Contre les théories du « grand remplacement » : rompre avec la rationalité eurocentrique


L’attentat islamophobe survenu le 15 mars en Nouvelle-Zélande, causant la mort de 50 personnes tuées parce que musulmanes, a provoqué, outre les dénégations et les raisonnements racistes de « responsables » politiques et autres journalistes français[1], la mise à l’index des théories du « grand remplacement » dont se revendique le terroriste Brenton Tarrant. Un certain nombre d’analyses consistent alors depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux comme dans la presse, à démontrer le caractère mensonger et raciste de l’idée qu’un « grand remplacement » serait en cours.

Il n’y a pas de « grand remplacement » à l’échelle de la France ou de l’Europe au regard d’éléments statistiques sur les migrations : il est faux de prétendre que l’Europe accueille « toute la misère du monde », les pays prenant en charge le plus de réfugiés étant au Sud, bien souvent frontaliers des zones de conflits majeurs[2]. D’autres arguments insistent sur le fait que la part de la population étrangère ou d’origine étrangère reste relativement faible en France, ou dans la moyenne européenne[3]. Il y a enfin ceux qui, dans des discours à connotation plus militante, évoquent des éléments de causalité à prendre en compte : le sens des migrations du Sud vers le Nord ne peut être détaché de l’histoire des rapports Nord/Sud marqués par le colonialisme, lequel a engendré de profondes inégalités. Voilà quelques exemples de démonstrations tout à fait factuelles, parmi la batterie bien plus large d’arguments invoqués contre cette idée de « grand remplacement ». Toutefois, il m’est d’avis que la disqualification de cette thèse ne passera pas par la seule mise en lumière de sa faiblesse empirique. Il faut compléter cette nécessaire entreprise de rétablissement de faits contredisant l’existence d’un « grand remplacement », par une analyse de la rationalité raciste, en particulier eurocentrique, qui permet cette théorie.

En effet, le racisme est, entre autres choses, une mise en faillite perpétuelle de la stratégie consistant à brandir des « preuves » factuelles pour démontrer les injustices subies par les non blancs. La multiplication de vidéos témoignant par exemple des brutalités policières subit par des hommes non blancs dans les pays occidentaux, ne change absolument rien à la perception raciste qui va prévaloir : même non armé, même seul contre cinq, même de dos et donc incapable de menacer quiconque, le non blanc reste frappé du sceau de l’illégimité et de la menace, et en face, pour les policiers, les gendarmes, ou parfois, le citoyen lambda blanc, la légitimité et l’innocence demeurent intactes, d’où l’absence de condamnation judiciaire dans l’écrasante majorité des cas[4]. Contre le racisme, aucune « preuve », même la plus solide, ne suffit jamais. Du moins à elle seule. Ainsi, en se situant uniquement sur le terrain des « faits », nous ne pouvons qu’être perdants.

Est-ce à dire que la bataille des idées ne constituerait pas un enjeu de lutte ? Bien au contraire. Nous devons occuper les espaces médiatiques et politiques  avec nos idées, nos théorisations, nos solutions. Le problème est que nous devons repenser notre façon d’intervenir.  L’urgence est d’opérer une rupture avec les termes du débat. Au raciste qui déclare « l’invasion migratoire », nous ne pouvons répondre (uniquement) avec des chiffres et des analyses démographiques. Par cette réponse pourtant logique, nous ne faisons qu’intervenir dans les limites prédéfinies par son débat. Pire, nous pouvons presque donner l’impression parfois de devoir « rassurer » que nous ne sommes pas si nombreux que ça, et que nous ne constituons pas une menace. Cette attitude signale encore une fois que notre participation à ces débats se fait sous le signe de la subordination. Ne faudrait-il pas plutôt pointer du doigt les logiques qui nous constituent en menaces ? Il ne faut donc pas intervenir dans le débat, sous-entendu celui lancé par d’autres que nous-mêmes et dont les intérêts s’opposent radicalement aux nôtres, mais intervenir pour imposer un autre débat, notre débat.

C’est ainsi que l’effort d’invalidation factuelle de la thèse du « grand remplacement » doit être accompagné d’une analyse politique de celle-ci, pas uniquement occupée à démontrer ses mensonges, mais soucieuse de restituer l’univers de sens, profondément eurocentrique dans lequel elle s’inscrit. Il faut alors mettre à nu cette dite rationalité eurocentrique et proposer non pas uniquement des faits contradictoires, mais une autre rationalité, produite à la fois par des interventions qui signent la rupture avec les débats actuels, et des luttes politiques pas uniquement défensives, et par là-même, vouées à l’échec, mais capables de porter un projet véritablement porteur d’alternatives. Car sous les obsessions démographiques des tenants du « grand remplacement » ainsi que de ceux qui leur emboîtent le pas, même sous des formes apparamment plus feutrées, se cachent quelque chose de plus profond. Je ne crois pas qu’ils ont peur qu’on les « remplace » en tant que tel, et notamment par notre nombre, mais plutôt qu’ils s’inquiètent de notre non-disparition en tant que sujets, à savoir des groupes sociaux qui refusent de disparaître sous les coups de boutoirs de l’assimilation, qui continuent à faire vivre les héritages culturels qu’ils portent alors même que ceux-ci sont transformés par l’expérience des migrations en Europe, bref des groupes sociaux qui ne consentent pas à rester dans la position de simples objets de l’histoire coloniale et du présent néocolonial, bon à n’être qu’exploités. Or dans un contexte eurocentrique, il n’est pas possible que deux sujets cohabitent : pour que l’Européen (au sens symbolique, même si cet Européen se trouve en Amérique du Nord, en Nouvelle-Zélande ou en Australie) continue à être l’universel, l’Autre[5] doit disparaître. Si ce n’est physiquement, au moins symboliquement.

Contexte eurocentrique et production des théories racistes

Dans les pays européens, la population blanche[6] est alimentée, du berceau jusqu’à la tombe, par le poison de la croyance en sa supériorité culturelle (pour ne pas dire « raciale »), au moyen de dispositifs médiatiques, politiques et sociaux qui assignent aux uns, c’est-à-dire à eux, et aux Autres, c’est-à-dire à nous, des places bien précises. Impossible même à ceux qui seraient de bonne volonté et tenteraient de « penser autrement » d’échapper aux caractères implacables des rapports sociaux. En effet, entre autres exemples, qui voient-ils en majorité peupler les prisons ? Occuper en priorité les emplois les plus subalternes ? Être associé aux maladies graves? Habiter les quartiers les plus relégués, dépourvus, en proie à toutes formes d’insécurité ? 

Qui ? Si ce n’est nous Autres

Tout ceci constitue l’ordre du monde qu’ils habitent, sans que ne soit développée leur compréhension des mécanismes qui produisent ces inégalités. On les entraîne plutôt à croire que ces indicateurs défavorables sont dus à des défauts « d’intégration », des incompatibilités « culturelles », bref des problèmes liés à ce que nous sommes prétendûment. Si nous avons plus de relations conflictuelles avec la police, ce ne sera pas parce que nous sommes plus criminalisés par cette institution, mais parce que nous serions portés – par la culture, dirons les plus modérés, ou par notre nature diront cette fois les plus biologisants – à être des criminels. Il n’est donc pas surprenant qu’ils peinent à penser un horizon en dehors de ces conditions inégalitaires présentées sous le signe de la fatalité. Tout semble si ancré et inlassablement reproduit à mesure que se succèdent les générations. Même ceux qui appartiennent au prolétariat retirent quelques bénéfices du racisme : puisque le racisme est un rapport social, les désavantages pour les non blancs profitent, dans des proportions très variables en fonction de la classe sociale, aux blancs[7].

En plus des inégalités raciales qu’ils apprennent à normaliser à l’échelle de chacun des pays dans lesquels ils vivent, les occidentaux sont également amenés à penser que malgré quelques défauts, les actions de leurs dirigeants dans les pays du Sud relèvent toujours au fond de la nécessité. Il s’agit en quelque sorte de la version actualisée du « fardeau de l’homme blanc », que l’on désignera désormais sous les formules euphémisantes mais non moins violentes de « l’aide ou développement », de l’aide à l’instauration des « droits de l’Homme » etc. Telle invasion est peut-être regrettable, mais pouvait-on réellement se permettre de ne pas chasser tel dictateur africain de son trône ? On ne questionnera pas le maintien de tel autre du même acabit au pouvoir, pour peu qu’il ait signé quelques contrats juteux avec l’Europe et les Etats-Unis, lui garantissant ainsi de pouvoir massacrer son peuple en toute tranquillité. Tout ceci pose le cadre des relations raciales hiérarchisées à l’international comme à l’échelle de chaque pays occidental.

Mais à ce stade de la réflexion, il convient de répondre à deux objections fréquemment faites aux anti-impérialistes. La première est celle qui consiste à reprocher de « tout réduire » à l’impérialisme occidental, et de ne pas tenir compte, ni des puissances régionales que sont l’Iran, l’Arabie Saoudite par exemple, ni des politiques elles aussi prédatrices de pays comme la Russie ou la Chine. La seconde objection est cette fois le reproche d’utiliser des catégories jugées vagues telles que « l’Occident », ou de parler « d’Europe » et « d’Occident » comme s’il s’agissait d’entités qui n’avaient aucune contradiction entre elles, qui seraient homogènes et organiseraient un « complot » contre le reste du monde.

S’il est vrai que le racisme et l’impérialisme occidental n’expliquent pas à eux seuls tous les malheurs du monde, ils y contribuent d’une façon non négligeable, peut-être même inégalable, et c’est sûrement sur ce dernier point qu’il y a des désaccords. C’est-à-dire que si on peut reconnaître le rôle néfaste de certaines puissances régionales, ainsi que les politiques expansionnistes de la Russie et de la Chine, il me semble que leur pouvoir de nuisance reste relativement limité par comparaison avec ce que peuvent décider les Etats-Unis, l’OTAN ou l’UE. Voilà pourquoi, sans nier les conflits Sud-Sud, l’impérialisme occidental peut être considéré comme la première force destabilisatrice dans le monde, bien qu’elle ne possède pas le monopole de la violence. Quant à la seconde objection, il n’y a bien sûr pas de complot ou d’être tout-puissant qui serait « l’Europe » ou « l’Occident » et qui agirait avec une intentionnalité de type humaine (« méchanceté » etc) pour détruire le Sud et les non blancs. Point de complot ou d’être tout puissant donc, mais un système économique capitaliste, racialisé et sexué, dont la compréhension des mécanismes demande parfois une certaine abstraction, d’où le fait d’être tenté de se représenter les choses sous la forme de groupes malentionnés qui dirigent tout, à « Walls Street » ou autre. Mais pour simplifier, comprendre cet ordre du monde et continuer à nommer le fait qu’il y a bien des « dominants » et des « dominés », même sans qu’il n’y ait complot des premiers sur les seconds, on peut se représenter « l’Europe » ou « l’Occident » au travers de plusieurs choses bien concrètes :  les Etats, les institutions internationales sous égide occidentale (UE, OTAN, FMI, Banque mondiale etc), et les mutinationales appartenant à des occidentaux. Tout ceci assure l’hégémonie de l’Europe, de l’Occident mais ne serait-ce qu’en se penchant sur le fonctionnement de tous ces acteurs on voit bien qu’il y a milles et une contradictions et intérêts divergents entre eux, notamment entre des impératifs économiques de multinationales et certaines logiques nationales étatiques, ou parfois entre tel pays européen et l’UE.

On peut postuler que la production des théories racistes d’envergure, c’est-à-dire celles qui acquièrent une large audience, dépend de cet enchevêtrement de logiques parfois contradictoires, à bien des égars disparates. Elles peuvent être le fait de l’appareil d’Etat, mais aussi de courants politiques qui ne sont pas au pouvoir, mais sont suffisament influents pour orienter les débats. Ce qui les lie toutes, qu’importe leur condition d’émergence, c’est qu’elles aussi concourrent à maintenir et justifier l’hégémonie des entités occidentales citées sur les pays du Sud, les richesses du Sud, les populations du Sud, ou celles qui y sont issues tout en vivant au Nord. Les théories racistes qui vont émaner de l’extrême droite auront des différences avec celles popularisées par les droites, lesquelles seront aussi différentes de celles de l’ensemble des gauches, et ainsi de suite. Et dans leur bataille pour l’hégémonie à l’intérieur d’un pays, toutes ces formations politiques vont s’affronter pour imposer leur lecture du monde social et du péril national. L’idée d’un « problème de l’immigration », partagé par la quasi-totalité de l’échiquier politique (même par ceux qui mettent en valeur les « apports des immigrés »), se décline de façon sensiblement différente selon les tendances politiques. Par exemple, la version « grand remplaciste » telle que conçue par Renaud Camus, et puisant dans l’imaginaire antisémite remodelé en version islamophobe[8], impute aux gouvernements de droite et de gauche la responsabilité dudit « remplacement ». Cette prétendue opposition aux pouvoirs en place permet d’endosser un rôle de subversion, les promotteurs de la théorie se voulant les représentants du « peuple », le vrai, trahi par  « les élites » supposément toutes acquises au multiculturalisme. Cette performance d’outsider s’explique par le fait que l’extrême droite ne gouverne pas. A gauche par exemple, on brandira l’épouvantail qu’est devenu la laïcité, et plutôt que de s’opposer aux « élites », on fera appel aux « valeurs de la République », à « l’égalité hommes/femmes » etc. Ainsi, selon le camp d’où elles émergent, des théories toutes foncièrement racistes, peuvent s’opposer au niveau des constats qu’elles posent et des solutions qu’elles préconisent.

La théorie du « grand remplacement » est une des nombreuses productions racistes made in France, issue de l’extrême droite, qui formule à travers elle sa conception de la race. Elle est reprise plus ou moins nommément par des « penseurs médiatiques », au premier rang desquels Alain Finkielkraut, et est devenue de plus en plus présente dans le débat français au fil des années. De plus, comme le rappelle l’attentat du 15 mars en Nouvelle-Zélande, elle s’est diffusée dans des réseaux d’extrême-droite en dehors de la France. Dans ce jeu de circulations des savoirs et pratiques destinés à domestiquer et anéantir l’Autre, produits par des institutions ou des courants politiques français, ce ne sera pas la première fois que la France servira de modèles. « On » lui doit par exemple la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (DGR) mise en œuvre d’abord en Indochine et en Algérie par les officiers français, et dont les fondamentaux s’exportèrent pour écraser les résistances anticoloniales, notamment en Amérique du Sud[9]. Si la France joue un rôle particulier dans l’élaboration des théories racistes et des méthodes de répression coloniale, il ne faut toutefois pas perdre de vue qu’il s’agit d’une histoire européenne, et désormais occidentale, les Etats-Unis, ancien ensemble de colonies européennes, étant devenu chef de fil de l’impérialisme sur la surface du globe. Autrement dit, si les conditions d’émergence de ces discours, leur contenu et le champ d’application légal qui va leur être attribué varie d’un pays à l’autre en fonction des trajectoires nationales spécifiques (la France est par exemple loin devant en ce qui concerne l’obsession légaliste contre le hijab, le niqab…), on trouve un socle commun dans les processus d’exclusion symboliques et politiques des Autres.

C’est avec ce contexte eurocentrique en tête, sous ses déclinaisons nationales comme internationales, et succintement présenté ici qu’on pose les premières bases pour comprendre la prégnance des théories du « grand remplacement » même lorsqu’elles ne sont pas formalisées sous cette étiquette extrême-droitière. Les hiérarchies historiques inscrites dans les structures sociales, économiques et politiques accréditent un certain ordre du monde, comme déjà mentionné, et de cette conception du monde découle un ensemble de théories jugées farfelues si on se place du côté des faits bruts, mais parfaitement rationnelles si on s’inscrit dans la rationalité eurocentrique.  Et, dans cet ordre du monde tel qu’il est, « oui » il est n’est pas « normal » que ceux qui représentent l’illégitime, l’en dehors de l’humanité, s’implantent chez ceux qui sont définis comme humains, sans renoncer à être eux-mêmes.


L’impossible cohabitation


Pour comprendre l’importance acquise par des théories telles que celles du « grand remplacement », on gagnerait sûrement à regarder les transformations dans l’organisation racialisé du travail, les migrations massives que celles-ci entraînent et la façon dont les populations migrantes constituent, comme toujours mais sous de nouvelles formes, des mains d’œuvres exploitables, parfois dans des situations proches de l’esclavage[10]. Mais malgré l’intérêt de ce type d’analyses se penchant sur les dimensions matérielles de la production des discours racistes, je formulerai plutôt ici des hypothèses sur les dimensions idéologiques. Cette théorie doit nous intéresser parce qu’elle est en passe de devenir hégémonique dans le débat politique français (certains diront que c’est déjà le cas), sous des reformulations qui l’éloignent peut-être de son origine d’extrême droite mais dont le contenu partage au moins les prémisses, si ce n’est l’ensemble de son raisonnement. Autrement dit, ce que ce camp politique n’a pas gagné par les urnes (l’accession à la présidence), il le gagne dans la bataille des idées.

S’il peut s’avérer difficile de mesurer l’adhésion d’une thèse au sein de la population (quelles couches sociales ? sous quelles conditions ? par quels biais etc ? pour quelles traductions/ engagements politiques ? etc), même s’il existe quelques exemples d’objectivation du phénomène[11], il semble malgré tout que l’idée de « grand remplacement », quelle soit formulée sous l’angle démographique ou identitaire, mène le jeu politique sous l’impulsion de l’extrême droite. C’est cette dernière qui donne le la en France, et faire de la politique consiste pour les autres formations à se positionner par rapport à elle, mais jamais refuser d’exister sur ce terrain qui lui appartient. Rares sont ceux qui tout en rejetant l’expression de « grand remplacement », ne s’empresseront pas de concéder qu’il est tout de même vrai que le pays est identitairement troublé, qu’il faut réinventer le vivre ensemble, et ce jamais en attaquant les inégalités racistes, mais toujours en parlant « d’intégration », là encore jamais économique, mais toujours sous fond de renoncement aux cultures d’origines ou, pour les plus modérés, de cultures devant apprendre à cohabiter. Le problème, et c’est là le cœur de mon raisonnement, les cultures européennes (ou du moins ce que les politiques désignent comme étant « leur culture », qu’elle soit dite française, européenne, occidentale, et qu’importe ce que ce terme recouvre réellement) ne peuvent exister dans la cohabition : elles sont fondamentalement vampirisantes. L’Européen, l’Occidental, le blanc doit bouffer l’Autre, autrement il se sent bouffé. Pas d’alternatives possibles en dehors de l’assimilation (injonctions plutôt de droite et d’extrême droite) ou la folklorisation de soi (injonctions plutôt de gauche et d’extrême gauches). Et en fonction des pays, la tendance dominante peut être l’une ou l’autre, mais encore une fois, en dehors de l’assimilation ou la folklorisation, point de salut. A tous les coups, ce qui est désigné comme étant la « culture » de l’Autre se doit de disparaître ou d’être domestiqué.

Cette approche de la « culture » dans un contexte raciste fait toujours abstraction de la manière dont les rapports sociaux, notamment l’exclusion sociale et économique, contribuent à développer telles ou telles pratiques culturelles. Et puisqu’ici il s’agit de rentrer dans la rationalité eurocentrique, il n’est pas question ici de montrer comment ce qui est par exemple appelée « culture musulmane » relève en fait de la condition sociale et économique des musulmans, réels ou supposés, en France. En effet malgré l’adhésion à la même religion, la condition des musulmans change selon les lois du pays qu’ils habitent ou leur position économique, et à cet égard une comparaison entre l’expérience musulmane moyent-orientale et est-asiatique aux Etats-Unis et l’expérience musulmane de l’immigration maghrébine en France est éclairante. Mais qu’importe, la visibilité croissante d’éléments perçus comme des étendars des « cultures  non européennes », tel entre autres un hijab pour le cas français, ne se présentant pas sous le signe de la capitulation, du renoncement à soi, est vécue plus ou moins comme une agression dans les pays occidentaux, là encore selon des modalités variables. De là viendrait le sentiment d’être confronté à un « grand remplacement ». Si on suit cette logique, la dénonciation de ce « grand remplacement » est en quelque sorte la colère blanche face au refus obstiné du (néo)colonisé de disparaître.

Selon donc cette rationalité eurocentrique, nos existences tiennent lieu à elles seules de preuves irréfutables de la réalité du « grand remplacement », même lorsque nos résistances ne relèvent pas d’une stratégie pensée, rationnalisée, mais juste de la simple volonté de faire vivre ce que nos histoires et héritages nous font être. Les modalités de ces rejets varient en fonction des pays, mais il suffit par exemple de noter en France ce que provoque le fait de laisser pousser un simple afro lorsqu’il est question d’être recruté à un emploi pour comprendre la façon dont l’expression de nous-mêmes est perçue comme une menace, qu’importe notre poids démographique réel. Et il n’y a rien de surprenant à ce que la France, dont l’idéologie coloniale a largement intégré des dimensions assimilationnistes, soit à l’avant-garde d’une telle panique. Dans un tel contexte, effectivement, nous « menaçons » une certaine France telle qu’elle existe, à savoir suprématiste blanche et néocoloniale. S’il faut donc prendre au sérieux l’accusation qui nous vise, nous n’avons toutefois pas à nous excuser d’être. Nous prenons ladite accusation au sérieux pour ce qu’elle dit de ce qu’est encore la France, de ce qu’est encore l’Europe. La « mission civilisatrice » qui avait prophétisé notre anéantissement ne s’étant pas accomplie, la croyance en un « grand remplacement » est l’une des illustrations de la réaction blanche quant à la préservation, tant bien que mal, et malgré de nombreuses transformations, des bouts de mondes dont nous sommes issus. Notons d’ailleurs les contradictions entre les grandes marques qui se lancent dans la production de vêtements pour musulmanes, ou arborant quelques centimètres de motifs « afros » , créant ainsi de nouveaux marchés, et l’obsession assimilationniste d’un pays comme la France qui a vu naître les polémiques anti H&M, Décathlon… Il s’agit pourtant encore des deux faces d’une même impossibilité d’exister comme sujets : être les objets de politiques assimilationnistes à la française (injonction à la disparition pour s’assimiler), ou alors consommateurs alibis pour le profit de multinationales (injonction à la marchandisation/folklorisation de soi).

On comprend alors pourquoi on aura beau prouver, chiffres et analyses socio-historiques à l’appui, que les théories du « grand remplacement » relèvent de fantasmes complotistes racistes, cela ne changera rien au fond du problème : l’Européen se sentira toujours plus ou moins « remplacé », son existence comme sujet dépendant de notre impossibilité à exister comme tel. Les raisonnements voulus humanistes mais en réalité déshumanisants sur le fait que les « immigrés ou l’outre-mer apportent plus qu’ils ne coûtent », nous maintenant ainsi dans un rapport d’objets devant être « utiles », ne nous sauveront pas non plus. Intervenons donc sur la question du « grand remplacement », non pas en rassurant que nous ne sommes pas si nombreux, que nous n’allons remplacer personne, que toutes les cultures évoluent, qu’elles sont toutes le produit de mélange et que c’est très beau, etc etc, mais plutôt en ramenant au cœur du débat les rapports Nord/Sud, leur dimension raciale, et le fait que, malgré tous les grands discours sur le « vivre ensemble », qu’ils soient le fait de blancs ou de non blancs d’ailleurs, il y aura une inévitable tension quant à notre présence dans les pays occidentaux. La normalisation de cet ordre du monde décrit précédemment passe par le maintien de cette tension entre un « eux » et un « nous ». Il faut entériner ce fait, fut-il difficile à accepter. Cette théorie du « grand remplacement » n’est pas seulement dérangeante parce que foncièrement raciste, mais aussi parce qu’elle nous met face une importante contradiction : la France, l’Europe telles qu’elles existent encore à ce jour, à savoir des puissances impérialistes, peuvent-elles réellement nous « intégrer » ? Je prétends que cela est impossible, que tant que l’impérialisme occidental continuera, les populations même vivant au Nord mais qui sont « culturellement » et « racialement » assignées au Sud (tout ceci encore une fois ne relève pas de « choix », mais d’assignations), continueront à être appréhendées sous l’angle des « problèmes ». Pour le comprendre, il faut dé-occidentaliser notre façon de penser le racisme : la condition que nous vivons ici (stigmatisations, exploitation dans les couches les plus basses etc) dépend de l’exploitation du Sud.

Construction des alternatives politiques

Ce dessein funeste où nos existances seraient vouées à une éternelle subordination, a déjà été contredit par l’histoire des luttes de tous ceux qui nous ont précédés. Il n’y a donc pas de fatalité, simplement l’exigence d’une certaine lucidité. Non seulement il faudra imposer un autre débat, nous devons aussi renforcer les luttes politiques contre les différents acteurs précédemment cités qui constituent « l’Europe » et « l’Occident ». A propos spécifiquement de l’Europe et de la violence de ses politiques migratoires, Stathis Kouvélakis déclare par exemple la chose suivante :

Aucune réflexion stratégique ne peut sérieusement débuter si d’emblée n’est pas posée la nécessité d’une confrontation avec la structure institutionnelle de l’UE, expression concentrée de la violence des politiques néolibérales et impériales qui condamnent à une vie précaire déshumanisée, quand ce n’est pas à la mort pure et simple, des populations entières.

La destruction de l’UE s’impose ainsi comme l’une des tâches les plus urgentes, les plus radicales, mais aussi les plus compliquées du combat pour l’émancipation de notre temps[12].

Combattre des politiques en des lieux précis, avec des plans précis qui dépassent la seule dénonciation. Cela signifie entre autres, rejoindre les organisations qui non seulement luttent contre l’eurocentrisme et ses effets, mais surtout, portent en elles des alternatives. Nous devons nous poser certaines questions, que signifie « combattre le racisme » ? Bien souvent, nous nous rendrons compte qu’en plus de logiques parfois uniquement réactives (réagir à l’interminable succession d’actes racistes du quotidien), nos réponses sont soit limitées à une compréhension très occidentale du racisme (vouloir l’égalité face à l’emploi, au logement, etc entre blancs et non blancs à l’échelle d’un pays occidental) soit elles se veulent plus « radicales » en apparence mais demeurent en réalité très abstraites : « en finir avec la suprématie blanche », aboutir à « la fin de l’impérialisme », parvenir à « l’émancipation des noirs », « décoloniser ceci, décoloniser cela » etc. Si nous creusons, nous verrons que nous ne savons pas toujours traduire en projet ce type d’énoncés. Or la radicalité (au sens d’affronter des problèmes à la racine) ne tiendra ni à qui fera le plus de bruits ou scandera les formules les plus séduisantes, mais à qui, par le projet construit, oeuvra à produire les conditions du changement; et non pas le ré-aménagement de l’exploitation et des oppressions sous d’autres formes.

« On entend le fracas des arbres qui tombent mais pas le murmure de la forêt qui pousse » (proverbe Touareg).

Je sais par exemple qu’en tant que Guadeloupéen, il ne sera pas possible de continuer à dénoncer l’Etat français, la situation d’inégalités entre « outre-mer » et « métropole » (des termes portant la marque de l’histoire coloniale), sans œuvrer à un projet concret transformant les rapports entre la Guadeloupe et la France. Et sur cette question, il y a un enjeu clair : l’évolution statutaire portée par certains acteurs locaux[13]. A un autre niveau, le panafricanisme politique, avec notamment le projet à long terme des Etats-Unis d’Afrique, et à moyen terme celui de prise de pouvoir dans chaque pays du continent par des forces panafricaines non réactionnaires, constitue l’un des projets alternatifs dans lequel s’impliquer[14]. Même lorsque nous vivons en occident, le but est de nous (re)politiser autour des enjeux propres à la périphérie (« outre-mer », Afrique) pour déstabiliser le centre (l’Etat français impérialiste), les colonies étant le coeur de la puissance française. Les fronts sont aussi nombreux que sont les domaines dans lesquels s’exercent les dominations européenne et occidentale, partiellement menacées par la montée en puissance par exemple de la Chine, ce qui n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour les pays africains souvent piégés dans cette affrontement entre grandes puissances.

Normalement il aurait fallu pouvoir compter sur les gauches, au vu du récit qu’elles ont d’elles-mêmes (« alliées des peuples opprimés », etc.) dans cette vaste entreprise de luttes contre tous ces acteurs politiques et économiques qui font « l’Europe » et « l’Occident ». Mais outre le fait que les plus radicales d’entre elles sont pour l’instant incapables de comprendre  qu’une analyse en terme de « lutte des classes » qui ne comprend pas l’eurocentrisme comme pilier de l’exploitation sera insuffisante, la majorité d’entre elles participe même à donner un alibi progressiste aux processus racistes de déshumanisation des droites, lorsqu’elles présentent sous les atours des droits des femmes, des LGBT, de l’écologie, de l’antispécisme, etc ce qui relève des mêmes logiques de stigmatisation justifiant in fine notre subordination. La différence entre droites et gauches, en ce qui concerne le sort des (néo)colonisés c’est un peu comme la différence entre pepsi et coca cola : les saveurs différentes d’une même toxicité. Les formations politiques de gauche potentiellement alliées ne pourront donc qu’être contraintes par l’élaboration nos projets. Concrètement, face à un panafricanisme politique toujours plus organisé sur le continent, des liens se renforçant toujours plus avec les diasporas, il deviendra de plus en plus difficile pour les gauches européennes d’ignorer les combats que nous portons, ou de s’en emparer pour leurs propres intérêts.

La balle est donc dans notre camp, aussi parsemé d’embûches soit-il.


[1] LCI a par exemple invité sur son plateau Robert Ménard, maire de Béziers et raciste notoire, auteur d’un fichage d’écoliers musulmans en 2015.
Lire « 49 morts ne suffisent pas à Pujadas et LCI » sur le blog de Jérôme Martin : https://blogs.mediapart.fr/merome-jardin/blog/150319/49-morts-ne-suffisent-pas-david-pujadas-et-lci

A lire également : « Marine Le Pen, Guillaume Tabard, Catherine Blein ; le CCIF porte plainte ! » sur le site du CCIF : https://www.islamophobie.net/articles/2019/03/18/marine-le-pen-guillaume-tabard-catherine-blein-le-ccif-porte-plainte/

Ce qu’il faut noter, c’est que même si ces déclarations outrancières proviennent de personnalités d’extrême-droite, elles ont été invitées sur de grands médias, dont LCI ou France 3 chaîne du service publique, ce qui confirme une fois de plus que la production de l’islamophobie en particulier et du discours raciste en général ne peut être attribuée à la seule extrême-droite.

[2] « 10 pays accueillent plus de la moitié des réfugiés », France Inter : https://www.franceinter.fr/monde/10-pays-accueillent-56-des-refugies

[3] « Le fatasme du grand remplacement démographique », Le Monde https://www.lemonde.fr/politique/article/2014/01/23/le-grand-boniment_4353499_823448.html

[4] Rachida Brahim, La race tue deux fois : particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1970-2003, Thèse de sociologie soutenue en 2017.

Lire aussi  « LA race tue deux fois ». Socio-histoire des crimes racistes et de leur traitement. Entretien avec Rachida Brahim, par Mickaël Correira et le Collectif Angles Morts sur la revue Jef Klak :

https://www.jefklak.org/la-race-tue-deux-fois/

[5] Ici les « Autres » renvoient aux « non blancs », c’est-à-dire ceux qui sont désignés comme des figures raciales de l’altérité dans le contexte de suprématie blanche. Il s’agit d’un terme utile à l’analyse, mais qui ne comporte pas de dimension positive, particulièrement en terme de mobilisations politiques.

[6] Evidemment, quand on parle des « blancs », c’est dans leur rapport aux groupes racialisés comme non blancs. Il ne s’agit pas d’un groupe homogène, et oui bien sûr, il est traversé, comme les non blancs par deux contradictions significatives, la classe sociale et les rapports sociaux de sexe. Ainsi, tous les blancs ne profitent pas du racisme de la façon, et dans les mêmes « proportions ».

[7] On peut retrouver mon analyse développée sur classes populaires et racisme dans la revue Hustle Mag : « Définir le racisme, un enjeu profondément politique » https://hustle-mag.com/definir-racisme-enjeu-politique/

Lire également : « Pour résumer, il faut bien comprendre que le prolétariat n’a pas été crée en bloc à un moment X originel, puis divisé artificiellement à un second moment Y par un faux discours dont il suffirait de dévoiler la fausseté pour que le prolétariat renoue avec son essence unitaire. Le critère vrai/faux qui opposerait le racisme à la solidarité de classe repose sur une conception idéaliste du social : pour un prolétaire blanc, le racisme offre de réels avantages à courts termes, comme toute  attitude égoïste, parce que l’on ne fait pas croire aux prolétaires qu’ils sont en concurrence sur le marché du travail, ils le sont réellement.
La division du prolétariat est une division réelle, une réalité empirique, qu’on n’abolit pas, et qu’on ne dépasse pas, en lui opposant une essence qui existerait on ne sait où, dans un ciel des idées. On peut, à la limite, tenter de produire cette unité dans la lutte, mais cette lutte ne fera pas l’économie de la mise en jeu d’un certain nombre de contradictions internes à ce que l’on appelle le prolétariat
 ». Sur le blog de Mignon châton marxiste : https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/08/29/pour-en-finir-avec-le-mot-racialisateur/

[8] « Selon l’historien (Nicolas Lebourg), Renaud Camus n’aurait fait qu’actualiser cette thèse après le 11 septembre 2001, en la vidant de sa substance antisémite pour l’adapter au choc des civilisations et à l’islamophobie. ». Cité dans « La théorie du « grand remplacement », de l’écrivain Renaud Camus aux attentats en Nouvelle-Zélande », Le Monde : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/03/15/la-theorie-du-grand-remplacement-de-l-ecrivain-renaud-camus-aux-attentats-en-nouvelle-zelande_5436843_4355770.html

[9] Leroux Denis, « La « doctrine de la guerre révolutionnaire » : théories et pratiques », dans : Abderrahmane Bouchène éd., Histoire de l’Algérie à la période coloniale. 1830-1962. Paris, La Découverte, « Poche / Essais », 2014, p. 526-532. URL : https://www.cairn.info/histoire-de-l-algerie-a-la-periode-coloniale–9782707178374-page-526.htm

Lire aussi : « La doctrine de guerre révolutionnaire popularisée. L’influence des romans de Jean Lartéguy en Argentine », Lundi Matin : https://lundi.am/La-doctrine-de-guerre-revolutionnaire-popularisee-L-influence-des-romans-de

[10] Valérie Lanier, « Actualité de l’esclavage : analyse à partir de l’exploitation des travailleurs migrants », Droit et cultures 70 | 2015-2 URL : http://journals.openedition.org/droitcultures/3651

[11] « Le concept de “grand remplacement” tend à se banaliser dans une partie de l’opinion publique », Le Monde : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/18/attentat-de-christchurch-le-concept-de-grand-remplacement-tend-a-se-banaliser-dans-une-partie-de-l-opinion-publique_5437749_3232.html

[12] Stathis Kouvélakis, « la Grèce, la frontière, l’Europe », Contretemps : http://www.contretemps.eu/grece-frontiere-europe-forteresse/

[13] Voir à ce propos le travail du Comité d’Initiatives pour un Projet Politique Alternatif (CIPPA), et notamment son projet d’évolution statutaire pour la Guadloupe : https://cippa.gp/projet-devolution-statutaire-pour-la-guadeloupe/

De même, un entretien en vidéo de Gilles Casimir, membre du CIPPA, pour NOFI : https://tinyurl.com/y32olycz

[14] Voir à ce propos le travail de la Ligue Panafricaine-Umoja (LP-U) : « La LP- UMOJA a pour objectif de fédérer les Panafricanistes et tous les Africains dans la réalisation de l’Unité, l’Indépendance et la Renaissance du Continent à travers une perspective politique visant la construction d’un État Fédéral Africain (Etats Unis d’Afrique) en passant par la conquête des pouvoirs politiques et économiques africains sur une base populaire.» https://lp-umoja.com/

De même, l’UMOJA DAY, 3e édition organisé, par la LP-U avec le thème « Mettre le panafricanisme au pouvoir » : https://www.facebook.com/events/1141610536008376/


Source de l’image avant modification : https://www.cire.be/chroniques-de-l-europe-forteresse-le-numero-de-migrations-magazine-sur-le-controle-des-frontieres-exterieures-de-l-ue/

Mise à jour : 12h44; 14h24; 15h41

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