquoi du comment, sera ou non légitime.

Il s’agit là d’un cas d’école de la construction raciste du « péril étranger », du « danger immigré », et de l’altérité radicale entre les civilisés et les sauvages, notamment sur la sexualité et le viol. Et plus particulièrement, un exemple terrifiant de ce qu’est le fémonationalisme (usage d’une rhétorique antisexiste pour justifier le racisme).

Contre la déshumanisation des hommes non blancs : refuser l’ensemble de la grille de lecture raciste

Il est crucial de défaire cette construction raciste pour l’ensemble des mesures elles aussi racistes et sécuritaires qu’elle vient justifier. Mais prenons garde à ne pas nous tromper de stratégies. Par exemple, l’antiracisme, ou plutôt certaines mouvances de celui-ci, s’échinent à « expliquer » ce qui serait la cause du « comportement des hommes non blancs »,  et la réponse trouvée est la suivante : il s’agit de frustrations et comportements virilistes en réaction au racisme. Ce discours n’est pas une spécificité française. On le retrouve aux Antilles chez des anticolonialistes, aux Etats-Unis chez des leaders afro-américains, et sûrement ailleurs.

Le problème, c’est qu’avoir recours à ce type « d’explications » revient, malgré des allures de résistance, à capituler face à cet imaginaire raciste qui nous impose une grille de lecture – les hommes non blancs sont virilisteset nous laisse uniquement la possibilité d’en expliquer « les raisons ». Or il n’y a aucune raison à donner pour expliquer ce qui n’existe pas. Pas parce que les hommes non blancs ne sont pas sexistes, mais parce que l’idée qu’ils le seraient plus que les autres relève de l’idéologie, qu’importe comment on le justifie (par racisme ou pour les défendre). Il nous faut refuser d’accepter que le seul champ d’intervention du discours antiraciste sur la pensée qui racialise le sexisme consiste à expliquer pourquoi les hommes non blancs sont amenés à être virilistes, car le raisonnement est piégé dès le départ. En effet, il y a l’acceptation implicite que ceux-ci sont donc effectivement plus sexistes et donc en creux, que les hommes blancs le seraient moins. L’expliquer en ne passant pas par le racisme biologique ou culturaliste mais par l’expérience du racisme n’est pas moins problématique.

Loin de moi l’idée qu’il existe un patriarcat universel. Le sexisme se construit selon les structures sociales des sociétés dans lesquelles il se déploie et on ne peut le détacher de l’histoire et des rapports économiques qui les régissent. De plus dans une société donnée, l’appartenance de classe et de race détermine aussi bien le sexisme vécu par les femmes selon leur condition, que le sexisme pratiqué par les hommes toujours selon les mêmes conditions. En l’occurrence, en France où des populations non blanches aux racialisations, trajectoires, et histoires diverses sont dominées, tous leurs faits et gestes, et en particulier leur genre et sexualité, réels ou supposés, font l’objet d’une attention du groupe majoritaire blanc. Et la conjoncture actuel réserve aux musulmans et aux musulmanes une attention particulière, et c’est peu de le dire. Je ne considère donc pas qu’il suffit de dire que « tous les hommes sont sexistes » pour régler la question. En revanche, et c’est l’objet de l’article, je refuse les réponses qui expliquent ce qui seraient les raisons du supposé virilisme des hommes dominés, alors que c’est l’idée de départ – ils sont plus sexistes que les autres – qu’il faut absolument rejeter, de même que le sous-entendu selon lequel on peut « comparer » ce qui seraient « différents sexismes ».

Parce que s’il y a bien des situations variables, ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question.

  • les conditions de possibilité d’exercice du sexisme.

Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ?

D’ailleurs il serait bon que les tenants de la vision selon laquelle le sexisme des hommes dominés s’explique en réaction à l’exploitation et au racisme subis, nous expliquent pourquoi les femmes dominées, exploitées et opprimées par le racisme, n’ont pas elles aussi envie de se « venger » sur leurs époux en assassinant ceux-ci, au même rythme que ces derniers peuvent tuer les femmes avec qui ils partagent ou ont partagé leur vie ? Et c’est là que pour le justifier, on se verra obligés de dire que c’est peut-être parce que les hommes dominés sont plus opprimés que les femmes de leur race/classe qu’ils les violentent. Il faudra alors sélectionner et insister sur les violences spécifiques aux hommes dominés et invisibiliser/minimiser celles spécifiques aux femmes dominées pour que le raisonnement tienne. Pour ma part j’ai choisi : l’explication sur les possibilités d’exercer le sexisme selon sa race/classe me semble bien plus pertinente (et moins infâme, pour être honnête).

A ces conditions différentes d’exercice du sexisme pour les hommes, s’ajoutent les conditions pour les femmes de pouvoir ou non s’en extraire, variable là encore selon leur position de race et classe. Pouvoir fuir sans s’appauvrir n’est pas donné à toutes les femmes. Cette question a déjà été traitée par les courants féministes attentifs aux conditions de race/classe des femmes et mérite un développement à elle seule. Il serait donc moins question pour les femmes des classes dominées lorsqu’elles subissent des violences mais ne partent pas de « solidarité avec leurs hommes » ou « d’esprit de sacrifice » que d’impossibilité structurelle de pouvoir se barrer.

  • Perceptions et réactions à géométrie variable

Selon que l’acte ou le comportement sexiste est celui d’un blanc ou d’un non blanc, d’un riche ou d’un pauvre, les perceptions et réactions aussi bien médiatiques, politiques que judiciaires sont très différentes et penchent irrémédiablement pour l’absolution de l’homme dominant, et la condamnation (non pas par antisexisme mais par haine des pauvres et racisme) de l’homme dominé. Lorsque ce dernier en plus n’est pas blanc, vit en banlieue, et « pire » est musulman, la condamnation se fait d’autant plus féroce. L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.

Regardez tous ces scandales politiques, ceux qui par le passé ont impliqué des DSK, des Polanski, pour ne citer qu’eux, ceux qui aujourd’hui impliquent des Trump aux Etats-Unis, des Baupin en France… Regardez comment les députés ont il y a quelques mois rejeté l’amendement qui prévoit l’inéligibilité d’un homme politique condamné pour agressions sexuelles. Autrement dit, l’idée qu’un homme de leur caste soit pénalisé pour avoir agressé sexuellement une femme leur est insupportable. Il y a donc quelque chose que possède l’homme dominant face au sexisme qu’il pratique et qui est essentielle : l’impunité quasi totale. C’est ainsi qu’à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé.

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés.

****

Analyser ces deux dimensions (conditions de possibilité d’exercer le sexisme et perceptions/réactions différenciées selon qui est sexiste) permet de lutter contre la déshumanisation des hommes non blancs, chose que ne fait pas l’analyse qui les tient pour plus sexistes en l’expliquant parce qu’ils sont dominés et réagissent au racisme. Analyse qui remplace une justification raciste utilisée pour légitimer une domination, par une justification elle aussi raciste, mais partant cette fois d’une réelle intention antiraciste et de défense communautaire dont la sincérité est certaine…mais malgré tout prisonnière de ce dont elle entend pourtant se libérer. A la volonté de stigmatiser, on veut substituer l’empathie : vu tout ce qu’ils subissent, comprenez leur besoin de se montrer virilistes…Or, les hommes non blancs n’ont pas besoin d’une empathie qui caresse dans le sens du poil la perception dominante à leur égard, mais d’analyses robustes capables de saper les fondements de l’idéologie raciste  qui les vise en particulier depuis des siècles (et qui possède aussi son pendant féminin). Mais préoccupée par le fait d’apporter des réponses à ce qu’elle accepte comme une donnée de départ – les hommes non blancs sont virilistes – l’analyse qui « explique » le virilisme supposé des hommes non blancs par leurs frustrations d’hommes opprimés par le racisme ne parvient pas à démystifier le sexisme des hommes dominants de manière concrète. Elle se limite  à des déclarations de principe du type  « il faut aussi montrer le sexisme de l’homme blanc ». Mais cette volonté d’exposer la violence sexiste du dominant ne peut se transformer en un réel potentiel critique que si l’on s’extirpe du piège tendu par la racialisation des questions sexuelles qui nous en enjoint à accepter ses prémices.

Par ailleurs, pour nous accompagner dans la sortie de ce piège qui nous est tendu, et comme nous y invite ce texte salutaire intitulé Critique de la critique du virilisme, il est temps d’arrêter de tenir pour viriliste que ce qui est bruyant, voyant et fait référence aux culture populaires. Autrement dit, arrêtons d’avoir une perception bourgeoise de ce qu’est la virilité. Et nous verrons que les comportements dits « expressifs », plus bruyants ou voyants des hommes dominés ne méritent pas plus « d’explications » que les attitudes plus subtiles mais non moins sexistes et viriles des hommes dominants. C’est cette perception bourgeoise à laquelle nous avons cédé qui nous fait croire que les propos d’un rappeur qui parle explicitement de « sa bite » sont particulièrement virilistes. Et puisque nous sommes antiracistes, nous allons déceler un message passant par ce que nous acceptons être, telle que nous y invite la pensée bourgeoise, une masculinité excessive, un virilisme débordant. Et puisque ça déborde il faudra expliquer pourquoi. Avec des arguments antiracistes, bien sûr. Mais, si on se libère de cette pensée bourgeoise, parler de « sa bite » sera-t-il réellement plus viriliste que de parler de « galanterie à la française », sans aucune grossièreté ou parole crue, mais pour défendre un violeur de la classe dominante comme l’ont fait dans plusieurs affaires des bourgeois français qui sévissent à la télévision ? En clair la bourgeoisie blanche a construit et imposé une idée de ce qu’est le virilisme, en choisissant de pointer des types de comportements qui ne relèvent pas de ses propres codes mais visent ceux des classes dominées.  Et voilà que nous, sûrs de lui résister, nous partons de cette idée bourgeoise pour confirmer que oui, le virilisme c’est ça, (et qu’il s’agit donc bien d’une affaire de pauvres et de racisés) mais que, attention, cela ne s’explique pas pour les raisons que l’on croit. Nous  voilà persuadés d’avoir attaqué l’idéologie blanche bourgeoise, alors que nous ne faisons que nous débattre dans la prison qu’elle nous a construite. C’est tout simplement un comble.

Disons-le donc le plus fermement possible : il n’y a aucune issue non raciste à tous types d’argumentations qui se demandent et entreprennent d’expliquer pourquoi les hommes non blancs sont virilistes, fussent-elles motivées et argumentées par une critique du racisme. La seule issue est la suivante :  analyser des discours, des représentations et des politiques qui à la fois fabriquent des imaginaires sur le sexisme quand il est porté par des non blancs et condamnent symboliquement ou pénalement ces derniers de façon plus sévère alors qu’un boulevard d’impunité est offert aux hommes dominants.  Par exemple, sur un autre sujet mais proche, pour combattre la construction islamophobe du « problème musulman » (Hajjat, Mohammed, 2013) nous savons qu’il ne s’agit pas de réfléchir aux « comportements des musulmans », même lorsqu’on ne les naturalise pas et qu’on les analyse comme des constructions sociales, mais de combattre les logiques politiques et médiatiques qui fabriquent l’islam et les musulmans comme un problème. En revanche, partir des « comportements des musulmans » revient à entériner l’idée qu’il y a effectivement un problème. Le raisonnement est le même s’agissant de la racialisation du sexisme et des hommes non blancs.

En définitive, entre faire comme les non blancs au service de la blanchité, qui au moyen d’arguments foncièrement racistes veulent confirmer le sexisme supposé plus féroce de nos frères de condition et de luttes, et des réponses antiracistes qui, tout en voulant sincèrement les défendre de la violence qui les vise, se contentent de fournir des raisons plus acceptables car pointant le racisme, mais sans contester l’idée de départ qui sous-tend tous ces faux débat, choisissons la rupture. Rupture avec la racialisation des questions sexuelles et tout ce qu’elle engendre comme grille de lecture raciste, et déshumanisation des hommes et femmes non blancs.  Rupture avec la nécessité d’expliquer ce qui en réalité n’existe pas mais  dont on renforce la croyance  par ces « explications » aussi antiracistes soient-elles dans leur intention. Rupture avec la pensée coloniale qui imprègne l’ensemble des représentations et imaginaires. Pour commencer à décoloniser. Véritablement.


Ajout (20/11/16) : j’ai oublié de parler des liens qui peuvent être faits entre une dite « virilité bafouée » par l’impérialisme et le jihadisme. Là encore je prends des distances avec cette analyse et préfère penser que la dimension quasi exclusivement masculine de la prise des armes pour s’opposer à l’Occident – qu’il s’agisse des formes jihadistes, ou plus traditionnellement anticoloniales – est sûrement plus liée au fait que l’accès aux armes et aux outils de la guerre est lui aussi quasi exclusivement masculin. Je n’apprends rien à personne en disant que dans bon nombre de sociétés, impériales ou colonisées, ce sont les hommes qui se sont appropriés la maîtrise et la circulation des armes. Ceci dit, il faut ajouter que certains épisodes de révoltes anticoloniales passées et présentes, entre autres, montrent des femmes dans les combats armés. Mais c’est plus rare, sûrement encore une fois en raison de la division sexuée du travail, des tâches,  des rôles sociaux et …de l’accès aux armes.

Ni châtiment divin, ni simple malchance : la situation d’Haïti résulte de l’acharnement des puissances (néo)coloniales

A chaque grande tragédie qui frappe Haïti, comme en ce moment avec le cyclone Matthew, un lot de propos ignobles prospère sur les réseaux sociaux. « Tant pis pour eux, ils voulaient leur indépendance! » , « Et là ils diront quoi, que c’est un suprématiste blanc qui a envoyé l’ouragan pour les appauvrir ? » et autres stupidités peut-on lire sous la plume de nombreux racistes blancs qui, des siècles plus tard, peinent encore à digérer l’énorme claque que la glorieuse Révolution haïtienne a infligé au monde colonial et esclavagiste européen, et en particulier français. Mais si les inepties sur Haïti s’arrêtaient aux seuls blancs, peut-être aurait-il été vain d’écrire cet article. Le problème, ou plutôt, ce qui m’ôte chaque jour un peu plus d’espoir dans ce monde, c’est que beaucoup de noirs aliénés1 par des conceptions négrophobes des religions qu’ils pratiquent2 voient dans les nombreuses difficultés qu’affrontent Haïti le résultat de ce qu’ils considèrent être un péché originel : avoir fait une cérémonie vaudou dans le combat contre l’esclavage.

bois-caiman-938x535

Cérémonie du Bois-Caïman, 14-15 août 1791

De cette supposée « faute » (puisque les spiritualités africaines sont sataniques à leurs yeux), viendraient pauvreté et autres fléaux. Selon cette logique, l’être suprême qu’ils osent appeler « dieu » aurait plus de colère envers des opprimés (les esclaves qui se battent pour leur libération) qu’envers les oppresseurs (les esclavagistes). Cela veut dire que pour eux, si les nations coloniales sont des pays riches (côté traite atlantique, mais des raisonnements honteux similaires se trouvent chez des noirs qui intègrent et justifient une lecture négrophobe de la religion en contexte musulman), ce n’est pas parce que leur richesse est tirée de vols et massacres, mais c’est sûrement que « dieu » les a plus « bénis » qu’ils n’a béni ceux qu’ils ont opprimés. C’est à dire que, toujours selon cette idéologie honteuse, dès lors que l’on pratique la bonne religion, on peut perpétrer des massacres, et être quand même de ceux qui « seront bénis ». Mais malheur aux opprimés qui dans leur noble quête de libération osent faire preuve d’africanité – c’est à dire puiser dans leur propre socle culturel par ailleurs, les esclaves ayant été arrachés à l’Afrique et pas à un autre continent – car les voilà condamnés à subir des siècles durant, alors que les descendants d’esclavagistes et de colons couleront des jours heureux. Voilà en substance ce que suggère cette logique portées par certains noirs, qui peuvent à la fois proférer de telles horreurs et deux minutes après devenir très loquaces sur « l’amour divin »3.

On s’attachera alors ici à déconstruire ce mythe de la « malédiction haïtienne », invention des colons, acharnés dans leur lutte visant à détruire Haïti, pour faire peur à tous les autres esclavagisés/colonisés des Caraïbes : « voici ce qui vous attend si vous suivez le chemin de la libération qu’ils ont emprunté ». Tel était l’objet de la diabolisation d’Haïti. Et c’est toujours le cas à l’heure actuelle : les békés et autres racistes « métropolitains », ainsi que les noirs endoctrinés par eux, n’ont de cesse d’agiter « Haïti » comme pour effrayer quiconque ose évoquer la légitime et inévitable souveraineté nationale guadeloupéenne et martiniquaise. Vraisemblablement, un discours similaire semble aussi avoir cours ailleurs à Porto Rico (colonie des Etats-Unis) se servant aussi bien d’Haïti que de Cuba pour décourager quiconque souhaiterait se libérer du joug américain. Il est important de s’attaquer à ce genre de mythes car ils déshumanisent les populations qu’ils stigmatisent et empêchent de penser des solutions concrètes (et donc de penser des luttes) puisque, selon la logique sur laquelle ils s’appuient, le problème ne serait pas social, humain, mais se situerait dans le « monde spirituel » etc. 

Mais l’on aurait tort de réduire les conceptions offensantes sur la situation haïtienne à la seule aliénation religieuse, car d’autres, moins portés sur les mythes religieux, considèrent qu’Haïti est victime de malchance : « les pauvres, ils n’ont vraiment pas de chance… ». Ici, on a certes en moins l’ignominie du raisonnement précédent, mais il demeure tout de même (au moins) deux problèmes. Cette fois, la pauvreté n’est pas vue comme un châtiment divin, mais comme un fait qui n’a pas d’origine, pas de cause, pas d’histoire. Or c’est précisément en prêtant attention à l’histoire haïtienne que l’on peut trouver l’antidote contre les explications fumeuses sur sa situation actuelle, qu’elles se basent sur des théories religieuses ou non. Et le second problème, c’est que cela construit les Haïtiens comme des victimes passives qui ne font que subir, alors que si effectivement il y a bien un tas de mécanismes historiques et actuels qui pèsent très négativement sur ce peuple, ses résistances aussi bien en Haïti que dans la diaspora sont très vives. Et c’est d’ailleurs en suivant le cours des résistances d’un peuple qu’on arrive à comprendre à quelle type d’hégémonie il fait face. Il faut donc prendre garde à ne pas oublier que dans toute situation de domination, l’opprimé résiste.

Briser le peuple en devenir qui s’est libéré de l’esclavage

De quelle « situation de domination » parlons-nous donc quand il s’agit d’Haïti ? Il n’est ni question d’une malédiction, ni d’une malchance, mais bien, comme déjà évoqué plus haut, de l’acharnement européen puis américain contre cette nation dont il a fallu faire un exemple négatif. La logique est simple : vous voulez vous libérer de l’esclavage, vous voulez être indépendants, c’est à dire libres ? Et bien nous allons vous écraser. Des mécanismes similaires furent à l’oeuvre au moment des indépendances africaines. En effet, si malgré les indépendances formelles les pays africains connaissent des situations économiquement et politiquement difficiles, ce n’est pas parce que l’indépendance en soi est un problème – idée absurde qui laisse entendre que la dépendance à un colon est chose normale et nécessaire –  mais c’est parce que les « ex » métropoles coloniales se sont bien employées à écraser les pays nouvellement indépendants, afin d’assurer une dépendance éternelle. Par exemple, lorsque pour dire non à la continuation sous quelque forme que ce soit de la colonisation française, le leader guinéen Ahmed Sékou Touré déclara en présence de De Gaulle en août 1958 qu’« il n’y a pas de dignité sans liberté , nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage »4, l’Etat français a aussitôt voulu faire de la Guinée, premier pays africain accédant à l’indépendance, un exemple négatif. Pour cela, et comme à son habitude, la France n’a pas hésité à recourir à des procédés aussi sales que son histoire :

« La première tentative de déstabilisation vise l’économie guinéenne c’est « l’opération Persil ». Les services secrets français ont fabriqué des faux francs guinéens. L’économie du pays, déjà malade, traverse une grosse période de crise ce qui oblige la dévaluation du franc guinéen. Pour Foccart, Sékou Touré est l’ennemi public numéro un. »5

Voilà donc ce que fait la France chaque fois que des colonisés lui disent « non » : déstabilisation, répression, coups d’Etat, et j’en passe. Imaginez donc, près de deux siècles plutôt, l’affront qu’a constitué la Révolution anti esclavagiste menée dans la colonie particulièrement prospère de Saint Domingue, devenue Haïti une fois libre. Vient alors la fameuse « dette » que cette jeune nation a dû payer à la France pour son indépendance. L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert a écrit à ce propos un article dans Libération en 2010 :

« Nous sommes en 1825. Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener, sous une forme ou une autre, l’ancienne colonie française de Saint-Domingue dans le giron de la métropole, Paris a compris qu’il allait devoir y renoncer. […] Dans une ordonnance en date du 17 avril 1825, [le roi Charles X] «concède» au jeune Etat son indépendance contre une indemnité de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France. […] Pour amener les Haïtiens à accepter «le pacte le plus généreux dont l’époque actuelle offre l’exemple», Charles X a des arguments de poids. Il fait escorter l’ordonnance par une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, toujours selon le ministre de la Marine, Haïti sera «traité en ennemi par la France», dont l’escadre «est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île». A la tête d’un pays mis au ban des nations, sous pression entre autres de l’ex-métropole, et incapable de renouveler les efforts de guerre qui avaient mené à l’indépendance, le président haïtien Jean-Pierre Boyer signe. […] Il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. […] De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de développement. […] En 1838 […] Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le premier, Sa Majesté le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883. Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915. En revanche, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés qu’en 1952. De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. »

Pour aller dans le sens de cet écrivain, Marcel Dorigny, historien, a déclaré dans un entretien que cette dette a « contraint Haïti à mettre le doigt dans l’engrenage de l’endettement international »6

Du coup, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de l’arrogance d’un empire esclavagiste et colonial qui s’arroge le droit de priver de liberté des peuples et estime mériter des « réparations » quand le peuple en question arrache sa victoire ? Il semble bien qu’aborder cette question de la dette, de la manière dont la France peut menacer et extorquer les peuples qui se sont libérés de sont emprise, et cela en toute impunité, fait bien plus sens pour le sujet abordé ici, que des préoccupations loufoques sur le vaudou, qu’importe ce que chacun en pense. Et rappelons que bien souvent, les mêmes qui trouvent normal qu’on envoie des pauvres en prison parce qu’ils ont volé des babioles vont ensuite vous expliquer qu’il faut arrêter de croire que cela a eu « tant d’impact que ça », une (double) dette en millions, prélevée injustement à un pays jeune et fragile par un pays riche, et qui a duré plus de cent ans …Vaste hypocrisie.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une "dette morale" envers Haïti.

2015, manifestations en réaction à la venue de François Hollande en Haïti. Ce dernier a affirmé que la France a une « dette morale » envers Haïti.

Férocité impérialiste à l’ère contemporaine

Après cette dette, qui à elle seule engendre son lot de problèmes, on peut citer dans l’ère plus récente d’innombrables magouilles et de profits générés sur le dos des Haïtiens par des politiciens, des entreprises étrangères avec, comme toujours dans toute situation coloniale, la complicité de certains bourgeois locaux. On peut mentionner par exemple les profits considérables que Bill et Hillary Clinton ainsi que leurs amis entrepreneurs ont réalisés après le tremblement de terre si meurtrier de 2010. Dinesh D’Souza* (voir dernière note) a écrit un livre sur Hillary Clinton et des dossiers peu glorieux du Parti Démocrate, et s’est penché sur l’implication des Clinton dans cette vaste arnaque :

« Après le tremblement de terre, Bill Clinton avait annoncé en fanfare la création du Fonds de reconstruction d’Haïti. A la même époque, son épouse Hillary était secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Elle était en charge de l’aide américaine allouée à Haïti. Ensemble, les Clinton étaient donc les deux personnes les plus puissantes contrôlant le flux d’argent provenant du monde entier et à destination d’Haïti »7.

D’Souza détaille comment des sommes astronomiques se sont retrouvées à remplir les poches d’un tas de gens, via un réseau sophistiqué de copinage. En clair, la plupart des personnes sous-tirant des fonds supposément pour Haïti, ainsi que des chefs d’entreprises sensés recevoir lesdits fonds pour reconstruire l’île, sont pratiquement tous proches des Clinton :

« Les Clinton ont également distribué 10 millions $ en prêts fédéraux à une société appelée InnoVida, dirigée par un donateur de la Fondation Clinton, Claudio Osorio. Osorio avait rempli son conseil d’administration avec des proches des Clinton, notamment le général Wesley Clark, allié de longue date; Jonathan Mantz le directeur financier de la campagne d’Hillary en 2008; et Chris Korge collecteur de fonds du Parti Démocrate qui a aidé à amasser des millions pour les Clinton. Normalement, le processus d’attribution des prêts prend des mois, voire des années. Mais dans ce cas, un fonctionnaire du gouvernement a écrit: «L’ancien président Bill Clinton est personnellement en contact avec l’entreprise pour organiser répondre à ses besoins logistiques et apporter son soutien. Et en tant que secrétaire d’État, Hillary Clinton a mis à disposition des ressources du Département d’Etat pour aider cette entreprise avec des moyens logistiques. » InnoVida n’avait même pas fourni un rapport financier pouvant être vérifié de façon indépendante, ce qui est normalement une exigence pour de tellles demandes de prêts. Cette exigence, cependant, a été levée. Sur la base de la connexion Clinton, la demande d’InnoVida [de recevoir 10 millions de dollars de prêts fédéraux] a été rapide suivie et approuvée en deux semaines. La société, cependant, n’a pas construit de maisons. Une enquête a révélé que Osorio avait détourné des fonds de l’entreprise pour payer sa maison de Miami Beach, sa Maserati, et son chalet de ski du Colorado. Il a plaidé coupable pour fraude et blanchiment d’argent en 2013, et purge actuellement une peine de prison de douze ans. »

Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que même lorsque la fraude est avérée (comme dans le cas de Osorio pour l’entreprise InnoVida), les Clinton, c’est à dire ceux-là même qui ont permis à l’argent de circuler ne sont pas inquiétés. Il en va de même pour les écoles, les routes, bref toutes ces constructions qui n’ont jamais vu le jour, ou qui lorsque ce fut le cas, se sont une fois de plus révélées être des arnaques. D’Souza cite en exemple l’hôtel construit par la compagnie Digicel qui a reçu, là encore grâce aux Clinton, 45 millions de dollars du gouvernement américain et qui n’embauche à l’arrivée qu’une douzaine d’Haïtiens. Pour l’argument « favoriser la création d’emplois pour les locaux», on repassera donc…

Donc dans tout ce qui a été exposé ici, s’agit-il de malédiction liée au vaudou, ou de magouilles au plus haut niveau pour que des porcs tirent profit de la misère d’un peuple ? Rappelons que l’une de ces personnes magouilleuses est actuellement présentée comme une alternative « progressiste » à Donald Trump

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d'Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes "Bill Clinton, où est passé l'argent ?".

2015, activistes haïtiens manifestant devant le quartier général d’Hillary Clinton à Brooklyn. Entre autres, on peut lire sur une des pancartes « Bill Clinton, où est passé l’argent ? ».


Autre scandal : La Croix Rouge. Une enquête documentée8 fait état de seulement 6 maisons construites réellement pour des haïtiens dans le besoin alors que l’organisation a reçu pas moins d’un demi milliard de dollars… La Croix Rouge affirme pourtant avoir construit 130 000 maisons, mais pour qui en réalité ? :

« Par exemple, quand elle affirme avoir fourni des maisons à plus de 130 000 personnes, cela inclut les milliers de particuliers qui en réalité ont simplement été « formés aux techniques de construction » (une subtilité dévoilée pour la première fois par le blog consacré à Haïti du Center for Economic and Policy Research). »

En clair : des maisons ont surtout été construites pour les « expatriés » sensés venir aider Haïti. Il s’agit du schéma bien classique du pillage à l’oeuvre dans le néocolonialisme sous couvert « d’aides humanitaires », de « défense des droits de l’homme » ou autres concepts hypocrites :

« Shelim Dorval, une administratrice haïtienne chargée de gérer les déplacements et le logement des expatriés pour le compte de la Croix-Rouge, avoue avoir pensé que c’était du gâchis de dépenser autant pour faire venir des gens si peu compétents, alors que la main d’œuvre locale ne manquait pas. « Tous ces expats touchaient de gros salaires, vivaient dans de belles maisons et se faisaient payer leurs vacances au pays. Beaucoup d’argent étaient dépensé pour eux alors qu’ils n’étaient pas haïtiens et n’avaient aucun lien avec Haïti. Autrement dit, l’argent retournait directement aux États-Unis. » »

Pas besoin d’aller plus loin, on commence un peu mieux à comprendre où est passé l’argent, et une chose est sûre : il n’a pas profité aux Haïtiens. On comprend également pourquoi la diaspora haïtienne nous invite depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux à ne pas donner de l’argent aux ONG internationales qui ne sont que l’une des composantes de l’impérialisme qui s’attaque à Haïti. Il faut donc soutenir les associations et organisations haïtiennes qui ne versent pas dans ces magouilles (voir la liste), et s’informer sur les actions de solidarité de la population locale. Un film assez connu de Raoul Peck, Assistance mortelle, décortique cet « humanitaire » dont la finalité reste malgré tout la dépossession des Haïtiens, leur exploitation, le maintien ou l’aggravation de leur situation.

Encore une fois, s’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou de la férocité du processus de pillage néocolonial qui passe aussi par les ONG ?

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Manifestations contre La Croix Rouge (USA). Source.

Pour finir, on peut citer le scandale sanitaire qui implique l’ONU et ses casques bleus :

« Du bout des lèvres, les Nations unies reconnaissent leur implication dans la terrible épidémie de choléra qui frappe Haïti. La contamination a causé près de 10 000 morts depuis l’arrivée de la bactérie dans le pays, en 2010, et elle a rendu malades 800 000 personnes. Voilà six ans que des casques bleus sont accusés de l’avoir apportée avec eux du  Népal, ce que l’institution internationale s’est obstinée à nier jusqu’à présent »

S’agit-il d’une malédiction en lien avec le vaudou ou des conséquences mortelles de l’ingérence ONUsienne ?

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24

Des manifestants sur le passage de Ban ki-Moon (ONU) en Haïti © France 24. On peut par exemple lire sur une affiche « Justice et réparation pour les victime de leur choléra ».

2010, manifestants contre l'ONU et pour dénoncer l'importation du Choléra par les casques bleus. Source.

2010, manifestants contre l’ONU et pour dénoncer l’importation du Choléra par les casques bleus. Source.

 


Voilà donc passé en revue quelques éléments bien loin du récit raciste et (néo)colonial revanchard sur Haïti. Celui-ci se contente d’évoquer la pauvreté comme si elle tombait du ciel, de concéder que s’il y a corruption elle ne peut que venir des Haïtiens eux-mêmes, et de passer en revue la période Duvalier, en prenant soin de ne jamais analyser le contexte néocolonial et l’écrasement économique de pays du Sud comme étant propices à l’installation de tels régimes: on préfère se dire que « ces gens-là ont ça en eux ». Et puis insinuer que du coup, c’est quand même vachement mieux de rester sous domination française pas vrai ? Bref le colonialisme et son principe intrinsèque de domination, en s’extrayant par le récit de la violence qu’ils causent dans les faits, se trouvent alors justifiés.

Quoiqu’il en soit, l’essentiel était de réagir ici aux idées ignobles sur la situation d’Haïti ; discours surgissant à chaque catastrophe. Je n’ai aucun mal à recourir à des métaphores religieuses pour expliquer les tragédies de la vie, mais il faut simplement arrêter de dire de la merde. Car expliquer la situation d’Haïti par une malédiction héritée de la pratique du vaudou n’est rien d’autres qu’un raisonnement de merde. Une monstruosité. Une camarade rappelait à juste titre sur twitter que malgré tous les séismes qui frappent par exemple le Japon personne ne parle de « malédiction », tout le monde comprend que le Japon est placé sur un territoire à fort risque sismique. Pourquoi beaucoup des nôtres n’arrivent-ils pas à comprendre qu’Haïti est placée sur une zone qui la rend vulnérable aux catastrophes naturelles ? Sachant en plus que le pays a des difficultés économiques, pourquoi ne pas comprendre que le grand niveau de destruction s’explique par l’autre vulnérabilité, celle des infrastructures, des logements, etc ? Pourquoi aller chercher des histoires de malédiction ? Lorsque l’ouragan Katrina a détruit le sud des Etats-Unis et laissé les noirs de ces régions dans la misère, était-ce une malédiction où le résultat croisé d’une catastrophe naturelle et du mépris de l’Etat américain qui a laissé les victimes de l’ouragan – noirs et pauvres – vivre dans des conditions immondes ? En plus, au vue de tout ce qui a été dit, il semble assez facile de comprendre que la situation économique d’Haïti a des origines anciennes, dans la violence du colonialisme, et qu’elle est entretenue aujourd’hui par l’ensemble des vautours qui se nourrissent de la misère du peuple haïtien.

Donc puisque beaucoup en sont friands, on peut rester sur le terrain des métaphores religieuses, mais en les utilisant de façon hautement plus pertinentes et plus justes : s’il y a une malédiction c’est bien celle du colonialisme. S’il faut nous exorciser de quelque chose, c’est de la mentalité coloniale que des siècles d’asservissement et d’estime de soi quotidiennement bafouée nous ont inculquée. Et surtout : le diable dans cette affaire n’est pas le vaudou, mais le colon européen d’hier et l’impérialiste euro-américain d’aujourd’hui, ou plus précisément leur système esclavagiste et colonial duquel naquit le capitalisme, véritable machine à fabriquer l’enrichissement des uns sur le dos des Autres. Il est donc inepte de passer son temps à s’inquiéter des pratiques religieuses qu’ont les Haïtiens, rien que parce que le colon esclavagiste qui a christianisé nos peuples nous a expliqué que l’une de leur pratique était diabolique, plutôt que de lutter, avec les Haïtiens, qui ne sont ni maudits ni soumis mais sur-exploités, contre la situation d’impérialisme économique que tous ces scandales cités précédemment révèlent. Bref, une décolonisation de nos grilles de lecture et schémas de pensée est urgente. (Edit). De même qu’une décolonisation des approches religieuses majoritaires (oui, cela est possible) car tel que les combats historiques de Martin Luther King ou des théologiens sud américains de la libération l’ont montré, la fonction des religions arrivées dans la violence n’est pas figées à jamais. (Lire absolument à ce propos cet article de Cases Rebelles). Il faut « simplement » s’attaquer  à ce que les pouvoirs qui les ont promues portent en eux de racisme, en particulier négrophobie. Ne voyez donc pas ici une attaque contre la religion évangélique en particulier et le christianisme en général, mais une attaque contre ce qu’il y a d’aliénant dans certaines de leurs versions dans la Caraïbes :  Ayiti pa tini pon Malédisyon, nétoyé kaka la yo mété an tèt annou souplé! 

Soutien, Réparations et Justice pour le

peuple Haïtien

2015. Source.

2015. Source.


1Je trouve souvent que le terme « aliénation » est utilisé de manière caricaturale et impropre. Par exemple on appelle souvent « aliénation » ce qui relève plus d’intérêts de classe : un dirigeant corrompu en Afrique qui choisit les intérêts de l’Occident n’est pas forcément « aliéné », il fait souvent simplement passer ses intérêts de bourgeois au détriment de ceux de son peuple . Mais il me semble que concernant le cas qui nous occupe, à savoir penser que les Haïtiens « méritent leur sort » parce qu’ils ont pratiqué le vaudou lors de leur Révolution me semble réellement relever de l’aliénation telle que pouvait l’employer Fanon.

2Ne croyez pas que mon faible investissement sur les questions religieuses signifie que je suis naïf sur les processus d’aliénation (ou de réorientation des priorités, ce qui n’est pas la même chose) qui en découlent pour les noirs, particulièrement en ce qui concerne le christianisme et l’islam. C’est juste que mon logiciel politique me fait dire que la domination religieuse découle de la domination économique et politique, et non l’inverse. Voilà pourquoi bien que conscients de ces processus – à décortiquer aussi en fonction de chaque contexte, car le christianisme ou l’islam ne se vivent pas sous les mêmes modalités partout – je me concentre sur une lutte anticoloniale politique et économique. C’est un vaste débat que je laisse pour une autre fois.

3Encore une fois, il ne faudrait pas voir en ceci quelque chose d’intrinsèque au christianisme en général, et à l’évangélisme en particulier, car, dans des exemples pris pêle-mêle et renvoyant à des histoires et logiques très différentes, on peut par exemple trouver des négrophobes arabes justifiant leur négrophobie par l’islam, des bouddhistes en Birmanie massacrant la minorité musulmane Rohingyas,  tous considérant toujours être du côté de la Vérité, du Bien etc. Mais si je m’arrête sur le christianisme ici, c’est parce que pour des raisons historiques évidentes vu l’histoire et la localisation d’Haïti, se sont surtout des chrétiens qui se plaisent à justifier « divinement » ce qu’ils voient comme un « châtiment » mérité pour ce pays  (mais je ne doute pas que d’autres aussi le pensent vu la diabolisation d’Haïti); et aussi parce qu’aujourd’hui le christianisme occupe une position dominante à l’échelle mondiale, pas seulement en terme de pratiquants mais de pouvoir politique.

4Sekou Touré, «Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage», Panafricain.tv, 2015. https://www.panafricain.tv/sekou-toure-nous-preferons-la-liberte-dans-la-pauvrete-a-la-richesse-dans-lesclavage/

5Kalidou Sy, « 26 mars 1984, disparition de Sékou Touré », Survie.org, 2014 http://survie.org/billets-d-afrique/2014/233-mars-2014/article/26-mars-1984-disparition-de-sekou-4673

6 « Aux origines de la misère haïtienne » http://www.lafauteadiderot.net/Aux-origines-de-la-misere

8 https://www.propublica.org/article/la-croix-rouge-haiti

9http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/19/l-onu-admet-sa-responsabilite-dans-l-epidemie-de-cholera-en-haiti_4985249_3244.html#igQ6dpFitBKihDji.99 domination, dr

(Edit) *A propos de Dinesh D’Souza : une camarade m’a interpellé sur ce personnage et m’a incité à me renseigner plus sur lui. Il a mené des enquêtes intéressantes sur le Parti Démocrate et en particulier les Clinton qui sont très révélatrices notamment dans l’extorsion d’Haïti comme on l’a vu, mais il s’agit d’un néo-conservateur qui, lorsqu’on le découvre à travers ces critiques-là seulement (sans connaître le reste de sa pensée) passe pour quelqu’un de gauche critique soucieux de lutter contre les magouilles. Mais il n’en est rien : sur le racisme par exemple, et en particulier la négrophobie vécue sur le sol américain il tient des positions à l’opposée de celles que je défendrai et il semble clair à la lumière de tout cela que sa critique des Clinton vis-à-vis de Haïti est moins inscrite dans une critique globale du néocolonialisme que dans une critique de ses adversaires politiques supposément plus magouilleurs que son propre camp. (c’est faux, vous vous en doutez).

#LeRacismeDeGaucheCest : Analyse et toutes les pancartes

Les organisations des luttes de l’immigration, des quartiers populaires et de l’antiracisme politique savent que la droite, et en particulier l’extrême droite, servent toujours d’alibi pour masquer le racisme de gauche. Récemment est paru un article de blog qui décortique les récentes saillies racistes des milieux d’extrême gauche face à une visibilité nouvelle de l’antiracisme politique. L’auteur y décrit remarquablement comment plutôt que de s’en prendre directement à l’immigration en tant que telle, comme c’est le cas avec les idéologies de droite, le racisme de gauche prend le détour supposé plus respectable de s’attaquer aux antiracistes (autonomes).  Ainsi, là où les premiers assument de vouloir nous exclure de la nation, les autres, à gauche, s’échinent plutôt à nous exclure de la politique.

Or si on se réfère à la célèbre citation de Sayad selon laquelle « exister c’est exister politiquement », on comprend que les attaques pleines de rage d’une certaine extrême gauche qui invite les racisés à s’en aller de la politique participent en fin de compte à nous exclure également de la nation, comme le souhaitent les droites. Quelle est alors le sens de cette exclusion ? Il s’agit de nous construire/reproduire/maintenir comme corps illégitimes, puisque physiquement nous allons rester dans ce pays. Il s’agit donc surtout d’une exclusion symbolique (pour l’instant…).Et qu’est-ce qu’un corps illégitime ? C’est celui sur lequel peut s’exercer une violence qu’on ne se permettrait pas sur un corps légitime. Celui à qui on peut faire subir l’humiliation de se dévêtir à la plage, que l’on peut blesser, tuer sans raison, sans avertir la famille, parce que de toutes les façons sa vie vaut moins que celles des véritables humains.

Voici donc la position dans laquelle droites et gauches souhaitent nous maintenir. Les premiers car ils nous pensent inassimilables, les autres car ils entendent mener à notre place un combat contre le racisme que nous ne saurions mener seuls, non seulement par incapacité, mais aussi parce que cela serait dangereux pour l’antiracisme lui-même, dans la mesure où nous sommes, selon eux, particulièrement réactionnaires. On a notamment pu voir, publier sur des sites d’extrême gauche, un texte (parmi tant d’autres…), véritable archétype du racisme de gauche, qui invite les « racialisateurs », à s’en aller, et donc à abandonner la lutte politique que leurs théories ne feraient que salir. Or, sachant que l’une des particularités de l’antiracisme politique est d’être mené par les racisés, ce sont bien ces derniers qui sont, une fois de plus, inventer à s’en aller. Il s’agit là du vocabulaire raciste de base (« allez vous-en », « cassez-vous » etc) qui, mélangé à du bavardage sur la « lutte des classes » passe pour une « réflexion critique sur le racisme » dans certains milieux (voir note en fin d’article pour plus de précisions).

Bref, après cette longue introduction, place à un ensemble de pancartes que j’avais réalisées initialement sur facebook. Dans la continuité des critiques émises de longue date par l’antiracisme autonome, elles ont pour but d’attaquer des expressions banales du racisme post colonial, prenant simplement les atours de la pensée émancipatrice de gauche. Les pancartes sont organisées de la façon suivante : 1) racisme en général 2) négrophobie 3) islamophobie. Et comme chaque pancarte peut se comprendre toute seule, n’hésitez donc pas à vous en servir à votre guise!

Racisme en général

 

LE racisme de gauche c'est

13921085_752353081534805_7718353302082938240_n

LE racisme de gauche c'est (2)

le-racisme-de-gauche-cest-24

le-racisme-de-gauche-cest-20

le-racisme-de-gauche-cest

le-racisme-de-gauche-cest-18

Négrophobie

le-racisme-de-gauche-cest-23

le-racisme-de-gauche-cest-4

le-racisme-de-gauche-cest-10

le-racisme-de-gauche-cest-11

le-racisme-de-gauche-cest-13

Islamophobie

le-racisme-de-gauche-cest-19

LE racisme de gauche c'est (4)

le-racisme-de-gauche-cest-21

le-racisme-de-gauche-cest-5

le-racisme-de-gauche-cest-15

Et pour vous, les frères et soeurs, c’est quoi le racisme de gauche ?


Note : pour la petite histoire, l’un des sites qui a publié ce morceau de racisme et de mauvaise foi, Marseille info, n’a pas jugé utile de prendre des distances avec ce texte, alors que lorsque quelque mois plus tard, cette plateforme décide de publier le récit à la première personne de violences policières subies par un garçon maghrébin , on peut y lire la chose suivante : « Le témoignage d’une personne racisée, glanné sur internet. Si nous ne partageons pas certaines perspectives citoyennistes de l’auteur ainsi que quelques jugements trop hatifs , nous pensons qu’il apporte de nombreuses pistes de réflexion à certains de nos débats et à certaines de nos questions… » Autrement dit, il est moins choquant de publier un texte écrit à coups sûrs par des blancs, uniquement ou en majorité, issu d’un blog invitant les racialisateurs présumés, c’est à dire les racisés qui mènent les luttes antiracistes autonomes, à s’en aller (« racialisateurs go home »), que de publier les propos d’une victime de violences policières qui ferait preuve de « citoyennisme ». Dans le premier cas, pas besoin de prendre ses distances avec le racisme, dans le second cas, le citoyennisme, attention c’est trop grave. On est face à l’énième illustration du fait que le purisme politique n’est attendu que des racisés, là où les blancs d’extrême gauche (aimant se cacher derrière un alibi noir ou arabe) ont des passes-droit affolants.

Homonationalisme : distinguer ce qui relève de la posture et ce qui relève des faits

Il sera question dans cette réflexion d’aborder un des quelques biais(1) (2) français de la critique de l’homonationalisme, et non pas l’homonationalisme lui-même. Si je m’autorise à m’attarder sur la critique et non le phénomène critiqué c’est parce que j’ai de nombreuses fois pris le temps d’expliquer et de dénoncer, comme d’autres, cet homonationalisme. Ce dernier, pour le définir de façon succincte, est le dispositif hégémonique qui construit les nations occidentales comme des bastions du progressisme sexuel, le tout par opposition à un Sud global, et en particulier moyen oriental et africain, jugé particulièrement archaïque et barbare. Si ce processus s’exprime dans des variantes locales, il comporte une dimension impérialiste : c’est ainsi que des interventions militaires, ou des ingérences politiques sont justifiées par des nations occidentales au nom des « droits des homosexuels » (exemple : ingérence d’Obama à chacune de ses visites en Afrique).

Ainsi, criminaliser l’homosexualité rendrait, selon la rhétorique homonationaliste, légitime le fait de coloniser un pays, exploiter les richesses de son sol de même que sa population. Si le procédé sert des Etats et des intérêts capitalistes, des franges importantes des mouvements gay, lesbiens et de plus en plus trans y participent et refusent de questionner l’intérêt que portent des Etats impérialistes et capitalistes pour leur combat. Face à un phénomène d’une telle ampleur, dont la critique est très violemment discréditée par des accusations d’homophobie à l’emporte-pièce, sans aucune distinction, on peut comprendre qu’il paraisse nécessaire de se focaliser sur la dénonciation de ce processus et la construction d’une force politique qui s’y oppose. Toutefois, il est urgent dans nos analyses politiques de faire la différence entre la posture homonationaliste, progressiste, pro LGBT, que se donne la France, et les réalités réellement vécues par les minorités sexuelles de ce pays.

Négation ou minimisation des oppressions de genre et de sexualité en France

Il est par exemple impropre de laisser croire que la loi dite du « mariage pour tous » représente un privilège incroyable, alors que l’on sait pertinemment en tant que militants ou individus s’intéressant aux questions politiques, que les lois de principe ou accordant des droits n’ont jamais transformé en profondeur les rapports sociaux, qu’il s’agisse du racisme ou du sexisme, même si elles peuvent de manière limitée offrir quelques marges de manoeuvre. En effet, sans nier que cela ait pu apporter à des gens une certaine sécurité (notamment dans la consolidation administrative et économique de leurs familles, ce qui bien sûr n’est ni négligeable ni méprisable) la loi du mariage ne change strictement rien à la réalité de l’homophobie (et de la transphobie qui y est souvent liée), au travail, dans la rue, dans les administrations, dans l’accès au soins, à la prévention, avec la police etc. De même pour les trans cette fois, je pense qu’on peut affirmer sans craindre de se tromper, que les avancées concernant le changement d’état civil au niveau légal, ne vont pas sonner le glas de la transphobie, même si, cela peut ouvrir des possibles pour des personnes.

L’association Le Refuge a récemment déclaré avoir eu 474 demandes de placement de jeunes dits LGBT chassés de chez eux en 2015, et en 2016, alors que l’année n’est pas terminée, elle a déjà reçu 629 demandes, soit une augmentation de 32,7%. Et encore une fois, répétons-le, l’année n’est pas encore finie. On peut considérer qu’il ne s’agit pas là de la preuve d’une augmentation de jeunes chassés de chez eux, mais une augmentation des demandes auprès du Refuge, peut-être parce que l’association est de plus en plus connue. Quoiqu’il en soit, ces chiffres n’indiquent pas un recul, et c’est ce qu’il est important de montrer. Par ailleurs, loin d’avoir dit son dernier mot, l’organisation politique des blancs bourgeois réactionnaires, la Manif Pour Tous, a annoncé son retour pour le mois d’octobre. [Ajout : et n’oublions pas en particulier le collectif « Vigigender » né de la Manif Pour Tous qui arpente les écoles afin de distribuer des brochures férocement homophobes et transphobes]. Rappeler ces réalités n’affaiblit en rien, selon moi, la critique de l’homonationalisme, bien au contraire. De plus, de ma part, tous ces rappels sur le contexte homophobe (et transphobe) n’ont absolument pas vocation à minimiser la violence de la racialisation des questions sexuelles que j’ai d’ailleurs décrit assez longuement ailleurs.  La très probable élection à la présidence des Etats-Unis d’Hillary Clinton peut à cet égard constituer une accélération de ce processus, particulièrement dans sa dimension impérialiste. Et c’est bien avec tout ceci en tête que je propose ces réflexions. Il ne s’agit pas non plus pour moi de faire comme ceux qui refusent catégoriquement d’entendre que le pouvoir organise une concurrence des opprimés entre minorités sexuelles et groupes racisés (en particulier musulmans), au détriment principal de ces derniers, présentés comme les ennemis naturels des premiers. Il s’agit en revanche de questionner ce que coûte en terme d’analyses le fait de passer outre les oppressions de genre et sexualité persistantes, ou de les présenter comme « normales » en vertu du contexte actuel.

L’hostilité aux minorités de sexualité et de genre est-elle « normale » vu le contexte ?

L’homophobie et la transphobie dans ce contexte « post mariage pour tous » sont-elles des conséquences « normales » de ladite loi, cette dernière pouvant être vue comme une manœuvre politicienne du PS dans un contexte de crise ? Pour moi, il n’est pas du tout satisfaisant de se contenter de l’idée que si une situation empire pour des opprimés c’est parce que ces derniers se montrent plus,  revendiquent des droits et obtiennent certains d’entre eux (laissons de côté ici le débat sur les limites de l’égalité par le droit). Certes, c’est souvent vrai, la constitution en sujet politique de gens qui subissent une oppression dont ils pensent le caractère commun, déclenche effectivement un fort rejet social, mais serait-ce une raison pour raser les murs ? N’est-ce pas le lot de tous les opprimés que de faire face à une montée de haine quand ils osent sortir de terre et arrêtent de s’excuser d’exister, et ce, même lorsque leur combat ne fait pas l’objet d’une récupération par le pouvoir ? Faut-il considérer que c’est de la « faute » du groupe social en question s’il se prend un backlash depuis sa constitution en sujet politique ou après une avancée (qu’importe ce qu’on en pense en terme de stratégie ou de perspective politique) ? Ces raisonnements contribuent à valider l’idée selon laquelle les opprimés sont responsables de leur oppression, car s’ils évitaient de se montrer, ou de militer de telle façon, ou de s’identifier de telle façon, ça se passerait un peu mieux pour eux. Comme si le problème n’était pas l’oppression elle-même. Il n’est pas sûr que l’homophobe ou le transphobe, blanc ou non blanc, bourge, classe moyenne ou prol, fasse toujours la différence entre ce qui relève de la pratique ou de l’identité, dans sa variante occidentale moderne. Autrement, pourquoi avons-nous nous-mêmes des récits de violence de genre liés à nos comportements, à ce que les autres projetaient sur nos façons de faire, et selon eux, d’être,  parfois depuis la maternelle, le primaire, le collège, c’est à dire bien avant un quelconque sentiment d’identification aux termes  « homosexuel » , « queer », « LGBT » ?

Je n’ai pas de mal à concevoir que la loi a déclenché un regain de haine (pour des motifs différents selon les groupes sociaux, il est important de le préciser), et c’est d’ailleurs assez logique. Surtout en période de crise. Mais, se contenter de cela se révèle assez vite limité, car en effet si on parle de « regain de haine », c’est bien parce que l’homophobie existait avant la loi sur le mariage homo, et les gens – toutes classes sociales confondues, de l’homophobie de gauche à celle de droite –  n’ont pas non plus attendue ladite loi pour décréter qu’il existe un puissant lobby gay qui de manière sous-terraine cherche à prendre le pouvoir et à rendre tout le monde homosexuels. Il faut donc refuser l’idée que la croyance en un « privilège LGBT »  est uniquement ou en premier lieu la conséquence de l’obtention effective du mariage homo, dans une période où le gouvernement a choisi de privilégier les patrons et la marginalisation toujours plus grande des pauvres et des racisés. Si c’est sur des populations en particulier que les rancœurs se cristallisent, c’est bien parce qu’on estime qu’elles sont illégitimes en soi. Encore une fois, l’idée d’un lobby gay, de la crainte de « l’homosexualisation de la société » peut se trouver dans des images et textes d’archives depuis les années 60, pour ce qui est de la France. Bien avant qu’il y ait de fait une participation d’une frange des LGBT aux logiques nauséabondes du pouvoir, ou que de plus en plus d’images associent au fric une visibilité gay, blanche, masculine et commerciale.

Est-ce donc un problème de politiser des sujets qui découlent  de ce que la société – la française, celle dans laquelle nous vivons – avait déjà produit comme violence avant (laissons là encore de côté la discussion, entre minorités de genre et sexualité, sur les erreurs stratégiques, les perspectives et objectifs politiques pourris de telles ou telles franges) ? Et j’insiste, je n’universalise pas mon propos, je parle de la France, de ce qui est vécu en France, particulièrement par ceux des queers, pour aller vite, qui sont visibles :

  • les trans dans leur grande majorité (en particulier les femmes), car en effet changer de sexe social, modifier son apparence, cela se voit, et il n’est pas besoin de se reconnaître dans telle ou telle type de politisation pour vivre de fait de la transphobie
  • les personnes dont les « manières d’être », l’apparence, sont jugées non conformes et qui – peu importe leur sexualité réelle  – se voit assignées le stigmate de déviance
  • les personnes qui sont outées de force, ou qui pour X raisons sont connues comme homos et peuvent voir utiliser cette donnée contre eux notamment au travail (lire ce témoignage sur la manière dont le patronat peut utiliser l’homosexualité de prolétaires pour les isoler et empêcher une dynamique de contestation sur le lieu de travail).
  • les couples : le mariage, ou même le couple sans être marié, soit ce qui est vu comme l’accès à une forme de respectabilité ainsi qu’à des avantages économiques (rien de nouveau ceci dit, ils étaient déjà accessibles aux couples hétérosexuels) n’épargne pas de la violence des administrations, des voisins, des écoles s’il faut y inscrire un enfant, de l’univers médical etc…
  • les queers qui sont chassé.e.s de chez eux/elles

etc.

Par ailleurs, ces situations d’oppressions prennent encore la forme d’un partage inégalitaire des ressources économiques, les inégalités économiques entre hétérosexuels et homosexuels (d’une même classe sociale, point important à préciser) et entre cis et trans étant une réalité.

Il faut insister sur le fait que c’est cette visibilité qui en grande partie fonde l’oppression des minorités de genre et de sexualité dans ce pays, ou ailleurs dans les pays du Nord. Et vous l’aurez bien compris, ce que j’appelle visibilité va bien au-delà de ce à quoi on ressemble, même si c’est souvent important, mais comprend aussi l’ensemble des situations sociales qui révèlent qu’on n’est pas dans la norme hétérosexuelle cisgenre, et occasionnent donc un retour de bâton : discriminations à l’emploi et au logement, notamment. En effet, il existe peu de personnes qui veulent louer à des gens qui ont l’air un peu trop « transexuel » ou à un « couple de fiottes » si ces derniers n’ont pas le pouvoir de s’imposer par la force de leur porte-monnaie. Voilà pourquoi s’il n’est peut-être pas toujours possible de parler d’homophobie institutionnelle, on peut en tout cas parler d’homophobie structurelle ; la structure excédant les seules limites de l’Etat et de ses lois, et prenant en compte l’ensemble des mécanismes opérationnels dans la société contre tel ou tel groupe social. Et ces oppressions sexuelles et de genre structurelles n’ont ni eu besoin du mariage homo pour exister, et elles lui survivront comme l’attestent les exemples que j’ai cités plus haut. Par ailleurs, dans tous exemples que j’ai pris, il serait par exemple inepte de suggérer qu’il suffirait de se faire discret pour éviter le fameux retour de bâton, précisément parce que dans toutes ce situations ce n’est pas possible (à moins de suggérer qu’il ne faudrait pas transitionner ou être en couple ou famille non hétérosexuelle avant d’être dans un monde totalement égalitaire, sinon faudrait pas s’étonner si les gens prennent cela pour des provocations hein…)

De plus, le regain de haine post mariage pour tous ne peut pas être appréhendé comme quelque chose de « normal » au motif que le reste du peuple subit une offensive néo-libérale créant toujours plus de précarisation et de paupérisation, car les homos et trans font partie du peuple, et sont pour partie eux-mêmes affectés par cette régression socio-économique (à moins de considérer que ce sont tous des bourgeois blancs, ce qui nous amènerait à une autre discussion et disons-le à un autre problème). Considérer les homos et trans comme des entités extérieures à un pays, c’est à dire des groupes non concernés par la dégradation des conditions de vie d’un pays, c’est d’ailleurs une réaction en miroir de l’homonationalisme lui-même qui en prétendant justifier l’impérialisme ou des guerres, au nom (entre autres) de la défense des homosexuels, fait croire que les homosexuels du pays colonisé ou bombardé ne seront pas eux aussi affectés négativement par le colonialisme ou la guerre. En effet, déposséder un pays, le bombarder, c’est affecter tous ses habitants, qu’importe leur genre ou sexualité. Les bombes tuent des civils sans distinction entre eux. Preuve s’il en fallait que la rhétorique homonationaliste n’est rien d’autre qu’une façon de légitimer la domination de pays du Nord sur ceux du Sud. Bref, au Nord, comme au Sud, les homos et trans sont dans la société, et les non bourgeois parmi eux, subissent le poids de la violence néo libérale, et raciste le cas échéant.

Il y a aussi quelque chose d’agaçant dans le fait de sous-entendre que des opprimés, notamment minoritaires numériquement, ne devraient pas arracher (ou obtenir) une avancée (ou des miettes) avant l’abolition de l’exploitation et la fin de la pauvreté pour tous, parce qu’autrement « faudrait pas s’étonner ensuite si tout le monde les déteste ». Parce que dans ce cas-là c’est la minorité blanche bourgeoise, largement hétérosexuelle, qu’il faut détester, et pourtant c’est bien elle qui peut dormir sur ses deux oreilles. Donc lorsque des groupes concentrent sur eux les frustrations des autres, et en payent concrètement le prix, c’est à dire que la frustration s’incarnent dans des violences,  il faut certes l’analyser, comprendre le mécanisme qui l’explique, mais il n’est pas question de le minimiser ou de faire mine de le valider, parce que « bon faut comprendre  que » ceci cela. Autrement dit, on ne peut pas normaliser une oppression (si tant est qu’on considère qu’elle existe…), parce que le contexte politique serait mauvais, que les frustrations sont grandes etc. Et puis, que nous disent ces rancoeurs supposées légitimes « vu le contexte néo-libéral » quand des blancs bourgeois, notamment ceux de la Manif pour Tous ou du Printemps français les expriment eux-aussi ? C’est sûrement un rappel qu’entre la critique légitime des mouvements LGBT collabos du pouvoir et la critique des « déviants » pour ce qu’ils sont, la frontière est ténue, et qu’il n’est pas vain d’en avoir conscience quand on entreprend de s’attaquer à l’homonationalisme.

Conclusion

Pour une critique de l’homonationalisme qui évite tous ces biais, je pense que si on doit comprendre pourquoi pour quelqu’un qui ne passe pas son temps à décortiquer ces sujets, la croyance en « un privilège LGBT » existe, il faut accepter que les militants et les intellectuels ont en revanche des attentes plus lourdes qui pèsent sur eux. Ils doivent bien sûr identifier la stratégie de division et de concurrence entre opprimés qu’organise le pouvoir en se présentant, en période de crise et d’offensive politique islamophobe notamment, comme pro homo, et doivent aussi identifier les ressorts idéologiques et matériels sur lesquels cette division s’appuie et nommer explicitement contre qui en particulier elle se déploie (les musulmans d’abord, les racisés, les pays du Sud). Mais il est tout aussi urgent qu’ils prennent leurs responsabilités en :

  •  prenant notamment garde à ne pas construire comme le fait la rhétorique homonationaliste, les homosexuels (et trans) comme des sujets forcément non concernés par le désastre social actuel, et en
  • distinguant, en matière de progressisme autoproclamé, ce qui relève de la posture (rhétorique homonationaliste, droits très limités accordés), et ce qui relève des faits (marginalisation socio-économique d’une grande partie des supposés « privilégiés LGBT », stigmatisation toujours plus grande, offensive réactionnaire renouvelée etc).

Autrement dit, ne pas succomber à l’homonationalisme et à son mensonge fondateur (« nos minorités sexuelles sont libres, les vôtres sont opprimées ») tout en prétendant les combattre..


(1) Un autre biais français de la critique de l’homonationalisme est l’évacuation quasi systématique de la critique que les mouvements queer et trans, en particuliers non blancs, formulent eux-mêmes contre l’homonationalisme. On oublie même que le terme « homonationalisme » et la problématisation de cette question sont issus de la pensée académique et militante dénommée queer of color aux Etats-Unis. C’est ainsi qu’en France, la critique de l’homonationalisme – encore très marginale et très discréditée – ressemble à un dialogue entre homos blancs et antiracistes non affecté.e.s par les stigmates homophobes et transphobes. Cela se voit notamment dans les choix de citations des uns et d’autres. Bref, un remake contemporain du fameux « toutes les femmes sont blanches, tous les noirs sont des hommes », devenu « tous les queers sont blancs, tous les antiracistes sont socialement hétéros », qui n’a pas l’air de gêner grand monde. En effet, ces deux pôles ne sont pas en concurrence entre eux : les queers blancs veulent être les seuls parmi les queers à tenir le haut du pavé de cette critique, et les antiracistes socialement hétéros veulent être les seuls à tenir un discours non blanc contre l’homonationalisme. On comprend pourquoi ces deux groupes ont besoin d’ignorer les versions locales (et non états-uniennes par exemple) de la critique queer et trans non blanche à l’homonationalisme. Il faut aussi ajouter que l’absence d’une telle pensée dans l’Université française joue aussi un rôle dans ce choix dans la mesure où il y a, qu’on le veuille ou non, une circulation très académique et parisienne des idées, même dans le monde militant.

(2) On peut aussi citer le biais qui consiste à se concentrer sur les conditions de production des modes de vie gay, des identités sexuelles modernes, et moins sur le modèle sexuel général, comprenant aussi les modes de vies hétérosexuels (ou hétérosociaux) dominants ou des dominés, ce qui contribue, comme les réactionnaires, mais pour des raisons différentes évidemment et même sans en avoir l’intention, à faire des questions gay, LGBT, des « problèmes », ce qu’il faut décortiquer, dont il faut comprendre « l’apparition ». Cela ne fait que renforcer l’illégitimité de ces sujets et des personnes qui les incarnent. Et c’est peut-être là une question fondamentale qui piège les analyses dès le départ : la discussion sur l’impérialisme sexuel semble avoir pris son essor avec l’apparition de son versant gay et désormais LGBT. On nomme explicitement ces dimensions de l’impérialisme sexuel – « homonationalisme » – alors que les dimensions hétérosexuelles ne sont pas explicitement nommées (personne ne parle « d’hétéronationalisme »). Ce n’est évidemment pas sans conséquence, d’un point de vue analytique, comme politique.

Refuser l’argument du contrôle au faciès comme « mal nécessaire vu le contexte des attentats »

Avec la multiplication des attentats, je vois sur les réseaux sociaux l’idée que « avec tout ça » faut pas s’étonner des contrôles au faciès; sous entendus les contrôles au faciès seraient une « réaction », légitime, à une menace. Sauf qu’il n’y a rien de plus faux. Les contrôles au faciès sont une norme, qu’importe le contexte, de la relation entre les flics et les mecs racisés des quartiers poplaires (lire l’enquête du CNRS, tapez « police et minorités visibles »).

Le fait que ces contrôles puissent s’intensifier par période au nom des attentats n’explique pas cependant pourquoi, indépendamment des attentats, les mecs racisés les subissent toute l’année. Donc non, les contrôles au faciès ne sont pas une « réaction légitime » après les attentats : ils ciblent les même populations, et cela toute l’année. Par ailleurs, ces contrôles au faciès ne sont pas apparus après le 11 septembre, ou après janvier 2015 avec charlie hebdo. Ils existaient bien avant (voir les travaux d’Emmanuel Blanchard, de Matthieu Rigouste, de Sidi Mohammd Barkat sur les dispositifs policiers contre les colonisés, devenus par la suite « les immigrés »).

Il y a des gens très sales, au pouvoir ou aspirant à y être, qui profitent du malheur des attentats pour légitimer cet arbitraire, qui encore une fois leur est antérieur, pour faire croire qu’il s’agit là d’une « réaction ». Un « mal nécessaire », « vu le contexte ». Mais non, non et non, gardons ça en tête: loin d’être une « réaction » aux attentats, les contrôles au faciès sont une norme produite par, auparavant l’Etat colonial, et aujourd’hui, l’Etat postcolonial, dans sa relation aux racisés considérés comme les « ennemis intérieurs ». Et oui, ces thèses sur « l’ennemi intérieur » datent de la colonisation, pas du contexte « post attentat »…

9782707169150


source photo : 

Quelques réflexions sur la solidarité (politique) entre racisés

J’ai du mal avec la façon dont est souvent pensée la question des solidarités entre racisés. Ici je parle de solidarité d’un point de vue politique; solidarité qui a du sens en occident parce qu’on est ici soumis au même régime d’exception bien que sous des modalités différentes. Cette précision restreint d’emblée très clairement ce dont il est question : je parle des solidarités entre organisations politiques principalement et entre militants. Pas de comment tous les individus de telle communauté se comportent avec tous les individus de telle autre. Je ne nie pas que ces interactions peuvent avoir une influence sur nos aspirations militantes, mais je pense que si on parle de politique, on ne peut pas se contenter de ça. La politique comme construction d’un rapport de force face au système oblige à aller plus loin, à penser en terme de stratégies (elles-mêmes pensées à partir d’un contexte et des moyens dont on dispose ou pas). Et ici je parle de faire de la politique en tant que racisés d’occident, parce que dans les pays occidentaux, le racisme entre racisés – et en particulier la négrophobie, mais pas uniquement, le racisme anti Rroms ou l’islamophobie des racisés non musulmans – n’est pas systémique. Le seul racisme systémique dans ces pays est celui des blancs. Il ne s’agit donc pas de penser pour les racisés du Sud dont les situations sont autrement plus complexes, mais de dégager des perspectives de luttes ici, parce que c’est bien ce système blanc que nous devons attaquer.
Donc j’insiste, si je parle de « solidarités entre racisés », cela veut dire que je ne parle pas de si mes voisins ou n’importe quel quidam racisés sont négrophobes ou pas, mais de comment j’envisage des alliances avec d’autres racisés politisés dans une structure politique ou entre différentes structures. Pour moi c’est ça qui est important et que je regarde, analyse, si je pense « politique ». Et c’est pour ça que je suis mal à l’aise avec l’idée émise très fréquemment selon laquelle chaque expression de la violence d’un racisé lambda contre un autre est la « preuve » de l’impossibilité des alliances (par exemple un meurtre dans un pays du Sud « prouverait » que etc). Cette impression on peut l’avoir quand il s’agit de racisés appartenant à des groupes différents et où la question raciale est explicite  (un noir tué en Inde), mais que dire alors quand des comoriens sont agressés ou tués à Mayotte, ou que des Dominicains, Guadeloupéens, etc commettent des violences contre des Haïtiens ? Car là on est bien « entre noirs » a priori n’est-ce pas ? Donc si chaque violence de racisés du Sud sur des noirs prouvent que la solidarité inter racisés est impossible, qu’est-ce que les violences « entre noirs » des exemples que j’ai pris disent de la solidarité entre noirs ? Pourtant nous noirs politisés, nous ne nions pas ces violences, nous ne les minimisons pas, nous les nommons, les analysons et disons que nous devons construire des forces politiques entre noirs de différentes origines, même celles en tension entre elles, parce que nous croyons que là est la solution. Imaginons que chaque violence/crime anti Haïtiens en Caraïbes ou entre peuples rivaux en Afrique subsaharienne servait à dire « vous voyez les solidarités entre noirs sont impossibles, la preuve », ça nous avancerait à quoi ? Rien. Ce serait même néfaste. Non seulement cela ne changerait rien au cours de ces violences, en plus cela contribuerait à anéantir toute tentative de s’organiser contre…
Du coup je pense qu’on peut tenir le même raisonnement s’agissant des racisés entre eux. Ce sont des solidarités qui ne peuvent se construire que politiquement à partir de situations merdiques, je ne le nie pas, mais trouver en chaque expression de violence la preuve de leur impossibilité n’a jamais contribué à les arrêter, ni permi de construire les conditions pour une alternative… au contraire ça démotive toujours plus. Par exemple en ce moment aux Etats-Unis on voit fleurir des prises de positions de soutien de la part d’organisations et de militants latinos, asiatiques et natifs américains au mouvement Black Lives Matter. Faudrait-il alors prendre chaque exemple de négrophobie issue de ces groupes racisés pour délégitimer ces prises de positions ? « soit disant ils disent Black Lives Matter mais regardez en Chine les actes négrophobes, ou regardez tel texte négrophobe écrit par un latino aux USA » … En quoi ces prises de positions politiques, qui sont des tentatives, qui ne sont en rien naïves sur le racisme et en particulier la négrophobie des racisés, doivent-elles être minimisées voire rejetées pour des actes commis par des individus issus de ces groupes (qui parfois n’ont rien à voir avec la politique) ? S’il y a alliance, c’est pour se tourner vers le futur pas pour décrire des situations idéales qui n’existent pas. Il n’existe d’ailleurs pas de situations idéales de lutte, parce qu’au racisme inter personnel entre racisés, s’ajoutent le sexisme des hommes racisés, ou encore les violences de classe. Faut-il que tout cela ait disparu pour lutter ? J’ai plutôt tendance à croire que c’est dans le cours de la lutte, dans le mouvement réel, que se trouve les perspectives de changement.

 

Quelle(s) stratégie(s) politique(s) ? 

Tout ce que je viens de dire ne revient pas nier la nécessité des non mixités, du traitement spécifique de certains sujets, entre concernés. Les « options » politiques sont multiples : on peut militer en non mixité ou pas. Ou faire les deux, car bien sûr on peut avoir plusieurs casquettes, ce que les discours dogmatiques omettent souvent…On peut donc faire partie d’une organisation noire non mixte et être dans une organisation mixte avec d’autres racisés, voire avec des blancs selon l’objectif. Ce n’est pas une obligation, c’est une option. Une option qui comme la non mixité a sa pertinence et son lot de limites. Il ne s’agit donc pas de dévaloriser l’option non mixte : ceux qui sentent qu’ils n’ont pas d’énergie à mettre dans de la solidarité inter racisés et préfèrent la non mixité ont raison d’être clairs sur ce point, c’est mieux pour eux (pour s’épargner des situations désagréables) et pour les autres (pour ne pas mettre de la négativité et plomber les tentatives de mixité ou coalition). Donc, j’insiste, ce n’est pas ce choix de non mixité que je critique, mais le discours qui veut délégitimer le principe même de ces solidarités politiques, au motif que les violences de l’actualité locale ou internationale viendraient « prouver » qu’elles sont impossibles.

J’ai plutôt tendance à penser le contraire: ces violences rappellent à quelles point les alliances sont aussi bien difficiles que nécessaires et qu’il faut du monde pour s’employer à les construire, avec toutes les limites que ça peut avoir . De même que la non mixité qui a aussi ses limites, différentes cette fois. Chaque « option » a ses forces et faiblesses : grâce à la non mixité on peut se protéger de la violence raciale d’autres racisés, et surtout on peut créer un contre pouvoir qui oblige les autres racisés à prendre en compte des questions qu’ils ont l’habitude d’ignorer, de survoler ou de carrément maltraiter. Elles servent aussi à contrer l’injonction à la solidarité qui peuvent peser sur certains groupes et pas sur d’autres. En France par exemple, sans mouvement noir fort, la négrophobie sera toujours minimisée, aborder n’importe comment et on se retrouvera toujours à rappeler qu’il n’y a pas que des noirs aux USA et des arabes en France, mais qu’il y a bien des noirs en France, dont beaucoup vivent sur les restes de l’empire colonial français et qu’il est urgent de donner aux problématiques liées à la Françafrique la place centrale qui leur revient dans l’anti impérialisme. Comment penser décoloniser si ce n’est pas pris en compte et correctement ? Donc oui la non mixité noire, panafricaine a cette objectif comme sa principale force. Mais elle se transforme en faiblesse si à aucun moment des liens sont faits avec d’autres pour créer un mouvement massif, car contre les violences policières par exemple, nous voyons bien que ce ne sont pas que des noirs ou que des arabes qui sont tués, mais bien les deux en majorité. Il s’agit donc du régime d’exception qui vise les deux groupes. Pareil pour la discrimination massive à l’emploi. Et ce régime d’exception ni les noirs seuls, ni les arabes seuls n’y viendront à bout. J’insiste, ces solidarités n’ont rien de naturels, pas même « entre noirs » alors, pourquoi s’attendre à ce qu’elles le soient entre « racisés » ? « noir » comme « racisé » sont des constructions à politiquement orienter. Entre peuples noirs, nous avons la preuve fréquente des divergences d’intérêts donc cette orientation c’est l’organisation politique qui peut la donner, cela n’émane pas naturellement des communautés/peuples en question.

Différentes options politiques s’offrent à nous sur ce point: non mixité ou mixité ou les deux. Choisissons celle(s) qui nous parle(nt) sans délégitimer les autres, parce que ce n’est pas la forme de l’organisation (mixte ou non mixte) qui fait la pertinence du projet défendu et des moyens employés. Si nous devons donc nous affronter – ce qui est inévitable – ce ne sera donc pas sur la forme, mais sur le fond des actions que nous allons mener et l’horizon politique que nous allons défendre.

Que révèle l’idée selon laquelle «l’islamophobie n’est pas un racisme car les musulmans ne sont pas une race » ?

Une des bases de la rhétorique islamophobe est de refuser que l’islamophobie soit qualifiée de racisme, parce que « les musulmans ne sont pas une race ». L’argument, porté aussi bien par individus allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant bien sûr par Gilles Clavreul le nouveau grand patron du DILCRA, nouvelle arnaque de l’antiracisme d’Etat, se veut d’une logique implacable. Du moins, pour ceux qui le diffusent.

Parce qu’il y a pourtant une faiblesse conséquente à cet argument comme nous le verrons, particulièrement lorsqu’on se prétend « universaliste », et  en mission contre les « racialistes » supposés. Entendez par là, tout le spectre de mouvements antiracistes autonomes vis à vis du pouvoir, dont la première des particularités est d’être menés par les victimes du racisme elles-mêmes en tant que corps politique constitué – et non pas individus isolés dans une grande soupe « universaliste », c’est à dire blanche. Son autre particularité est de cibler un racisme dit systémique, mettant en cause l’Etat entre autres, et non pas uniquement des individus qui seraient méchants et dont les idées seraient simplement à corriger par des campagnes appelant à l’amour de son prochain. Cet antiracisme autonome, c’est l’ensemble de mouvements qui ont été obligés de requalifier leur lutte en accolant le terme de « politique » après antiracisme, donnant ainsi l’antiracisme politique, afin de se réapproprier un combat dont la captation par des officines d’Etat n’a fait que dépolitiser et vider de tout sens les mots « racisme » et « antiracisme ». Et c’est bien cette dépolitisation qui explique que tout et n’importe quoi puisse être dit au sujet de l’islamophobie, notamment des remarques indignées que l’on « confonde racisme et islamophobie ».

En effet, lorsqu’on refuse à l’islamophobie le qualificatif de racisme, parce que, je cite, « les musulmans ne sont pas une race », c’est a priori admettre qu’on pense tout au fond, même inconsciemment, malgré l’universalisme proclamé, que d’autres groupes sont des races pour de vrai.

Plus précisément, considérons l’alternative suivante :

  • soit ceux qui utilisent cet argument considèrent que les termes « noir », « arabe », contrairement à « musulman », renvoient à des groupes qui seraient des races pour de vrai et là ils sont indubitablement racialistes.

 

  • soit ils pensent que « noir » « arabe » sont bien des catégories construites et non pas des races, mais que le mot « musulman » tout en renvoyant lui aussi à une construction historique relèverait d’une réalité trop différente pour que le traitement discriminant des populations auquel il renvoie puisse être qualifié de « racisme ».

Dans le premier cas, les choses sont plutôt claires, même si bon nombre de ceux qui braillent à longueur de temps que « les musulmans ne sont pas des races » (avec l’idée implicite que d’autres types de catégorisation en sont) ne se rendent pas compte du fait qu’ils se révèlent tels qu’ils sont : des racialistes. Les vrais racialistes. Ils croient au fond qu’il existe des catégories qui sont réellement des races, et que le racisme est le fait d’avoir des préjugés les unes envers les autres. Cette idée a des implications graves, notamment le fait de tenir le racisme, non pas pour une construction historique produite par un système d’exploitation et d’oppression,  mais pour une réaction négative aux « différences entre les humains »; ce qui revient à valider encore une fois l’existence des races, ontologiquement parlant, et à simplement regretter qu’elles ne soient pas traitées toutes pareilles. Or en réalité, s’il y a bien des différences réelles entre les peuples, le racisme produit des formes de différenciation qui reposent sur de l’idéologie, du fantasme qui ensuite marquent les corps et les esprits et se font passer pour des « vérités », éternelles, mais qui ne renvoyaient à rien de réellement « déjà là ». Ce ne sont pas les différences qui produisent le racisme, mais ce dernier qui re-signifient les différences existantes et en créent d’autres à partir de théories fumeuses. A l’heure actuelle il est presqu’impossible de se départir des visions que le racisme a construites pour appréhender aussi bien les peuples qu’il a consacré supérieurs que ceux qu’il a déclaré inférieurs. Ici bien sûr, il s’agit de considérer essentiellement les aspects idéologiques du racisme. La base matérielle du racisme renvoie quant à elle aux besoins de justifier l’exploitation des peuples et le pillage de leurs ressources. Ainsi, si on s’autorise à planter son drapeau chez Autrui, et à administrer ses richesses, c’est parce que cet Autre  n’est pas civilisé disait-on avant, et pas assez démocratique ou progressiste dit-on aujourd’hui. Avec toutes ces implications contenues dans le fait de dire que « contrairement à d’autres catégories, les musulmans ne sont pas races » n’est-ce pas savoureux de voir de supposés « anti racialistes » réaffirmer implicitement qu’au fond ils croient en la race ? C’est à la fois savoureux et édifiant car ça dit long sur leur prétendu anti racisme et leur « universalisme »…

Le second cas de figure de l’alternative présentée plus haut amène deux réflexions. Premièrement, cela voudrait dire que les gens qui déclarent que « les musulmans ne sont pas une race »  reconnaissent cette fois que les catégories raciales n’existent pas en soi et sont produites par le racisme. Que les races n’ont pas besoin d’exister pour que le racisme existe, car il faut bien insister, c’est lui qui produit les races et non l’inverse. Jusque-là tout va bien. Mais pour ceux qui adhèrent à cette lecture, tout en invectivant constamment les militants de l’antiracisme politique, cela montre qu’ils sont particulièrement hypocrites lorsqu’ils font semblant de ne pas comprendre quand les gens parlent de « races sociales », ou de « race comme une construction sociale ». Cela veut dire qu’ils sont aptes à comprendre que la mobilisation politique de catégories produites par l’histoire ne signifie pas nécessairement qu’on les légitime, mais peut aussi servir à contester l’ordre social qu’elles ont produit. Savoir si oui ou non cette stratégie est efficace, dans quelle mesure, et en s’y prenant de quelle façon est une autre discussion. Toujours est-il, en acceptant de mobiliser l’idée de racisme contre les « noirs » ou contre les « arabes » – même si c’est de la façon la plus pathétique qui soit – les antiracistes universalistes auto proclamés  reconnaissent eux-mêmes que nommer les catégories visées le racisme, n’est pas ce qui constitue le racisme, et peut être aussi une manière d’y répondre.

En second lieu, si justement ils croient à des catégories raciales produites par le racisme, s’ils admettent qu’il n’existe pas de « vraies races » et que ce sont les contextes qui produisent les catégories raciales, pourquoi rejettent-ils d’emblée l’idée que la catégorie « musulman » peut être elle aussi recodée, redéfinie, réappropriée par l’idéologie raciste ? Bien sûr, « musulman » désigne une catégorie religieuse choisie par ceux qu’elles désignent, et n’est pas à son origine, un terme d’assignation « raciale » dirons-nous, au risque d’être anachronique, à l’image de ceux choisis par les peuples eux-mêmes (comme « arabe ») ou de ceux assignés dans l’expérience moderne du racisme (comme « noir »). Donc oui, à l’origine « musulman », cela désigne le fidèle d’une religion. Mais entre le début de cette religion et aujourd’hui, il s’est passé beaucoup de choses, comme notamment l’apparition de la suprématie blanche comme produit historique que nous n’allons pas détailler ici. La colonisation européenne est à ce propos un moment de racialisation de l’islam et des musulmans, construit comme l’envers obscur de la modernité occidentale. Seuls des hypocrites peuvent prétendre que lorsqu’on dit « musulman », on pense à une catégorie purement religieuse, absolument neutre et aucunement liée à une quelconque « origine« . Arrêtons de nous mentir :  quand on dit musulman, on pense à arabes, voire parfois à ouest africains, à comoriens dans certaines villes comme Marseille, à turcs, en tout cas on pense aux Autres, au Sud, à « l’orient », à « là-bas ». Pas à « chez nous », et encore moins à « nous » quand ce nous signifie « l’europe », « l’occident ».. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la grande majorité des actes islamophobes sont accompagnées d’insultes de type « sale arabe », « rentre chez toi! », « casse-toi dans ton pays avec ton voile »! …bref, le vocabulaire raciste habituel qui invite ceux qu’on dit étrangers à « rentrer chez eux ». Donc oui, entre le temps de son apparition en tant que religion et aujourd’hui, l’islam a été racialisé et ses fidèles aussi. Et c’est bien en cela que le contexte produit le « musulman » comme une « race » c’est à dire une catégorie qui d’un point de vue raciale n’existe pas en dehors du contexte de stigmatisation qui la produit, comme pour « noir », pour « arabe », même si les modalités de construction de ces deux dernières catégories sont différentes. Mais c’est justement parce que les catégories raciales sont construites par des contextes – tous différents – qu’elles ne sont pas forcément identiques et ne sont pas régies par les mêmes mécanismes.

Frantz Fanon, grand théoricien du colonialisme qu’on ne présente plus, nous a livré dans son immense production théorique, quelques éléments qui peuvent éclairer la compréhension de ces différentes modalités par lesquelles adviennent les catégories raciales. Cela s’explique par des évolutions du contexte et des rapports de force :

  • « Le racisme vulgaire, primitif, simpliste prétendait trouver dans le biologique, les Ecritures s’étant révélées insuffisantes, la base matérielle de la doctrine. […] De telles affirmations, brutales et massives, cèdent la place à une argumentation plus fine. Çà et là toutefois se font jour quelques résurgences. C’est ainsi que la « labilité émotionnelle du Noir »,  » l’intégration sous-corticale de l’Arabe » la « culpabilité quasi générique du Juif » sont des données que l’on retrouve chez quelques écrivains contemporains. […] Ces positions séquellaires tendent en tout cas à disparaître. Ce racisme qui se veut rationnel, individuel, déterminé génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel. L’objet du racisme n’est plus l’homme en particulier mais une certaine forme d’exister. A l’extrême on parle de message, de style culturel. Les « valeurs occidentales » rejoignent singulièrement le déjà célèbre appel à la lutte de la « croix contre le croissant ». (Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, p.40)

C’est ainsi que « musulman » devient une catégorie raciale, et que par exemple, le hijab communément appelé voile fonctionne comme une métaphore de la question raciale. Ce n’est évidemment pas le tissu qui dérange, mais ce qu’il dit de la présence – et pire, de la résistance à l’assimilation, même non pensée comme telle(1) – de l’Autre « chez nous ».

Quant aux personnes qui concèdent que l’islamophobie peut être un racisme, mais qui pensent qu’il ne s’explique qu’en réaction à ce qu’on appelle « terrorisme » uniquement quand ce sont des musulmans qui commettent des crimes contre l’occident (pas quand c’est Bush qui lance à la face du monde une guerre mensongère en Irak tuant des millions de personnes et ouvrant un terreau fertile à ceux qui finiront par former Daesh), ils n’ont qu’à se plonger dans l’histoire coloniale, puis dans celles des luttes de l’immigration, bien avant le 11 septembre 2001 pour voir s’il leur est réellement possible de soutenir que « l’islamophobie est une réaction au terrorisme », et pas un produit de la modernité occidentale en générale, et du colonialisme français en particulier.

 

…..

 

(1) ici il n’est pas question de dire que le port du hijab (ou de tout autre marqueur extérieur d’appartenance à l’islam) est le fruit d’une volonté de résistance à l’assimilation du point de vue des concernées, mais plutôt que c’est ainsi que cela est construit médiatiquement et politiquement, ce qui révèle qu’il y a bien un projet d’assimilation français que certains comportements mettent à mal. Pas besoin d’expliquer en quoi l’assimilation est un des avatars du racisme, de la croyance en la supériorité de certains sur d’autres, car en effet, parle-t-on de la nécessité de s’assimiler pour ceux des européens qu’on dit expatriés (et non immigrés) vivant en Afrique ? Non, l’assimilation, c’est bien dans un seul sens, précisément parce qu’il s’agit d’un rapport de domination.

Les « origines » comme patrimoine génétique pour les peuples du Sud selon la pensée raciste

En Europe et en Amérique du Nord, une « personne non blanche » – jugée « Autre » pour sa couleur, ses origines et/ou sa religion – même quand elle nait et grandit en Occident, même quand elle n’est jamais allée dans le pays de ses parents (ou grand-parents) autrement que pour des vacances, voire même quand elle n’y est jamais allée tout court, sera pourtant considérée, dès lors qu’elle commettra un acte répréhensible, comme un produit du fameux pays d’origine des parents (ou grand-parents) plutôt que comme un produit de la société européenne ou américaine qui l’a façonnée, la seule société dans laquelle cette personne s’est construite. En clair : si vos parents sont d’origine africaine ou afghane (pour rester sur un triste exemple récent) et que vous commettez un crime, même si vous avez toujours vécu en Europe ou aux Etats-Unis, que vous ne connaissez que ces sociétés, vous êtes renvoyées à cette origine qui serait sensée expliquer votre méfait.

Selon cette logique – disons le, raciste – ce serait donc moins votre environnement immédiat qui serait un élément déterminant dans votre parcours, mais un environnement extérieur, lointain, parfois connu de vous qu’à travers quelques visions fantasmées et idéalisées. Les origines seraient donc – lorsqu’ils s’agit de populations issues du Sud – comme des gênes qui se transmettraient. Et c’est bien là que se trouve le racisme de ce raisonnement. Mais rappelons-nous, ledit raisonnement s’applique que si vous commettez un crime, ou êtes dérangeant pour quelques raisons que ce soit. Parce qu’autrement, si on a au contraire de quoi être fiers de vous, on effacera les fameuses origines du Sud, comme pour expliquer que si vous vous en êtes sorti, malgré elles, c’est bien parce que vous vivez en Europe ou aux Etats-Unis. Ainsi le musulman criminel ayant toujours vécu en Europe ou aux USA est surtout « d’origine afghane » quand ceux qu’on adule (un Zidane par exemple, notamment par rapport à Benzema renvoyé à ses origines de « race » (Algérie) et de « classe » (banlieue) ) sont vus comme surtout « français ». Si le premier est mauvais, c’est à cause de ses origines, si le second est bon, il n’a pas d’origine, il est un produit français.

Cette réflexion me rappelle ce que ma mère m’avait dit quand j’étais enfant, à propos d’un exemple ne renvoyant pas à une tragédie, mais qui reste tout de même révélateur de ce processus généralisé aux non blancs : « quand Marie José-Pérec [star antillaise de l’athlétisme dans les années 90/début 2000] gagnait, on disait toujours « la française », mais depuis le fiasco de Sydney on dit « la Guadeloupéenne »! Dès que c’est pour dire du mal c’est une Guadeloupéenne ! « 

C’est le principe d’insister sur une origine – ou une religion – lorsqu’on veut stigmatiser, mais de l’effacer lorsqu’on veut suggérer que ce n’est que l’assimilation dans le modèle occidental qui peut produire quelqu’un de bien ou qu’on y a un intérêt idéologiquement parlant même quand les personnes ne sont pas occidentales. Par exemple, regardez comment les médias n’arrêtent pas de présenter les crimes de Daesh comme ceux de musulmans contre « les autres » alors que Daesh tuent surtout et d’abord d’autres musulmans puisque c’est surtout au Moyen-Orient qu’ils commettent des massacres. Pareil, quand les kurdes combattent Daesh, ces derniers sont « les musulmans face aux autres », et jamais on ne prend le temps de rappeler que la majorité des kurdes est musulmane. Et que oui, encore une fois, la majorité des gens qui subissent ou se battent contre Daesh sont des musulmans. Mais c’est parce qu’il s’agit bien de ce que je décris : on insiste sur l’islamité des uns (les mauvais) et on efface l’islamité des autres (les bons) car le but est de nous maintenir dans la funeste grille de lecture du choc des civilisations qui nous fait croire à la guerre entre « l’islam et l’occident » alors que les choses sont plus complexes et renvoient aussi à l’impérialisme occidental – qui n’est, lui, jamais qualifié de terrorisme – ainsi qu’aux enjeux de domination entre puissances régionales (Arabie Saoudite, Iran etc).

Bref, avoir des « origines » ou une religion – uniquement quand il s’agit de celles du Sud – c’est lorsqu’on a quelque chose à te reprocher.

« Ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs » : rencontre avec les PanAfroRévolutionnaires du Collectif Cases Rebelles

Cases Rebelles est un collectif composé de noirEs africainEs et caribéenNEs se définissant comme « PanAfroRévolutionnaires », c’est à dire, selon leurs propres termes : « des panafricainEs qui veulent tout révolutionner en même temps. Avec amour ». Ce collectif produit énormément de contenus écrits et audio sur les luttes noires. De plus, certainEs membres sont associéEs à la dynamique panafricaine du côté de Nantes, et le collectif fait également alliance avec des groupes sur d’autres villes. En effet, à la mobilisation contre les violences policières prévue le 18 juin à Paris, pour Lamine Dieng ainsi que les autres victimes, Cases Rebelles proposera des portraits de 100 victimes de la police (Plus d’infos sur cet important projet à diffuser, ici).  Après plusieurs années d’appréciation mutuelle, j’ai proposé il y a quelques mois au collectif de changer de casquette : cette fois, plutôt que d’en poser, il répondra aux questions. Au programme : négrophobie, luttes panafricaines, Caraïbes, santé mentale, lutte des classes et bien d’autres choses. Bonne lecture !

Capture

 

  • Vous avez fêté en 2015 vos 5 ans d’existence. Premièrement, bravo d’avoir duré et je vous souhaite encore d’exister le plus longtemps et le plus sainement possible. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

L’une des principales constatations c’est sans doute que l’on a appris, découvert beaucoup de choses dans ce travail d’auto-éducation et de récupération de nos histoires. La deuxième c’est la difficulté d’agir et de sortir de l’isolement, de se connecter à plus de personnes dans la vraie vie quand on est hors de Paris/IDF. Notre objectif n’était pas de devenir un média mais un groupe militant. Et là-dessus on est un peu frustréEs. Ensuite, exister sainement en petit collectif sur le long terme ce n’est pas toujours facile mais on résiste.

  • Lors de ces 5 ans, vous avez produit quelques petites « phrases d’anniversaire » très stimulantes politiquement. J’aimerais bien revenir sur une en particulier « Pas de leaders, pas de porte paroles, mais du collectif et de l’amour ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

5years4On croit vraiment que la question de la circulation du pouvoir, de la parole, des prises initiatives sont des enjeux cruciaux dans les modes d’organisation politique. L’idée de leaderEUSEs naturelLEs est problématique. Elle tend à entériner des privilèges : capacité à s’exprimer, à convaincre, voire à manipuler. La question du porte-parole est emblématique en ce qu’elle implique de validisme et de capacitisme : est-ce qu’un porte-parole peut-être muet, peut-il bégayer, peut-il faire des fautes de français, peut-il parler lentement, à voix basse ? La représentation du porte-parole est hyper normée et ces normes sont validistes, ethnocentrée et virilistes, même dans des organisations féministes, etc. Et puis il y’a les slogans, les formules qui souvent doivent avoir une efficacité publicitaire. Bref, le combat implique pour nous que l’on embrasse nos diversités et donc nos diversités d’expression. Qu’on accepte que tel exposé soit fait par X même si X n’est pas très à l’aise à l’oral. Le charisme, l’éclat projeté sur les leaderEUSEs effacent systématiquement le travail de toutes les personnes autour sans qui il n y’aurait pas de mouvement ; cela recrée donc des classes. Les leaderEUSEs ont d’ailleurs une tendance à monopoliser la parole, on trouve ça très fatigant. Ils confondent «  libérations » et« lavages de cerveaux ».

Notre attention au collectif vient aussi du fait qu’on se définit comme groupe anti-autoritaire et qu’on tient à l’horizontalité dans les décisions.

L’amour doit être par ailleurs pour nous le ciment des luttes : nous devons avoir de l’amour pour nous-mêmes, lutter contre notre propre négrophobie, avoir de l’amour pour les autres noirEs avec toutes leurs complexités. Mais ça veut dire aussi aimer tous les êtres vivants et la planète ; tout cet amour est important. Il s’agit d’essayer de ne pas se laisser envahir par la haine. La haine rend obsessionnelLE, empoisonne ; ce sont des systèmes que nous voulons détruire, pas des individuEs. L’amour permet de croire aux possibilités de changements, de déconstructions, de constructions… Dans la mesure où nous bénéficions nous aussi de privilèges – en fonction de nos situations personnelles – nous pouvons être dominantEs – nous avons aussi du travail de déconstruction à faire et nous avons plutôt intérêt à ce que les dominéEs dans ces rapports sociaux-là ne conçoivent pas leur possible libération qu’à travers notre disparition en tant que personne. Les nombrilistes focaliséEs sur les rapports sociaux qui les désavantagent l’oublient souvent : on est rarement dominéE intégralE.

  • J’aimerais revenir sur février 2008 au Cameroun, événement qui revient assez souvent sur votre site où dans vos publications sur les réseaux sociaux. Comment avez-vous été amené à en parler ? Pourquoi il est important pour les noir(e)s en France de s’y intéresser ?

D’un point de vue panafricain il est important de comprendre que nos émancipations se jouent toujours dans un « ici » et dans des « ailleurs » auxquels nous sommes liés symboliquement, affectivement et concrètement. C’est capital de suivre et partager les luttes d’émancipation en Afrique, toutes, pas uniquement celles qui semblent victorieuses. Les silences français sur ce qui se passe au Cameroun témoignent d’une collusion de longue date entre les régimes autocratiques camerounais et la France. Et tout cela protège les intérêts de l’ancien pays colonisateur et de multinationales dont il sert également les intérets, comme le groupe Bolloré par exemple, largement implanté au Cameroun. On a d’un côté la France qui exerce encore une puissante domination économique, politique et culturelle, et de l’autre un régime quasi sans alternance depuis 1960 et qui tire sa légitimité originelle de l’écrasement, l’anéantissement de la lutte pour une véritable indépendance. Le continuum colonial ici est aussi celui du crime ; le pouvoir se maintient chaque jour par la force et dans le sang. Et cet état de fait n’a jamais été sanctionné : ni par un changement de régime, ni par la justice.

Actuellement Paul Biya manœuvre encore pour se représenter en 2018, après 34 ans de pouvoir et une modification de la Constitution il a 8 ans. C’est d’ailleurs cela qui a déclenché les révoltes, la dernière semaine de février 2008. Ce que les médias occidentaux ont appelés « les émeutes de la faim » pour les vider de leur sens politique ne rejetaient pas seulement Biya l’homme politique ; il s’agissait de libération, de justice sociale, de libertés publiques. La force de ce mouvement résidait dans son caractère absolument politique, populaire, et jeune. Les témoignages que nous avons recueillis racontent à la fois une chronologie du mouvement mais aussi sa formation, les formes d’organisations qui l’ont rendu possible. Ils racontent aussi la répression, la réponse militaire à une crise politique, ou comment la violence d’Etat protègent les intérets impérialistes internationaux (la France n’est plus la seule en course ici). Mais Février 2008 n’est pas un exemple isolé de fort mouvement de contestation à l’époque sur le continent ; on peut aussi parler du Sénégal, de la Côté d’Ivoire, ou du Burkina Faso, et plus récemment du Togo ou de la RDC.

Ce qui reste important pour nous, à travers les manifestations de 2008 et d’autres luttes contemporaines sur le continent africain, c’est de comprendre ce qui structure les régimes post-coloniaux autoritaires, quels sont les liens entre la répression des mouvements politiques, l’enfermenent massif des opposants, des pauvres, et le maintien de l’exploitation des ressources du continent et de ses populations. Et comment cette mécanique coloniale, capitaliste repose sur et se nourrit de l’impunité de dirigeants criminels et du silence des États et consortium bénéficaires. Les vies noires continuent d’être dévalorisées ici aussi. À ce jour il n’y a aucune enquête intérieure ou internationale sur les 150 victimes (bilan a minima) de la répression de 2008 au Cameroun, et il n’est pas permis de commémorer leur mémoire dans le pays.

  • Vous produisez également du contenu de qualité sur les caraïbes, en particulier la Guadeloupe. Chauvinisme oblige étant Guadeloupéen, j’aimerais bien qu’on discute du fait qu’il y a soit une forme de mépris, soit un grand désintérêt pour l’activité politique, syndicale et anticoloniale, pourtant très intense là-bas alors que dans le même temps on se borne à réduire « l’Antillais » à une forme d’apolitisme qui ne reflète pas la réalité. Etes-vous d’accord avec mon constat ?

Le mépris et l’ignorance sur ce qui s’est passé, se passe en Guadeloupe c’est affligeant. Certaines personnes préfèrent garder une image doudouiste datant de la colonisation, ou alors l’image de la rubrique faits-divers de France-Antilles… Le grand public a ouvert les yeux pendant le mouvement de 2009 mais l’intérêt a été bref. Au final, nombre de personnes conservent un rapport colonial aux Antilles dites françaises comme si rien ne pouvait s’y passer de déterminant, comme si son destin se jouait encore en France. Caricaturer ces territoires et les personnes qui y vivent ou qui en sont issues est au final une position politique qui va fondamentalement à l’encontre du panafricanisme et de toute forme d’unité noire. C’est aussi un sacré manque respect pour les populations issues de la déportation esclavagiste de même que pour les populations indiennes et africaines victimes du système d’exploitation qu’était l’engagisme et tout cela sans même parler du silence total sur l’annihilation des populations amérindiennes.

On entend beaucoup de jugements à l’emporte-pièce sur « les antillais ». Quand ça vient de personnes qui ne connaissaient pas l’UGTG avant 2009, qui ne connaissent pas les multiples mouvements sociaux de ces territoires, c’est la honte. Les gens en général connaissent 3, 4 martiniquais : Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau parfois. Ils les ressassent et parfois les lisent bien mal – quand ils les lisent – construisant des oppositions idéologiques grossières. Quant à la Guadeloupe la diversité des mouvements, la pluralité des courants politiques, des écrits, tout cela reste largement méconnu… Ces dernières années, lire par exemple les travaux de quelqu’un comme Marie-Héléna Laumuno autour du Gwoka c’est passionnant. Les trajectoires et les œuvres d’individuEs comme Sonny Rupaire, Gerty Dambury, Gérard Lauriette, Simone Schwarz-Bart, Eugène Plumasseau sont passionnantes. Un livre comme « Le couteau seul » de France Alibar et Pierrette Lembeye-boy est un classique pour nous. Bref, on pourrait citer beaucoup de noms…

Aujourd’hui en termes de luttes, en Guadeloupe toujours, un groupe comme Rebelle est une sacrée leçon de militantisme. Mais c’est comme si les Caraïbes restaient en permanence des terres vierges d’histoires, constamment effacées par le ressac des vagues et des clichés : plages, zouk, hyper-sexualisation, footballeurs, violence, etc. Et après ? Rien que sémantiquement, c’est problématique le nombre de faux décoloniaux qui parlent de « DOM-TOM », de « métropole », ou qui disent que là-bas c’est la France. Mais c’est aussi cette forme de pensée impérialiste, de logique de Centre, qui fait que nombre de militantEs ne pensent pas qu’il puisse se passer du politique là-bas ; du politique qui joue sur la Guadeloupe, mais aussi sur la France, le pays colonisateur. Glissant, par exemple, a pas mal écrit contre les logiques de Centre. Il faut le lire au lieu de s’accrocher aux interprétations qui aplatissent son œuvre, aux raccourcis. Le fait que ce que nous produisons sur la Guadeloupe ou même les Caraïbes en général ne suscite pas toujours un grand intérêt montre qu’au fond un certain nombre de personnes tiennent à conserver leurs idées reçues. Mais les antillaisEs ne sont pas les seulEs à être piégéEs dans des visions tropicales exotisantes ; la police brésilienne tue par exemple les noirEs à un rythme effroyable et pourtant l’image de carte postale et le mythe de la démocratie raciale demeurent en dépit du racisme meurtrier contre les noirEs et les amérindienNEs.

Image2

Pour en revenir aux Caraïbes, on trouve cela gravissime quand des personnes qui se disent touchées par l’esclavage, voire qui revendiquent cette histoire en tant que noirEs, se complaisent largement dans la représentation caricaturale et le jugement des personnes qui descendent des populations déportées. Même Les aliénations antillaises sont à prendre, comprendre, analyser au regard de l’histoire esclavagiste et coloniale…

Revendiquer, se réclamer d’une déportation tout en méprisant les victimes premières et leurs cultures c’est terrible. C’est comme tous les gens qui se permettent de juger Haïti et les haïtienNEs ; honte à vous ! Si vous n’avez pas habité les corps directement porteurs de cette histoire d’émancipation unique au monde dont nous héritons touTEs, bref si vous n’êtes pas haïtienNEs, vous n’avez aucun droit de juger, conseiller, généraliser, en faisant abstraction de ce qu’il en a couté et coute encore à Haïti d’avoir ouvert la voie de la libération.

  • Pour poursuivre sur la Guadeloupe, et puisque vous vivez en France, comment répondez-vous à l’idée que n’étant pas sur place, vous n’êtes pas légitimes pour vous positionnez sur la vie politique et militante locale  guadeloupéenne ?

Pour ce qui est de la légitimité de nos positions en étant hors du pays nous allons essayer d’être clairEs. La sincérité de l’engagement patriotique ne se mesure pas à la durée de maintien en continu sur le territoire, sinon les vieilles familles békés seraient parmi les nationalistes les plus radicaux ; ce n’est pas le cas. Notre présence en France est complètement liées au fait que la Guadeloupe n’est pas indépendante et souveraine et donc à l’incidence que ça a sur la situation économique, sur l’exil organisé via le système universitaire, la fonction publique ou assimilée et bien entendu tout l’héritage du BUMIDOM. Nous n’avons pas fui par amour de la France et par détestation de la Guadeloupe. Mais ce qui est certain c’est qu’y retourner – ce à quoi certainEs d’entre nous aspirent – nécessite de l’humilité et la conscience des mécanismes de domination qui peuvent se mettre facilement en place entre nous et nos frères et sœurs là-bas. Cela veut dire aussi être attentifVE à nos privilèges sur le marché du travail, etc. Bien entendu nombre d’« expatriéEs » blancHEs qui débarquent en Guadeloupe ne se posent pas du tout ce genre de question ; certainEs arrivent même à militer sans mettre à perspective leur place, leur privilèges et le rôle qu’ils jouent dans cette recolonisation permanente. C’est typique d’une certaine forme de bonne conscience coloniale.

En tous cas, pour revenir aux « antillaisES » en France, ceux qu’Alain Anselin appelle « la troisième île »  l’idée qui voudrait qu’ils sont forcément sur des positions assimilationnistes et républicaine est fausse. Nos vues, nos perspectives, nos lectures sont bien évidement à mettre en perspective avec celles de ceux qui y vivent en permanence. Mais c’est cela aussi qu’implique les réalités transnationales et diasporiques : le peuple est sur le territoire mais aussi ailleurs. Et il porte aussi le pays en lui. Il y a toujours eu des individuEs en exil plus ou moins volontaire qui croyaient fermement  aux libérations nationales. Les personnes qui pensent qu’on est à côté de la plaque n’ont qu’à nous attaquer sur nos positions politiques, sur notre connaissance sociale, historique, politique du contexte. Mais de toute façon l’argument : « vous ne vivez pas ici donc vous ne savez pas » est un classique des arguments impérialistes. A ce compte là, il n’y a plus qu’à croire et répéter les mensonges des médias dominants vendus aux bourgeoisies coloniales.

  • Que pensez-vous du fait que dans les milieux militants non noirs, les penseurs, symboles de luttes et cultures noirs sont omniprésents alors que les noirs n’y sont pas toujours les bienvenus, ou pire, qu’on ne s’intéresse même pas à comprendre profondément pourquoi les noirs ne rejoignent pas telle ou telle groupe ou mobilisation où pourtant l’héritage révolutionnaire noir est encore une fois omniprésent ?

La fétichisation des noirEs, l’appropriation, ça va de pair avec la négrophobie. C’en est un revers qu’on nous présente comme positif. Cela permet aux concernéEs de ne pas se remettre en cause et ça nous oblige à lutter en permanence contre une universalisation lénifiante de ces symboles, leur neutralisation et l’effacement de nos corps bien réels. Cette tension rappelle pas mal cet amour franchouillard pour les artistes noirs américains exilés par exemple, une affection très limitée qui masquait une négrophobie globale. C’est également dû aux liens entre le monde noir et le divertissement ; comme si nous restions des biens de consommation, des otages d’une Revue nègre, ou coincés dans les cages de l’expo colonial ; nous sommes là et notre subjectivité est absente. On ne considère pas nécessairement que la culture noire américaine nous « appartienne » : mais ce qu’il s’y dit va influer sur la perception de nos corps et cela couvre nos voix. Quand Omar Sy oppose la France aux Etats-Unis sur la représentation des noirs à l‘écran, arguant qu’on ne peut pas comparer parce que «  Les Noirs américains ont été des esclaves dans un passé encore récent. Leurs descendants le ressentent toujours dans leur chair. » il montre bien à quoi servent les films sur les esclaves américains ici : à cacher les histoires esclavagistes de la France que ce soit dans les Caraïbes ou au Congo. Cela renvoie à l’incapacité sur ce territoire à assumer cette histoire et ça aide à masquer les continuum. On peut pleurer Prince : il ne risquait pas d’interpeller la France sur les activités de Bolloré au Cameroun. On peut même faire venir Angela Davis à Nantes, l’y faire applaudir à son Mémorial révisionniste à l’Abolition, et on peut même lui faire dire – aux mépris des luttes locales – que des réparations pour une population particulière ce n’est pas pertinent. Bref, les noirEs d’ailleurs –sans les noirEs concernéEs – c’est pratique, on peut leur faire dire ce qu’on veut.

Il est vrai que ce tandem appropriation-invisibilisation peut venir aussi d’autres non blancHEs et ça n’est pas moins néfaste et problématique.

  • Vous avez plusieurs fois émis des critiques très fortes sur la recherche de visibilité dans les grands médias, la recherche de « place » et sur une conception élitiste et petite bourgeoise des luttes noires. Comment faire pour garder une lecture de classe dans nos luttes ?

II y a plusieurs éléments dans ta question, il nous semble.

Certaines luttes dites antiracistes ne se définissent pas comme anticapitalistes et se résument à des revendications de places dans le système ; ces luttes-là utilisent donc les formes qui correspondent à leurs buts. Mais cet « antiracisme » là ne représente, selon nous, aucune menace pour la suprématie blanche.

Mais on veut bien revenir sur un autre élément de ta question : « nos luttes ».

On le redit, dans Cases Rebelles on est regroupéEs en tant que noirEs pour lutter contre toutes les formes de domination. Nous ne sommes donc pas un groupe exclusivement « antiraciste ». La lutte anti-capitaliste, la lutte contre le salariat, ne sont pas moins prioritaires pour nous que la lutte contre la suprématie blanche ; le truc c’est qu’on veut essayer de mener initialement ces luttes-là dans un contexte où nous sommes assez fortEs pour ne pas nous faire agresser par la violence raciale de supposéEs alliéEs.

Pour garder une lecture de classe dans toutes les luttes il faut sans aucun doute qu’elles soient enracinées dans les classes populaires. Il faut aussi éviter, il nous semble, la spécialisation et l’exploitation dans le travail militant, c’est-à-dire la création d’autres classes. Et ça va de soi pour nous qu’il faut éviter de devenir des spécialistes qui vont faire de leur savoir un produit à vendre à des prestataires ; médias, institutions, etc.

Image 3

  • Dès votre création il y a 5 ans, vous avez développé des idées afroféministes. Comment l’afroféminisme s’intègre-t-il à votre vision révolutionnaire ?

Il n’était pas question pour nous de penser un projet révolutionnaire sans mettre les femmes noires au cœur de cette émancipation, sans hériter des luttes des femmes noires qui nous avaient précédéEs, et des résistances de celles de nos familles et entourages. C’est crucial selon nous de se pencher sur ces luttes passés et d’apprendre d’elles. Repenser une historiographie qui ne soit pas basée sur des « héroïnes », des femmes d’exception, cela permet de déconstruire l’idée même de ce qu’est la résistance. Là comme ailleurs il faut sortir de l’axe Reines d’Afrique, Rosa Parks, Angela Davis… Nos mères, tantes, grands-mères ont été, sont des résistantes à leur façon.

De plus, c’est profondément libérateur pour tout le vivant de repenser, et tenter de démanteler les constructions issues du patriarcat, et à plus forte raison au regard de nos histoires. Il s’agit de s’attaquer aux essentialisations et aux injonctions qu’esclavage, colonisation, migration ont forgés ou accentués. Il faut aussi en finir avec l’idée d’un patriarcat unique, universel et solidaire, de normes de genre uniques et universelles, sans bien entendu virer dans ces conceptions idéalisées –souvent par des hommes noirs- qui voient du matriarcat partout en lieu et place bien souvent de matrifocalité, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Par ailleurs, notre collectif, même s’il est mixte, a toujours été majoritairement féminin et les rencontres se sont souvent faites autour de questions afroqueers et afroféministes.Image4

  • Selon vous, quelles positions les noir(e)s en France peuvent-ils/elles tenir en ce moment contre l’Etat d’urgence ?

Encore une fois, dans une telle situation, les positions des unEs et des autres sont révélatrices des visions, des aspirations politiques et aussi des privilèges ; on peut donc être noirE et s’accommoder d’un régime répressif, d’un état d’exception qui après Novembre a énormément ciblé des musulmanEs.

Si l’on se réfère à nos histoires de descendantEs d’esclaves et de colonisées ce régime d’exception devrait viscéralement nous interpeller et nous rappeler comment dans le passé la circulation de nos corps fut strictement contrôlée et instrumentalisée. Tout ce qui passe au niveau migratoire devrait également nous faire bondir au regard de ces histoires que nous portons en nous. Par ailleurs, il nous semble plutôt évident que dans un Etat où le droit régresse les moins privilégiéEs seront à terme les plus touchéEs, même si une partie de la société va aussi découvrir une violence d’Etat dont elle était préservée jusque-là. Dans tous les cas, se satisfaire d’être temporairement indemnes dans un contexte profondément injuste ça craint. Mais en même temps, on ne pense pas que c’est pertinent d’essayer de pousser les gens à se bouger en leur disant qu’ils seront les prochaines victimes. Il n’y a pas de recettes et ce n’est pas comme si il existait en France de nombreux groupes politiques noirs qui pourraient articuler des positions spécifiques.

  • Comment penser les alliances transnationales entre noir(e)s, alors que les contextes diffèrent, et que souvent les réalités afro-américaines écrasent la pluralité des vécus en dehors des Etats-Unis (et de l’Amérique du Nord plus généralement) ?

Ce que nous appelons transnational c’est avant tout comment nous-mêmes, nos histoires, sommes liéEs à divers territoires qui co-existent en nous, et qui doivent jouer conjointement dans nos actes. LocaliséEs ici, en France, nous sommes liés à des pays d’Afrique, des Caraïbes par la migration, par l’esclavage, etc.

La question des alliances pour nous relève plus de l’internationalisme, c’est-à-dire à la connexion dynamique des mouvements d’émancipation au niveau mondial, des convergences, des solidarités, des relais.

La diffusion des réalités et des luttes afro-américaines se fait sur un mode impérialiste. Cela parasite fortement les possibilités d’établir des liens équilibrés : nous avons souvent interviewé des noirEs des Etats-Unis mais il a toujours été difficile de maintenir un contact et leur intérêt pour nos réalités est souvent très temporaire et biaisé, habituéEs qu’ils sont à être les tenants d’une expérience noire hégémonique. Nous souhaitons à l’avenir travailler prioritairement des connexions d’un point de vue afroeuropéen ou avec des noirEs des Amériques mais pas des Etats-Unis. Cela nécessite aussi que nous-mêmes nous nous décolonisions ; parce que nous avons effectivement beaucoup été nourries au hip-hop, aux luttes de libérations afro-amércaines, aux écrivainEs, aux essayistes… Et nombre de concepts aussi que nous utilisons ont été formuléEs dans ce contexte-là.

  • Pour finir, vous êtes actuellement, à ma connaissance, l’un des rares collectif noir – sinon le seul ? – à penser la question de la santé mentale et de ce que la médecine appelle handicap, en articulation avec l’expérience du racisme (Par exemple ici, ou ). En quoi s’agit-il pour vous de questions politiques ayant tout à fait leur place dans une perspective noire, panafricaine et révolutionnaire ?

Les questions de santé mentale concernent certaines personnes du  collectif et donc la question d’avoir accès à des soins, à une psychiatrie qui serait décoloniale, cette question-là précède l’existence de Cases Rebelles. Et ça nous semblait donc évident dans le collectif de faire écho non seulement à la façon dont le racisme, les vécus migratoires, héritages historiques, etc.  fabriquent des traumas et de la souffrance mentale, mais comment aussi il est très difficile ici en tant que noirEs d’avoir accès à des approches qui incluent tout ces paramètres ; et cette difficulté renforce l’isolement. Par ailleurs, ce n’est pas nécessairement « naturel » dans les classes défavorisées de considérer la souffrance comme légitime, ou comme légitime d’être prise en compte. À cela s’ajoute encore le fait que matériellement ce n’est pas nécessairement accessible et même quand ça l’est toute la machine psy produit énormément de violence de classe, de racisme, sexisme, d’injonctions à la norme, etc. En parler c’est vital pour nous parce que tout d’abord les silences et les dénis de nos souffrances mentales sont des poisons pour nos vies de groupe : familles, couples, groupes militants. Nos souffrances individuelles et les surcompensations qui en découlent sont des obstacles majeurs aux élans panafricains.

On ne fait pas de révolution si on ne travaille pas en même temps à son bien-être : l’idée que la révolution apaisera tout c’est illusoire. Et puis dans l’immédiat  on sait aussi que la souffrance mentale expose à plus de violences policières –  il y a de nombreux cas de personnes en crises tuées par les forces de l’ordre – et à plus de violence du système en général. Les questions handies on a essayé dès le début d’en faire écho même s’il n’y a pas de personnes se définissant comme handies dans le collectif. Mais ça a toujours été pour nous une question majeure du fait d’histoires personnelles, familiales. Les enjeux sont énormes et multiples mais vu que l’institutionnalisation est une forme très forte de ghettoïsation, les personnes handies sont relativement peu visibles et donc les noirEs sont plus que rares. On ne peut pas généraliser mais Leroy Moore, activiste handi des Etats-Unis, parlaient de conceptions dans la communauté noire qui considéraient le handicap comme quelque chose de honteux, à cacher. Nos expériences ne sont pas complètement en adéquation avec ça mais nous observons aussi cette tendance. En conséquent, les approches handies manquent au monde noir francophone : ces sœurs et frères nous manquent. Et de plus les questions handies noires posent par exemple de manière radicale l’assignation à la performance du corps noir héritée de l’esclavage bien entendu, et perpétuée dans le sport, la danse. Tout cela est extrêmement validiste. On ne démontera pas cet enfermement dans la performance sans nos sœurs et frères handies. Révolutionner c’est remettre en question les évidences et le validisme c’est une succession d’évidences jamais remises en question, parce qu’on les entérine  quotidiennement.

***

Je remercie très chaleureusement le collectif Cases Rebelles pour le temps qu’il m’a accordé, pour toutes ces réflexions toujours très stimulantes, ainsi que pour l’artiste – Titica, une femme noire trans angolaise – avec laquelle il proposer de clôturer en musique cet entretien. Souhaitons à ce collectif de continuer à durer car je suis sûr qu’il participe, avec beaucoup d’humilité, de discrétion, mais aussi de puissance, à construire un mouvement noir fort qui prendra son essor dans les années à venir : « on entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse » (proverbe Touareg).