Guadeloupe : l’arnaque idéologique et économique du Mémorial ACTe

Notre pays, la Guadeloupe, est ravagé par le chômage (60% pour les moins de 25 ans), des terres polluées par le chlordécone – pesticide toxique interdit mais qui a été autorisé par la « République » aux békés pendant de nombreuses années – on note aussi des phénomènes de violences qui dépassent ceux de département comme la Seine Saint-Denis etc. Bref, comme souvent la Guadeloupe va mal. Mais la France qui refuse de donner des réparations d’ordre structurel qui auront un profond impact transformateur sur l’île, s’est mise à dépenser autant d’argent pour la construction d’un mémorial sur l’esclavage : le Mémorial ACTe. Dans ce contexte, il n’est pas déplacé de se poser cette question : qu’est-ce qui nous vaut cette apparente générosité, puisque tout comme pour les réparations, la France aurait pu refusé d’investir dans ce projet ?

J’imagine déjà les réflexes qui peuvent vous envahir en lisant ces quelques lignes « pourquoi faire des histoires ! nous ne sommes jamais content.e.s! ». Sauf qu’il faut en finir avec ces réflexes : il n’y a que dans des relations parents-enfants qu’on estime que l’enfant à qui on a offert un jouet doit être reconnaissant, accepter son cadeau sans avoir à faire des remarques, parce que ce sont les parents qui décident. Cette posture est donc révélatrice des rapports paternalistes qui nous lient à la France: papa-la-france a donné le Mémorial ACTe, on ne va quand même pas avoir le toupet de broncher! Sauf qu’il faut se rappeler d’une chose : des fois, les parents donnent des cadeaux pour calmer les enfants, pour avoir la paix. Tu me saoules, tu pleures pour un gros cadeau que je ne veux pas te donner, bon ben je vais te tranquilliser avec un p’tit repas chez Mac Do…

Ne soyons donc pas dupes : arrêtons de nous réjouir de ce qui nous est « donné » comme si nous étions des enfants, mais réfléchissons plutôt à tout ce qui nous est pris, et à tout ce qui nous est dû mais pas restitué.  La France a accepté de dépenser autant pour construire le Mémorial ACTe parce que :

  • cela permet de dire « on leur a donné un truc en dépensant plein d’argent, preuve que ce sujet est important pour nous » (du coup toute remise en question passera pour « victimaire », « jamais content »). Aussi quoi de mieux pour maintenir les Antilles dans une posture de soit-disant « pilleuses » de la « métropole », dans une période de crise et de chômage qui augmente en France (12%) – en Guadeloupe nous sommes à 26,2 % (INSEE, avril 2014) – que de montrer que beaucoup d’argent ont été mis dans la construction d’un simple Mémorial ?

    Je ne dis pas que le Mémorial a été conçu pour ça, je dis que le fait que la France a accepté d’investir dans ce projet, alors qu’elle aurait pu le refuser – comme elle persiste à le faire pour les réparations ou le remboursement de la dette à Haïti – peut clairement avoir ce type d’intérêts politiques au niveau national : on donne beaucoup aux Antilles sur la mémoire de l’esclavage donc ce serait la preuve que 1) on se dévoue pour les Antilles, 2) l’esclavage n’est pas du tout un sujet qu’on délaisse. Et donc pendant ce temps les questions économiques, vestiges d’une relation coloniale qui nous lie à la France sont mises de côté. 

    Aussi pour éviter tout faux débat, je tiens à préciser ceci : je ne dis pas qu’un Mémorial sur l’esclavage est inutile ou néfaste en soi. Ou que commémorer le passé ne sert à rien. Je dis juste que les commémorations et le rapport au passé ne peuvent pas être uniquement symboliques. Cela me semble bien plus utile de comprendre notre passé en vue de transformer de manière active la Guadeloupe (ainsi que la Martinique, la Guyane, la Réunion) telles qu’elles sont aujourd’hui : sur-dépendantes, non développées (surtout au niveau de leurs propres ressources, et c’est le résultat d’une volonté politique d’empêcher qu’elles soient auto-suffisantes), avec un chômage endémique, et une répartition socio-économique encore ethno-raciale. Cette transformation passe entre autres par des choses comme des redistributions équitables des terres agricoles dont ont hérité les descendant d’esclavagistes. Bref, des réparations. Le sujet des réparations est sérieux, mais caricaturé dans les médias. Il faut donc aller chercher à la source ce qu’il en est, et lire ceux qui se battent sur ce terrain. Par ailleurs, le mémorial était une idée de Luc Reinette (membre du MIR, Mouvement International pour les Réparations) et il n’est pas allé à son inauguration, parce que son idée a été complètement transformée pour servir les intérêts idéologiques français.

  • L’idéologie qui est dans le Mémorial ACTe sert à dépolitiser la question de l’esclavage en quelque chose qui peut être résumé comme suit : tout le monde peut faire du mal, tout le monde peut faire du bien, il y avait des gentils et des méchants des deux côtés. Voilà pourquoi la France ne prenait pas trop de risques en acceptant d’investir. Cela coûte certes beaucoup d’argent, mais le tour de force idéologique est lui aussi énorme. Je ne prendrai ici rapidement que deux exemples à partir de plusieurs critiques du Mémorial ACTe (voir en fin d’article) qui véhicule ceci :

– « les africains se sont vendus eux-mêmes » : cela fait longtemps que cette rengaine est utilisée pour détourner la question des vrais enjeux qui sont ceux-ci : qui a planifié l’esclavage, qui en a tiré profit. Point final. Est-ce la seule fois dans l’histoire qu’un crime donne lieu à une collaboration ? A qui la traite et l’esclavage ont-ils profité ? Aux quelques africains qui ont collaboré ou aux nations occidentales qui ont amassé des profits considérables (pas juste avec la traite, mais avec tout ce travail gratuit effectué pendant des siècles) ? Qui a planifié ce crime et cette exploitation de masse, en lui donnant des justifications raciales? Une fois transportés aux Amériques qui a fait subir les pires atrocités aux esclaves ? Les Européens ou les quelques africains collaborateurs ? 

– « La République a libéré les esclaves » : ah bon ? C’est bizarre, un an après l’abolition de 1848 Victor Schoelcher dit lui-même dit que la France a été obligée de libérer les esclaves « pour protéger » les maîtres dans la mesure où les révoltes d’esclaves se multipliaient (voir vidéo en fin d’article). Il le dit lui-même dans le texte qui prépare l’indemnisation des esclavagistes ( oui oui, ceux-là furent indemnisés). La logique est claire : il vaut mieux avoir un ouvrier que tu exploites en le payant peu, mais en le payant quand même, qu’un esclave à qui tu ne donnes rien, car l’ouvrier réfléchira à deux fois avant de se révolter, de te tuer (puisque tu le « paies » et est donc sa source de revenus quand bien même tu l’arnaques au regard de la valeur du travail qu’il produit). Bref, raisonnement capitaliste totalement cohérent. Se mettre en grève c’est perdre de l’argent, et donc prendre des risques, tandis que se révolter en tant qu’esclaves, devient au bout d’un moment plus concevable, puisque l’esclave n’a absolument rien à perdre, dans la mesure où il ne tirait rien comme profit, même pas des miettes, du système esclavagiste…

Bref, ce Mémorial a tout l’air d’être la consécration de l’offensive idéologique de sabotage de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage entreprise depuis des décennies, depuis certains universitaires jusqu’à certains discours politiques (et pour le coup, là encore la collaboration est à l’oeuvre, puisque certains de nos compatriotes approuveront et défendront bec et ongles ce qui est aussi « leur projet »).

Voici quelques articles et vidéos qui complètent le propos développé ici :

Sur le Mémorial ACTe

Sur les offensives contre l’histoire et la mémoire de l’esclavage en général

  • Vidéo à voir, durée 12 min : à partir de la 9e min Eli Domota, lit le texte dans lequel Victor Schoelcher déclare que c’est bien pour sauver les maîtres des révoltes que la France a aboli l’esclavage.

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