Horizon politique

Mars 2016

Et si finalement je ne partageais pas le même horizon politique que 80% des gens supposés proches politiquement? Le mot important est « horizon ». C’est à dire le point d’arrivée, et non le point de départ. Ce qu’on vise, ce à quoi on aspire, qu’importe là où on est pour l’instant.

Vouloir plus de trans, de noirEs (ou de non blancHEs) parmi les chefs d’entreprises, au cinéma ou en politique n’est pas la raison de mon engagement actuel, mais alors pas du tout. Le fait de rappeler constamment l’absence de ces groupes sociaux dans les sphères de pouvoir n’a pas pour but pour moi de dire « vite il faut y remédier ! Il faut plus de noirEs ou de trans ici ou là ! ». Cela me sert au contraire de preuves quant au fait que ce système a été construit contre nous. Preuves qu’on ne pourra pas inverser la vapeur en le saupoudrant d’un peu de diversité, puisque les individus à eux seuls n’ont aucun pouvoir sur les structures. Preuves qu’il faut rompre.

Au départ intégrationniste, j’ai évolué vers quelque chose qui me fait dire, avec d’autres, que c’est ce qui fonde ce système qui est un problème, et c’est donc ce fondement qui doit exploser. Cela fait environ un an que cette évolution, en gestation depuis plus longtemps encore, est devenue limpide à mes yeux. Mon horizon politique noir, trans, se situe de ce côté. Je n’ai plus d’affinités politiques avec des noirEs ou des trans pro capitalistes, même si je me solidarise d’eux, ponctuellement et uniquement ponctuellement, contre la négrophobie ou la transphobie, dans des mobilisations unitaires. Mais je ne les soutiendrai plus dans leur rhétorique, modalités de lutte, et horizons politiques néo-libéraux, au motif qu’ils sont noirEs ou trans.

Si dire ceci est reçu par des personnes comme transphobe, négrophobe, ou, dans un tout autre style, « trop radical » avec l’idée que « radical » est une insulte – ce qui est un comble – sachez que j’ai décidé que ce n’est plus mon problème. Je n’ai plus à essayer de rassurer touTEs les noirEs et touTEs les trans que je croise dans les milieux politiques quant à de supposées connivences entre nous qui en fait n’existe pas (ou plus). Se positionner politiquement, c’est aussi trancher, et pas être dans cette illusion de la cohabitation possible de toutes les idées. Là en réalité c’est de l’apolitisme. Cela ne veut pas dire qu’on doit être d’accord sur tout, mais ça veut dire qu’on doit assumer qu’il y a des points fondamentaux qui ne pourront jamais s’accorder.

Par exemple, il me semble qu’on n’assume pas toujours le poids de la différence entre des réformistes (c’est à dire ceux qui n’ont pas comme horizon le renversement du système dans lequel on est) et des révolutionnaires (c’est à dire, grosso modo, tous ceux qui, peu importe leurs désaccords stratégiques, s’accordent sur l’idée que ce système doit disparaître pour laisser place à un autre). Ce n’est pas une opposition dépassée. On dit aussi qu’il s’agit d’une opposition « binaire », mais je ne le pense pas pour ma part. Certes, se ranger dans une case « réformiste » ou « révolutionnaire » ne résout pas la question des contradictions et divergences qui traversent ces deux camps, produisant d’innombrables divisions irréconciliables d’un côté comme de l’autre. Mais il existe tout de même une opposition de fond entre ces deux tendances.

Plutôt que d’en prendre acte, on se ment souvent sur les finalités individuelles ou collectives auxquelles on aspire, parce qu’il est vrai que se positionner a un coût. Par exemple, on a le droit de ne pas être révolutionnaire, d’être intégrationniste, mais encore faut-il qu’on l’assume. Or, de plus en plus de personnes au final réformistes utilisent une rhétorique propres aux révolutionnaires (« abolition », « renversement », « révolution » etc) pour faire passer leur agenda réformiste (se battre pour et/ou soutenir le fait que les minoritaires accèdent aux réussites politiques, économiques, médiatiques du système dominant). Ce brouillage des pistes m’est de plus en plus insupportable.

Dans certains milieux, on va parler « d’abolir » le ou les systèmes d’oppression. Mais quand il s’agit d’en prendre acte en terme de priorités et de modalités d’actions, là il n’y a presque plus personne. Pire, l’intransigeance consistant à rester le plus possible fidèle à cet idéal politique qu’on professe devient une « violence », de la « prétention », tandis que la trahison quotidienne de celui-ci est normalisée1.

Bien sûr, on a des phases où on se cherche, on est en réflexion, et on ne sait pas trop où on veut aller. Il y a une pluralité « d’offres politiques » et on prend le temps de les examiner avant de se revendiquer de quelque chose en particulier. Mais ici je ne parle pas des doutes des individus lambda, ni de ce qu’ils pensent, ou de ce qu’ils font comme choix dans leur vie personnelle : je parle des choix et actions politiques concrètes qui sont menées par des gens qui assument d’être des actrices et des acteurs politiques, de milieux qui se revendiquent comme politiques avec une rhétorique révolutionnaire.

Je sais qu’on me fera l’objection suivante « tout le monde n’a pas les mêmes connaissances politiques, on doit se donner le temps de se former ». Et c’est totalement vrai. D’autant plus qu’il y a peu d’espaces dans lesquels on peut le faire collectivement. Beaucoup de milieux voulus révolutionnaires fonctionnent comme des petits clubs fermés pour des élites intellectuelles et/ou économiques, où très paradoxalement des idéaux comme le marxisme se transforment en outils de distinction. Mais il serait malhonnête de prétendre que c’est le seul problème. De multiples tentatives m’ont montré qu’il y a des milieux où de fait, cet argument du manque de connaissance est bidon : en réalité, les gens ne veulent pas prendre le temps de se former sur les questions de classe, sur le capitalisme – même pour l’aborder spécifiquement depuis la condition non blanche, ou femme, trans etc – car ça ne les intéresse pas, ou en tout cas moins que les approches libérales des questions de genre et/ou de race. Le fait que les milieux anticapitalistes soient particulièrement racistes, sexistes, transphobes ne peut pas non plus tenir lieu d’éternelles excuses. Personne ne nous oblige à être anticapitalistes « avec » eux. Soyons au contraire anticapitalistes « contre » eux.

Et puis il faut arrêter de prétendre comme je l’entends souvent que de fait la précarité matérielle oblige à être réformiste…On trouve des bourgeois, des classes moyennes ou des prolos aussi bien côté réformistes que révolutionnaires.

***

En dernière instance, mes liens avec les noirEs ou les trans ne sont pas « naturels ». En dehors du partage d’expériences qui est certes fondamental dans la construction de soi et le sentiment d’appartenance à un groupe, ces liens se construisent en définitive sur une base politique. De même que c’est le cas pour mes liens avec les autres non blancs. Idem pour mes liens avec les blancs avec qu’il est possible de converger.

Je veux m’inscrire dans une dynamique révolutionnaire qui parte de la race et qui ne soit pas sacrificielle des minoritaires numériques comme les trans qui dans leur majorité s’en prennent plein la tronche, même si cela impliquera parfois de compartimenter. Mais je ne renoncerai à rien.

Je veux m’inscrire dans ces mouvements révolutionnaires malgré leurs contradictions, divisions et autres insuffisances. Malgré mes propres contradictions. Mes propres failles. Même si je sais qu’elles me seront de temps à autre renvoyées à la figure par des réformistes qui veulent se donner des excuses et justifier leur compromission politique. Mais ce n’est pas grave, il m’arrive aussi parfois d’être malhonnête.

Je ne veux plus m’excuser d’essayer de me construire dans cette dynamique révolutionnaire. Cela veut dire, entre autres, que je n’ai plus de patience pour les demandes de visibilité politique, médiatique, cinématographique, via les structures dominantes, que nous regretterons à la minute où ils nous mettront les noirEs de service qui n’auront pas d’autres jobs que de renforcer la suprématie blanche. Je ne veux plus avoir à justifier, comme s’il s’agissait d’un problème, pourquoi des individus comme Obama, Pulvar, Sopo, Taubira et compagnie sont sans aucune ambiguïté mes ennemis politiques, pas moins dangereux que leurs collègues blancs, dans les domaines dans lesquels ils évoluent. Je refuse de d’expliquer mon désintérêt pour chaque article qui montrera qu’un ou une trans a obtenu tel poste politique dans tel pays, ou de justifier mon agacement face à des polémiques intégrationnistes comme « Oscar So White », qui en plus se déroulent aux Etats-Unis…D’ailleurs j’en ai marre de m’excuser de penser que la sur-focalisation sur les Etats-Unis est un problème, quand on sait que ce qui rend ce pays, et même ses dominés, aussi visibles, c’est sa dimension impérialiste. Et surtout, comme si c’était déplacé de dire que l’efficacité d’une lutte réside dans le fait de la penser à partir – et non pas exclusivement, mais à partir – de nos réalités locales…

Bref, je sais de plus en plus ce que je veux, ce que je ne veux pas. Et ça fait du bien. Reste à savoir quel est le « nous » dans lequel le projet auquel j’aspire va se construire.

1Par intransigeance je parle de l’effort collectif qui consiste à coller à l’idéal politique de départ, pas au fait de harceler les gens quand à leurs vies ou failles supposées..

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