[Etats-Unis] Qui était le Sénégalais Omar Ibn Said (1770-1864) ?

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Omar Ibn Said est né vers1770 au Sénégal, plus précisément au Fouta. Il a étudié le coran durant de nombreuses années et devint enseignant et commerçant.

En 1807, alors qu’il est âgé de 37 ans, il est capturé puis vendu comme esclave et déporté à Charleston (Caroline du Sud) aux Etats-Unis. Après 2 ans de captivité, il réussit à s’enfuir de Caroline du Sud pendant un mois et se rendit à Fayetteville en Caroline du Nord où il sera capturé et jeté en prison. Au cours de cet emprisonnement, il deviendra subitement célèbre après avoir écrit en arabe une complainte sur les murs de sa cellule grâce à du charbon trouvé sur place.

Il a par la suite écrit une autobiographie en arabe :

Il y a de ces lectures dont on ne sort pas indemne, tant le flot d’émotions qu’elles suscitent, bouscule le lecteur jusqu’au tréfonds de son être. Tel est l’effet que procure la lecture de l’ouvrage, A Muslim American slave, The Life of OMAR IBN SAID. Il s’agit de la traduction en anglais de l’autobiographie rédigée en arabe par un natif du Fouta au Sénégal et vendu comme esclave en Amérique. Un livre émouvant où l’on s’imprègne du récit d’un homme qui exprime ses peines et joies, rusant pour garder intacte sa foi dans un milieu hostile, et où l’on découvre que l’esclave pouvait être plus docte que son propriétaire.

Le texte d’Omar Ibn Said occupe une place importante dans l’histoire littéraire américaine. Il est en effet la seule autobiographie en arabe produite par un esclave. Initialement écrit en 1831, il comporte 23 pages et est rédigé avec une calligraphie en style maghribi (généralement adopté par les marabouts et les écoles coraniques de l’Afrique de l’Ouest). (Source)

Les récits de l’époque, plein de négrophobie comme on peut l’imaginer, le présentèrent alors comme une figure d’exception. Pensez-vous, un africain qui épate par ses écrits et sa maîtrise de l’arabe (voire par le simple fait de savoir écrire), c’est comme un diamant au milieu de ceux qu’on qualifiait de sauvages…

A l’encontre de cette vision, il essentiel lorsqu’on raconte l’histoire d’hommes comme Omar Ibn Said, de ne pas verser dans cette mise en exemplarité raciste. Omar Ibn Said ne m’intéresse pas parle qu’il maitrisait l’arabe, et pas plus parce qu’il savait lire et écrire tout court, quelle que soit la langue.

En revanche, il m’intéresse parce que ses écrits – originellement en arabe puis traduit en anglais – sont un témoignage de l’intérieur de ce qu’était la violence de la déportation et du système esclavagiste dans les Amériques. Mais pas uniquement, cela permet aussi d’humaniser, et d’élargir le portrait d’une personne esclavagisée qui n’était pas que ça, même si ce contexte de domination était écrasant : c’est aussi quelqu’un qui aimait, qui pensait, et qui tant bien que mal se recréait un monde parallèle à celui imposé par la servitude. C’est en ce sens que son histoire, à replacer nécessairement dans une histoire de douleur et de résistance collective, est cruciale, comme d’autres récits, pas forcément écrits, pas forcément d’hommes érudits, sont tout aussi cruciaux.

Sur un tout autre plan, les traces qu’il laisse sont également nécessaires afin de rappeler que les premières présences musulmanes aux Etats-Unis étaient africaines, histoire qui a été effacée par différents processus négrophobes :

  • l’esclavage bien sûr
  • les conversions forcées au christianisme (elles ne le sont pas toutes, mais l’esclavage constituait évidemment un univers de contraintes qui pouvaient sinon forcer, mais au moins inciter à se convertir)
  • les nouvelles immigrations musulmanes issues du Moyen-Orient et d’Asie du Sud dans les années 70 qui construisent le récit de ces diasporas comme « pionnières » en ce qui concerne l’islam aux Etats-Unis
  • la volonté de ces musulmans originaires de ces régions (Moyen-Orient et Asie du Sud) de s’intégrer aux Etats-Unis en se dissociant des afros-américains sur lesquels pèsent un très fort stigmate
  • le discrédit de la Nation Of Islam (NOI), qui a attiré et attire encore beaucoup d’afro-américains, parce qu’elle s’écarte beaucoup de « l’orthodoxie » musulmane
  • et enfin plus généralement, la vision profondément négrophobe qui veut que les africains ou afro-descendants ne pratiquent pas un « vrai » islam (même lorsqu’ils sont sunnites, donc « orthodoxes », et pas membres de la NOI). Cette vision semble partagée aussi bien par des islamophobes blancs, que par des musulmans non noirs dans la mesure où l’islam est pensée comme une civilisation (mauvaise et dangereuse aux yeux des islamophobes, bonne, bienfaitrice aux yeux des musulmans) alors que les noirs sont construits par le prisme négrophobe comme en dehors de toute civilisation, bonne ou mauvaise. Cela explique pourquoi alors que des nord africains, des iraniens, ou des indonésiens ne sont pas à l’origine musulmans, et le sont devenus parfois à la suite de guerres, de domination etc, leur « islamité » n’est pas remise en question, car bien que non-blancs, ils restent perçus comme ayant des civilisations, quoique perçues par l’eurocentrisme comme « inférieures » ou « mauvaises ». Alors que les noirs, même quand musulmans depuis des siècles, en sont jamais totalement vus comme de « vrais » musulmans. C’est pourquoi par ailleurs je considère que l’idée portée par les Afrocentriques selon laquelle les noirs ne peuvent être que des aliénés s’ils sont de religion qui ne sont pas ( a priori) d’origine africaine est au fond une forme de négrophobie intériorisée, car c’est le seul groupe qui est présenté comme toujours soumis à l’assimilation, et jamais comme ayant pu s’approprier dans des contextes variés (de contraintes ou non) des élements extérieurs.

En plus de son autobiographie, Omar Ibn Said a aussi écrit d’autres manuscrits dont 13 ont été conservés. La mosquée de Fayeteville où il fut emprisonné porte son nom.

The Masjid Omar Ibn Sayyid mosque located at 2700 Murchison Road. A state historical highway marker honoring Sayyad is scheduled to be unveiled in front of the mosque named for him on Murchison Road. Staff Photo by Marcus Castro

Enfin, je vous laisse avec un extrait de son manuscrit toujours tiré de la même source que pour l’extrait précédent :

Nous sommes restés en mer durant un mois et demi jusqu’à ce que nous arrivions à un endroit appelé Charleston…..Un petit homme chétif nommé Johnson, un infidèle (Kafir) qui ne craignait point Allah, m’acheta. Je suis un homme faible qui ne peut effectuer de dur labeur. Aussi réussis-je à m’échapper durant un mois et me rendis à une place appelée Faydel (Fayetteville). C’est là que j’aperçus des maisons pour la première fois durant tout ce mois.

J’entrai dans une maison pour prier et vis un jeune homme à cheval qui fut rejoint plus tard par son père. Il dit à son père avoir aperçu un Noir dans la maison. Un homme appelé Hindah accompagné d’un autre à cheval et de plusieurs chiens, me demanda de venir avec eux. Après avoir parcouru 19 kilomètres, nous arrivâmes à Faydel. Ils me gardèrent prisonnier dans une grande maison appelée jîl (jail) dans leur langue, durant 6 jours. Le vendredi suivant, un homme vint et ouvrit la porte de la cellule et je vis plusieurs personnes qui parlaient une langue occidentale (nasrani).

ls m’interpellèrent : est-ce votre nom Omar, Said? Je ne comprenais pas leur langue. Je vis un homme qui s’appelait Bob Mumford qui parlait -aux geôliers-. Il décida de me sortir de prison; ce à quoi je consentis avec plaisir. J’ai séjourné à la maison de Mumford plusieurs jours durant. C’est alors qu’un homme nommé Jim Owen, époux de la fille de Mumford, Betsy, me demanda : « Seriez-vous disposé à venir avec moi à Bladen County. Je répondis : « oui ». Depuis lors je suis resté avec Jim Owen…

Avant ma venue au pays des Chrétiens, ma religion était celle de Mohammad, le prophète d’Allah. Qu’Allah le bénisse et lui accorde la paix. J’allais à la mosquée avant l’aube, je lavais ma figure, ma tête, mes mains, mes pieds. J’effectuais les prières de la mi-journée, de la fin de l’après-midi, du coucher du soleil et de la nuit. Je donnais l’aumône chaque année en or ARGENT, en récoltes et bétail : moutons, chèvres, riz, blé et orge.

Je m’engageais chaque année au djihad contre les infidèles. J’allais à La Mecque et à Médine comme l’ont fait ceux qui en avaient les moyens. Mon père a six fils et cinq filles, et ma mère a trois fils et une fille. Quand j’ai quitté mon pays, j’avais trente-sept ans. Je suis resté dans le pays des Chrétiens pendant 24 années…

Omar Ibn Said meurt à 94 ans en 1864 et a été enterré en Caroline du Nord.

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