« sans l’école des blancs vous et moi on ne parlerait pas français » : nostalgie coloniale et gratitude

« Sans l’école des blancs vous et moi on ne parlerait pas français ».

Non, vous ne rêvez pas. C’est bien ce que j’ai lu sur twitter, de la part d’une personne non blanche, descendante de colonisés. Voilà. Je ne prendrai pas la peine de copier coller le tweet, dernière tentative (désespérée?) de ma part d’épargner la honte à cette personne (mais qui peut-être ne la ressentirait même pas, tant le propos a été asséné avec aplomb…).

En fait, ce que ces « débats » sur le caractère criminel et inhumain ou non (!) de la colonisation rappellent, c’est que la mentalité coloniale est bien intégrée aussi bien côté ex colons que côté ex colonisés. Parce que pour le coup, on lit beaucoup d’horreurs aussi du côté de ces derniers, comme avec l’exemple que je vous livre là. Et c’est loin d’être la seule calamité que j’ai vu défiler.

Il faudrait donc remercier la colonisation de nous avoir permis d’échanger en français entre personnes de diverses origines. Que dire devant une telle énormité ?

Peut-être commencer par rappeler que s’exprimer en français, ou dans n’importe quelle autre langue européenne, n’est pas un passage obligé pour les peuples du monde entier. Rappeler aussi qu’avant l’imposition par la FORCE (et non le « partage ») des langues européennes, les peuples du Sud parlaient d’innombrables langues aux multiples richesses. Qu’il n’y a pas besoin de subir la violence coloniale pour pouvoir créer des « liens ». Car les peuples du Sud commerçaient, voyageaient, et échangeaient malgré les différences de langues (quelle tristesse de devoir le rappeler!). Que les sociétés du Sud avaient leurs propres dynamiques de progrès, et que la rencontre brutale, sanglante, meurtrière avec l’Europe n’a pas été un « progrès » mais l’arrêt brutal de leurs dynamiques endogènes de progrès, d’avancement, de développement. Bref, la colonisation a empêché à toutes les sociétés devenues colonisées « d’être » et donc d’évoluer dans leur propre paradigme. (Et aujourd’hui les néocolons viennent pleurer sur notre « retard »).

Ce propos que je vous ai cité au départ illustre tristement l’incapacité de certains ex colonisés à penser qu’il y avait et qu’il y a encore des mondes, en dehors de l’Europe et plus globalement de l’Occident, qui méritaient et méritent d’être défendus et préservés. Selon cette vision, la colonisation européenne est un moment fondateur sans lequel il n’y aurait pas eu d’êtres, de valeurs, de civilisations valables. C’est pourquoi les gens qui ont cette mentalité disent que « certes, avec la colonisation il y a eu barbarie mais il n’y a pas eu que ça ». Ce qu’ils veulent dire par là, c’est qu’à côté de la barbarie, il faut savoir reconnaître que l’assimilation à l’Europe a été une chance… Et ça c’est parce que les sociétés coloniales puis postcoloniales ont éduqués nos anciens puis nous-mêmes dans l’idée que nous étions des « sauvages », voilà pourquoi quelque part il faut faire preuve de gratitude envers le crime commis.

Bref, il y a du boulot. D’un côté avec les descendants de colons et d’européens nostalgiques du fait colonial, et garants du maintien de l’ordre néocolonial dont ils profitent. De l’autre, avec les descendants de colonisés et de peuples non européens, persuadés de devoir entonner des chants de louanges et de remerciements  envers l’histoire passée et présente de leur déshumanisation.

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