Les comparaisons entre la « non mixité femmes » et la « non mixité racisée » sont problématiques

Comme l’indique le titre, je suis gêné des parallèles qui sont constamment fait entre la non mixité femmes et la non mixité racisée. La polémique actuelle, d’ampleur nationale, sur deux initiatives non blanches – Paroles non blanches à Paris 8 et le camp d’été décolonial –  a entraîné un ensemble de réponses dont celles qui consistaient à comparer ces deux formes de non mixité et il me semble que ça empêche de comprendre ce qui se joue en ce moment entre le pouvoir et les mouvements et initiatives antiracistes autonomes.

Même s’il est vrai que beaucoup dans les milieux militants critiquent la non mixité femmes, jusqu’à se montrer agressifs, nous voyons bien que cette forte opposition se situe surtout dans ces milieux et qu’on est en tout cas bien loin du scandale que provoque la non mixité racisée jusqu’à l’assemblée nationale. Dans ce second cas, cela devient une affaire d’Etat, pas juste une grosse divergence dans les milieux politiques, comme dans le premier cas. Il y a des festivals féministes, réservés aux femmes, et à part une violence des hommes qui essayent d’y rentrer, quelques journalistes ou essayistes bidons comme Zemmour ou Bastié qui vont pondre des horreurs sur ces sujets et crient au « sexisme anti hommes », l’Etat ne se saisit pas de ces questions me semble-t-il. En tout cas pas aujourd’hui. Peut-être était-ce le cas dans les années 70, à voir.

Pour moi, le problème du pouvoir avec « Paroles non blanches » organisé à Paris 8 qui n’était PAS non mixte (« conférence et débat ouvert à touTEs ») et le camp d’été décolonial qui lui est non mixte, c’est le contenu tourné vers la rupture avec la pensée dominante sur le racisme, ainsi que l’auto organisation des victimes du racisme systémique, mais pas la non mixité en soi. Bref, c’est la montée en puissance d’une dynamique autonome qui les gêne, pas la non mixité – qui est juste un prétexte – car encore une fois, si l’un des événements est bien non mixte, l’autre ne l’était pas.
Or, le parallèle en permanence avec la non mixité femmes et la non mixité racisée contribue à faire croire que le problème c’est la non mixité des opprimé.e.s en soi, peu importe le sujet, ce qui est faux.
Donc, il faut faire attention à l’analogie perpétuelle race/genre, et pire à la mise en équivalence race = genre, car les choses ne marchent pas du tout ainsi et une telle façon de voir les choses conduit à invisibiliser le rapport de force qui est bien plus défavorable à l’antiracisme radical et à la race comme grille d’analyse.
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Au-delà de ce qui se passe actuellement, j’aurais pu écrire un article plus long sur l’histoire des analogies et équivalences foireuses qui sont souvent faites entre race et genre et qui désavantagent la première :
  • L’oppression des femmes les rendraient esclaves comme on peut l’entendre dans l’hymne du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) ou sous la plume de Moniq Wittig
  • « nous qui sommes le continent noir », toujours dans la même chanson féministe que j’ai mise en lien dans le point qui précède
  • le corps des femmes serait colonisé par les hommes comme cela avait été dit à la marche du 8 mars 2015 à Bruxelles, argument mobilisé par une femme blanche qui voulait justifier d’avoir fait un…blackface.
  • sans oublier le fameux « women is the n*gger of the world » (« la femmes est le n*gre du monde ») qui à l’origine est une chanson et a été plusieurs fois aperçu sur des pancartes de féministes lors de marches, particulièrement en Amérique du Nord.
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Pancarte brandie lors d’une « slutwalk » à New York. (source)

Ce sont là quelques exemples de rhétoriques utilisées de façon variable par les mouvements féministes hégémoniques.  Mais dans les mouvements féministes qui s’opposent à ce courant majoritaire, il y a tout de même des formes plus subtiles mais qui relèvent pourtant de cette même tendance à vouloir faire des analogies entre rapports sociaux de race, et ceux de genre, ou pire à les rendre équivalents.

Ici plutôt que de documenter toute cette histoire d’appropriation par les mouvements féministes dominants d’une rhétorique propre à la race, je voulais simplement profiter de ce que la polémique actuelle sur ces deux initiatives non blanches a ravivé comme parallèles entre race et genre, pour rappeler que cela nuit à la compréhension des mécanismes propres au racisme. Puis, on doit quand même s’interroger : pourquoi la rhétorique féministe blanche (majoritaire ou minoritaire) se nourrit autant du langage de la race et  pourquoi ce mécanisme est-il clairement à sens unique, les antiracistes, ne s’appropriant pas le langage du genre ?


Edit 14/04/2017 : en relisant ce texte, et surtout sa dernière question, je vois un peu les choses autrement : le langage de l’antiracisme est aussi fortement imprégné du langage du genre. Mais je pense que la différence, c’est pas tant dans l’appropriation des rhétoriques du genre ou de la race, que le pouvoir du féminisme hégémonique qui rend ces analogies dangereuses. Bref à creuser.
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