Féminismes (néo)colonialistes et polémiques autour du 8 mars 2015

Par La nawnaw et João Gabriell

Mars2015

  • « Choisir la semaine du 8 mars pour organiser un tel meeting [meeting contre l’islamophobie], alors que se déroulent dans le monde et en France de multiples manifestations en faveur du droit des femmes est une véritable provocation lorsque l’on sait que c’est au nom des religions, toutes les religions, et des traditions que les droits des femmes sont le plus souvent  bafoués dans le monde. » (source)

Pour ces associations appartenant au féminisme blanc mainstream, aidées de quelques cautions* (voir en fin de texte), non blanches et musulmanes, ce serait une « provocation » d’organiser durant la semaine du 8 mars, jour contre les violences faites aux femmes, un meeting contre une explosion de violences clairement menées contre des musulmans et musulmanes, depuis la tuerie à Charlie Hebdo; violences qui existaient aussi avant et qui ont à voir avec le rapport colonial qu’entretenait et entretient la France avec ses ancien.ne.s colonisé.e.s musulman.ne.s, et les musulman.e.s présent.e.s sur son sol aujourd’hui.

A ceux qui disent, comme nous avons pu le lire sur les réseaux sociaux, qu’il est malvenu d’organiser un meeting qui pourrait éclipser médiatiquement la marche du 8 mars, et qu’il faudrait respecter le fait que certaines dates renvoyant à des luttes précises, comme le 8 mars pour les femmes, soient quasi sacrées, nous voulons demander ceci : connaîtrez-vous un jour ce sentiment qui s’appelle la honte ? Vous savez, cette gêne qui peut surgir lorsqu’on s’enfonce par exemple dans l’incohérence, les contradictions, les mensonges, et que ça se voit ?

A un tel niveau de mauvaise foi, on est obligé de se poser la question. Parce qu’on bien aimerait savoir depuis quand un événement anti-islamophobie a masqué n’importe quel autre événement médiatiquement? Cela fait des années que des marches, des journées contre l’islamophobie existent plusieurs fois par ans sans que personne n´en parle.

Pire, encore, les événements contre l’islamophobie ne sont médiatisés que lorsqu’il s’agit de les disqualifier comme c’est le cas avec le meeting qui s’est tenu le 6 mars. Certain.e.s ont par exemple estimé impossible de participer à un meeting où se trouverait l’UOIF qui aurait entre autres participé à la Manif Pour Tous. On rappelle que les manifs en faveur du mariage homo se sont déroulés en présence de Gaylib (association gay de droite, dont un des fondateurs a rejoint le FN), de représentants du PS,  et des FEMEN, pour ne citer qu’eux. Et on n’a pas de souvenirs de tribunes d’antifas appelant à boycotter ces marches à cause de leur présence. On attend aussi des tribunes pour se désolidariser de la marche du 1er mai, bourrée de partis et d’individus, islamophobes (entre autres). Toujours est-il, c’est toute l’entreprise de décrédibilisation, de disqualification, et disons-le, de diabolisation du meeting du 6 mars qui l’a rendu aussi « célèbre »

Du coup, ça vous en dit un petit peu plus sur la honte? Ah non, pas encore… Continuons alors.

Arrêtons-nous donc maintenant plus particulièrement sur cette question du choix des dates pour organiser des événements, des manifs, des meetings, ainsi que sur le caractère sacré de certaines, parce qu’elles renvoient à des luttes, à une histoire, à une histoire de luttes. Et pour ça, nous allons nous faire un détour dans un passé encore bien présent.

Savez-vous ce qu’est le 17 octobre 1961 ? Petit aperçu en image, dans le trailer de ce documentaire:

Il s’agit  « d’un événement d’une gravité exceptionnelle, dont le nombre de morts a fait dire à deux historiens britanniques (Jim House et Neil MacMaster) qu’il s’agit de la répression d’Etat la plus violente qu’ait jamais provoquée une manifestation de rue en Europe occidentale dans l’histoire contemporaine » (source). En effet, alors que les historiens cités parlent d’environ 200 morts, d’autres parfois plus, le bilan officiel selon l’Etat français est de….deux morts. Malgré les témoignages des familles, montrant qu’il y a évidemment plus de deux morts…

Ainsi, en plus de la gravité de l’événement, la minimisation et l’occultation sont d’autres manières de remuer le couteau dans la plaie. Concernant l’Algérie – et plus globalement toutes les ex colonies –  ce n’est pas nouveau. Il y a le 8 mai 1945, l’autre 8 mai, où la France, alors qu’elle fêtait la fin de la guerre, et plus généralement la liberté et  l’égalité sur son sol, n’a pas hésité à massacrer des Algérien.ne.s. On parle de dizaine de milliers de mort.e.s. Il y a aussi la Guerre d’indépendance algérienne, longtemps occultée comme guerre, et surnommée « événements d’Algérie ». C’est seulement en 1999 à la suite de débats législatifs, que le terme de « guerre » est adopté par la France, remplaçant ainsi « événements » ou « opérations » autrefois employés…

C’est quand même assez chargé comme histoire, n’est-ce pas. On peut donc comprendre que le 17 octobre 1961 est une date qui compte beaucoup pour les Algérien.ne.s, leurs descendant.e.s, et que des anti colonialistes, surtout quand ils proviennent eux-mêmes des anciennes colonies, considèrent que cette date (et bien d’autres) est importante.

Que peut-on alors dire du fait que depuis plusieurs années, des marches féministes en France, dans un contexte tout simplement national, et non pas international, sont organisées le 17 octobre ?

Comment cela peut-il être perçu par des femmes portant le hijab, pour certaines étant Algériennes ou originaires d’Algérie, et qui entendent comme l’explique la militante Ndella Paye à environ 1h et 01 min dans cette vidéo, qu’à une Marche Mondiale des femmes par exemple, un des slogans était « so-so-so solidarité, avec toutes les femmes du monde entier, sauf les femmes voilées » ?

Comment cela peut-il être perçu, autrement que comme une provocation, quand on connaît la manière dont la question des femmes, de l’injonction à se dévoiler notamment à Alger en 1958, ont joué un rôle central dans la stratégie du pouvoir colonial contre les nationalistes algérien.ne.s ?

Dans La bataille du voile, voici ce que Fanon, qui a vécu de près la lutte contre le colonialisme français en Algérie, déclare :

  • « L’administration coloniale peut alors définir une doctrine politique précise : « Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes, il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où les hommes les cachent. ». C’est la situation de la femme qui sera alors prise en compte comme thème d’action. […] L’administration coloniale investit des sommes importantes dans ce combat […] Convertir la femme, la gagner aux valeurs étrangères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pouvoir réel sur l’homme et posséder les moyens pratiques, efficaces, de déstructurer la culture algérienne ».

Le racisme colonial, patriarcal et assimilationniste français actuel puise sa source, entre autres, de ce répertoire de stratégies anti nationalisme algérien, et l’utilise aujourd’hui sur son propre sol pour contrôler ses populations colonisées de l’intérieur, et en particulier musulmanes pour le sujet qui nous préoccupe ici.

Que dire alors de féministes qui se proclament « universelles », ignorant au mieux, ou niant au pire, cette histoire qui concerne pourtant un nombre important de femmes en France, au point d’arriver à organiser des marches féministes nationales, strictement françaises, le 17 octobre ? Comment peuvent-elles piétiner ainsi l’histoire d’une quantité significative de femmes qu’elles prétendent en plus vouloir « sauver  » ?

Cela nous rappelle à quel point « l’universalisme » de ce féminisme ethnocentré n’est qu’un mensonge pour mieux imposer à toutes les femmes ses modèles d’émancipation et son histoire, en donnant ainsi l’alibi « progressiste » à une longue tradition française raciste et assimilationniste à laquelle elles prêtent main fortes, notamment en ce qui concerne l’exclusion sociale des femmes portant le hijab, l’islamophobie plus généralement, ainsi que pour les missions civilisatrices façon 21e siècle sous fond de négrophobie avec la question de l’excision notamment.

Pour ce qui concerne spécifiquement la sacralité des dates : on rappelle que contrairement à la Marche Mondiale des Femmes – tout aussi problématique dans son contenu comme on l’a vu avec le récit de Ndella Paye – s’achevant aussi le 17 octobre, mais qui est un événement dont les dates s’élaborent (a priori ) dans un contexte international, le vrai problème pour le sujet qui nous préoccupe ici, ce sont ces marches féministes inscrites dans un contexte franco-français, qui se déroulent le 17 octobre. Ce n’est pas rien qu’en France, là où le pouvoir a utilisé la question des femmes, avec l’appui de certaines féministes, contre la nation algérienne, que des manifs féministes soient organisées le 17 octobre. En effet, sans chercher à savoir si c’est fait exprès ou pas – le fait que des « universelles » ignoreraient ce qu’est le 17 octobre étant pour nous déjà suffisant – nous notons que c’est quand même très pratique d’organiser des manifs pour les droits des femmes (lesquelles?) lors des commémorations d’un massacre que l’Etat français peine à reconnaître… En cela, à quoi participent-elles si ce n’est à renforcer la minimisation ou l’occultation de ce crime d’Etat ?

Et malgré tout cela, du haut de leur supériorité, il  est possible pour ces féministes ethnocentrées de trouver provoquant qu’un meeting anti islamophobie ait lieu la semaine du 8 mars, et donc même pas le jour même, alors qu’elles se croient dans leur bon droit en sabotant depuis plusieurs années la mémoire du 17 octobre 1961.

En effet, comment peut-on se sentir obligé de faire face à ses propres contradictions, lorsqu’on est du côté du pouvoir ?

 

Devoilement

Sur les cautions non blanches : c’est toujours compliqué de réduire les mobilisations de non blanc.he.s, de musulman.e.s, ou de personnes « issues de l’immigration » comme on dirait plus pudiquement, à n’être que des « cautions ». Au fond, ces personnes font ce qu’elles croient légitimes de faire pour elles, pour une cause qu’elles définissent en fonction de leurs opinions politiques et parcours (particulièrement quand elles viennent des pays du Sud, et qu’elles ont eu à faire face non pas un Etat français islamophobe, mais à un pouvoir musulman oppresseur). Ceci dit, aucune parole ne flotte dans l’air, tout contexte est à prendre en compte, et il est évident que toute femme originaire d’un pays musulman en France ne va intéresser que si elle est anti voile, essentialiste sur l’islam, réduisant cette religion et l’expression de ses signes à une arriération qui ne pourra être guérie que par l’assimilation à des « valeurs » françaises, toutes aussi essentialisées, qui seraient supérieures, modernes, et émancipatrices. C’est pourquoi, au final, malgré leur capacité d’agir propre, ces femmes musulmanes ou ex musulmanes (pareil pour les mecs genre Malek Boutih, Sifaoui etc) participent à renforcer un discours français assimilationniste, tirant son origine de la colonisation. Raison pour laquelle elles sont aussi importantes, et qu’on leur donne autant la parole (il y a bien plus d’anti voile invitées par les mairies, les plateaux télé, la presse écrite, les associations féministes et même le gouvernement que les femmes – voilées ou pas d’ailleurs – qui sont conscientes de ce racisme dissimulé derrière des idéaux nobles comme l’émancipation des femmes).

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